Janvier–Mars 2002

France : témoin d’espérance pour le nouveau millénaire

S.E. le Cardinal Paul Poupard
Président du Conseil pontifical de la Culture

Rome, Athénée pontifical Regina apostolorum, le 1er décembre 2001

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Les peuples comme les personnes ont une âme et une vocation à remplir au cours de leur histoire.

Sans nul doute, l’exceptionnel rayonnement de la France au travers de deux millénaires s’enracine dans sa vocation chrétienne. En 496, « le roi des Francs, Clovis, cédant aux inspirations de la divine Providence, pour le dire avec le Pape Léon XIII dans sa Lettre apostolique pour le XVe centenaire du baptême de Clovis, abjura le vain culte des faux dieux, embrassa la foi chrétienne, et fut régénéré dans l’eau sainte du baptême ».

« France, témoin d’espérance pour le nouveau millénaire. Perspectives et défis » : le thème est quelque peu provocateur dans le contexte d’une église fortement secouée par des courants étonnamment hostiles à l’intérieur de la société française. La présence française elle-même au sein du Saint-Siège ne va pas sans diminuer.

Par ailleurs, la situation internationale aux prises avec les ramifications périlleuses d’un système de haine et de terreur qu’elle a, tel un cancer, laissé se développer en son sein, ne permet guère une perspective tant soit peu raisonnée du nouveau millénaire, ni même, plus simplement, de la décennie prochaine.

2

Le thème qui m’a été assigné est celui de la culture. La conviction que je voudrais partager avec vous est que la mémoire est l’espérance du futur. Or l’expérience dramatique de notre temps est celle d’un véritable chaos culturel, où l’héritage des siècles de culture chrétienne semble plus lourd d’un passé que riche d’un avenir. En effet, comme la pile Wonder, la mémoire ne s’use que si l’on s’en sert. Et notre héritage culturel en proie à l’amnésie est menacé d’aphasie. L’Europe aurait-elle oublié qu’elle est née de la rencontre d’une double exclamation, l’une jaillie des profondeurs de la Grèce antique avec le « gnothi seauton » – « Connais-toi toi-même ! » – de Socrate, et l’autre de Jérusalem lorsque, sur les marches du Prétoire, Pilate s’écrie devant la foule des Juifs : « Voici l’homme ! » ?

Dans un mémorable discours à l’UNESCO, au lendemain de la guerre, en 1946, André Malraux constatait : « À la fin du XIXe siècle, la voix de Nietzsche reprit la phrase antique, entendue dans l’Archipel : Dieu est mort !, et redonna à cette phrase tout son accent tragique… Le problème qui se pose pour tous aujourd’hui, c’est de savoir si, sur cette vieille terre d’Europe, oui ou non, l’homme est mort ! »1 Devrons-nous assister dans l’impuissance à l’écroulement d’un monde, au lendemain d’un siècle tragique qui a avili l’homme, et peine à trouver un surcroît d’humanité ? Notre société tolère – concept fallacieux ! – un usage pervers ou tout simplement irresponsable de la toute puissante liberté d’expression, tandis que sont progressivement bafouées les composantes millénaires de notre culture, voire tournés en dérision les symboles d’une identité inaliénable ?

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Il me semble qu’à interroger l’histoire, le recours à la mémoire peut nous aider à répondre à l’invitation de Jean-Paul II, voici cinq ans déjà, il m’en souvient, à Sainte-Anne d’Auray : « Je suis venu vous inviter à faire grandir l’espérance ». Il m’est arrivé, dans une conversation confiante, de dire au Saint-Père : « Très Saint-Père, nous sommes des gens étranges, si étranges que chez les fils de Pascal il y a toujours un peu de Voltaire, et chez les fils de Voltaire, un peu de Pascal ! » Le Saint-Père parut surpris, car sa France à lui, c’est celle de Louis-Marie Grignion de Montfort, c’est la France du Curé d’Ars et de Lourdes, de la rue du Bac, de Montmartre et du Sacré-Cœur, la France de Thérèse de Lisieux et, plus proche de nous, du Père Henri de Lubac. C’est ainsi qu’il confiait, dans son Message adressé par la radio et la télévision au peuple français, trois jours avant son premier voyage apostolique en France : « Ce voyage m’attire à beaucoup de titres… Tout d’abord, la France est la fille aînée de l’Église. Et elle a engendré tant de saints. Je pourrais ajouter qu’il existe sur le sol de France beaucoup de lieux auxquels je me rends souvent en pèlerinage par la prière et par le cœur. »2 Jean-Paul II l’a dit à plusieurs reprises : « Combien je suis tributaire de la sainteté française ! » C’est ainsi qu’à peine élu pape, il envoyait chercher dans la chambre qu’il occupait pendant le Conclave, son exemplaire tout maculé du Traité de la Vraie Dévotion de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, livre qu’il emportait toujours avec lui quand il travaillait comme ouvrier dans les carrières de pierre à Zakrzówek ou à l’usine chimique de Solvay pendant la seconde guerre mondiale, et qu’il garde encore aujourd’hui avec lui jusque dans ses escapades estivales dans les montagnes du Val d’Aoste.

