La culture de la « Bible Bayard »
Fr. Olivier-Thomas Venard, o.p.
Rendre la Bible à la culture contemporaine, tel était le but majeur des quarante-sept auteurs, exégètes ou écrivains, regroupés deux par deux en « binômes », qui ont composé pendant six ans la « Bible, nouvelle traduction », qu'il convient désormais d'appeler « la Bible Bayard ». Selon les propres termes de l'éditeur, il s'agissait de « confronter le livre majeur de notre culture, de notre mémoire, avec la culture contemporaine ». L'entreprise n'est pas seulement louable, elle est nécessaire, car « sans cet effort, les grands textes de notre patrimoine s'effacent de notre univers ». Le réaliser supposait bien sûr une certaine idée de ce qu'est la culture contemporaine. Laissant aux personnes compétentes le soin d'une évaluation proprement exégétique et doctrinale du produit, nous l'évoquerons ici dans cette perspective : que révèle-t-il de la culture d'aujourd'hui ?
Culture de masse ou culture savante ?
Tout d'abord, s'agit-il d'une culture populaire ? à côté de trouvailles qui rendent au récit évangélique sa simplicité sans l'altérer en rien, nos auteurs ont parfois cédé à la démagogie sous prétexte de parler une langue accessible. Comme on pouvait s'y attendre, les mass-media ont souligné à l'envi les aspects les plus superficiels de la traduction, par exemple le fameux « — Plutôt crever ! »1 que le Jésus d'E. Carrère répond aux pharisiens qui lui demandent un signe. Ils auraient pu l'éviter : dans un autre art, le cinéma, on peut être bouleversé aujourd'hui encore par la grâce sans mélange de Il Vangelo secondo Matteo de Pier Paolo Pasolini (1964), sans du tout regretter qu'en soit absente l'extrême grossièreté étalée sur les écrans par Martin Scorcese vingt quatre ans plus tard... Nous admirons la beauté toute simple des phrases de M.-A. Lamontagne, traductrice de Matthieu — ainsi, la découverte de l'Enfant par les mages :
L'étoile aperçue en Orient allait devant, ils la suivaient.
Elle s'immobilisa : tout en bas se trouvait le petit enfant2
C'est à la fois fidèle au grec et gros des plus belles images de la tradition chrétienne... Mais fallait-il vraiment que les mages devinssent des « astrologues » ? Sous la même plume, fallait-il encore que les « doux » deviennent les « tolérants » de la langue de bois laïque et gratuite ?3 On l'aura compris : la Bible Bayard, là où elle veut rejoindre le « peuple », est un peu complaisante pour l'air du temps. Mais pourquoi, lorsqu'on veut faire « populaire », donne-t-on presque immanquablement dans le vulgaire, aujourd'hui ?
Le problème est peut-être bien dans le seul fait de vouloir être accessible. On pense souvent, particulièrement dans les milieux ecclésiastiques, que pour être compris du « peuple » il faut être non seulement simple, mais simpliste, user d'une logique binaire et supprimer l'énigme et la polysémie. Bien des traductions liturgiques francophones illustrent à l'envi ce parti-pris. Mais il n'est pas sûr que le « peuple » désire qu'on lui donne du populaire. Proust observait dans la bouche de sa cuisinière des expressions qu'il retrouvait chez les auteurs du Grand Siècle...
En fait, c'est peut-être surtout la présentation soignée de cette Bible qui en facilite et en simplifie la lecture — au moins à un certain niveau. Les intertitres insérés par les éditeurs, les notes savantes, les parallèles ont presque disparu de l'espace visuel du lecteur, qui rencontre avant tout le Texte, sur une page qu'aucun autre discours ne lui dispute. On n'a pas hésité à casser le rythme typographique trop compact de bien des Bibles, pour introduire de nombreux passages versifiés.
Particulièrement réussies, les listes et les généalogies du livre des Chroniques sont superbement rendues comme des sortes de calligrammes qu'Apollinaire, sans doute, eût beaucoup apprécié. Voici les premiers mots de ce livre, péremptoires comme les premiers accords d'une symphonie :
| Adam. |
| | Seth. |
| | | Adam. |
| Qénân. |
| | Mahalalel. |
| | | Yered. |
| Hénok |
| | Mathusalem. |
| | | Lamek. |
| etc.4 |
Le lecteur est ainsi sommé de rendre à chaque nom son poids d'expériences et de récits, en même temps qu'invité à passer vite au suivant dans lequel il se jette. On descend un à un les degrés qui conduisirent Dieu lui-même à l'abaissement suprême, en se faisant homme... Le soin apporté à la typographie permettra donc à beaucoup de renouveler leur lecture, de découvrir des liens et des continuités entre des passages généralement séparés par un titre dû aux seuls éditeurs.
