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La victoire sur le monde, c'est notre foi. (1 Jn 5, 4)
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Editorial — Hagios o Theos !

Abbé Bruno Le Pivain
Fraternité Saint-Pierre, directeur de la publication

Dieu saint... Hagios o Theos, dans la plénitude si suggestive des syllabes grecques, claires et frappées comme l'appel de la trompe qui déchire le silence des bois. De cette sainteté, les mots ne disent guère… et nous sommes si loin de Lui, quand de nous Il est si proche, superior summo meo, intimior intimo meo. Indicible, Il est pourtant la meilleure chose à exprimer, et c'est en Lui seul, « Celui qui est », que toute réalité peut être connue en vérité dans sa saveur, comme on exprime le suc d'un fruit mûr. Il faut à la raison une perspective et un élan, une paix qui soit tranquillité de l'ordre, mais, au-delà, source de liberté vraie et de joie contagieuse, d'humilité confiante et d'audace sereine : c'est pourquoi une re-vue, alors qu'on a tant vu ! Au marcheur il faut sa boussole, au marin son compas, au berger son étoile : « Voir Dieu en tout, tout en Dieu », chantait le baladin de Dieu qui inventa les frères Prêcheurs. Ou encore, « Faites que je voie » (Lc 18, 41), et c'est l'aveugle-né. Mais aussi : « Je veux voir Dieu », parce que, pour la réformatrice du Carmel, solo Dios basta, seul Dieu suffit. Il faudra quelque chose de ces trois-là dans Kephas  : Dominique le miséricordieux, l'aveugle anonyme assoiffé de Vérité et de Beauté, Thérèse l'âme de feu. La convention, la mondanité, le conformisme sont des infirmités (de la vue) suffisamment répertoriées. Le « prêt-à-penser », l'opinion « publique », la pensée unique, ou dominante, toutes choses bien éloignées de la pensée elle-même, ne nous inspirent enfin que peu de respect.

* * *

« La Vérité vous rendra libres », plus sûrement que la liberté ne vous rendra vrais. A Kephas, il est un point au moins sur lequel nous ne dérogeons pas : la liberté y est fort prisée. Il y aurait d'ailleurs bien à craindre pour une personne, un peuple ou une communauté qui en aurait perdu le goût. Chacun sait pourtant les crimes commis en son nom. Ils purent tuer les corps sans atteindre les âmes. Aujourd'hui, plus méthodiquement, ce sont les âmes, les intelligences et les volontés qui sont assaillies continuellement, savamment passées au crible de cette fameuse « culture de mort » : le Saint-Père appelle cela « une profonde crise de la vérité ». Il ne le dit pas pour fournir à notre jugement le sentiment d'une fausse paix qui conjuguerait la vague certitude — si on ose joindre les termes — d'avoir providentiellement échappé à tous ces fléaux et l'indicible reconnaissance envers le Très-Haut pour partager avec Lui quelques lumières définitives sur la « situation actuelle ». Il le dit plutôt pour appeler à contempler la Splendeur de la Vérité et en vivre sans tiédeur. Est-ce forcer le trait que de diagnostiquer au cœur de l'intelligence catholique elle-même une atonie qui a pu faire appeler la démission prudence, le respect humain réflexion, et la duplicité sagesse ? Mais est-ce solliciter la réalité que de constater encore un net regain des forces vives, ici et là — ainsi par exemple du colloque de Moulins dont il est plus loin question —, où l'esprit d'Eglise et la volonté de communion autour de Pierre, l'emportent sur les clivages anciens et la méfiance ? Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien...

Pour autant, il faut « avancer au large », et dépasser le simple constat rationnel, heureux ou malheureux : « La victoire sur le monde, c'est notre foi. » (1 Jn 5, 4) Entendons-nous sur ce « monde » que l'Aigle de Patmos nous propose de vaincre par la foi. La distinction ne sera pas inutile pour la suite du propos. L'Apôtre l'éclaire de cette manière  : « Ce n'est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. » (Eph 6, 12) Vérité bien reposante, autant qu'exigeante, qui dispense des fausses querelles et des mauvaises polémiques. Si « les frontières de l'Eglise passent par notre cœur », comme aimait à rappeler le Cardinal Journet, celles du monde font de même... Alors prennent toute leur force ces mots de Jean-Paul II dans l'encyclique Fides et Ratio : « C'est la foi qui incite la raison à sortir de son isolement et à prendre volontiers des risques pour tout ce qui est beau, bon et vrai. »

