Editorial — Hagios o Theos !
Abbé Bruno Le Pivain
Fraternité Saint-Pierre, directeur de la publication
Dieu saint... Hagios o Theos, dans la plénitude
si suggestive des syllabes grecques, claires et frappées
comme l'appel de la trompe qui déchire le silence des bois.
De cette sainteté, les mots ne disent guère
et nous sommes si loin de Lui, quand de nous Il est si proche,
superior summo meo, intimior intimo meo. Indicible, Il
est pourtant la meilleure chose à exprimer, et c'est en
Lui seul, « Celui qui est », que toute réalité
peut être connue en vérité dans sa saveur,
comme on exprime le suc d'un fruit mûr. Il faut à
la raison une perspective et un élan, une paix qui soit
tranquillité de l'ordre, mais, au-delà, source de
liberté vraie et de joie contagieuse, d'humilité
confiante et d'audace sereine : c'est pourquoi une re-vue, alors
qu'on a tant vu ! Au marcheur il faut sa boussole, au marin son
compas, au berger son étoile : « Voir Dieu en tout,
tout en Dieu », chantait le baladin de Dieu qui inventa
les frères Prêcheurs. Ou encore, « Faites que
je voie » (Lc 18, 41), et c'est l'aveugle-né. Mais
aussi : « Je veux voir Dieu », parce que, pour la
réformatrice du Carmel, solo Dios basta, seul Dieu
suffit. Il faudra quelque chose de ces trois-là dans Kephas
: Dominique le miséricordieux, l'aveugle anonyme assoiffé
de Vérité et de Beauté, Thérèse
l'âme de feu. La convention, la mondanité, le conformisme
sont des infirmités (de la vue) suffisamment répertoriées.
Le « prêt-à-penser », l'opinion « publique », la pensée unique, ou dominante, toutes
choses bien éloignées de la pensée elle-même,
ne nous inspirent enfin que peu de respect.
* * *
« La Vérité vous rendra libres »,
plus sûrement que la liberté ne vous rendra vrais.
A Kephas, il est un point au moins sur lequel nous ne dérogeons
pas : la liberté y est fort prisée. Il y aurait
d'ailleurs bien à craindre pour une personne, un peuple
ou une communauté qui en aurait perdu le goût. Chacun
sait pourtant les crimes commis en son nom. Ils purent tuer les
corps sans atteindre les âmes. Aujourd'hui, plus méthodiquement,
ce sont les âmes, les intelligences et les volontés
qui sont assaillies continuellement, savamment passées
au crible de cette fameuse « culture de mort » : le
Saint-Père appelle cela « une profonde crise de la
vérité ». Il ne le dit pas pour fournir à
notre jugement le sentiment d'une fausse paix qui conjuguerait
la vague certitude — si on ose joindre les termes — d'avoir providentiellement
échappé à tous ces fléaux et l'indicible
reconnaissance envers le Très-Haut pour partager avec Lui
quelques lumières définitives sur la « situation
actuelle ». Il le dit plutôt pour appeler à
contempler la Splendeur de la Vérité et en vivre
sans tiédeur. Est-ce forcer le trait que de diagnostiquer
au cœur de l'intelligence catholique elle-même une
atonie qui a pu faire appeler la démission prudence, le
respect humain réflexion, et la duplicité sagesse
? Mais est-ce solliciter la réalité que de constater
encore un net regain des forces vives, ici et là — ainsi
par exemple du colloque de Moulins dont il est plus loin question
—, où l'esprit d'Eglise et la volonté de communion
autour de Pierre, l'emportent sur les clivages anciens
et la méfiance ? Le bien ne fait pas de bruit, le bruit
ne fait pas de bien...
Pour autant, il faut « avancer au large », et dépasser
le simple constat rationnel, heureux ou malheureux : « La
victoire sur le monde, c'est notre foi. » (1 Jn 5, 4) Entendons-nous
sur ce « monde » que l'Aigle de Patmos nous propose
de vaincre par la foi. La distinction ne sera pas inutile pour
la suite du propos. L'Apôtre l'éclaire de cette manière
: « Ce n'est pas contre des adversaires de sang et de chair
que nous avons à lutter, mais contre les Principautés,
contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde
de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent
les espaces célestes. » (Eph 6, 12) Vérité
bien reposante, autant qu'exigeante, qui dispense des fausses
querelles et des mauvaises polémiques. Si « les frontières
de l'Eglise passent par notre cœur », comme aimait
à rappeler le Cardinal Journet, celles du monde font de
même... Alors prennent toute leur force ces mots de Jean-Paul
II dans l'encyclique Fides et Ratio : « C'est la
foi qui incite la raison à sortir de son isolement et à
prendre volontiers des risques pour tout ce qui est beau, bon
et vrai. »
« La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent
à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation
de la vérité. » Sapientis est ordinare,
il faut encore les ordonner, ou plutôt en respecter l'ordre,
ce qu'approfondit l'encyclique. Mais gardons cet axe : si la vérité
est une, son approche appelle essentiellement une attitude spirituelle,
de la même manière que l'attitude du catholique devant
le Magistère repose premièrement sur une disposition
d'âme qui peut éclairer et nourrir intelligence et
volonté, de la même manière enfin que la Beauté,
qui est « splendeur du Vrai », suppose, pour être
goûtée, cette capacité d'émerveillement
et d'étonnement chère aux Anciens. La formule du
Docteur Angélique prend ici tout son relief : « Toute
vérité, dite par qui ce soit, vient de l'Esprit-Saint.