En réalité, la culture dont se réclament les traducteurs de cette nouvelle Bible et pour laquelle ils ont écrit est indéniablement une culture savante, tant sur le plan biblique que sur le plan littéraire. La présente traduction, nous assure-t-on, « est le fruit d'une collaboration unique dans l'histoire des traductions de la Bible : une bible écrite par des écrivains et des poètes à partir d'un état critique exégétique et scientifique des textes qui intègre les dernières connaissances, et prend en compte la dimension proprement littéraire des textes sacrés ».5
La science d'abord : les notes abondantes, claires et circonstanciées rejetées en fin de volume6 voudraient permettre au lecteur de jeter un coup d'œil rapide sur les dernières connaissances des livres qui constituent la Bible et lui proposer des pistes de lecture. Il y a quelques belles réussites, tel le dernier paragraphe de l'introduction au livre des Psaumes :
« Que sont les Psaumes ? peut-être d'abord une école où se forment et s'apprennent les grands mots de la Bible entière. Chaque psaume est à la fois unique et cousin des autres. Chaque psaume fait naître un mot, une conviction, et en même temps invite en renfort des mots, des convictions déjà appris dans d'autres psaumes. Chaque psaume en engendre ainsi un autre, comme une variante d'une même mélodie. En "murmurant" les psaumes "nuit et jour", on s'accorde à la musique de la Bible ».7
C'est là une manière contemporaine, marquée par les théories sur la genèse des textes et l'intertextualité, de décrire la vie avec les psaumes si chère aux Pères de l'Église lorsqu'ils établissent des programmes d'étude ou de vie spirituelle pour leurs protégés... Les notes proprement philologiques sont souvent passionnantes, et aideront nombre de lecteurs à entrer dans le génie du texte originel. Les éditeurs ont eu la bonne idée, par exemple, de composer un glossaire de mots importants transcrits de leur langue originelle, et d'en donner les traductions dans une dizaine de versions anciennes ou récentes.
On est cependant surpris du parti résolument pris par certaines de ces introductions. En particulier l'introduction aux évangiles, qui semble encore croire à la distinction nette entre « Jésus de l'histoire et Christ de la foi », et reprend, en dépit des connaissances actuelles sur la Palestine du premier siècle, les clichés XIXe siècle des apôtres ignorantins et de Jésus activiste politique. On est un peu éberlué de lire la phrase suivante : « Après la mort de Jésus, tout marqués qu'ils aient été par sa personnalité ou la radicalité de ses choix, [les apôtres] ont, somme toute, peu à dire sur lui ».8 Dans ces conditions, il n'est guère étonnant que pour l'auteur de cette introduction, « le cœur de la substance des évangiles » soit cette banalité : « vivre, c'est résister, dans l'espérance du triomphe de la vie » !9 Avant nous, un exégète aussi renommé que R.E. Brown l'a dit très fermement : « certains s'expriment comme si les méthodes modernes donnaient des quasi-certitudes sur le "Jésus historique", quelles que soient les limites de ce portrait. C'est tout bonnement faux ».10
Au-delà du savoir exégétique, le travail littéraire des auteurs de cette traduction la rattache plus à la « haute » culture de notre époque, qu'à la culture populaire. Non seulement les écrivains qui y ont participé ne sont pas eux-mêmes auteurs de succès de hall de gare — même si certains atteignent de forts tirages — mais surtout les références littéraires à l'œuvre dans cette entreprise sont tout sauf « populaires ». Bien des passages, en particulier dans les livres poétiques, nous font penser aux travaux précurseurs d'un Henri Meschonnic ou, plus encore, à ceux d'un Jean Grosjean (dont on est surpris de ne pas trouver le nom quelque part dans la formulation du projet, car s'il est un auteur contemporain qui a écrit à partir du texte inspiré, avec un bel idéal d'une langue dépouillée et bien tendue, c'est bien lui).
