La télé sans écran
de Monsieur Télescope (Pierre Gardeil)
Sous cette rubrique, on trouvera chaque trimestre quelques fantaisies tendres ou piquantes, dont la télévision a fourni le motif, parfois seulement l'occasion lointaine... Monsieur Télescope regarde souvent en l'air, mais il n'est pas si fort dans la lune, qu'il ne nous serve aussi à mieux trier les semences qu'on place tous les soirs devant nos yeux.
Marche nuptiale
Danger nucléaire
Après le temps des malédictions, la famille retrouve bonne presse.
Mais c'est à condition d'ignorer le mariage, réputé « nucléaire ». Evidez, avant de vous en servir. Moyennant quoi, vous pouvez obtenir une formation de type mollusque, moins strictement « libre » — et moins frénétique — que les « communautés » des années septante, mais beaucoup plus souple que la structure osseuse du couple-uni-pour-la-vie.
Dans ces nouvelles familles, l'échangisme n'est plus obligatoire, conseillé seulement.
La dure parenté s'y efface : on décline l'inceste à tous les cas, jusqu'à perdre son latin...
Les sexes s'enrichissent d'accords élastiques, la bi-sexualité fournissant de la tablature aux imaginations amoureuses; les harmonies sommaires, à deux notes consonantes, sont dites hétéro-sexuelles : c'est le Moyen Âge de la musique. Et si le conjugal est encore permis, la discrétion lui est toutefois recommandée. —
Je raconte ce que je lis, ou ce que je vois. Vous le lisez et voyez vous-mêmes. Si vous ne suivez pas l'actualité romanesque, et éteignez votre poste avant onze heures du soir, mes propos pourront vous sembler un peu forts, et les exemples cités, quoique véritables, encore rares. Ne désespérez pas, « laissez infuser davantage » : tout cela sera bientôt en « prime time », selon la loi qui fait les chiens crevés aller vers l'aval. Mais ce que voient déjà, aux heures de grande écoute, les plus sages comme les plus jeunes des téléspectateurs, est d'une impudeur achevée. Ce qu'ils ne voient pas m'inquiète aussi, car leur ordinaire souffre de carences plus graves encore que ces exhibitions de l'intime.
Dans la plupart des feuilletons, ou des films « grand public », le bonheur est associé aux familles sans mariage :
— ainsi des héros, hommes ou femmes, dont l'intelligence et la résolution dénouent les intrigues policières pour le plus grand bien de la société. L'inspecteur a une fille (quelle tendresse !), la gendarmette a des amours (quelle discrétion !) et même un fils, mais ils ne sauraient avoir d'époux ou d'épouse. Quand c'est le triste cas, la « régulière » est une imbécile réduite à ses rides et à ses émotions; elle écorche d'ailleurs le français, et ne se laisse recevoir qu'au bénéfice de la cuisine italienne : quasiment l'anti-exemple !
— ainsi des vastes ensembles recomposés, dont la tendre cohue hante les vieilles maisons campagnardes, fleurant bon l'autrefois des confitures et la cueillette des cèpes dans la forêt de nos enfances... Qui ne rêverait de flirter et bavarder au mitan de ces douceurs vacancières, quand l'opérateur sait mettre la lumière aux bons endroits ?
La réalité de la police, et celle des familles à re et à ex, avec demi-frères, beau-père, « compagnon » et compagnie, s'ajustent mal à ces fictions rassurantes. Ne le savent que trop, (par exemple), les éducateurs à qui l'on confie des progénitures chahutées, dont on veut d'abord ne plus entendre la plainte. (Monsieur Lang souhaite le retour des internats : parbleu !)
Mais la télé ne passe pas tous les jours « Kramer contre Kramer » ! Devrons-nous dire des programmeurs qu' « ils ne savent pas ce qu'ils font » ? Je ne le crois pas. Ils sont de grands coupables. Car cette néo-formation dont je parle, vraie néo-plasie en effet, informelle par principe, qui, loin des vieilles agressions révolutionnaires, se donne paisiblement pour modèle, et se fait largement recevoir, ne peut pas guérir avec des crédits ou des emplois. Elle ne guérirait qu'avec de l'âme...
