Respiration poétique
Entre étoiles et poussière
Sur la route de Compostelle
Frédéric Andreu
On entend parfois dire que la littérature française est « finie », et qu'il n'y a plus de grands auteurs vivants. À la mort de chaque écrivain notable, journaux, radios et télévisions évoquent la disparition du dernier « monstre sacré »... Mais l'amour des Lettres n'a pas plus disparu que le désir de Dieu; la littérature française est bien vivante, et particulièrement la poésie. À sa modeste place, Kephas voudrait en persuader ses lecteurs. Dans chaque numéro, vous pourrez faire connaissance avec une œuvre contemporaine, inédite ou déjà reconnue.
Fr. O-Th. Venard
Lorsque nous avons demandé à Frédéric Andreu, jeune poète du sud de la France, comment nous pouvions le présenter aux lecteurs de Kephas, il nous a répondu ce qui suit, que nous vous livrons tel quel. Frédéric Andreu fait partie du groupe Lumen, né dans le sillage des JMJ de 1997. Structuré autour d'une charte qui allie prière, vie sacramentelle, accompagnement spirituel, formation et mission, cette fraternité catholique réunit des étudiants et de jeunes professionnels qui s'engagent pour un an à la suite de saint Dominique, en lien avec le couvent des Dominicains de Toulouse. De son recueil intitulé Entre étoiles et poussière, voici le début, « En marche pour Saint-Jacques », et la fin, « En arrivant à Compostelle ».
Abbé B. le Pivain
Le Pèlerinage : thème central de la vie du chrétien, il est un chemin correspondant à la situation de l'homme sur la terre qui accomplit son temps d'épreuves, un chemin où les graviers, les grains de sable ne manquent pas de rentrer dans les chaussures.
Or il y a entre ces grains dans les chaussures.
Or il y a entre ces grains dans les chaussures — que les anciens appelaient des scrupules — et les Etoiles du ciel, plus d'une analogie; Dieu conduit aussi bien l'homme grâce aux étoiles, que par les ampoules aux pieds qui éclairent le chemin !
Mais on peut aller plus loin dans l'analogie. Car si l'homme cherche Dieu, cela ne peut s'expliquer que par la présence intérieure d'une étincelle divine, qui recherche sa Patrie Originelle. Nostalgie à laquelle l'Evangile répond si parfaitement. Cette étincelle, c'est l'étoile divine enfouie dans la grotte du cœur, Bethléem !
C'est le jour du départ vers Saint-Jacques. Le Christ intérieur s'éveille. C'est Noël; Marie et Joseph sont là dans la crèche avec le bœuf et l'âne gris qui représentent notre état de pesanteur. L'étoile passe alors par les sept miracles symboliques, des noces de Cana à la Résurrection de Lazare, pour rejoindre le mont Golgotha, le « sommet du Crâne »...
Il devient à présent dérisoire de parler de moi sinon pour dire que je suis un pèlerin sur cette terre depuis une trentaine d'années et que je m'intéresse à la vie des hommes — leurs coutumes, leur langage, leurs croyances — à travers lesquels j'écoute celle du Seigneur : c'est cette voix qui me conduit là où Il veut.
Dans ma vie, la Poésie est cette recherche oblique, ce soleil qui ne se laisse jamais voir en face. Devant ce Mystère de la Poésie, la meilleur école est encore celle du travail. Un poète a dit : la Poésie, c'est 10 % d'inspiration et 90 % de transpiration. Comme il avait raison ! Les vers ne ressemblent-t-ils pas aux sillons laissées par le travail de la charrue sur la terre fertile ?
Ce travail d'écriture — mais aussi de diction — s'accompagne naturellement par la question toujours insistante : qu'est ce au fond que la Poésie ? Avant d'être de l'encre posée sur un bout de papier, la Poésie c'est d'abord du Son et du Sens. Or nous connaissons le fonctionnement interne de l'oreille; la question qui se pose n'est donc pas celle là. Elle se situe au niveau du son. Qu'est-ce qui fait que du son puisse donner du sens ?
Nous sommes ici face à un Mystère qui ne peut s'expliquer que par la présence du Christ. La seule réponse que je puisse avancer, c'est que ce Son qui précède ce Sens, c'est la Vierge Marie qui précède le Christ, le Verbe de Dieu.
Frédéric Andreu
Entre étoiles et poussière
EN MARCHE POUR SAINT JACQUES
(les 24, 25 et 26 juin 1999)
Nous voici en chemin
à travers la ville
un bâton à la main !
Nous partons sous de bons auspices
un oiseau nous accompagne !
à travers les nuages
à travers la campagne
l'oiseau nous suit de loin !
A mesure que nous marchons
que tombent les affiches
apparaît la crête des monts
Sur la route une biche
Paraphe le paysage
L'oiseau dans le feuillage
et la perche dans l'onde
A nos yeux sont présages
De cet Autre Monde...