Quoi qu'il en soit, plusieurs passages, dans cette Bible, mettent admirablement en lumière l'harmonie de la poésie contemporaine et de l'hébreu ancien. Une même sobriété, une parole qui roule comme un torrent du Néguev, par propositions juxtaposées, sans les méandres de la subordination. En passant par le discours impersonnel d'un Lacan, le prophète Isaïe, par exemple, retrouve ses accents ironiques lorsqu'il dénonce l'injustice régnant dans le Peuple élu :
le brasier se nourrit du peuple
nul n'épargne son frère
ça taille à droite et ça réclame
ça mord à gauche et ça veut plus
ça mord la chair de sa semence :
Manassé, Ephraïm
Ephraïm, Manassé
tous ensemble, Juda —
mais tout cela n'a pas détourné sa tempête
et de nouveau sa main s'étend.11
Le Psautier de cette Bible s'inscrit résolument dans le champ de la poésie contemporaine. Ainsi le psaume 46 relève-t-il autant de l'hébreu que de l'art du haïku, ce très bref poème extrême-oriental en quelques pieds redécouvert ces dernières années par nos poètes12 :
Dieu est un refuge
Pour nous
une forteresse
Soutien dans les oppressions
toujours tellement13
Dans Qohelet aussi on rencontre la même efficacité typographique au service du sens :
Là
où est tombé l'arbre
là
il reste14
Le poète qui traduit n'a pas hésité à rendre le Psaume 1 à la première personne, ce qui constitue une véritable interprétation, légitime en particulier selon la lecture messianique de ce livre, où se dessine, dans le treillis des textes, le visage du christ de Dieu, notre bouclier...
Rien de facile ni de spécialement « populaire » en tout cela, on le voit. Si c'est vraiment un public populaire qui est visé par cette traduction, on peut se demander si elle ne reproduit pas la même erreur pragmatique que l'adaptation française de la Liturgia horarum qui a voulu introduire comme des « hymnes » un grand nombre de compositions contemporaines qui ne relèvent certainement pas des impératifs rythmiques d'une poésie vraiment populaire. S'il est vrai que la Bible ainsi traduite se pare de nouvelles beautés, les prétentions à une compréhension plus directe de la Bible n'ont cependant plus lieu d'être ici.
On peut se demander cependant si ce laconisme systématique est vraiment fidèle à la poétique de la Bible. Nous avons d'abord été saisi par la force de la toute première page de cette Bible, le récit de la création traduit par Boyer.
Dieu dit Lumière
et lumière il y a
Dieu voit la lumière
comme c'est bon
Dieu sépare la lumière et le noir
Dieu appelle la lumière jour et nuit le noir
Soir et matin
un jour15
Pourtant, une fois relu le texte hébreu, nous ne sommes plus très sûr que l'impression vaguement « petit-nègre » donnée par le texte français soit fidèle à la tonalité hébraïque : pour être sobre, la langue de ce premier chapitre n'est pourtant pas dénuée de particules de liaisons... C'est ainsi que l'absence de fluidité grammaticale dans la traduction peut finir par sentir le procédé. Par là la culture de la Bible Bayard s'avère être une culture précieuse et marquée par la mode.
Culture populaire ou culture précieuse ?
Le rejet d'un français élégant trop conventionnel n'a-t-il pas abouti à la nouvelle convention d'une langue vaguement décalée parfois, et le plus souvent tendue à l'extrême, actuellement en vogue dans notre littérature ? Cette retenue, salutaire après les crues « réalistes » ou idéologiques du siècle passé, est aussi tributaire d'une culture du soupçon envers la parole humaine, nettement contradictoire avec la confiance des écrivains sacrés dans la parole humaine, qu'ils n'hésitent pas à fonder dans la Parole transcendante et créatrice. Le français se parle sur un très large spectre, qui va des subtiles complexités de la syntaxe mallarméenne, à la platitude cultivée du dialogue durasien en passant par la copia verbi proustienne. C'est une vraie chance pour la traduction biblique que d'avoir retrouvé le versant laconique de la parole française — et il faut en rendre grâce aux initiateurs du projet Bayard — mais il n'est pas sûr qu'il faille abandonner pour autant son versant prolixe : les grands récits « patriarcaux », en effet, mais aussi certaines pages du Nouveau Testament s'en passent difficilement ! On finit par se dire que cette traduction de la Bible est peut-être plus une introduction à la littérature moderne et contemporaine — ce qui n'est pas si mal, avouons-le — qu'à la Bible elle-même !