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Nous pouvons bien, sans chauvinisme, porter notre regard sur l’héritage culturel de la France qui a fait d’elle un témoin d’espérance pour le nouveau millénaire. La France est le fruit d’une longue histoire aux siècles contrastés, entre ombres et lumières. À la fois fils et créateur de sa propre culture, c’est à travers l’héritage de son histoire que le Français s’affirme, dans l’Église et dans le monde, avec une personnalité propre, différente de celle de l’Italien ou de l’Espagnol. La France elle-même, de par sa position géographique et sa longue et riche histoire, est un carrefour de peuples et de cultures. Elle a su admirablement, depuis les commencements jusqu’à notre génération, intégrer les richesses de populations aux origines diverses, pour forger sa propre culture. Là se trouve peut-être la raison d’un esprit épris d’universalité que tant d’hommes des lettres et des arts ont su magnifiquement illustrer.

Je garde précieusement en ma mémoire cette belle exclamation du Pape Paul VI préparant, il m’en souvient, son mémorable discours aux Nations Unies : « Le français exerce la magistrature de l’universel. »

La singularité de la culture française est sans nul doute dans son aspiration à l’universel. C’est par là qu’elle peut être signe d’espérance pour le nouveau millénaire, tant il est vrai qu’une culture n’est vraiment humaine que lorsqu’elle porte en elle l’ouverture aux autres cultures.

Que de noms illustres jalonnent, en tous les champs de la culture, l’histoire millénaire de la France ! Dans les domaines de la philosophie, de la littérature et des arts, comme dans la pensée théologique, que de figures ont dépassé nos frontières. De la vaste galerie de portraits de la famille de France que j’ai naguère brossés en de récents ouvrages consacrés à la France, fille aînée de l’Église et Le Christianisme à l’aube du IIIe millénaire,3 j’extrais quelques noms comme signes d’espérance pour le nouveau millénaire.