Et mon premier poème,
Jailli de la rencontre sublime :
En chemin vers Saint-Jacques
Les blés en mouvement
Et les étangs-miroirs
En nous, très lentement
Font dérouler leurs moires.
Qui sait ouvrir les yeux
Devant tant de Mystères
Le Seigneur notre Dieu
Le fait roi sur la terre.
Oui, les champs, les moissons
Sont manteau d'Arlequin
Sans argent ni maison
Nous voici Charles Quint !
Le Pauvre devient riche
Devant tous ces trésors;
– Dans le champ une biche
Ouvre ses grands yeux d'or !
L'animal est le signe
De la Sainte Innocence
Saurons-nous être digne
D'y déceler le Sens ?
En chemin,
tels des annonceurs de cet Autre-Monde,
nous recueillons les intentions de prière
des gens rencontrés...
Et à chaque rencontre
le soleil est comme cette clef d'or
des Portes de Saint-Jacques
Qui se met à briller !
(« Les rencontres choisissent mes rendez-vous », disait Adonis)
Vint l'Empire du soir,
Les près et les fermes
le soleil couchant
dont le sang se fige fleur qui se ferme
sur sa fragile tige;
oui, les près, les moissons
sont manteau d'Arlequin
Sans argent, sans maison
Nous voici Charles Quint !
Empourprés des saisons.
La forêt de Bauconne
Est si dense et si glaciale;
Le froid nous environne
Du halo de l'effroi.
Pourtant suis-je tout seul
Au milieu d'un désert
Une étoile un linceul
Pour unique bannière ?
Marie-Joseph Cassant
Nous guide entre les bois.
Les chants que l'on entend
l'abbaye que l'on voit
Perlent au collier du Temps...
A l'orée du bois,
un bon samaritain
nous conduit à Sainte-Marie du Désert
L'abbaye cistercienne
– nous recevons
notre première intention de prière ! –
Ugo est un immigré italien.
Voici l'Empire du soir !
Tel un essaim d'étoiles
Le cloché dans le Noir
Ressemble à une toile
De Monet ou Renoir !
Nous sonnons,
Un moine vêtu de blanc et noir
Se penche à la fenêtre.
L'homme-pie nous conduit au réfectoire
(Légumes, jambons et fromage
Sont les secrètes réponses
au Notre-Père chanté en chemin !)
Silence, Paix, Simplicité
Dehors par la fenêtre
La forêt se fait cité
Où vivent d'étranges êtres
Habitant d'un autre soleil.
Les daims tendent leurs oreilles
A l'ouverture de la fenêtre...
EN ARRIVANT À COMPOSTELLE
Au lointain le cœur bleu du soir
me la fit voir enfin, la Compostelle !
et le poing où je serrais si fort la poussière
s'est ouvert soudain libérant des étoiles !
Dans la douceur du ciel
quel beau papier cadeau entourait mon regard...
Près des tempes, mon cœur battait si fort, ma compagne la marche
me disait tout bas, la cité du sucre roux n'est plus très loin...
Mais à travers les arbres odorants, je m'assis un moment
préservant le baiser pour l'instant des fiançailles,
la corolle du premier regard.
L'écho d'un autre monde où les fleurs parlent
où les fleurs du chemin rigolent entre elles;
au passage des pèlerins
cette odeur m'emplit soudain
dans l'harmonie bleutée du soir !
(Et si les mots étaient ce monde ?
et le monde était ces mots ?)
Monte do Gozo, les clochers de la cathédrale dépassent
comme s'ils venaient de sortir de terre;
la colline retient mon regard
comme une mère son enfant intrépide.
Mes mots avaient si soif de sens !
Il me fallait leur confier l'écho des carillons
celui du pas sur les pavés dorés des siècles,
celui de l'encre sur le papier froissé,
celui des éponges qui sortent du fond des mers...
Et dans une nuée de poussière, je la vis enfin
comme après tant de siècles d'errance,
Elle avait l'air de m'attendre depuis toujours
comme la femme d'une vie
lorsqu'au retour des Croisades !
Dans ses ruelles étroites, les gitanes
vendaient le sel des absences,
les marchands de perles rares et de carte au trésor
comme un cortège de Moïse
ouvraient la mer morte qui me séparait d'elle !
J'étais comme dans un navire, la voile
c'était au loin la cathédrale,
et le vent de Saint-Jacques soufflait
juste assez pour ne pas effrayer les oiseaux de la beauté,
de la beauté, oui de la beauté d'en haut
qui parfois dans une brèche ouverte par une étoile
emplit le cœur de sucre rose
tel que celui qu'on sort du fond des mers.
Frédéric Andreu
375, Chemin de Taussane
13140 Miramas
Courriel : fredericandreu@yahoo.fr