Le Chapitre général électif des Dominicains à Providence USA, juillet-août 2001
Fr. Alain Quilici, o.p. *
En 2001, les Frères prêcheurs, autrement dits les Dominicains, ont tenu un Chapitre général électif. Rien de plus ordinaire dans cet Ordre qu'un chapitre général. Il n'en demeure pas moins, chaque fois, un événement de grande portée. Qu'en est-il ?
Précisions
Depuis les origines, les fils de saint Dominique ont coutume de se réunir pour décider ensemble de tout ce qui concerne leur vie. Ils se réunissent en chapitre. Et cela en vertu de l'adage du Moyen-Âge toujours en vigueur dans cet Ordre : Ce qui doit être vécu par tous, doit être décidé par tous.
Tous les mois, chaque couvent réunit son chapitre conventuel. C'est lui qui, tous les trois ans, élit son prieur. C'est lui qui décide de tout ce qui relève de sa vie conventuelle ordinaire. Tous les quatre ans, chaque Province réunit son chapitre provincial. C'est lui qui élit son prieur provincial et qui décide de la politique de la Province pour les quatre ans à venir. Et tous les trois ans, les Dominicains se réunissent en chapitre général. C'est lui qui décide des modifications à apporter aux Constitutions de l'Ordre. Or tous les neuf ans le chapitre général devient électif : il lui revient d'élire un successeur à saint Dominique. On ne le nomme ni Père Abbé, ni Supérieur, ni Général, mais Maître de l'Ordre, car c'est le titre que ses frères avaient voulu réserver à saint Dominique lui-même quand il fut élu à la tête de l'Ordre qu'il venait de fonder : Maître Dominique.
Il serait anachronique de dire que l'Ordre des Frères prêcheur est démocratique. Cette notion ne correspond pas vraiment à l'esprit de leurs lois. Il serait plus exact de dire que les Dominicains sont un Ordre communautaire. Et chez eux la vie de communauté est totalement prise en charge par ceux qui la vivent. Cela va des détails de la vie la plus quotidienne jusqu'aux décisions les plus graves, en passant par tout un dégradé de décisions dont les élections, à tous les niveaux, font partie.
Les chapitres généraux
Saint Dominique a manifesté le désir, et chez lui les désirs étaient assez impératifs, que les frères puissent réexaminer les lois qui les régissent pour les adapter aux besoins de la prédication selon les temps et les lieux. C'est ainsi que la coutume s'est progressivement établie de réunir périodiquement (et cette périodicité elle-même a varié au cours des siècles) une instance qui pourrait examiner les lois de l'Ordre et voir ce qu'il convient de modifier. Il ne s'agit pas de toucher à ce qui fait l'essence de cet Ordre : sa vie communautaire, sa vocation d'être au service du salut des âmes par la prédication, etc. mais de rendre possible cette vocation en tous lieux et en tous temps.
Tous les chapitres généraux ne se ressemblent pas. Les uns réunissent les prieurs provinciaux, autrement dit des hommes qui ont une responsabilité de gouvernement et qui feront valoir le point de vue du gouvernement. Les autres réunissent des définiteurs, des membres ordinaires des communautés élus par les communautés, pour donner le point de vue des communautés. Et cela tous les trois ans. Mais tous les neuf ans, prieurs provinciaux et définiteurs se réunissent ensemble pour un chapitre général électif. Comme son nom l'indique il a pour première mission d'élire un nouveau Maître de l'Ordre.
Providence 2001
Le chapitre général électif de 2001 s'est donc réuni aux USA, sur le campus du Providence Collège, dans le Rhode Island. Il réunissait cent-vingt sept électeurs : un provincial et deux délégués par Province, plus les représentants des unités plus restreintes nommées vicariats. Ils étaient accompagnés d'une quinzaine d'invités sans droit de vote et d'une trentaine de traducteurs et interprètes pour la traduction des trois langues officielles du chapitre, le français, l'espagnol et l'anglais.