« La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. » Sapientis est ordinare, il faut encore les ordonner, ou plutôt en respecter l'ordre, ce qu'approfondit l'encyclique. Mais gardons cet axe : si la vérité est une, son approche appelle essentiellement une attitude spirituelle, de la même manière que l'attitude du catholique devant le Magistère repose premièrement sur une disposition d'âme qui peut éclairer et nourrir intelligence et volonté, de la même manière enfin que la Beauté, qui est « splendeur du Vrai », suppose, pour être goûtée, cette capacité d'émerveillement et d'étonnement chère aux Anciens. La formule du Docteur Angélique prend ici tout son relief : « Toute vérité, dite par qui ce soit, vient de l'Esprit-Saint. » Nous voici au cœur de notre initiative. Le lecteur pardonnera ce développement un peu long, mais il ne suffit pas de fournir du papier imprimé, il faut encore s'expliquer sur l'objectif, l'esprit, poser les repères qui doivent l'être pour mieux assurer l'élan.

Suivre l'affirmation de saint Thomas d'Aquin, c'est affirmer, d'abord, que la Vérité se situe au-dessus des personnes. C'est aussitôt envisager la question d'un éventuel « dissentiment » entre les personnes. Vis-à-vis du Magistère de l'Eglise, depuis saint Pierre jusqu'au Pape actuel, suivant ce qu'il manifeste de sa volonté d'engager, Kephas donnera clairement un « assentiment religieux de la volonté et de l'intelligence », en voyant dans le fameux « dissentiment » entretenu ici ou là avec le Magistère un refus de l'intelligence plus qu'une quelconque défense de sa dignité : In necessariis unitas. La Chaire de Pierre, hier, aujourd'hui et demain, sera notre lumière, au-delà des obscurs magistères médiatiques, comme aussi des éventuelles « tendances » ecclésiales, quelle que soit la légitimité de ces dernières : les premiers sont quantité négligeable, les secondes doivent être accueillies avec discernement... lequel revient à l'Eglise enseignante.

Deux conséquences liées l'une à l'autre apparaissent clairement : la première est que Kephas n'entend pas exercer le moindre magistère, puisque ce n'est pas le rôle d'une revue. Dans cette mesure seulement, elle pourra faire rayonner la voix de l'Eglise, qui importe ici, et dans cette lumière, les pensées et les vues plus personnelles des uns et des autres, que l'Eglise n'entend pas étouffer, mais féconder. La deuxième est que, ceci admis, y participeront des rédacteurs d'horizons — catholiques — variés. Ce n'est pas seulement probable, c'est sûr, et ce premier exemplaire vous en donnera le témoignage  : des opinions, des styles, des tons divers paraîtront parmi tout ce que vous lirez. Ces différences ne sont, de soi, ni une richesse, ni un manque. C'est leur qualification par rapport au Vrai, au Beau, au Bien, à Dieu, qui nous intéresse ; c'est leur harmonie dans cette lumière qui devra faire la richesse de l'ensemble. Ce qui est aussi sûr, c'est que les « différents » rédacteurs de Kephas vivent, au cœur de l'Eglise catholique, de cette perspective... et l'expriment avec ce qu'ils ont reçu du Créateur  : In dubiis libertas.

Il faut ici avoir à l'esprit le statut de l'opinion, dans la ligne de ce que Pierre Gaxotte a pu écrire un jour, en quelques mots lumineux pour notre temps : « La duperie des mots prépare les égarements de l'esprit. » Il y a l'opinion publique, sorte d'hydre fabuleuse surgie au cœur de la mythologie contemporaine; elle n'est pas en cause ici, puisqu'il s'agit de l'ordre de la connaissance, dont on voit mal comment il atteindrait cette opinion-là. Reste l'opinion personnelle. Parménide la fustigea sans vergogne dans son « Poème ». Platon, dans « La République »1, y met plus de distinctions, qui voit l'opinion comme quelque chose qui « ne serait l'objet ni de la science ni de l'ignorance, mais de ce qui apparaîtrait comme intermédiaire entre l'une et l'autre », et en cela inhérente à la nature humaine limitée, donc à ce titre acceptable, pourvu qu'on ne la confonde pas avec la connaissance : « Ainsi ceux qui promènent leurs regards sur la multitude des belles choses, mais n'aperçoivent pas le Beau lui-même et ne peuvent suivre celui qui les voudrait conduire à cette contemplation, qui voient la multitude des choses justes sans voir la justice même, et ainsi du reste, ceux-là, dirons-nous, opinent sur tout mais ne connaissent rien des choses sur lesquelles ils opinent. »