Précieuse, la culture de cette Bible l'est indéniablement. On nous dit que les traducteurs ont travaillé « avec le souci constant de questionner les évidences, de traquer les stéréotypes ». Cela n'est pas allé sans un certain alexandrinisme... Ce souci est devenu un véritable parti-pris contre les « mots de la tribu » judéo-chrétienne, qui aboutit non seulement à quelques hermétismes — mais après tout, qui a pratiqué un peu l'hébreu d'Amos ou le grec de Jean ne sera pas fâché de retrouver en français un peu de leur hermétisme — mais encore à quelques ridicules.
Par exemple, on sait — vogue des pensées orientales oblige —, combien le « Souffle » avec un grand S inspire les littérateurs actuels. Mais ce qui était neuf et profond il y a trente ou quarante ans, sous la plume d'un Philippe Jaccottet,16 semble maintenant devenu un tic d'écriture ou, pire, une directive éditoriale. On veut bien entendre, à la rigueur, « Dieu est Souffle, et ceux qui adorent doivent adorer par le Souffle de vérité »17; mais lorsque dans la Première épître aux Corinthiens, saint Paul se voit attribuer une énumération des charismes comme autant de dons du « Souffle » — y compris celui du « discernement des souffles »18 — on en vient à se demander... Paul aurait-il prononcé également un discours aux aérophages ?
Le langage chrétien est presque systématiquement exclu, sous prétexte qu'il relèverait d'une langue ecclésiastique devenue inaudible pour nos contemporains. La malheureuse « âme »19 elle-même, prise « dans le sens de la théologie classique », est presque partout congédiée, accusée d'avoir favorisé une anthropologie dualiste peu fidèle à la Bible; « souffle », « vie », « moi », « désir », « ventre », etc. s'efforcent de rendre dans chaque cas le sens des mots hébreu et grec, généralement condensés dans le terme « âme ». Mais s'il est vrai que depuis le XVIIe siècle, on avait de plus en plus éthéré l'« âme », il n'est pas moins vrai que dans la grande synthèse théologique occidentale, inspirée par Aristote, l'âme est la forme du corps, constituant avec lui dans une unité substantielle telle que la résurrection du corps est non seulement pensable, mais presque nécessaire à l'affirmation croyante de la vie éternelle.
Sans nier la nécessité en plusieurs endroits, de renoncer à « esprit » ou à « âme » pour traduire correctement, les traducteurs auraient donc eu deux bonnes raisons de conserver ces termes beaucoup plus souvent qu'ils ne l'ont fait. D'une part, le bon sens et l'histoire culturelle apprennent qu'il existe un vocabulaire (judéo)chrétien courant qui constitue un idiome religieux repérable; on ne voit pas pourquoi il faudrait le proscrire d'une traduction des textes émanant précisément des milieux qui le formèrent ! Transformer l'esprit en souffle ou le baptême en plongeon ne rend pas toujours le texte plus audible. Pire, le remplacement du terme de « résurrection » par le terme de « relèvement » rend complètement mousse l'admirable fin en queue de poisson ménagée par Luc à son récit de la prédication de Paul à l'Aréopage d'Athènes.20
D'autre part, sur le plan de la stratégie littéraire elle-même, la cohérence de ces recherches systématiques d'équivalences pour les mots religieux avec le projet éditorial lui-même n'est pas très claire. Quant à la recherche d'une compréhension immédiate, d'abord, il nous semble que pour un locuteur contemporain, à l'heure où déferlent les ésotérismes « nouvel âge », « esprit » parle plus que « souffle » dans bien des cas où il a été supprimé, notamment dans les récits de guérisons de personnes malades : c'est de mauvais esprits que Jésus les délivre — pas seulement de souffles au cœur. Quant au désir de renouvellement littéraire, de même qu'on n'a pas hésité à supprimer les béquilles stylistiques du « bon français » de grand-papa et à présenter bien des textes dans leur « obscurité » ou dans leur difficulté hébraïque, on aurait pu prendre le pari de proposer à nouveau ces mots tels qu'en eux-mêmes, si exigeante en soit la compréhension, et hérissées de vieilles histoires leurs connotations ! (Ici, les autorités littéraires ne manquent pas : sans même parler de la langue d'un Claudel, ce fut le choix d'Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer).