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L’histoire de la France nous invite à remonter les siècles jusqu’au baptême de Clovis. Lors de sa première venue à Paris, le Pape, il m’en souvient, a indéniablement surpris ses hôtes en s’adressant à la nation française comme à une personne; « Ce même salut, je viens le porter maintenant à la France, avec tout mon cœur et toute mon affection, en lui disant : je suis profondément heureux de te visiter en ces jours, et de te montrer mon désir de te servir en chacun de tes enfants. Le message que je veux te livrer est un message de paix, de confiance, d’amour et de foi. »4 La nation française est l’une des plus anciennes d’Europe. L’évocation des figures de saint Rémi, de sainte Clotilde et de Clovis, nous rappelle qu’en adhérant à la foi catholique, le roi des Francs a pu guider des peuples différents vers l’édification d’une seule et même nation. Le baptême de Clovis fait partie des événements qui ont façonné la France, et les valeurs qui, dès lors, ont été adoptées et vécues demeurent à la fois un fondement de la vie présente et une orientation pour l’avenir. Lorsque s’écroulait l’Empire romain, une civilisation entière disparaissait, et seule l’Église, résistant au séisme, fut capable d’assurer la continuité entre la civilisation gauloise romanisée et le nouveau royaume franc, sous l’autorité d’un roi incontesté, Clovis, et dans le partage d’une même foi. L’Évangile de Jésus-Christ, créateur de civilisation, invite le chrétien à s’engager dans la société civile par une mise en pratique de la foi personnelle, comme un service de l’homme et une communion fraternelle entre les personnes et les peuples, dont le fondement est l’amour. L’Évangile n’appelle-t-il pas à l’action désintéressée et généreuse pour la justice et la paix, dans une société où les libertés et la dignité de chaque homme et de chaque femme sont respectées et protégées ? La lente conversion de Clovis au contact de Geneviève, la bergère de Nanterre, de saint Rémi, évêque de Reims, et de l’ermite saint Vaast, le place face au Christ crucifié et humilié, devant la faiblesse d’un Dieu vaincu dont la sagesse est celle de l’amour offert pour le salut des hommes. Avec l’intelligence de la foi et du cœur, il inaugure une certaine manière d’être politique dont la pratique trouvera le plus bel exemple en saint Louis et se poursuivra à travers maint avatar jusqu’à Robert Schuman et Edmond Michelet. Le Général de Gaulle quant à lui ne craignait pas de déclarer à Rome, le 27 juin 1959 : « Nous avons une responsabilité, celle de jouer le rôle de la France; ce rôle, dans mon esprit comme dans le vôtre, se confond avec un rôle chrétien. Notre pays ne serait pas ce qu’il est, c’est presque banal de le dire, s’il n’était pas d’abord un pays catholique… Je voudrais vous remercier très simplement, en ajoutant comme dernier mot, l’affirmation de mon entière confiance dans les destinées de notre pays. Je pense que si Dieu avait voulu que la France mourût, ce serait fait. Il ne l’a pas voulu, elle vit, l’avenir est à elle. » Baptisé solennellement à Reims, la nuit de Noël 496, Clovis entend le redoutable avertissement de saint Rémi : « Ce royaume… sera victorieux et prospère tant qu’il sera fidèle à la foi romaine, mais il sera rudement châtié toutes les fois où il sera infidèle à sa vocation. »

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L’avertissement de saint Rémi nous invite à porter un regard sur les dons reçus au baptême et sur les responsabilités qui en découlent. L’histoire de France atteste une grande fécondité de la grâce, à travers une multitude d’hommes et de femmes qui, aujourd’hui encore, font resplendir la grande lumière du témoignage chrétien, de l’apostolat, de l’esprit missionnaire, du martyre, de toutes les formes de la sainteté. Irénée de Lyon, premier évêque théologien en notre pays, disciple de Polycarpe, lui-même disciple de l’Apôtre saint Jean, porta l’Évangile et la foi au vrai Dieu qui s’est fait chair, contre les hérésies, jusqu’en la capitale des Gaules; puis saint Hilaire de Poitiers, théologien de la Trinité, saint Honorat et saint Césaire d’Arles du monastère de Lérins, contribuèrent à enraciner la foi chrétienne en la terre de France.

Le Saint-Père énumérait à Reims une longue litanie de saints en se référant « aux martyrs depuis Pothin et Blandine de Lyon, aux pasteurs comme Martin ou Rémi, François de Sales ou Eugène de Mazenod, aux saintes femmes comme Jeanne d’Arc, Marguerite-Marie ou Thérèse de Lisieux, aux apôtres de la charité comme Vincent de Paul, aux saints éducateurs comme Nicolas Roland ou Jean-Baptiste de la Salle, aux fondatrices missionnaires comme Anne-Marie Javouhey ou Claudine Thévenet. »5

Qui ne garde, parmi ses souvenirs d’écolier, l’image de saint Louis rendant justice sous un chêne à Vincennes ? Homme d’État incomparable, il crée le Parlement de Paris et un corps de contrôleurs pour surveiller les fonctionnaires et corriger leurs abus, interdit les guerres privées et le duel judiciaire, et promeut la paix intérieure du pays et son progrès économique. Plus encore, habité par un véritable amour des pauvres tout franciscain, il va au devant de son peuple pour le connaître, l’aider, l’aimer.

Un siècle plus tard, Jeanne d’Arc dans sa mission surnaturelle au cœur du temporel marque l’histoire de France de telle manière que les non-croyants eux-mêmes la reconnaissent comme exemplaire dans une mémoire étonnamment vivante. À l’Évêque Cauchon qui l’interroge pour la piéger : « Dieu hait-il les Anglais ? », Jeanne donne la savoureuse réponse porteuse d’une vérité profonde : « Non pas, mais il les préfère chez eux. » J’ai pu le constater, à parcourir le vaste monde, de l’Angleterre elle-même dont elle peuple les églises, à la Russie et aux États-Unis : le rayonnement de Jeanne dépasse les frontières de notre pays. J’aime aussi rappeler qu’à quatre reprises le Catéchisme de l’Église Catholique la cite, dépassant ainsi le saint Curé d’Ars, saint Maxime le Confesseur et même Ignace de Loyola !