Le chapitre dure un mois. Il comporte trois temps. Une semaine pour l'élection du Maître de l'Ordre. Une semaine pour un travail en commissions. Deux semaines pour les assemblées plénières, qui sont l'instance de décision.
Cette année, il s'agissait d'abord de remplacer Maître Timothy Radcliffe au terme de son mandat de neuf ans. Ce frère a eu un grand rayonnement dans l'Ordre. Son livre Je vous appelle mes amis a étendu son influence bien au-delà de l'Ordre. Il a su instaurer avec chaque frère une relation personnelle forte et chaleureuse, rendant concret le lien qui unit chaque frère avec le Maître de l'Ordre successeur de saint Dominique entre les mains de qui il fait profession. Mais il a su également adresser à tout l'Ordre des messages d'une grande portée, éclairant leur vie dans les situations si diverses qui sont les leurs, les ramenant à l'essentiel et les stimulant à une forte espérance.
Le Chapitre de Providence a d'abord rendu hommage à l'action de ce frère. Et c'est dans l'élan de cette unanimité qu'il a procédé à l'élection de son successeur. Plusieurs candidats étaient en lice. Il faut dire que personne ne présente sa candidature. Ce sont les autres qui vous présentent. Par réunions successives, en groupes linguistiques, puis en assemblée plénière, on procède d'abord à ce qu'on appelle le tractatus. Il s'agit de réunions informelles où l'on s'informe mutuellement des noms des frères qui pourraient assumer la charge. (Le tractatus est une pratique habituelle pour toute élection). Chaque frère pressenti est invité à se présenter et à répondre aux questions qu'on lui pose. Le jour de l'élection, tout le chapitre commence par célébrer la messe du Saint Esprit pour qu'il soit le véritable acteur de ce qui va se passer. Puis après avoir procédé à l'appel des électeurs, on passe au vote. La majorité absolue est requise. C'est ainsi que fut élu le frère Carlos Azpiros Costa, un frère argentin de quarante-quatre ans, Docteur en Droit canonique et déjà présent à Rome où il assumait la charge de Procureur de l'Ordre, c'est-à-dire qu'il était chargé des relations avec le Saint-Siège. Dès son élection, après avoir accepté la charge et avoir fait profession de foi catholique, l'élu prend la présidence du chapitre et la responsabilité de l'Ordre.
Caractéristiques de ce Chapitre
Un chapitre général est d'abord une rencontre fraternelle internationale. Des frères venant des horizons les plus différents ont une occasion unique de vivre et travailler ensemble pendant un mois, de créer des liens, de s'informer mutuellement sur leurs ministères et de les porter ensemble dans la prière.
Ce qui frappe d'emblée c'est la solidité des institutions. Fondamentalement les institutions qui structurent l'Ordre ne sont pas remises en cause.
Il existe un accord implicite entre tous les frères au sujet des grands piliers de l'Ordre. C'est d'autant plus frappant que la diversité des implantations est infinie avec tout ce que cela implique de modes de vie et d'options pratiques. De même les mentalités et les sensibilités sont-elles plus que variées entre des frères vivant aux USA, ceux vivant en Afrique du Sud ou en Suisse, à Hong Kong ou à Toulouse ! Mais il y a un accord non remis en cause sur ce qui fait l'essentiel de la vie dominicaine : le salut des âmes par la prédication, la vie commune et le principe des élections, la célébration liturgique de l'Office divin, etc.
La prière liturgique fut une manifestation de cet accord sur l'essentiel. La divine liturgie, celle des Heures (Laudes et Vêpres), comme la célébration de l'Eucharistie, fut célébrée à tour de rôle dans chacune des langues officielles. La participation des frères fut unanime, même si tout le monde ne comprenait pas toutes les prédications ! Et c'est un signe des temps. Il y a de ces choses qui se sentent de l'intérieur et ce fut le cas pour la liturgie qui réalisait un grand moment quotidien de communion.
Les frères étudiants de la Province Saint-Joseph des USA qui recevait le chapitre proposèrent et animèrent chaque vendredi soir une Heure Sainte devant le Saint Sacrement exposé. Et chaque soir ils animaient le chant des complies, ce bel office de la nuit qui se termine par le chant du grand Salve Regina dominicain et l'antienne à saint Dominique O spem miram.