Du coup, l'excellent glossaire final ressemble un peu à de l'auto-justification. En réalité, seul un lecteur de Bibles traditionnelles ou un connaisseur des langues bibliques peut saisir les subtilités et le bien-fondé des innovations les plus frappantes. Les lecteurs non avertis découvriront trop souvent des textes émoussés. L'acte de foi n'est souvent plus qu'une vague confiance. Par exemple, ce qu'on traduit généralement par quelque chose comme « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle », devient « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son fils unique afin que tous ceux qui s'en remettent à lui ne meurent pas et vivent la vie sans fin ».21 Mais la vie éternelle n'est-elle pas autre chose qu'une vie sans fin ? Par ailleurs, « changez »22 ou « pensez autrement »23 sont-ils vraiment plus parlants que « convertissez-vous » ?
Culture séculière ou culture religieuse ?
Par le choix généralisé d'un vocabulaire banal pour rendre les expressions qui désignent, selon la lecture chrétienne, de grandes réalités surnaturelles, c'est non seulement à une culture séculière, mais encore à une culture de tendance immanentiste que la traduction Bayard s'efforce de s'adapter et de répondre. Une culture qui ne fait plus assez confiance à l'intelligence et s'appuie surtout sur l'expérience sensible ou esthétique. De ce point de vue, le traitement réservé à l'expression symbolique par les traducteurs est emblématique. « Le règne des cieux, c'est dix jeunes filles qui vont vers le marié... »24 « c'est aussi cet homme qui part au loin... »25 dit la traduction; le texte de l'évangile dit que le royaume est comparable à dix vierges ou à un homme qui part en voyage. En juxtaposant les deux termes de la comparaison sans la médiation des outils de comparaison — ce qui constitue peut-être un héritage lointain de la théorie de l'image jadis élaborée par Reverdy — l'écrivain contemporain tente de retrouver, la réalité visée par les mots en court-circuitant le détour par l'intellect, et par la volonté qui lui correspond.
Certes, il est indéniable que notre civilisation connaît une grave crise du sens, et que la pensée symbolique est devenue étrangère à nos contemporains. Depuis des années, les plus lucides lecteurs de la Bible le signalent : notre rapport au langage n'est plus le même que celui des hommes qui composèrent les textes les plus anciens de la Bible; pour notre mentalité positiviste les mots sont autant d'étiquettes désignant des réalités a priori soustraites au langage, alors que les Anciens attribuaient volontiers une certaine efficace à la parole, capable de susciter l'être et pas seulement de le nommer.26
Pour autant, ils ne se contentaient pas d'une conception magique de la parole; ils savaient bien que l'intelligence est une médiation nécessaire entre le langage et le réel. En dépit de la tendance actuelle à réduire la révélation à une série d'effets de langage,27 aucun artifice linguistique n'évita jamais l'aspect aventureux de l'acte de foi réclamé par les paroles de Jésus dans l'Évangile : il s'agit de se remettre soi-même entre les mains d'autrui, en se confiant à lui. L'acte de foi n'est soluble dans aucune esthétique ni écriture. Trop souvent, la traduction Bayard participe du « sublime talk » qui sévit chez les universitaires en mal de religion...
Le seul lieu où le verbe soit directement juxtaposé à la chose et la suscite est l'eucharistie; un simple démonstratif permet à Jésus de désigner cela qu'il montre sans le nommer, qui a l'apparence d'un pain, comme son corps. Et la foi dans la réelle présence de Dieu dans les signes du pain et du vin, loin de se réduire à l'adhésion fidéiste à une proposition indémontrable n'a cessé d'alimenter la réflexion philosophique et théologique en Occident !28 Hélas, la traductrice, bien de son époque, néglige la subtile pragmatique induite par le démonstratif — où les scolastiques découvrirent la désignation de la substance — et alourdit la formule jusqu'à la transformer en non-sens : « ce pain est mon corps ».29 Il ne s'agit pas d'une allégorie, où le pain représenterait le corps : le Corps prend toute la place !
D'autres que nous ont déjà relevé de nombreux indices, moins inviscérés dans la langue, du déficit théologique de la présente traduction. Produit de l'époque « post-moderne », qui est celle de la « déconstruction », le Livre n'a plus de centre. Malgré la reprise du terme d'« Alliance » pour désigner les deux parties de la Bible, l'unité christologique en est gommée, par exemple, lorsque les premiers mots de la Genèse et de Jean ne sont plus identiques ou encore lorsque les versets identiques sont traduits différemment dans chacun des évangiles synoptiques.