Pour clore le chapitre d’une manière propre à la culture française d’exercer la politique, je voudrais citer Robert Schuman, père de l’Europe. Adversaire résolu d’un laïcisme réducteur, cet « homme de vie intérieure que les circonstances ont poussé sur la scène du monde », selon l’expression de Pierre Pfimlin, lutta victorieusement pour que l’Église retrouve une réelle liberté d’action dans un État laïc. Pour lui, une démocratie s’honore et se conforte de l’apport conjoint de ses diverses familles spirituelles. À l’heure où la France s’efforce avec les autres pays d’Europe de se forger une identité commune, l’exemple courageux de Robert Schuman devrait inspirer nos dirigeants et leur rappeler les racines chrétiennes de notre civilisation européenne. Lorsque j’ai eu l’honneur de recevoir, à Strasbourg, le prix Robert Schuman, j’ai tenu à le citer : « L’Europe ne saurait se limiter à la longue à une structure purement économique. Il faut qu’elle devienne aussi une sauvegarde pour tout ce qui fait la grandeur de notre civilisation chrétienne. Une telle mission culturelle sera le complément indispensable et l’achèvement d’une Europe qui, jusqu’ici, a été fondée sur la coopération économique. Elle lui conférera une âme, un ennoblissement spirituel et une véritable conscience commune. »

Aux côtés de Schuman, je ne peux omettre de mentionner un autre acteur politique dont j’ai eu la joie de postuler, comme pour Robert Schuman, l’ouverture de la cause de béatification : Edmond Michelet, résistant de la première heure, inspiré par Péguy, déporté à Dachau, et devenu ministre de la République. Ce n’est pas sans admiration que son ami agnostique André Malraux l’a portraituré : « Il a été toute sa vie l’aumônier de la France. » Cette « confession » laïque n’est-elle pas la reconnaissance, sous forme d’hommage, d’une culture politique qui depuis le baptême de Clovis porte la marque de la grâce ? Les événements tragiques qui marquent ce début de millénaire, montrent à l’évidence le besoin d’un nécessaire recours à cette manière de faire de la politique pour le bien des peuples.

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Le patrimoine culturel de la France constitue encore une lumière pour le nouveau millénaire, tant dans le domaine des arts, de la pensée que de la foi.

« La France symbolise pour notre monde un pays à l’histoire très ancienne, très dense aussi, un pays au patrimoine artistique et culturel incomparable, dont le rayonnement n’est plus à décrire. Combien de peuples ont bénéficié du génie français, qui a marqué leurs propres racines, et constitue encore pour eux un motif de fierté en même temps, on peut l’affirmer, qu’une sorte de référence. »6

La culture est l’expression incarnée dans l’histoire de cette identité qui constitue l’âme d’un peuple. Elle façonne l’âme d’une nation qui se reconnaît dans des valeurs, s’exprime dans des symboles, communique par des signes. Je suis toujours ému, à mes retours en la douce France, de contempler les paysages de nos campagnes rythmés par les clochers des églises, et marqués par la Croix de notre Seigneur. L’art médiéval, roman, gothique, la foi de tout un peuple imprègnent tout le territoire de notre pays. Les noms de Cluny, Paray-le-Monial, Tournus ou Vézelay en Bourgogne, de Conques, Le Puy ou Saint-Nectaire en Auvergne, Moissac et encore Fontenay, Saint-Germain-des-Prés, la Primatiale Saint-Jean de Lyon, Notre-Dame-de-Jumièges, Fontevrault et Saint-Sernin de Toulouse, Saint-Bertrand-de-Comminges comme Saint-Martin-du-Canigou sont autant d’expressions d’un génie chrétien qui sut édifier ces sanctuaires romans pour l’adoration et l’humble louange. Le roman, où l’ombre tempère la lumière et où l’espace et le volume sont accueil de la présence du Dieu caché, est un art paisible de foi simple et recueillie.