Dans cette commune visée de la foi qui met un nom sur le Beau, le Juste, la controverse elle-même aura sa place tout naturellement dans Kephas. Le Cardinal Newman résumait ainsi les points essentiels : « La question primordiale pour tout chercheur sérieux est la question du salut. Je parle à ceux qui sentent qu'il en est bien ainsi; non à ceux qui font de la religion une sorte de littérature ou de philosophie, mais à ceux qui veulent, par leur foi et leur conduite, être agréables au Créateur et sauver leur âme. » A ceux qui objectaient alors que l'on ne peut trouver la vérité dans la communion romaine, où subsistent tant de divisions, Newman répliquait  : « Le désaccord des catholiques sur des points qui se rapportent à des questions secondaires au delà des frontières de la foi suppose même et confirme leur foi absolue aux doctrines originales. Les doctrines de foi sont en effet les doctrines fondamentales des antagonistes, la base sur laquelle ils luttent, leur ultime autorité, et leur règle d'arbitrage. »2 Et de citer les fameuses controverses entre franciscains et dominicains. Aujourd'hui certes, tel « sondage » nous apprendra que telle portion de catholiques ne croit pas en la présence réelle de notre Sauveur dans l'Eucharistie. Ce que le sondage ne note pas, c'est que les « opinions » exprimées ici, à la différence des cas envisagés par Newman, contredisent la vertu théologale de foi en un point central, et tombent dans l'hérésie. Transit.

Ce n'est pas assez dire. Il ne s'agit pas seulement d'admettre aimablement une juste variété des opinions au nom d'une sorte de pluralisme horizontal qui oscillerait entre sentimentalisme benoît et prudence charnelle. La controverse elle-même serait bannie, « religieusement correct » oblige. Puisqu'on souhaite la vigueur — le relief, si l'on veut —, il y faut une âme vigoureuse, qui suppose aussi de voir vers le haut : In omnibus caritas.

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Voici donc l'âme et la ligne de cette approche du Vrai et du Beau... Ce n'est rien d'autre que le catholicisme, où brille, dans sa transcendante Bonté et Majesté, Dieu saint, Hagios o Theos, qui apaise toutes choses, toutes personnes, et les ordonne. La liberté elle-même y trouve un sens. Libre du monde, parce que libre en Dieu. Le catholicisme rend libre : voici la bonne nouvelle. Les libéralismes, les anarchismes, les ésotérismes, bien d'autres peuvent donner l'illusion de la liberté. Mais ils la séparent de la Vérité et de la Beauté. Catholique : le mot, là aussi, sonne aussi haut qu'il appelle à l'humilité reconnaissante, à l'action de grâces et à la confiance inébranlable : voici la victoire de la foi, dont nous voudrions être, avec saint Paul, les premiers vaincus. Catholique : nous voudrions faire vibrer ce mot sur tous les modes, le peindre sur tous les tons, le chanter sur tous les airs, en vivre plus encore jusqu'à ce qu'il imprègne toute la substance de notre être. Gaudium de Veritate, Splendor Veritatis, la joie, la splendeur de la Vérité : un souffle théologal entretient le mouvement, la vie et l'être dans cet immense foisonnement qui constitue la catholicité visible. L'image la plus adéquate de cette vérité demeure la sainteté en œuvre dans le monde, aujourd'hui comme hier et demain. Bienvenu panégyrique que celui de Didier Rance, Un siècle de témoins, les martyrs du XXe siècle3. Le témoignage de ces martyrs est évidemment le plus probant. Il ne nous dispense pas de celui, plus humble, mais nécessaire, de la pensée et de l'écrit. Plus encore, celui-ci puise dans celui-là, s'y réchauffe et s'y illumine, y trouve sa vigueur et son tuteur. Magnifique communion des saints !

