La saveur des mots
R.P. Joseph Bochenski, o.p.
Traduction par Mathias Izycki*
A partir du Petit dictionnaire philosophique des superstitions (« Cent superstitions »), paru pour la première fois en 1987 dans Instytut Literacki, Paris. Ce dictionnaire contient entre autres les mots souches tels que Altruisme, Idolâtrie, Bredouillement, Dialogue, Journaliste, Elite, Gourou, Humanisme, Idéologie, Communisme, Peuple, Matérialisme dialectique, Mystique, Jeunes, Racisme, Superstition.
* * *
Note biographique
Joseph Maria Bochenski, o.p. (1902-1995) : professeur à l'Université de Fribourg, philosophe, logicien, théologien et soviétologue. Il étudie le droit et l'économie et soutient les thèses de philosophie en 1931 à l'Université de Fribourg, et de théologie, sous la direction du R.P. Garrigou-Lagrange, au Gregorianum en 1934. En 1938, il reçoit son habilitation avec une étude sur l'histoire de la logique modale à l'Université de Cracovie. A partir de 1947, il est professeur à l'Université de Fribourg, doyen de la faculté de philosophie en 1950-52 et recteur en 1962-64. Il enseigne comme professeur invité dans des universités du monde entier, spécialement aux Etats-Unis. Il devient Docteur honoris causa de nombre d'entre elles, auteur de quelques dizaines de livres, d'innombrables articles, essais etc...
Parmi ses œuvres principales : Formale Logik (l'histoire complète de la logique formelle de l'Antiquité jusqu'au XXe siècle, y compris la logique indienne), Précis de la logique mathématique, The Logic of Religion, La philosophie contemporaine en Europe et Autorité, liberté, foi — étude en philosophie de la sociologie.
... Cette note biographique typique, assez banale dans le milieu académique, conviendrait certainement comme billet d'entrée dans une publication universitaire qui se respecte. Mais elle ne suffit pas à donner une image du R.P. Bochenski à quelqu'un qui ne l'a jamais connu. Elle ne suffit surtout pas à comprendre l'esprit des textes ici présentés. Qui est donc l'auteur de cette petite encyclopédie de la superstition intellectuelle, dont Kephas reprendra de temps à autre certains extraits, en guise de tonifiant pour la vie intellectuelle? Et pourquoi l'a-t-il écrit?
Parmi les penseurs contemporains qui tendent vers une spécialisation de plus en plus étroite, le R.P. Bochensky se distingue par une diversité des savoirs digne d'un penseur de la Renaissance.
Après avoir voué une longue période de sa vie à l'histoire de la logique, période couronnée par l'œuvre de référence mentionnée ci-dessus, ses travaux majeurs se concentrent autour de l'application de la logique formelle aux autres disciplines, telles que la religion, l'économie, la sociologie, la politique, l'éthique. Ses derniers cours sont consacrés à la philosophie de l'amour humain. Octogénaire, il se tourne alors avec l'enthousiasme d'un jeune homme vers l'égyptologie. Il apprend l'égyptien (sa quatrième langue morte, en plus de six langues vivantes parlées couramment) et se rend plusieurs fois en Egypte pour élaborer la logique et la méthodologie de cette science particulière.
Son rêve de jeunesse est de marier la théologie avec la logique formelle contemporaine, et de « baptiser » — comme il le dit souvent — la philosophie analytique. Pour ce faire, il agit comme un fils fidèle de l'Aquinate. Pour lui, l'actualité de saint Thomas réside dans sa méthode, dans son audace pour utiliser la meilleure philosophie de son temps et dans sa confiance en l'unité de la vérité, donc en l'impossibilité de sa contradiction avec la foi. Si saint Thomas avait vécu aujourd'hui, il aurait pris et appliqué à la théologie toute la science disponible et la logique la plus affinée. Et cette logique n'est rien d'autre que la logique mathématique contemporaine : telle est son idée-force, diversement partagée par ses collègues théologiens.
Cette préoccupation constante de réconcilier la foi catholique avec la raison de l'homme cultivé du XXe siècle le rend très sensible à l'état du monde, de la société, du niveau de la culture et de la civilisation. Il voit la mission du philosophe dans la cité comme celle d'un gardien de la parole sensée. La philosophie analytique est alors l'ancilla de la cité et non seulement de la théologie. Comme telle, elle comporte deux fonctions. La première est d'éclairer les notions et les méthodes de tous les autres domaines de la vie. La seconde est « et à celle-là je me rends avec toute mon ardeur... » — disait-il avec un éclat malicieux dans le regard — la fonction démoniaque. Elle consiste en la démolition des idoles et des superstitions. Cette mission est d'autant plus importante qu'il tient pour responsables de ces superstitions un grand nombre de ses confrères philosophes.