La France est aussi le pays des cathédrales gothiques : Notre-Dame de Paris, Reims, Saint-Denis, Sens, Amiens, Bourges, Chartres, Rouen, Strasbourg sont tous témoins de ces temps lumineux où nos sanctuaires semblent, par le puissant mouvement de leurs contreforts, arracher à la terre les racines du péché des hommes, et les élever vers le ciel de la grâce. Au cœur de la Ville des Lumières, la Sainte-Chapelle, « la plus glorieuse et la plus sainte des couronnes »,7 s’élève comme une prière et offre aujourd’hui encore, le témoignage de l’« idéal gothique », incomparable expression artistique d’une culture extraordinairement organique et lumineuse.8 Avec Notre-Dame de Paris, tous ces chefs d’œuvre de culture chrétienne ne cessent d’étendre encore sur la France un manteau maternel et invitent le peuple chrétien à la prière. Le Cardinal Eugenio Pacelli, futur pape Pie XII, le clamait avec émotion sous les voûtes de Notre-Dame, le 6 juillet 1937 : « Au milieu de la rumeur incessante de cette immense métropole, parmi l’agitation des affaires et des plaisirs, dans l’âpre tourbillon de la lutte pour la vie, témoin apitoyé des désespoirs stériles et des joies décevantes, Notre-Dame de Paris, toujours sereine en sa calme et pacifiante gravité, semble répéter sans relâche à tous ceux qui passent : Orate, fratres, Priez, mes frères; elle semble, dirais-je volontiers, être elle-même un Orate fratres de pierre, une invitation perpétuelle à la prière. »

Péguy et Claudel, incomparables chantres du nom de Chartres, l’ont bien compris : le génie qui a présidé à l’édification des cathédrales gothiques de France n’a pas seulement construit des édifices magnifiques. Son art subtil qui dompte la lumière lui donne de resplendir en donnant vie à l’immense espace verticalisé dont l’élan nous inspire. Sur le vitrail, le faisceau lumineux se dilate et rebondit de couleurs en couleurs comme la foi qui traverse les âges et irradie les cultures dans une symbiose permanente, d’une fécondité sans cesse renouvelée.

En notre culture anémiée par la perte du sens, nos architectes gagneraient à relire Saint-Exupéry : « Ma civilisation a cherché, des siècles durant, à montrer l’Homme, comme elle leur a enseigné à distinguer une cathédrale au travers des pierres. Il est en l’homme, comme en tout être, quelque chose que n’expliquent pas les matériaux qui le composent. Une cathédrale est bien autre chose qu’une somme de pierres. Ce ne sont pas les pierres qui la définissent, c’est elle qui enrichit les pierres de sa propre signification. Ces pierres sont ennoblies d’être pierres d’une cathédrale »9

La culture a pour vocation de rendre l’homme plus humain. Or l’homme est la route de l’Église. La foi au Christ Jésus s’accompagne d’une certaine manière de la foi en l’homme. Et l’effort bimillénaire de l’Église pour incarner l’Évangile au cœur des cultures et promouvoir par là sa plus authentique humanité, trouve dans l’art sacré la preuve éclatante qu’en elle les peuples du monde peuvent puiser un surcroît d’espérance.

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Une pléiade de savants chrétiens ont honoré la culture française.

J’aime évoquer cet épisode savoureux d’un jeune étudiant qui voyageait en train avec un homme relativement âgé, qui récitait son chapelet. Pris de pitié, il explique à cet esprit rustique que l’essor des sciences va supplanter la religion et apporter toutes les solutions désirables. Après un long discours, écouté avec attention et patience par son interlocuteur, le jeune homme, désireux de lui adresser quelques textes scientifiques pour corroborer ses dires, demande au vieil homme son adresse. Celui-ci, avec un grand sourire, lui tend sa carte de visite. L’étudiant alors se tait et lit, stupéfait : « Louis Pasteur, de l’Académie française, Paris. »

Et comment ne pas évoquer Pascal, dont l’éclat des Pensées rayonne le Dieu caché. Si « Dieu seul parle bien de Dieu », comme il le dit lui-même, Pascal tiraillé entre le don total au Christ et sa propre grandeur dans le siècle, c’est bien, selon le beau titre du livre de Romano Guardini, « le drame de la conscience chrétienne ».