» Nous voici au cœur de notre initiative. Le lecteur
pardonnera ce développement un peu long, mais il ne suffit
pas de fournir du papier imprimé, il faut encore s'expliquer
sur l'objectif, l'esprit, poser les repères qui doivent
l'être pour mieux assurer l'élan.
Suivre l'affirmation de saint Thomas d'Aquin, c'est affirmer,
d'abord, que la Vérité se situe au-dessus des personnes.
C'est aussitôt envisager la question d'un éventuel
« dissentiment » entre les personnes. Vis-à-vis
du Magistère de l'Eglise, depuis saint Pierre jusqu'au
Pape actuel, suivant ce qu'il manifeste de sa volonté d'engager,
Kephas donnera clairement un « assentiment religieux
de la volonté et de l'intelligence », en voyant dans
le fameux « dissentiment » entretenu ici ou là
avec le Magistère un refus de l'intelligence plus qu'une
quelconque défense de sa dignité : In necessariis
unitas. La Chaire de Pierre, hier, aujourd'hui et demain,
sera notre lumière, au-delà des obscurs magistères
médiatiques, comme aussi des éventuelles «
tendances » ecclésiales, quelle que soit la légitimité
de ces dernières : les premiers sont quantité négligeable,
les secondes doivent être accueillies avec discernement...
lequel revient à l'Eglise enseignante.
Deux conséquences liées l'une à l'autre
apparaissent clairement : la première est que Kephas
n'entend pas exercer le moindre magistère, puisque ce n'est
pas le rôle d'une revue. Dans cette mesure seulement, elle
pourra faire rayonner la voix de l'Eglise, qui importe ici, et
dans cette lumière, les pensées et les vues plus
personnelles des uns et des autres, que l'Eglise n'entend pas
étouffer, mais féconder. La deuxième est
que, ceci admis, y participeront des rédacteurs d'horizons
— catholiques — variés. Ce n'est pas seulement probable,
c'est sûr, et ce premier exemplaire vous en donnera le témoignage
: des opinions, des styles, des tons divers paraîtront parmi
tout ce que vous lirez. Ces différences ne sont, de soi,
ni une richesse, ni un manque. C'est leur qualification par rapport
au Vrai, au Beau, au Bien, à Dieu, qui nous intéresse
; c'est leur harmonie dans cette lumière qui devra faire
la richesse de l'ensemble. Ce qui est aussi sûr, c'est que
les « différents » rédacteurs de Kephas
vivent, au cœur de l'Eglise catholique, de cette perspective...
et l'expriment avec ce qu'ils ont reçu du Créateur
: In dubiis libertas.
Il faut ici avoir à l'esprit le statut de l'opinion,
dans la ligne de ce que Pierre Gaxotte a pu écrire un jour,
en quelques mots lumineux pour notre temps : « La duperie
des mots prépare les égarements de l'esprit. »
Il y a l'opinion publique, sorte d'hydre fabuleuse surgie au cœur
de la mythologie contemporaine; elle n'est pas en cause ici,
puisqu'il s'agit de l'ordre de la connaissance, dont on voit mal
comment il atteindrait cette opinion-là. Reste l'opinion
personnelle. Parménide la fustigea sans vergogne dans son
« Poème ». Platon, dans « La République
»1, y met plus de distinctions,
qui voit l'opinion comme quelque chose qui « ne serait l'objet
ni de la science ni de l'ignorance, mais de ce qui apparaîtrait
comme intermédiaire entre l'une et l'autre », et
en cela inhérente à la nature humaine limitée,
donc à ce titre acceptable, pourvu qu'on ne la confonde
pas avec la connaissance : « Ainsi ceux qui promènent
leurs regards sur la multitude des belles choses, mais n'aperçoivent
pas le Beau lui-même et ne peuvent suivre celui qui les
voudrait conduire à cette contemplation, qui voient la
multitude des choses justes sans voir la justice même, et
ainsi du reste, ceux-là, dirons-nous, opinent sur tout
mais ne connaissent rien des choses sur lesquelles ils opinent.