Pour accomplir cette mission, il a choisi une méthode particulière, à savoir : la provocation intellectuelle, au sens premier du terme. Etait-ce là le fruit d'une mûre réflexion ? Le fait est que cela convient à merveille à son caractère. Il croit dans l'efficacité de la thérapie de choc, pour avoir constaté à maintes reprises que le raisonnement le plus impeccable ennuie les gens plus qu'il ne les convainc de leur erreur. Il les prend — permettez-moi l'expression — par les entrailles. Ici, le discours est à l'unisson du comportement, non-conformiste à souhait — cohérence oblige !
Bochenski est le représentant de cette espèce d'universitaires, de cette minorité en voie de disparition, qui créent par leur existence même la légende vivante d'une université. Pour donner un aperçu de sa personnalité, j'ai choisi quelques anecdotes que j'ai moi-même pu le voir raconter le plus fréquemment.
Agé de 18 ans il s'engage volontairement comme simple uhlan dans la cavalerie polonaise lors de la guerre polono-soviétique de 1920. Le récit de ses bivouacs au fin fond de la steppe ukrainienne, de ses charges, la vision apocalyptique des champs de bataille après la charge avec l'arme blanche ne manque jamais de piquant. Il s'engage une deuxième fois dans l'armée polonaise comme aumônier pendant la deuxième guerre mondiale et participe, entre autres, à la bataille de Monte Cassino, tristement célèbre pour son taux de mortalité particulièrement élevé.
D'innombrables histoires, racontées avec une saveur typiquement dominicaine, tournent autour de ses aventures aériennes : il est enthousiasmé par le pilotage, au point d'obtenir sa licence à soixante ans. Sa façon préférée d'honorer ses amis est de les prendre pour un vol entre les sommets alpins. Les souvenirs des discussions philosophiques tout au long de virages profonds, montées et descentes « pour voir mieux la beauté inouïe de ce glacier » restent tellement inoubliables, que la majorité des invités refusent de répéter l'expérience. Ainsi encore de ses trajets en Bentley sur les autoroutes suisses...
Sa fascination pour la technique, la modernité et, en général, la vie dans toutes ses richesses se manifeste une fois de plus vers le soir de sa vie. Un jour il m'a téléphoné et demandé tout excité : « Monsieur le docteur, j'ai décidé de m'acheter un ordinateur, puis-je compter sur vous ?! » Il a alors quatre-vingt ans bien sonnés ! Il est le plus âgé des professeurs de l'Albertinum à Fribourg, et le premier à utiliser un Macintosh, ce qui lui permet un mois plus tard d'envoyer très fièrement son premier article scientifique en disquette. Comme disait Tintin : « C'était un type vraiment chic ! » Jusqu'à son dernier jour.
M. I.
* * *
L'autorité
Autour de l'autorité ont jailli nombre de superstitions dangereuses. Pour comprendre leur perfidie, il faut d'abord expliquer la signification du mot autorité. On dit d'une personne qu'elle est une autorité pour une autre personne dans un certain domaine à condition que tout ce qu'elle affirme dans ce domaine (par exemple sous forme d'un enseignement ou d'une directive) soit reçu, accepté par l'auditeur. Il existe deux sortes d'autorité : l'autorité du connaisseur, du spécialiste, savamment appelée « épistémique », et l'autorité du supérieur, du chef, appelé autorité « déontique ». Dans le premier cas, quelqu'un est pour moi une autorité si, et seulement si, j'ai la conviction qu'il connaît mieux que moi la matière concernée et qu'il dit la vérité. Par exemple, Einstein est pour moi l'autorité épistémique en physique ; le maître d'école est l'autorité épistémique en géographie pour les élèves de cette école, etc. En revanche, quelqu'un est pour moi une autorité déontique quand je suis convaincu que je ne peux pas atteindre mon but autrement qu'en obéissant à ses ordres. Un patron est l'autorité déontique pour les ouvriers dans un garage, le commandant d'un détachement pour ses soldats, etc. L'autorité déontique se divise ensuite en autorité des sanctions — l'autorité a un autre but que moi, mais j'obéis par peur d'une punition — et autorité de solidarité — nous avons tous les deux le même but ; ainsi des matelots et du capitaine du bateau en danger.
1. La première superstition concernant l'autorité est l'opinion selon laquelle l'autorité s'oppose à la raison. En réalité l'obéissance à l'autorité est souvent une position très raisonnable, en accord avec la raison. Ainsi, quand la mère dit à l'enfant qu'il existe une grande ville appelée « Varsovie », l'enfant agit très raisonnablement lorsqu'il considère ceci comme vrai. De même un pilote agit raisonnablement quand il croit le météorologue qui le renseigne qu'en ce moment, à Varsovie, on observe une haute pression et un vent de quinze nœuds — parce que le savoir de l'autorité est dans les deux cas plus grand que le savoir d'un enfant ou d'un pilote. On utilise encore l'autorité dans le domaine scientifique. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer les spacieuses bibliothèques que compte chaque institut scientifique. Les livres y contiennent le plus souvent les reports des résultats scientifiques obtenus par d'autres scientifiques — les dits des autorités épistémiques. Il arrive ainsi que l'obéissance à une autorité, par exemple au capitaine du bateau, soit une position tout à fait raisonnable. L'opinion selon laquelle il existe toujours et partout une opposition entre l'autorité et la raison est une superstition.
