Janvier–Mars 2002

Prier à Assise

Hervé Kerbourc’h*

« Il est urgent qu’une invocation commune monte avec insistance de la terre vers le Ciel, pour implorer le Tout-Puissant, entre les mains duquel se trouvent les destinées du monde, le grand don de la paix, condition nécessaire pour tout engagement sérieux au service du vrai progrès de l’humanité. »

C’est ainsi que Jean-Paul II avait annoncé la journée de prière d’Assise, en 1986. Et c’est cette même phrase qu’il a reprise pour annoncer une nouvelle réunion, à Assise, le 24 janvier 2002.

Au moment où paraît le premier numéro de Kephas, il n’est pas possible de faire l’impasse sur cet événement. Au-delà de la confiance a priori accordée au successeur de Pierre dans un esprit de foi, quelle est donc la signification d’un tel geste, qui enthousiasme les uns et laisse perplexes les autres, au sein même de l’Église ?1

Le pape a invité « les représentants des religions du monde à venir à Assise le 24 janvier 2002 pour prier afin que l’on parvienne à vaincre les oppositions et pour la promotion de la paix authentique ».

Contrairement à ce que certains feignent de croire, l’appel d’un pape à la prière de tous les hommes pour la paix n’est pas une nouveauté. En 1932, dans son encyclique Cantate Christi, Pie XI s’était adressé aux évêques et aux fidèles du monde entier « pour exhorter les hommes à s’unir et à s’opposer de toutes leurs forces aux maux qui accablent toute l’humanité et à ceux pires encore qui nous menacent ». Il ajoutait : « C’est précisément la prière qui, suivant l’Apôtre, doit apporter le don de la paix; la prière qui s’adresse au Père céleste qui est le Père de tous les hommes; la prière qui est l’expression commune des sentiments de famille, de cette grande famille qui s’étend au-delà des frontières de tous les pays, de tous les continents. »

Il s’agissait bien de « toute l’humanité », sans distinction de religion, il s’agissait bien de la prière comme expression commune de toute la famille humaine, et qui apporte le don de la paix.

En 1937, dans son encyclique Divini Redemptoris, Pie XI est encore plus explicite dans l’appel lancé à tous les hommes, quelle que soit leur religion : « Contre le violent effort de la puissance des ténèbres pour arracher des cœurs des hommes l’idée même de Dieu, Nous espérons beaucoup qu’aux chrétiens viendront se joindre tous ceux – et ils forment la plus grande partie de l’humanité – qui croient que Dieu existe et qui l’adorent. »

L’union invisible des âmes que Pie XI demandait, Jean-Paul II l’a rendue visible, afin de la manifester aux yeux des hommes, en ce temps où règne le pouvoir de l’image. Il n’est pas possible d’applaudir aux exhortations de Pie XI et de rejeter l’initiative de Jean-Paul II : il s’agit très exactement de la même chose, comme on peut encore le vérifier en relisant la première annonce de la première journée d’Assise : « Le Saint-Siège souhaite contribuer à faire naître un grand mouvement mondial de prière pour la paix qui, passant au-dessus des frontières et des nations, et parvenant aux croyants de toutes les religions, finisse par embrasser le monde entier. »

Que cette initiative puisse être mal perçue, comme une manifestation de relativisme religieux, c’est autre chose. Mais ce qu’il faut alors combattre, c’est la désinformation.

En 1986, à Assise, il n’y a pas eu un « congrès des religions » où toutes les croyances auraient été indistinctement mêlées. Il ne faut pas oublier l’évidence première : c’est le chef de l’Église, vicaire du Christ, qui a pris l’initiative, c’est le pape qui a appelé les autres dignitaires religieux à le rejoindre, et à le rejoindre dans un des hauts lieux chrétiens. Dieu est le Père de tous les hommes, la mission de l’Église est universelle, le chef de l’Église l’exprime de façon « prophétique » en réunissant par la prière les hommes séparés de multiples façons, y compris religieuses. La seule condition est d’éviter tout syncrétisme. Or il n’y eut aucune prière commune, car il n’était pas question de « prier ensemble, mais d’être ensemble pour prier ». Et Jean-Paul II souligna publiquement devant ses invités que, pour lui, « la paix porte le nom de Jésus-Christ ».

En 1986, lorsque Jean-Paul II est arrivé à Assise, un arc-en-ciel a nimbé la ville. Chacun est libre d’y voir ou non un signe. Mais le fait est que l’arc-en-ciel est dans l’Écriture sainte, dans notre Écriture sainte, le symbole de la bénédiction divine et de la paix, et que même les journalistes agnostiques en furent impressionnés.