C'est un choix délibéré : écrit à plusieurs, le livre voulait en garder la trace. Il y a là quelque chose de très fidèle à la tradition biblique elle-même : effectivement, « la Bible se conjugue à plusieurs voix qui se font écho l'une à l'autre ou se jouent en contrepoint l'une par rapport à l'autre. De la Genèse à l'Apocalypse, il y a plus de soixante écritures différentes, issues d'un vaste processus collectif échelonné sur près d'un millénaire. »30 Dans le Nouveau Testament, en particulier, les traces de l'élaboration communautaire abondent : les apprécier constitue l'un des chantiers les plus fréquentés de l'exégèse contemporaine.
Cependant, lorsque les initiateurs du projet Bayard affirment que chaque génération s'est emparé31 de la Bible pour la traduire, on se prend à douter. Il n'est pas sûr que la bonne attitude soit de s'en emparer. Elle consiste plutôt en une longue écoute préalable. Dans la réception de l'Écriture comme Parole, en effet, se produit une première « alchimie du verbe », mais elle est réglée par une relation de connaturalité avec le Verbe fait chair. Dès les débuts du Christianisme, l'heureuse complexité des livres et des « écritures » bibliques s'ordonna comme en anamorphose autour de ce Point unique, diversement reconnu et confessé par les disciples.
C'est ce qui fait d'ailleurs la beauté du début de la première épître de saint Jean :
« Ce qui était dès le commencement,
ce que nous avons entendu,
ce que nous avons vu de nos yeux,
ce que nous avons contemplé,
ce que nos mains ont touché
du Verbe de vie »...32
Le Verbe en question, dès les premières générations chrétiennes, est aussi bien le Verbe fait chair, celui que les apôtres ont côtoyé, que le Verbe connu par la prédication orale et les premières Écritures chrétiennes. Les significations multiples du terme grec rèmata — désignant aussi bien des paroles que des événements —, chez Luc, la théorie du langage déployée tout au long du quatrième évangile établissent un continuum entre Jésus, la parole de Jésus, les paroles sur la parole de Jésus. Tout ce mouvement aboutit à la formule célèbre de saint Jérôme : « Ignorer les Écritures c'est ignorer le Christ ».
Certains collaborateurs ont dû le sentir, et l'on ne peut que se féliciter de ce qu'ils en auront reçu de leur fréquentation des Écritures.33 Leur travail aura été l'occasion rêvée de « suivre l'élan du cœur et de rester tranquillement là, à écouter. À écouter Jésus qui est juste à côté. » Car « quand on Lui prête un peu de notre temps d'homme, on en éprouve un grand bienfait ».34 Mais peu de choses en paraissent, hélas, dans la cohérence du livre qui en résulte.
« Pour la première fois », se félicite-t-on, « des spécialistes des textes et des langues bibliques ont travaillé étroitement avec des écrivains contemporains. »35 Précisément on peut se demander ce que représente cette « première fois », et s'il faut vraiment se réjouir qu'on en soit arrivé là. La dichotomie entre « exégètes » et « écrivains » est en elle-même révélatrice : on nous assure que « l'exégète a toujours tranché les questions de sens et d'interprétation. L'écrivain a travaillé les formes d'écriture, le rythme de la langue, l'innovation littéraire ».36 Il y a là une espèce de dialectique entre le « scientifique » et le « littéraire », qui rappelle celle du « principe de réalité » et du « principe de plaisir » de la psychologie des profondeurs, et qui n'est pas nécessairement adéquate pour décrire l'art que restera toujours l'entreprise de la traduction,37 ni pertinente au moment où l'épistémologie des sciences « exactes » elle-même cherche à briser le carcan néo-positiviste qui a produit de telles classifications...38 Mais l'histoire comparée de l'exégèse et des disciplines linguistiques et littéraires depuis la fin du XIXe siècle nous a habitués à ces lenteurs...
On en vient même à se demander si, paradoxalement, la Bible Bayard n'est pas la fine pointe d'un mouvement séculaire de démission culturelle de l'Église en France. Car « la littérature dans son acception moderne et contemporaine, n'a fait son apparition qu'au XVIIIe, et n'a été « sacrée » qu'au XIXe. Sacrée, c'est-à-dire séparée et nommée. Cela suppose des « écrivains » hautement conscients de détenir un pouvoir spirituel autonome, et reconnus dans ce magistère non seulement par le jeune société civile, mais même par les détenteurs traditionnels du pouvoir spirituel, le clergé et l'Église ».39 Or depuis l'époque romantique, c'est sur une véritable gnose du langage que les écrivains ont assis leur magistère — gnose souvent ambiguë d'un point de vue chrétien, car le langage n'est jamais qu'une participation du Verbe !