Aussi n'y a-t-il pas eu de ces grands clivages idéologiques comme il a pu y en avoir à d'autres époques. Dans cet Ordre, le souci d'être toujours à l'écoute de ce qui se passe dans le monde a pu entraîner en d'autres temps à des dérives de langage, voire de pratiques. Elles semblent aujourd'hui révolues. Il y a un incontestable retour à l'essentiel : puiser à la source. Ce n'est pas un hasard si l'une des deux conférences qui furent proposées aux capitulaires en début de chapitre fut donnée par ce grand spirituel qu'est le Père Paul Murray, professeur de théologie spirituelle à Rome, sur le thème : Retrouver la dimension contemplative. Cette conférence fut sans cesse présente à l'esprit des capitulaires et il y firent souvent référence. Que serait la prédication de l'Évangile si elle ne puisait pas à la source ? Que serait le contemplata aliis tradere de notre tradition, s'il n'y avait d'abord le contemplari ? Cela dit, il y a chez les Prêcheurs, une manière apostolique de contempler.
Le chapitre général examine ensuite les pétitions. En effet, chaque frère et chaque communauté peuvent envoyer au chapitre des desiderata. On peut demander que tel article des Constitutions soit modifié ou que telle précision soit apportée. Il y avait une bonne soixantaine de pétitions venues des Provinces. Elles furent toutes examinées avec attention. Certaines n'aboutirent pas. D'autres furent proposées au vote des assemblées plénières. Pour donner un exemple, la question de la durée du mandat du Maître de l'Ordre a été posée à nouveau. Devait-elle être de douze ans, de neuf ans ou de dix ans ? Chaque durée a ses raisons d'être (il serait trop long d'expliquer) et finalement, au terme d'un bon débat, l'accord s'est fait sur dix ans.
Chaque chapitre produit un certain nombre de textes qui seront ensuite promulgués et envoyés à tout l'Ordre. Ils ont force de loi. Certains textes sont des déclarations générales, d'autres sont des précisions canoniques, d'autres des vœux adressés à telle ou telle instance de l'Ordre. Parmi les premiers on remarquera un très beau texte sur la contemplation et un autre sur la vie intellectuelle.
Conclusion
La force de cet Ordre, ce qui lui a permis de passer les siècles sans jamais se scinder, c'est cette sagesse qui vient de saint Dominique et qui veut que les Institutions sans être remises en cause aient la souplesse de ce qui est vivant. Et tel le vivant, elles doivent sans cesse s'adapter sous peine de périr. Ainsi tous les trois ans tout peut être remis en chantier. Tout est soumis à l'épreuve de l'expérience. Ce qui a été bon est gardé; ce qui est devenu obsolète est rejeté; ce qui ne convient plus est modifié. Et bien que ce ne soient pas les mêmes frères qui se réunissent d'un chapitre à l'autre au gré des élections, par touches successives, l'Ordre des Prêcheurs se donne à lui-même les structures dont il a besoin pour répondre en vérité à sa vocation. Ainsi peut-il continuer à mettre au service de l'Église des communautés fraternelles toutes vouées au service de la Parole de Dieu.
Fr. Alain Quilici, o.p.
* Dominicain de la Province de Toulouse. Ancien Prieur des couvents de Marseille et Toulouse. Ancien Père Maître des novices de 1976 à 1986. Actuellement Sous-prieur au couvent de Marseille. Co-auteur, avec le Père Guy Bedouelle o.p., de Les frères prêcheurs, autrement dits Dominicains (Le Sarment Fayard 1997) et Prier 15 jours avec saint Dominique (1997). Auteur d'un livre pour la préparation au mariage, Les fiançailles (Le Sarment Fayard 1993), et de deux livres de contes, Nicéphore le clairvoyant (Ed. Saint-Paul 1996) et Contes à lire et à jouer (Ed. Saint-Augustin 2001).