Pour la paix : « du courage et de nouveaux chefs »...
Entretien avec Sa Béatitude Mgr Michel Sabbah, Patriarche latin de Jérusalem.
Propos recueillis à Rome, le 26 octobre 2001, par Antoine-Marie Izoard.*
Antoine-Marie Izoard
Votre Béatitude, ma première question semble simple et banale, mais elle est primordiale : que faut-il aujourd'hui pour que la paix s'installe durablement en Terre Sainte ?
Mgr Michel Sabbah
Je crois que la communauté internationale doit juste voir que le peuple palestinien est un peuple qui a droit à sa liberté dans ses territoires. Ces territoires sont sous occupation depuis des dizaines d'années. Les directives des Nations Unies existent également depuis des dizaines d'années, mais le courage ou les instruments nécessaires pour les appliquer n'existent pas... Ce qu'il faut, donc, c'est un nouveau courage et de nouveaux instruments qui aident la communauté internationale à appliquer ses propres décisions. Quant à Israël, il a dans ses mains les clefs de la situation ; car Israël occupe la terre et peut aussi se retirer de cette terre. C'est Israël qui est à l'origine de l'occupation qui provoque la violence palestinienne, c'est lui qui porte la responsabilité de toute la mort qui en découle, la mort des Israéliens comme celle des Palestiniens.
A-M.I.
Plus concrètement, que doit faire Israël ?
Mgr M.S.
Israël devrait avoir de nouveaux chefs qui aient une vision juste. Les Israéliens ont besoin de responsables qui voient que leur peuple est égal au peuple palestinien, que les deux sont égaux dans leurs droits, dans leur liberté et dans leur dignité dont ils doivent jouir à parts égales. Les Israéliens ont aujourd'hui 78% de la terre palestinienne. Les Palestiniens ne demandent que les 22% restant, occupés en 1967. Dans cette reconnaissance, c'est Israël qui gagnerait. Il gagnerait la paix, la sécurité, tout ce qu'il veut. Les Palestiniens gagneraient ainsi leur liberté et leur indépendance sur une petite partie de la terre.
En résumant, la communauté internationale à donc besoin de courage et de nouveaux instruments pour appliquer ses propres décisions. Israël a besoin, de son côté, d'une nouvelle vision et de courage. En effet, je crois que celui qui fera la paix paiera le prix de cette paix, peut-être par le martyre, par le sang. Il faut à Israël des chefs prêts à servir leur peuple et non pas à conserver leur siège.
A-M.I.
Vous parlez, à juste titre, de nouveaux responsables israéliens, mais lorsque l'on regarde côté palestinien, on voit un leader palestinien, Yasser Arafat, affaibli, vieillissant, et qui n'a plus tout pouvoir sur ses hommes et son peuple... Faut-il, là aussi, un nouveau chef ?
Mgr M.S.
Quel que soit celui qui viendra après Yasser Arafat, il ne pourra se démettre d'un centimètre des positions actuelles d'Arafat. Ce qu'il exige aujourd'hui, ce sont ces 22% de terre occupée et un autre chef palestinien ne pourra pas faire autrement. Imposer l'ordre à ses hommes, ce n'est pas Arafat qui peut le faire, c'est Israël, s'il cesse l'occupation, s'il cesse toute sorte de représailles. Il ne faut pas mettre sur le dos d'Arafat les fautes ou les manquements qui reviennent à Israël.
A-M.I.
Pour mettre fin à ce conflit israélo-palestinien, est-ce que les fidèles chrétiens et les Eglises de Terre Sainte peuvent avoir un rôle particulier à jouer ?
Mgr M.S.
Sur cette terre, il y a deux peuples : un peuple israélien ou juif, et un peuple palestinien. Chrétiens ou musulmans, nous sommes tous palestiniens. Nous faisons donc partie de ce conflit.
Comme Eglise, certes, nous avons le sentiment, le devoir de nous adresser aux deux parties. Tous sont des êtres humains, avec les mêmes droits, chacun avec sa liberté et sa dignité. Notre rôle, c'est précisément de dire aux Palestiniens : vous avez le droit et le devoir de défendre votre liberté. D'ailleurs, l'Eglise ne peut pas dire autre chose à un peuple occupé, quel que soit le prix, quelles que soient les mesures politiques ou militaires que prendront les leaders. C'est leur responsabilité. Au peuple israélien, nous disons : vous voulez votre sécurité, vous voulez vous libérer de la peur, c'est entre vos mains, pas dans les mains des Palestiniens. C'est vous qui détenez les Palestiniens sous une occupation qui provoque des réactions violentes. Vous n'avez qu'à mettre fin à cette occupation, il n'y aura plus de riposte violente de la part des Palestiniens. C'est le message que peut faire passer l'Eglise, je crois que c'est juste. On peut penser que c'est un manque à la neutralité, mais on ne peut pas résoudre le problème en étant neutre. Il faut que chacun prenne conscience de sa responsabilité dans la crise.
A-M.I.
Vous êtes Patriarche de Jérusalem, au cœur de ce conflit, comment voyez-vous, politiquement et religieusement, la question de la ville de Jérusalem ?
Mgr M.S.