Finalement la plus forte unité de la traduction Bayard semble être son souci d'actualité littéraire. Fondus dans les diverses « écritures » des auteurs recrutés par Bayard, le raffinement littéraire d'une part, et l'indigence doctrinale de l'autre, participent finalement moins d'un rejet de la religion que d'un déplacement (peut-être inconscient) du religieux vers la littérature. Telle collaboratrice d'un magazine français s'extasiait de trouver dans cette Bible une œuvre produite « non pour la gloire d'une chapelle ou d'un dogme, mais au service de la religion du Verbe, qui s'appelle aussi Littérature ».40
Il y a là beaucoup plus qu'un effet rhétorique; de fait, « l'homme "moderne" surestime démesurément l'art, parce qu'il a perdu le sens de la beauté intelligible, que possédaient le néoplatonisme et le Moyen Âge. Sero te amavi pulchritudo tam antiqua et tam nova, sero te amavi, dit saint Augustin à Dieu (Confessions, X, 27, 38). Il s'agit ici d'une beauté dont l'esthétique n'a aucune idée »41 — celle de la vie de la grâce ! L'idéal ne serait-il pas plutôt une traduction faite par des exégètes qui fussent en même temps des théologiens et des écrivains ?
Revenons donc, pour finir, à la philosophie d'ensemble du projet. Son présupposé majeur semble être qu'avant cette traduction la Bible était sortie de la culture contemporaine. À lui seul, il implique bien des choses. Jusqu'à preuve du contraire, en effet, la Bible n'a cessé d'être proclamée dans les églises, au cœur des liturgies chrétiennes. Faut-il donc dire que pour les initiateurs du projet, la liturgie n'est plus une composante de la culture occidentale contemporaine ? Il y a là peut-être un jugement implicite sur l'insignifiance culturelle de ces liturgies qui ne seraient pas entrées en relation avec la « culture contemporaine »; c'est toute la question liturgique qui pourrait être posée ici... Mais c'est plutôt par une question préalable que nous terminerons : est-il bien sûr qu'il faille rapprocher la Bible de cette culture ?
Autre chose devrait être tentée... Maintenant que la traduction biblique française s'est délivrée d'un carcan néo-classique qui étouffait un peu la flamme sous la cendre, on rêve de l'entreprise vraiment audacieuse, qui allierait un respect scrupuleux des traditions ecclésiastiques et la nécessaire « modernité » de l'écriture. Avec des moyens semblables — et notamment la redécouverte de la vérité de la langue française — une autre attitude, un autre pari sont possibles : mettre au service de la littéralité du texte-source tous les procédés de la langue-cible. Pourquoi ne pas mettre en œuvre la liberté typographique retrouvée pour redécouvrir disposition du Texte per cola et commata, que souhaitait saint Jérôme ? Ses grandes colonnes de « vers libres », déjà, évitant la ponctuation, garantissaient une grande richesse de lectures du texte, en n'imposant pas de découpage a priori. En misant tout sur le texte sacré lui-même, comme le firent nos prédécesseurs au IVe siècle,42 sans plaquer sur la traduction l'ignorantisme post-chrétien, on produira sans même le chercher un livre à la fois savant et populaire.
Il faudra sans doute encore du temps pour que soit considéré l'aspect proprement artistique et culturel du travail exégétique lui-même. Mais depuis saint Jérôme, traduire la Bible ne peut pas consister à suivre un chemin tracé dans la culture qui existe déjà; il s'agit d'y ouvrir une route nouvelle. Le mouvement va de la Bible à la culture plus que de la culture à la Bible. Il y faudra une formation non seulement exégétique, mais encore théologique et littéraire. Il y faudra aussi une certaine expérience de la composition littéraire — mais après tout la prédication n'est-elle pas un art ? L'édification des fidèles saurait-elle se passer de la recherche de la beauté ? La simplicité même est-elle jamais atteinte sans un travail considérable de dépouillement ?
Bref, on attend que renaisse une authentique culture ecclésiastique.
Fr. Olivier-Thomas Venard o.p.
- Lisez page 2292. Chez saint Marc, Jésus dit littéralement « Amen je vous le dis, point ne sera donné de signe à cette génération ».
- Mt 2, 9b–10, page 2220.
- Mt 5, 5, page 2223.
- Voyez pages 1778 et suivantes.
- Cf. http://www.biblebayard.com/biblebayard/questions.htm.