Une difficulté supplémentaire vient de ce que cette fois, le pape a indiqué qu’il voulait « avant tout réunir les chrétiens et les musulmans, pour proclamer que la religion ne doit jamais devenir un motif de conflit, de haine et de violence », et que l’annonce de la nouvelle rencontre d’Assise était couplée à l’invitation faite aux catholiques de jeûner pour la paix le 14 décembre, deuxième vendredi de l’Avent et… clôture du ramadan, ce que le pape a souligné lui-même : « La date du 14 décembre coïncide en outre avec la fin du ramadan, au cours duquel les disciples de l’Islam expriment par le jeûne leur soumission au Dieu Unique. Je souhaite vivement que l’attitude commune de pénitence religieuse accroisse la compréhension réciproque entre chrétiens et musulmans, appelés plus que jamais, à l’époque actuelle, à être des bâtisseurs de justice et de paix. »

Ce n’est pas ici le lieu de discuter des rapports entre l’islam et le christianisme. Il ne s’agit d’ailleurs pas de cela. L’appel du pape est lancé dans un contexte très précis, indiscutablement et profondément marqué par la question de l’islamisme et des rapports entre le monde musulman et le monde chrétien. Le jeûne du 14 décembre 2001 est d’une part une démarche pénitentielle spécifiquement catholique, et d’autre part un appel lancé aux musulmans pour que, vis-à-vis des chrétiens, ils passent de l’hostilité à la compréhension, et même à la collaboration dans l’édification d’un monde plus juste et plus pacifique. Le pape ne peut pas ne pas se souvenir des grands congrès mondiaux de l’ONU sur la femme ou sur la population, où le Saint-Siège s’est trouvé allié à des pays musulmans pour défendre la morale naturelle et combattre notamment le « droit » à l’avortement. Il est manifeste aussi que le pape pense à la situation des chrétiens d’Orient, confrontés pour la plupart à la pression islamique, et, pour ce qui concerne les chrétiens palestiniens, à la menace des « deux extrémismes qui sont en train de défigurer la Terre Sainte », comme il l’a dit la veille même du 14 décembre, en présidant au Vatican un sommet extraordinaire des patriarches et autres responsables des églises catholiques du Proche-Orient.

Lorsque Jean-Paul II (mais Pie XI avant lui) appelle les hommes à prier Dieu, de quel Dieu s’agit-il ? La question est récurrente, et elle prend un aspect encore plus aigu lorsque l’appel est d’abord destiné aux musulmans. Il y a ceux qui disent qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que nous avons donc le même Dieu, et ceux qui disent que nous n’avons certainement pas le même Dieu que les musulmans puisque notre Dieu est Trinité et qu’il s’est incarné. C’est le type même du faux débat, car tout le monde a raison. Certes, notre Dieu n’est pas celui du Coran, isolé dans son unicité au point que toute communion entre lui et l’homme est radicalement impossible (même au paradis). Pourtant le Dieu du Coran n’est pas un autre Dieu que celui du Décalogue, le Dieu unique et tout-puissant, or le Dieu du Décalogue est notre Dieu… Le monothéisme est le véritable fondement non seulement de la religion selon l’Ancien Testament, celle des patriarches et des prophètes, mais de la religion naturelle, c’est-à-dire, de celle qui peut être établie par la raison droite (Ainsi Vatican I explicitant saint Paul en Rm 1, 19–25, ou encore Act 17, 22–29, Hébr 11; …6…) La révélation de la Trinité des Personnes n’abolit pas la révélation ou la découverte philosophique de l’unité de Dieu.


Lorsque l’on affirme donc que tout homme, par sa raison, peut découvrir le Dieu créateur et rémunérateur, tout-puissant et miséricordieux, et que la loi naturelle lui fait un devoir de rendre un culte à ce Dieu, il va de soi qu’il s’agit d’un seul et même Dieu. Celui vers qui montent les prières d’Assise. Cela n’empêche pas que nous savons, nous, en outre, par Révélation gratuite, que ce Dieu est Trinité d’Amour, que la deuxième Personne de la Trinité s’est incarnée pour rétablir la communion entre la personne humaine et les Personnes divines, que nous sommes appelés à vivre éternellement dans cet Amour trinitaire, et que notre paix, comme le dit Jean-Paul II, s’appelle Jésus-Christ.

14 décembre 2001

* Ancien Directeur de la publication de La Pensée catholique. Collabore à La Nef.


  1. Nous nous inspirons ici des méditations menées par l’abbé Lefèvre dans le dernier numéro de la revue La Pensée Catholique paru avant sa mort, il y a quinze ans déjà, « La théologie d’Assise » et « Prier à Assise ». La Pensée Catholique a cessé de paraître, Kephas reprend le flambeau…