Attendant l'heure du supplément d'âme, accueillons le supplément de bonne presse, par quoi j'ai commencé. Vous pouvez désormais vous procurer « Triba, mensuel sur les familles »; plus exactement, « consacré à toutes les familles »; très précisément, « à toutes les familles d'aujourd'hui ».1 « Le Monde » m'en informe par cette belle citation de M. Perdriel, PDG du groupe Nouvel Obs, qui lance l'affaire : « Notre journal s'adresse aux nouvelles familles : femmes ou hommes seuls avec enfants, couples élevant ensemble les enfants de plusieurs lits, parents non mariés, pacsés, couples homosexuels. Certains d'entre eux peuvent rencontrer des problèmes particuliers, nous voulons les aider ». Relisez bien : une seule famille est exclue de cette tribu, la famille à mariage, dite « nucléaire ». À force de ne pas en parler, elle finira bien par disparaître...
Imaginez maintenant des atomes sans noyau : les charges d'électricité en seraient toutes négatives. Et ne donnez pas cher du monde engendré par ces électrons libres.
Adultère haute époque
Louis XIV, c'est bien connu, ne supportait d'autorité que la sienne. Si déjà personne n'avait pouvoir de discuter ses actes publics, qui aurait osé se mêler de sa vie privée, à peine privée d'ailleurs, puisque ses repas mêmes faisaient assemblée, ses maîtresses cortège, et ses fastes spectacle ? En tout le Roi dictait l'usage, imposait le fait, énonçait la loi. Voilà ce qu'on m'a appris quand j'étais petit garçon.
On trouve un peu de vrai dans ce cliché du « Grand Siècle », et Dieu me garde d'excuser l'illustre monarque en son despotisme, rarement aussi éclairé qu'il eût fallu. Mais à l'heure où « la vie privée » de nos princes se voile (officiellement...) d'un silence politiquement correct — tout dénoncer, sauf les mœurs ! — il est permis d'éclairer autrement le tableau. On sait que Bossuet ne se privait pas de proclamer devant la Cour « l'éminente dignité des pauvres dans l'Église », et d'accuser les dépenses somptuaires. La Fontaine, La Bruyère, d'autres encore, piquaient de leurs épingles. On sait aussi que le Souverain ne pouvait pas tout contre les Parlements, et qu'il lui était parfois plus facile de changer une décision qu'un ministre. Ce qu'en général on ne sait pas, c'est... mais pourquoi le définir ? Lisez seulement :
À l'époque où Louis XIV, esclave de ses passions, donnait de grands scandales, Mascaron, prêchant devant lui sur la Parole de Dieu, le premier dimanche du Carême de 1669, ne craignit point de rappeler la mission du prophète Nathan, chargé de la part du Seigneur d'aller annoncer à David la punition de son adultère, et il accompagna ce trait de ces paroles, que saint Bernard adressait aux princes : « Si le respect que j'ai pour vous ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes, il faut que vous ayez plus de pénétration que je n'ai de hardiesse, et que vous entendiez plus que je ne vous dis, et qu'en ne vous parlant pas plus clairement, je ne laisse pas de vous dire ce que vous ne voudriez pas qu'on vous dît. Si, avec toutes ces précautions et tous ces ménagements, la vérité ne peut vous plaire, craignez qu'elle ne vous soit ôtée, et que Jésus-Christ ne venge sa parole méprisée. » Les courtisans crurent faire leur cour à Louis XIV, en cherchant à envenimer ce trait de hardiesse. Leur roi leur ferma la bouche, en leur disant : « Le prédicateur a fait son devoir, c'est à nous de faire le nôtre. » Lorsque Mascaron se présenta devant lui, ce prince, loin de témoigner le moindre ressentiment, le remercia de l'intérêt qu'il prenait à son salut, lui recommanda d'avoir toujours le même zèle à prêcher la vérité, et de l'aider, par ses prières, à obtenir de Dieu la victoire sur ses passions.
Voilà ce qu'on peut lire, dans une vieille édition des « Orateurs sacrés ».
Des sept premiers ministres que la France a connus depuis quinze ans, je compte sur trois doigts ceux qui n'ont pas divorcé pour embarquer plus jeune. Certes, la chasteté n'est pas la première vertu chez un premier ministre, mais quand je vois les malheurs que produit dans la société le mépris de la sainteté du mariage, je dis que ce n'est pas non plus la dernière... Oui, trois doigts, en voulant bien fermer les yeux... Moins courageux que Mascaron, ou soumis à une contrainte plus dure qu'elle ne fut jadis, je n'ose pas ici compter à haute voix ! Je serais, assurément, moins bien reçu.
À l'amour conjugal
Je n'ai pas la force de l'hymne, et pour composer une ode, les dieux ne m'ont pas visité. À l'amour conjugal, soigneusement déshonoré, je ne peux donner aujourd'hui que quelques lignes. Les gros articles s'écriront plus tard; car l'heure viendra de raisonner sur les rapports des amours à l'Amour... L'urgent est la louange.