Corneille et Racine l’ont exprimé au théâtre, Bossuet et Fénelon dans la chaire, avec le même génie et le même éclat contrasté. Et le XIXe siècle, longtemps méconnu, voire méprisé par nos contemporains en proie à la modernité, atteste une fécondité spirituelle hors pair, dans le sillage du Génie du Christianisme de Chateaubriand.10 Après la crise révolutionnaire, la vague rationaliste du XVIIIe avait peu à peu envahi les esprits jusque dans les églises et les séminaires. Le premier Consul reconnaît l’utilité sociale de la religion qui retrouve alors droit de cité, ainsi que le génie de l’éloquence et la poésie. Contre l’ironie haineuse de Voltaire, le talent de Chateaubriand fut de retourner en faveur du sentiment religieux le préjugé mondain.

Le Génie du Christianisme est de prouver que le catholicisme est si beau que la culture post-révolutionnaire va reconnaître sa valeur esthétique, morale et sociale, ainsi que son rayonnement missionnaire.

En notre culture marquée par « la perte des valeurs », où la fureur de vivre emporte les principes fondateurs de toute vie en société – respect de la vie depuis le commencement jusqu’à son terme, famille unie, sens du bien commun et du service désintéressé de l’État, etc. –, et que l’assouvissement des désirs dans une sensualité envahissante n’épargne pas même les enfants, saurons-nous puiser dans la sève qui irrigue la culture française la force d’un renouveau ?

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Le XXe siècle blessé par tant de crises nous offre pourtant lui aussi une galerie de témoins incomparables. Péguy célèbre la petite fille Espérance en termes inoubliables. Trois enfants cheminent dans la forêt touffue. Les deux grandes sœurs, qui sont les plus fortes, marchent le plus allègrement en tenant par la main un petit bout de chou, cette toute petite fille qui est la plus faible. Mais en définitive n’est-ce pas cette gamine, la plus fragile, qui, de toute la pression dont elle est capable, avec ses deux petites menottes, entraîne les deux autres en avant, toujours plus avant. Car l’espérance est la plus forte.

Il me semble que nous assistons aujourd’hui à une double conjonction : d’une part la faillite de beaucoup de raisons d’espérer qui relevaient d’une naïve confiance en l’avenir et les promesses d’un progrès indéfini de l’économie et des sciences, d’autre part l’incoercible besoin d’espérer que révèle la nostalgie persistante de l’espérance, cette espérance qui ne trompe pas, selon le mot de l’apôtre Paul (Rm 5, 5). C’est que l’espérance – ce mot que la langue française prend soin de distinguer de l’espoir –, est pour les personnes une confiance en quelqu’un. Le témoignage d’une terre si richement pourvue en grâces de toutes sortes n’est-il pas une puissante inspiration pour avancer avec confiance sur les nouveaux itinéraires du millénaire naissant ? Je demeure frappé par la confiance du Pape Jean-Paul II qui a une certaine idée de la France. C’est qu’il lui paraît impossible que deux millénaires de christianisme s’évanouissent en fumée. Aussi concluait-il, il m’en souvient, son mémorable discours aux évêques de France, le 1er juin 1980 : « Le christianisme n’appartient-il pas de façon immanente au génie de votre nation ? La France n ‘est-elle pas toujours la fille aînée de l’Église ? »11 J’aime à mettre en parallèle cette piquante réflexion de Péguy : « C’est embêtant, dit Dieu, quand il n’y aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre. »12

Claudel et Le Partage de midi, L’Annonce faite à Marie ou Le Soulier de satin, porte au théâtre sa méditation du mystère. Léon Bloy quant à lui, rumine l’Écriture Sainte comme seule parole qui vaille, et oppose le radicalisme de l’Évangile à la religion mesquine des bien-pensants. Emboîtant le pas, Bernanos fustige, avec L’Imposture, les catholiques mondains, tout en magnifiant l’honneur et la fidélité, sources de joie, et le sens de la tradition comme celui du sacrifice. Avec Mouchette et Le Curé de campagne, c’est l’amour de l’Église qu’il exprime comme dans Le Dialogue des Carmélites : « Je ne vivrais pas cinq minutes hors de l’Église, et si l’on m’en chassait, j’y rentrerais aussitôt, pieds nus, en chemise, la corde au cou. »