On confond trop facilement catholicisme et universalité géographique, amputant ainsi l'Église de ce qui la fait réellement être catholique : cette puissance surnaturelle, reçue du Christ — qu'elle répand et communique, suivant le mot de Bossuet —, de pénétrer, surélever, transfigurer « tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et la louange humaines » (Phil 4, 8). Dès lors, la bioéthique et la question de la mondialisation, la politique chrétienne à la lumière de la doctrine sociale de l'Église et l'exercice du ministère de Pierre, la culture irriguée par la foi, qui en reçoit alors une vivacité qu'elle ne saurait trouver autrement, puisque le « surnaturel est raciné dans le charnel », la vie des hommes de par le monde et l'apprentissage inlassable de la prière, tout cela est aimable... mais faut-il détailler, quand, chaque trimestre, les pages de Kephas s'y emploieront ?

« Génération Jean-Paul II » ? Oui, sans réserve, dans l'immense vénération que l'on peut porter au Saint-Père — notamment pour avoir eu la grâce de l'approcher régulièrement, aussi souvent que possible, pendant un séjour à Rome —; mais non génération spontanée : vingt siècles d'Église, et ceux que Dieu nous réserve, et toujours Pierre, « Kephas », premier nautonier. Sans préjudice pour l'enthousiasme et l'ardeur missionnaire, il faut pêcher en eaux profondes... y compris dans les trésors de l'Église : une Tradition ininterrompue, vivante et visible aujourd'hui en la personne du « doux Christ de la terre », Jean-Paul II, demain en son successeur, hier en ceux qui l'ont précédé, une évangélisation sans cesse nouvelle, elle aussi, et dont aujourd'hui, le Saint-Père nous fait un mot d'ordre urgent; bref, comme dit l'Apôtre, une Église « toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée. » (Eph 5, 27)

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Est-ce ignorer les malheurs du temps ? Un Breton bien tranquille, ici Henri Queffélec, se posait à peu près la même question au début de son ouvrage (en 1978)4 : « Ce sont les deux derniers mots qui me gêneraient. Je les verrais facilement déclencher une protestation du genre : « Comment peut-on aujourd'hui être bien tranquille ? » Sur une planète où les têtes pensantes de la politique ont mis au point « l'équilibre de la terreur nucléaire », et où déferlent tant de violences, ne serait-ce pas un défi ? Je ne vis absolument pas dans une tour d'ivoire. Je vais et je viens sur la terre des hommes — dont la mer forme une indissoluble partie, même origine et même destin. »4 Continuant du même pas qu'il ramassait les galets sur les grèves de Morgat pour battre son record de ricochets : « J'espère ne pas manquer à la pudeur en m'expliquant un peu davantage. Je crois à l'humour et à la patience. À la sauvagerie paisible et à la solidarité. À l'amour et à l'amitié. À la poésie, à la musique, à la peinture. À la beauté du monde. À la divinité du Christ. Aux retrouvailles dans l'au-delà... Il me serait très compliqué, dans ces conditions, de ne pas beaucoup souffrir; mais aussi, finalement, de ne pas rebondir toujours ni reconquérir la joie, l'espérance. Le paradoxe de l'Évangile des Béatitudes est toujours en état de marche. »... Hagios o Theos !

Un Breton... Un Provençal, Mistral, « humble écolier du grand Homère », si étrangement absent des programmes scolaires, présente lui-même le Chant des Félibres dans Mémoires et Récits : « L'Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855 parut la même année, avec ses cent douze pages. À la première, en belle place, tel qu'un trophée de victoire, notre Chant des Félibres exposait le programme de ce réveil de sève et de joie populaire. »... Vous pourrez aller le voir. Pour nous aussi, il ne s'agira pas d'abord de donner une partition, mais plutôt de la chanter. Est-il incongru d'exprimer sa joie de retrouver dans cette chorale de bons et chers amis... y compris, vingt ans après les classes gasconnes, son « vieux prof de philo » ?

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Ceux qui travaillent de diverses manières au lancement de Kephas depuis maintenant un an vous doivent, chers lecteurs, un mot tout simple : merci.