Empruntons-la, pour bel ornement, à l'Amphytrion 38 d'un Giraudoux tenu pour païen :
Si tu n'es pas celui près de qui je m'éveille le matin et que je laisse dormir dix minutes encore, d'un sommeil pris sur la frange de ma journée, et dont mes regards purifient le visage avant le soleil et l'eau pure; si tu n'es pas celui dont je reconnais à la longueur et au son de ses pas s'il se rase ou s'habille, s'il pense ou s'il a la tête vide, celui avec lequel je déjeûne, je dîne et je soupe, celui dont le souffle, quoi que je fasse, précède toujours mon souffle d'un millième de seconde; si tu n'es pas celui que je laisse chaque soir endormir dix minutes avant moi, d'un sommeil volé au plus vif de ma vie, afin qu'au moment même où il pénètre dans les rêves je sente son corps bien chaud et vivant, qui que tu sois, je ne t'ouvrirai point !
Tout est dit : Je ne t'ouvrirai point ! Ce n'est pas qu'elle ne puisse souffrir un trouble, sentir le battement d'un cœur de passage, mais ce cœur ne le saura pas, car elle reçoit le verbe aimer en un sens tel qu'il se conjugue au « présent » de son être. D'où l'honneur — et le bonheur ! — de celle qui une fois pour toutes ne s'appartient plus. Et si l'épreuve venait, elle saurait que le temps de l'épreuve peut préparer le temps d'un bonheur renouvelé.
Certitude, muraille maudite pour l'entrepreneur de démolitions. A-t-on assez dit qu'au ventre des familles pouvaient se lover des serpents ? Assez cogné sur l'institution, que cimenterait la sottise ? Le château-fort familial, enfin convaincu de malice entre l'archère agressive et les créneaux d'hypocrisie, ne sera bientôt plus qu'une citadelle démantelée. Où donc, dans la plaine nue, les enfants de nos enfants trouveront-ils refuge contre le tournis de la volonté ? Qui réinventera pour eux la vie donnée, arc doubleau de l'église humaine ?
Epoux en noces d'argent, n'en veuillez pas à votre fidélité. À trop chercher les raisons de vous fuir, vous en trouveriez bien quelqu'une. Respectez-vous seulement; car les distances entre vous peuvent laisser passer plus de lumière encore que les étreintes. Plantés ici et là, vous ne mêlez que vos feuillages; le temps est venu de vérifier que vous ne vivez pas pour vous. Laisse entre nous ce doux intervalle, cette porte de tendresse, que les enfants, les chats, les oiseaux, aiment trouver entre deux vrais époux.
Ainsi parle Alcmène. Le fils va du chêne frisé au tilleul odorant, et s'y repose tour à tour, seul avec l'un, seul avec l'autre. Les deux arbres, au bout de l'avenue, configurés à leur usage mortel, paisibles d'acceptation, enfin délivrés du souci juvénile d' « être soi-même », bénissent le ciel d'avoir fait d'eux un portique vivant, qui frissonne quand le vent passe, et ne se laissera pas déraciner. Ils se regardent, et s'étreignent leurs ramures, tandis que sous le pont de leurs bras coule la vie.
Qui parle d'onde lasse ? On leur rapporte la rumeur des lointains où ils n'iront plus, et les élans et les foucades viennent se conforter en dormant à leur ombre, ou frotter l'impatience contre leur écorce égratignée.
Ecoutez les enfants derrière leurs mots; ils vous veulent du bois dont on fait les charpentes. Ferme dressée, chevron sculpté au canif, et parfois poignardé plein chêne, solive enfumée où se suspend l'abondance, poutre maîtresse de l'arche de Noé, nef parmi les brumes, double étrave d'immobile apparence dans la clameur des vagues d'alentour, époux, soyez bénis ! L'Amour vous inventa en ôtant son bandeau.
Recherches de maternité
Sans famille, qui chantonna si bien dans notre enfance, murmure encore, derrière la scène de nos paroles sentencieuses, et autres jugements d'adultes... C'est pourquoi je supporte très mal qu'on attente à la souffrance de Rémi : il y a du divin dans ce roman populaire.
Il arrive que le cinéma donne des visages mobiles aux figures de vitrail : je m'y résigne mal. Mais une adaptation télévisuelle plus insupportable que les autres m'obligea (merci à elle !) de regarder le roman de plus près. Alors qu'on m'infligeait quelques grossièretés basse époque (dans Sans famille !), et une leçon de morale fin de siècle (Rémi reviendra à Chavanon, puisque sa mère est une aristo), je quittai ces basses terres et me laissai porter par le flot jusqu'à la haute mer...