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Le temps manque pour évoquer ces poètes et dramaturges, mémorialistes et romanciers, ou historiens et polémistes qui, de Ronsard à mon ami le poète Pierre Emmanuel, ont enrichi la culture française de leurs œuvres incomparables. Plus proches de nous, plus proches des papes aussi, l’historien Daniel-Rops fut l’ami de Jean XXIII, Jacques Maritain et Jean Guitton le furent de Paul VI, et Jean-Paul II me confiait un jour : « En un an, j’ai perdu deux grands amis et ils étaient français l’un et l’autre : Jérôme Lejeune et André Frossard. » L’un pour la défense de la vie, l’autre pour la Défense du pape, ils se sont montrés fidèles à l’héritage de sagesse venu du fond des âges. Ne sont-ils pas eux aussi, chacun à sa manière, fils de la « mère des saints », selon la belle expression du pape Benoît XV, qui « regrettait de n’être français que par le cœur » ?

« Nous sommes les fils des saints », s’écrie Violaine dans L’Annonce faite à Marie. La grande famille des saints de France aux charismes si divers ne cesse de s’accroître, de par la générosité de Jean-Paul II et ses canonisations multipliées jusqu’à dimanche dernier encore. Aux martyrs des premiers siècles, succède Martin de Tours, fondateur du premier monastère en Gaule, à Ligugé. Puis viennent saint Bernard de Clairvaux, chantre de Notre-Dame, les saints Abbés de Cluny, et tant de fondateurs d’Ordres religieux, ou monastiques, hommes et femmes passionnés jusqu’au don radical d’eux-mêmes, qui entraînent à leur suite des multitudes de frères et de sœurs de toutes conditions.

N’assistons-nous pas aujourd’hui encore, à un mystérieux foisonnement de communautés nouvelles où des hommes et des femmes inspirés par l’Esprit de Jésus, s’engagent dans la nouvelle évangélisation ? Comme en leur temps François de Sales, Alphonse-Marie de Liguori, Monsieur Vincent, le Curé d’Ars et, plus proche de nous, le Père Charles de Foucault; comme Marguerite-Marie Alacoque, Jeanne-Françoise de Chantal, Catherine Labouré, Jeanne Jugan, Thérèse de Lisieux et sa sœur du Carmel, Élisabeth de la Trinité, missionnaires, évêques, laïcs généreux emboîtent le pas des saints et des saintes au rayonnement incomparable.

11

Comment ne pas évoquer encore la haute figure de Jacques Maritain dont Étienne Gilson disait : « Il a su créer un climat spirituel comparable à celui du XIIIe siècle, où chacun disait la vérité d’une manière telle que, aussitôt dite, elle cessait de lui appartenir ». Je garde le souvenir, le 9 décembre 1965, au lendemain de la clôture du Concile, de ce philosophe frêle et voûté, à l’œil bleu d’une douceur extrême. Paul VI qui m’avait demandé de le recevoir se considérait comme son disciple et lui le vénérait comme un père. Épris de beauté, assoiffé de justice, affamé de vérité, affronté dans son être au drame spirituel de notre temps vécu jusqu’à l’angoisse, Maritain, en cette « présente agonie du monde », ne cesse de combattre ce qu’il appelle « un christianisme décoratif » et d’affirmer que « la foi doit être une foi réelle, pratique, vivante. Croire en Dieu doit signifier vivre de telle manière que la vie ne pourrait être vécue si Dieu n’existait pas. Alors l’espoir terrestre en l’Évangile pourra devenir la force vivificatrice de l’histoire temporelle. »13

Inspirateur à la fois avec René Cassin de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, et avec Jean Guitton du Message aux intellectuels et aux hommes de la pensée à la clôture du Concile, Jacques Maritain est de ceux qui virent en mai 68 un signal d’alarme devant un déficit d’espérance. Il ressentit profondément l’immense attente des jeunes, leur soif d’idéal et le besoin de témoins.

Parmi ceux-ci, je me dois de mentionner l’humble religieux dominicain, fondateur de l’École Biblique de Jérusalem puis de la Revue Biblique, le Père Marie-Joseph Lagrange. Face au drame intellectuel de la critique rationaliste, ce « pionnier qui a su opérer les discernements nécessaires sur la base de critères sûrs », selon les mots de Jean-Paul II, retourne au profit du croyant l’arme de l’ennemi, si bien que ses principes sont unanimement admis de l’exégèse historico-critique.