Il n'était pas tout à fait naturel de s'abonner à une revue qui n'existait pas. Il y fallait un acte de foi ou un geste d'amitié, plus sûrement l'un et l'autre. Ils tiennent profondément à ce que cette revue, puisque catholique au plein sens du terme, soit aussi la vôtre — y compris dans vos initiatives, vos suggestions, vos remarques —, pour devenir toujours plus missionnaire, au service de l'Église et des âmes. Les très nombreux encouragements, les conseils reçus de responsables d'autres publications, ont permis d'avancer pas à pas. Kephas durera ce que la Providence permettra... si nous lui sommes accordés : votre prière, mais aussi vos réactions nous y aideront. Que pour tous, l'an de grâce 2002 apporte accroissement de joie et de paix intérieures.

Sainte Catherine de Sienne, pour différentes raisons sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, est la patronne spéciale de Kephas. Pour l'heure, une promenade brève dans les rues de Rome, à cent mètres environ de l'endroit où elle mourut, nous servira d'au revoir. C'était un après-midi d'hiver; le bleu du ciel romain soulignait l'ocre des murs, en des alliances de tons qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Avec un groupe d'enfants, nous avions traversé le Tibre qui serpente paresseusement — goguenard et mystérieux — parmi trois millénaires d'une histoire unique au monde, assez peu soucieux, semble-t-il, peut-être même indulgent, pour les foucades et les égarements des enfants de cette Ville qui est aussi une capitale méditerranéenne, reconnaissant aussi de leurs élans de ferveur. Arrivés devant le Sénat, avant d'arriver au Panthéon, une scène banale à Rome, mais sous d'autres cieux plus insolite, nous attendait. Devant les gardes impeccables et impassibles, et sous l'œil ahuri des touristes — sous celui, complice mais ostensiblement dégagé de ses compatriotes —, un Romain au profil cicéronien se lançait dans une tirade à faire pâlir d'envie les plus sûres gloires du Barreau. Les gestes en disaient plus que les mots, mais le public était fluctuant. L'homme en avait trouvé un à sa mesure : c'était lui-même, ce qui, visiblement, lui suffisait amplement. Les passants étaient admis à la fête, c'était permis, voire conseillé. Ils pouvaient alors, passé le premier moment de surprise, détailler la scène : le rhéteur improvisé, fort de trois mille ans d'éloquence, voisinant avec la Curie, les tableaux du Caravage, quelques ruelles antiques, la coupole du Panthéon, tant d'autres qui sont une fête de la lumière, avait inauguré de mimer ses compatriotes, zélés utilisateurs du téléphone portable, comme chacun sait, avec... une boîte de conserve. Il y a fort à parier que le jeu a pu durer tout l'après-midi...

Roma aeterna : l'esprit d'enfance s'apprend sans effort au cœur de l'Eglise, parce que c'est elle qui a les promesses de l'éternité. Plus qu'une pensée à entretenir, un effort de volonté à fournir, un sentiment à cultiver, il est essentiellement une grâce à accueillir fidèlement, chaque jour; c'est dans le présent seulement que nous rencontrons Dieu, l'Eternel.

Hagios o Theos, athanatos : la sainteté de Dieu, son immortalité, surplombent et traversent toutes les époques; elles donnent seules un sens à toute entreprise humaine. Au-delà de la fugacité et du flux des « événements », elles nourrissent la fidélité féconde, autre fille de la foi, avec la confiance paisible.

Ainsi que le rappelait le 22 septembre 1996, à Reims, le successeur de Pierre, « l'Eglise est toujours une Eglise du temps présent. Elle ne regarde pas son héritage comme le trésor d'un passé révolu, mais comme une puissante inspiration pour avancer dans le pèlerinage de la foi sur des chemins toujours nouveaux. »

Que cette leçon nous soit un viatique.


  1. Platon, La République, Introduction, traduction et notes par Robert Baccou, Garnier-Flammarion, Paris 1966, p. 235–236.
  2. J.-H. Newman, Pensées sur l'Église, Cerf, Unam sanctam 30, Paris 1956, p. 230–231.
  3. D. Rance, Le Sarment, Paris 2000.
  4. H. Queffélec, Un Breton bien tranquille, Stock, Paris 1978, p. 17.

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