- Des pages 2726 à 3186 !
- Page 2858–2859.
- Page 2988.
- Page 2987.
- R.E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ? [An Introduction to the New Testament, New-York, Doubleday, 1997], trad. J. Mignon, Paris, Bayard, 2000, p. 882. Voir l'appendice de cet ouvrage pour un point rapide mais circonstancié sur la recherche récente du « Jésus historique ».
- Is 9, 18–21, page 731.
- Cf. Matsuo Bashô, Cent cinq haïkaï traduits du japonais par K. Muroaka et F. El-Etr, La Délirante, s.l., 1979 et la préface d'Y. Bonnefoy à Haïkus, texte français de R. Munier, Paris, 1978.
- Ps 46, 2, page 1234.
- Qo 10, 3b, page 1662.
- Gn 1, 3, page 32.
- Nous pensons en particulier à la belle méditation d'inspiration augustinienne, sur « Dieu plus intérieur que moi-même, absolument intérieur, absolument pas dehors. Dieu, dedans de la parole, Souffle » que le poète de Grignan conduisait alors (cf. Ph. Jaccottet, La semaison, carnets 1954–1967, Paris, 1971, pp. 41–43).
- Jn 4, 24
- 1 Co 12, 1–10; lisez page 2521.
- Voyez le « Glossaire » pages 3124–3126 et 3160–3161.
- Cf. Ac 17, 32, page 2451.
- Jn 3, 16, page 2380.
- Mt 4, 17, page 2222.
- Ac 2, 38, page 2419.
- Mt 25, 1 cf. page 2265.
- Mt 25, 14, page 2266.
- N. Frye, Le Grand Code, la Bible et la littérature, trad. C. Malamoud, Paris, 1984, p. 55.
- Voir une expression savante de cette tendance dans J. Derrida et G. Vatimo éd., La religion, Paris, 1996, p. 26.
- Cf. tout dernièrement encore, C. Pickstock, Thomas d'Aquin et la quête eucharistique, « Angles vifs », Genève, Ad solem, 2001.
- Mt 26, 26, p. 2269.
- Cf. http://www.biblebayard.com/biblebayard/questions.htm.
- Ibid.
- 1 Jn 1, 1, traduction Bible de Jérusalem.
- Voir à ce sujet les réactions des écrivains recueillies dans Le Monde des livres du 7 septembre 2001 (« Les "ouvriers" dans le chantier du Livre »).
- Florence Delay, La Fin des temps ordinaires, Paris, 1996, pp. 161 et 145. Traductrice de saint Jean dans la Bible Bayard, madame Delay vient d'être reçue à l'académie française, au fauteuil de Jean Guitton.
- Cf. http://www.biblebayard.com/biblebayard/questions.htm.
- Ibid.
- À ce sujet G. Mounin, Les Belles Infidèles, Paris, 1955 reste d'une grande actualité ! Mais Sébastien Lapaque a peut-être bien résumé le problème en deux phrases cruelles : « C'est une expérience inédite. Un livre traduit par des gens qui ne connaissent pas les langues dans lesquelles il a été transmis ». (« L'impossible défi d'un texte rajeuni », Le Figaro littéraire du 13 septembre 2001, page 5).
- Cf. les œuvres de Jean-Marc Lévy-Leblond : Aux Contraires : l'exercice de la pensée et la pratique de la science, Paris, 1996; La Pierre de touche : la science à l'épreuve, Paris, 1996.
- P. Bénichou, Le Sacre de l'écrivain : 1750–1830, essai sur l'avènement d'un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Paris, 1973.
- Le Nouvel Observateur, Semaine du 30 août 2001 — No 1921 — Dossier « Les habits neufs de la Bible », Catherine David dir., article « une nouvelle traduction pour quoi faire ? ». Le même auteur se réjouit de lire enfin, contre les « monothéismes qui croient avoir compris le message divin, et veulent nous imposer leurs vérités comme on plante une clôture », « une Bible qui ne plante aucun dogme et ne se prétend pas infaillible ».
- E.-R. Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, Paris, 1986, t. 1, p. 357, (note 3).
- Voir à ce sujet les pages lumineuses de A. Michel sur « la beauté du psautier latin, les sources bibliques de l'hymne » dans In hymnis en canticis, culture et beauté dans l'hymnique chrétienne latine, « Philosophes médiévaux, tome XX », Paris-Louvain, 1976, pages 38 à 51.