Témoin encore de ce que j’aime à définir comme la sainteté de l’intelligence, le philosophe d’Aix, Maurice Blondel, souligne l’harmonie entre la nature et la grâce, entre la raison et la foi, et nous fait comprendre le prix divin de la vie. Puisant aux sources de la tradition dogmatique, patristique et mystique, il vit intensément sa pensée.

Trois cardinaux théologiens enfin, Jean Daniélou, Henri de Lubac et Yves-Marie Congar, marquent la pensée théologique de l’Église, tant par leurs œuvres que par les grandes collections dont ils sont les inspirateurs, de Sources Chrétiennes à Unam Sanctam, apport irremplaçable de la culture française au sein de l’Église. À la suite de l’œuvre titanesque de l’Abbé Migne, qui saura mesurer l’apport des grands Dictionnaires : Dictionnaire de Théologie catholique, Dictionnaire de la Bible et son Supplément, Dictionnaire d’Archéologie chrétienne et de Liturgie, Dictionnaire de Droit Canonique, et enfin Dictionnaire de Spiritualité ?

12

Il me faut conclure. Je le ferai brièvement. « La mémoire de l’espérance. La culture française au sein de l’Église » apparaît extraordinairement riche et féconde à qui porte sur quinze siècles de christianisme en France, un regard attentif. Cette histoire est marquée par tant de siècles de sainteté : sainteté du politique, sainteté de l’intelligence et sainteté populaire, chefs d’œuvre des arts, des lettres et des sciences, éclat d’une pensée toute de finesse en sa recherche inlassable de l’universel.

Lacordaire, en son fameux discours dans la Chaire de Notre-Dame, le 14 février 1841, sur la vocation de la nation française, affirmait : « Il y a longtemps, messieurs, que Dieu a disposé des nations. »14 Et le fils de saint Dominique ajoutait aussitôt ce vibrant avertissement : « Il ne suffit pas de répondre à sa vocation. Il faut persévérer. » Je ne saurais mieux conclure.

La mémoire de l’espérance que j’ai brièvement évoquée saura nous aider à être témoins d’espérance pour affronter avec foi les perspectives et les défis du nouveau millénaire.


  1. Déjà dans son premier essai, La Tentation de l’Occident (1926) Malraux écrivait : « La vérité absolue a été pour vous, Européens, Dieu, puis l’homme. Mais l’homme est mort après Dieu et vous cherchez avec angoisse celui à qui vous pourrez confier son héritage. »
  2. Jean-Paul II, Message au peuple français, le 27 mai 1980; Documentation Catholique nº 1788 (1980), p. 551.
  3. Cardinal Paul Poupard, France, fille aînée de l’Église. Éditions Régnier, 1995 et Le christianisme à l’aube du IIIe millénaire, Paris, Plon-Mame, 1999.
  4. Jean-Paul II, Allocution en réponse au Président de la République, le 30 mai 1980, Documentation Catholique nº 1788 (1980), p. 554.
  5. Jean-Paul II, Homélie à l’occasion du XVe centenaire du baptême de Clovis, le 22 septembre 1996, DC nº 2146 (1996), p. 872.
  6. Jean-Paul II, Allocution en réponse au Président de la République, le 30 mai 1980, DC nº 1788 (1980), p. 554.
  7. Cardinal Eugenio Pacelli, Discours à Notre-Dame de Paris, le 13 juillet 1937, DC nº 38 (1937), col 255.
  8. Cf. Cardinal Paul Poupard, Discours à l’ouverture du Colloque international « Monde médiéval et société chartraine », Chartres, le 8 septembre 1994.
  9. Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Gallimard, Paris 1942, p. 372–373.
  10. Cf. Paul Poupard, XIXe siècle, Siècle de grâces. Éd. S.O.S., Paris 1982.
  11. Jean-Paul II, Discours aux Évêques de France, le 1er juin 1980, DC 1788 (1980), p. 592.
  12. Cf. Paul Poupard, Ce Pape est un don de Dieu, Mame-Plon, Paris 2001.
  13. Jacques Maritain, La signification de l’athéisme contemporain, Paris, D.D.B., col. « Courrier des Îles », 1949, p. 7 et 42.
  14. Lacordaire, Discours sur la vocation de la nation française, le 14 février 1841.