Sans famille est une œuvre initiatique : à preuve, la profondeur de son charme. Le mal né demande : comment renaître ? Le chemin sera long, du jardin de l'enfance à l'Eden retrouvé. De cette entreprise primordiale, la figure humaine la plus forte, et qui suscite les puissants épisodes du roman, raconte comment rentrer dans le ventre de sa mère et replonger dans l'eau de la naissance. D'un bout à l'autre du livre, il est question de jardin maternel et de révélations aquatiques.
Au potager de Chavanon, Rémi scrute le sol où il a semé des plantes nourricières : il ne les verra pas grandir, car la mère Barberin n'est pas la vraie. Et la route commence, chargée d'épreuves... mais l'ange l'accompagne, comme Tobie, comme Télémaque. Son Mentor à lui s'appelle Vitalis : c'est donc de la vraie vie qu'il montre la voie, nouvel Orphée délivrant les âmes de l'ombre. Orphée était, comme on le sait, musicien si excellent que les bêtes mêmes lui faisaient cortège. Vitalis, chanteur masqué, enseigne la musique, et conduit la troupe des animaux.
Première disparition de l'ange (Vitalis en prison à Toulouse) : première rencontre avec la Dame (sur le canal du Midi). Mais son nom de mère demeure voilé.
Deuxième disparition de l'ange (Vitalis meurt dans la neige) : Rémi entre dans une vraie famille. Des jardiniers, bien entendu. Mais de ce foyer, la mère est morte. Renaissance impossible : la grêle fauchera les plantes avant la floraison.
Orphée — Vitalis devient Orphée — Mattia : du chanteur au violoniste, du maître au compagnon, de l'Annonciateur vêtu de peaux de bêtes à Matthieu l'évangéliste dont la chanson est bonne nouvelle. La quête se poursuit, et les aventures.
Retour au centre de la terre : Rémi est englouti par la mine pour une obscure gestation; va-t-il enfin renaître ? Les épreuves recommencent, mais on est sur la vraie voie, celle des eaux paisibles, après les eaux de l'angoisse. Pour arriver chez Lise, nous n'avions qu'à suivre le canal. De canal en canal, c'est la mère elle-même que Rémi retrouve, à l'extrémité supérieure d'un lac qui a la forme d'un enfant à naître. Au bout du Léman, près de Montreux, au plus loin des plus hautes eaux, il aperçoit la dame dans le jardin au détour d'une allée boisée.
Toutes choses sont réinstallées dans la paix. La maison, qui est le corps propre en langage de rêves (ou de dessins d'enfants), peut désormais se dresser dans sa lignée foisonnante. Le desdichado est devenu le fils. L'engendrement ne cesse plus. Au manoir des ancêtres Lise devient sa femme, la fécondité verte est partout, les eaux ont épousé la terre :
Les deux façades au sud et à l'ouest sont enguirlandées de glycines et de rosiers grimpants; celles du nord et de l'est sont couvertes de lierre dont les troncs, gros comme le corps d'un homme à leur sortie de terre, attestent la vétusté, et il faut tous les soins vigilants des jardiniers pour que leur végétation envahissante ne cache point sous son vert manteau les arabesques et les rinceaux finement sculptés dans la pierre blanche du cadre et des meneaux des fenêtres. Un vaste parc l'entoure... il est arrosé de belles eaux limpides qui font ses gazons toujours verts.
C'est cette fin admirable qu'on vous a cachée.
Sans famille est une leçon de géographie qui parcourt âprement / tendrement notre corps maternel. C'est un document sur la misère, où le malheur des hommes s'exprime dans l'impossibilité d'habiter ensemble (anti-famille Garofoli, fausse famille anglaise faite de vrais voleurs, hutte cernée de loups qui dévorent les chiens...) C'est la légende héroïque d'une conquête : l'unité perdue et retrouvée.
L'esprit du temps en a fait pour la télévision un prône social marqué par la haine, et assaisonné d'images « réalistes ». Il devrait y avoir une loi contre ceux qui piétinent les chefs-d'œuvre.
Pierre Gardeil
- Bonne nouvelle : ces lignes n'étaient pas encore imprimées que j'apprends la disparition de ce « Triba » après deux ou trois numéros. Puisse s'évaporer avec lui l'esprit qui le fit naître !