2. La deuxième superstition liée avec l'autorité consiste dans la conviction qu'il existent des autorités pour ainsi dire universelles, c'est-à-dire des gens qui sont des autorités dans tous les domaines. Ce n'est évidement pas le cas — chaque personne est au plus une autorité dans un certain domaine, parfois dans plusieurs domaines mais jamais dans tous les domaines. Einstein par exemple était sans doute une autorité dans le domaine de la physique, mais sûrement pas dans les domaines de la moralité, de la politique ou de la religion. Malheureusement, le fait d'admettre de telles autorités universelles est une superstition très répandue. Quand par exemple le cercle des professeurs universitaires signe massivement un manifeste politique, ceux-ci supposent que leurs lecteurs vont les considérer comme des autorités en politique, chose qu'ils ne sont évidement pas ; on admet implicitement l'autorité universelle des scientifiques. Ces professeurs sont assurément des autorités dans le domaine de la Révolution française, de la céramique chinoise ou du calcul des probabilités, mais non dans le domaine de la politique ; ils abusent de leur autorité par ce type de déclarations.
3. La troisième superstition, particulièrement périlleuse, est le mélange de l'autorité déontique (du chef) avec l'autorité épistémique (du spécialiste). Beaucoup de gens présument que celui qui a le pouvoir, et donc l'autorité déontique, devient ipso facto une autorité épistémique et peut instruire les subordonnés, par exemple sur l'astronomie. L'auteur de ces lignes a assisté une fois à un « cours » d'astronomie donné par un officier supérieur ignorant en cette matière, en face d'un détachement, où se trouvait un chasseur, docteur en astronomie. Les victimes de cette superstition deviennent parfois même des personnes éminentes, ainsi par exemple que saint Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre des jésuites, dans la célèbre lettre aux pères portugais, dans laquelle il exige d'eux qu'ils « soumettent leur raison au supérieur », donc à l'autorité purement déontique.
L'intellectuel
C'est l'homme qui :
- possède une certaine éducation académique, ou quasi-académique
- n'a rien à voir avec la vie économique, et n'est en tout cas pas un ouvrier
- s'exprime publiquement, et veut paraître comme une autorité, en matière de moralité, de politique, de philosophie et sur sa vision du monde.
L'ouvrier n'est donc pas un intellectuel, même s'il est un génie, de même que le commerçant ou le professeur de l'université, aussi longtemps qu'ils se cantonnent à leurs domaines propres. Chacun d'eux peut quand même être, pour ainsi dire, coopté au cercle des intellectuels, s'il vient à s'exprimer sur les sujets mentionnés plus haut. Les intellectuels sont le plus souvent les journalistes, les gens de lettre, les artistes, mais on y trouve parfois aussi des professeurs d'université, ceux qui signent massivement les manifestes sociaux et politiques ainsi que les manifestes moraux.
La superstition concernant l'intellectuel — elle n'est pas mince — consiste dans l'opinion admise que l'intellectuel comme tel fait autorité dans le domaine de l'éthique, de la politique et de la vision du monde. C'est à cause du succès de cette superstition que les intellectuels ont joué et jouent toujours un rôle parfois décisif dans la vie des sociétés. Ils ont entre autres conduit maintes révolutions, qui — contrairement à l'idée répandue — étaient presque toujours l'œuvre non des masses populaires, mais des intellectuels. Le fait que c'est une superstition est facile à établir, puisque la croyance en l'autorité de l'intellectuel n'est fondée exactement sur rien. Ainsi, un professeur d'histoire moderne fait sûrement autorité quant à la Révolution française, mais pas en matière d'énergie atomique. Par conséquent, si un tel professeur signe, avec ses collègues spécialisés en céramique chinoise, en zoologie, ou encore en calcul de probabilités, une déclaration concernant cette énergie, il abuse de façon flagrante de son autorité, et — pire encore — il laisse croire que c'est « la science-même » qui prend la parole.
Une cause majeure de la persistance de cette superstition est le manque de confiance en leur propre bon sens du côté des simples travailleurs conjugué au prestige qui existe autour de la science, de l'art, etc., prestige injustement transféré sur les intellectuels.
R.P. Joseph Bochenski, o.p.
* Physicien, docteur en philosophie de l'université de Bâle (Suisse), spécialiste de la physique nucléaire de haute énergie, chercheur dans le domaine des particules élémentaires. Après avoir publié une trentaine d'ouvrages scientifiques, il est aujourd'hui plus porté sur la philosophie. Il traduit actuellement Gustave Thibon en polonais. Il fut durant quinze ans un ami proche du R.P. Bochenski, qui le considérait comme son « physicien privé ».