Là aussi il faut voir la réalité. Les deux peuples doivent y être égaux à part entière. Aucun n'est supérieur ou inférieur à l'autre, soumis à l'autre. Tous les habitants de cette terre sont des citoyens égaux, jouissant de la même liberté civile et religieuse. L'aspect politique doit être défini par l'accord des deux pouvoirs politiques. Pour ce qui est de l'aspect religieux, il faut que les deux pouvoirs respectent le caractère sacré de Jérusalem. Sacré pour les habitants locaux, chrétiens, musulmans et juifs, mais aussi pour les croyants de monde entier. De plus, la ville est un patrimoine de l'humanité. A cause de ce caractère sacré et humain de Jérusalem, il faut que les deux pouvoirs politiques trouvent un statut spécial qui permette la liberté d'accès, la liberté de tous dans leur liberté religieuse et civile, et qui garde Jérusalem toujours ouverte, à l'abri de toute guerre. Si jamais il y a une guerre, Jérusalem ne doit pas être engagée dans cette guerre, elle doit rester ouverte à tous. Ce statut particulier devra être garanti, appuyé par les Nations Unies... c'est la position du Saint-Siège, c'est également ma position.
A-M.I.
Vous le disiez, les chrétiens sont à part entière engagés dans ce conflit... des chrétiens qui quittent la Terre Sainte peu à peu. Ils représentaient 15% de la population en 1967, aujourd'hui ils ne sont plus que 2%... Comment juguler cette crise ? Croyez-vous que dans 20 ans il n'y aura plus un seul chrétien en Terre Sainte ?
Mgr M.S.
Nous, chrétiens, sommes un petit nombre, nous l'avons toujours été. A Jérusalem, en 1948, nous étions autour de trente mille, en 1967 nous étions dix-sept mille, et ce chiffre n'a pas cessé de diminuer. Avec la permanence du conflit politique, beaucoup ont émigré, les chrétiens comme les musulmans, et aujourd'hui les juifs. Notre avenir dépendra de la paix. Les chrétiens reviendront si jamais la paix s'installe. Mais si la guerre continue, il y restera toujours un petit groupe de témoins de Jésus-Christ sur sa terre, quelles que soient les difficultés.
Nous sommes en train de penser à organiser la présence palestinienne chrétienne qui se trouve à l'étranger. Nous cherchons à l'attacher à la Terre Sainte, malgré les distances, pour qu'elle soit présente par son action. Désormais, le monde est petit ; en Terre Sainte ou en dehors, chacun peut se rendre présent par toutes sortes d'actions...
A-M.I.
C'est une sorte de diaspora ?
Mgr M.S.
C'est une diaspora, mais qui devra être particulièrement active en Terre Sainte.
A-M.I.
Vous êtes originaire de Nazareth, où vécut la Sainte Famille. comment regardez vous votre ville natale, ainsi que Bethléem, ville natale du Christ ?
Mgr M.S
Nazareth est tranquille aujourd'hui mais la situation économique est faible. Là aussi, en premier lieu, le peuple arabe souffre de la crise économique. Bethléem est également en pleine crise. Cette ville, symbole pour la Terre Sainte et le monde entier, est un signe discordant. Elle est occupée, sous les chars israéliens, il y a des morts... des victimes chrétiennes... Il ne faut pas se faire d'illusion, dans leur violence mutuelle, ni Israël ni les Palestiniens ne triomphent, c'est le mal qui triomphe.
A-M.I.
Et si les Palestiniens faisaient le premier pas ?... S'ils cessaient de jeter des pierres ?
Mgr M.S.
Les Palestiniens ont tellement patienté. Arafat peut dire : « on arrête tout », mais il y a l'âme d'un peuple qui bouge, cette âme ne s'arrête plus. Il a tellement souffert, il a été tellement trompé, frustré... Sept ans de dialogue après les accords d'Oslo, sept années au cours desquelles les Palestiniens ont été trompés, ces accords n'ont pas été respectés par Israël... L'âme du peuple est donc en mouvement. Une âme, c'est bien difficile à dominer. Pour cela il faudrait une autre âme, un pouvoir spirituel fort. C'est tellement difficile !
A-M.I.
Cela veut-il dire que l'Islam, religion de la quasi-totalité du peuple palestinien, doit agir officiellement ?
Mgr M.S.
Ce ne sont pas les Palestiniens, ce n'est pas le peuple vaincu et battu qui porte la responsabilité du mal qui se fait. C'est le peuple vainqueur, le peuple occupant, c'est lui qui porte cette responsabilité. Le premier pas, c'est Israël qui doit le faire, il a dans ses mains la clef du conflit.
A-M.I.
Mgr Sabbah, avez-vous la sensation que l'Occident comprend ce qui se passe au Proche-Orient ?
Mgr M.S.
Je ne crois pas, ici vous êtes bien éloignés... C'est normal, quiconque est loin d'un conflit n'y comprend rien. Vous entendez des informations, mais vous ne comprenez pas l'aspect humain du problème. Vous voyez les images à la télévision, vraies ou fausses... Tantôt ce sont les Palestiniens qui tuent, tantôt les Israéliens... Ceux qui sont loin de Palestine sont loin de comprendre ce qui se passe chez nous.
A-M.I.
Vous semblez aussi penser que l'Eglise ne mesure pas l'ampleur de ce drame...
Mgr M.S.
C'est un problème qui affecte Jérusalem, lieu des racines de l'Eglise. Il devrait donc être mieux connu et compris par l'Eglise dans le monde. L'Eglise n'a pas à être partisane des Palestiniens ou des Israéliens, il ne s'agit pas d'être pour ou contre tel peuple. Mais l'Eglise doit voir sa responsabilité à l'égard de la Jérusalem chrétienne pour y aider les deux peuples en conflit à se réconcilier. Il s'agit d'assumer une responsabilité de réconciliation. Notre Eglise, à Jérusalem, est bien petite, nous faisons ce que nous pouvons, mais l'Eglise universelle peut faire beaucoup plus.
* Journaliste au Vatican (questions religieuses et politique italienne), correspondant à Rome de nombreux medias.