»
Dans cette commune visée de la foi qui met un nom sur
le Beau, le Juste, la controverse elle-même aura sa place
tout naturellement dans Kephas. Le Cardinal Newman résumait
ainsi les points essentiels : « La question primordiale
pour tout chercheur sérieux est la question du salut. Je
parle à ceux qui sentent qu'il en est bien ainsi; non
à ceux qui font de la religion une sorte de littérature
ou de philosophie, mais à ceux qui veulent, par leur foi
et leur conduite, être agréables au Créateur
et sauver leur âme. » A ceux qui objectaient alors
que l'on ne peut trouver la vérité dans la communion
romaine, où subsistent tant de divisions, Newman répliquait
: « Le désaccord des catholiques sur des points qui
se rapportent à des questions secondaires au delà
des frontières de la foi suppose même et confirme
leur foi absolue aux doctrines originales. Les doctrines de foi
sont en effet les doctrines fondamentales des antagonistes, la
base sur laquelle ils luttent, leur ultime autorité, et
leur règle d'arbitrage. »2
Et de citer les fameuses controverses entre franciscains et dominicains.
Aujourd'hui certes, tel « sondage » nous apprendra
que telle portion de catholiques ne croit pas en la présence
réelle de notre Sauveur dans l'Eucharistie. Ce que le sondage
ne note pas, c'est que les « opinions » exprimées
ici, à la différence des cas envisagés par
Newman, contredisent la vertu théologale de foi en un point
central, et tombent dans l'hérésie. Transit.
Ce n'est pas assez dire. Il ne s'agit pas seulement d'admettre
aimablement une juste variété des opinions au nom
d'une sorte de pluralisme horizontal qui oscillerait entre sentimentalisme
benoît et prudence charnelle. La controverse elle-même
serait bannie, « religieusement correct » oblige.
Puisqu'on souhaite la vigueur — le relief, si l'on veut —, il
y faut une âme vigoureuse, qui suppose aussi de voir vers
le haut : In omnibus caritas.
* * *
Voici donc l'âme et la ligne de cette approche du Vrai et du Beau... Ce n'est rien d'autre que le catholicisme, où brille, dans sa transcendante Bonté et Majesté, Dieu saint, Hagios o Theos, qui apaise toutes choses, toutes personnes, et les ordonne. La liberté elle-même y trouve un sens. Libre du monde, parce que libre en Dieu. Le catholicisme rend libre : voici la bonne nouvelle. Les libéralismes, les anarchismes, les ésotérismes, bien d'autres peuvent donner l'illusion de la liberté. Mais ils la séparent de la Vérité et de la Beauté. Catholique : le mot, là aussi, sonne aussi haut qu'il appelle à l'humilité reconnaissante, à l'action de grâces et à la confiance inébranlable : voici la victoire de la foi, dont nous voudrions être, avec saint Paul, les premiers vaincus. Catholique : nous voudrions faire vibrer ce mot sur tous les modes, le peindre sur tous les tons, le chanter sur tous les airs, en vivre plus encore jusqu'à ce qu'il imprègne toute la substance de notre être. Gaudium de Veritate, Splendor Veritatis, la joie, la splendeur de la Vérité : un souffle théologal entretient le mouvement, la vie et l'être dans cet immense foisonnement qui constitue la catholicité visible. L'image la plus adéquate de cette vérité demeure la sainteté en œuvre dans le monde, aujourd'hui comme hier et demain. Bienvenu panégyrique que celui de Didier Rance, Un siècle de témoins, les martyrs du XXe siècle3. Le témoignage de ces martyrs est évidemment le plus probant. Il ne nous dispense pas de celui, plus humble, mais nécessaire, de la pensée et de l'écrit. Plus encore, celui-ci puise dans celui-là, s'y réchauffe et s'y illumine, y trouve sa vigueur et son tuteur. Magnifique communion des saints !
On confond trop facilement catholicisme et universalité géographique, amputant ainsi l'Église de ce qui la fait réellement être catholique : cette puissance surnaturelle, reçue du Christ — qu'elle répand et communique, suivant le mot de Bossuet —, de pénétrer, surélever, transfigurer « tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et la louange humaines » (Phil 4, 8). Dès lors, la bioéthique et la question de la mondialisation, la politique chrétienne à la lumière de la doctrine sociale de l'Église et l'exercice du ministère de Pierre, la culture irriguée par la foi, qui en reçoit alors une vivacité qu'elle ne saurait trouver autrement, puisque le « surnaturel est raciné dans le charnel », la vie des hommes de par le monde et l'apprentissage inlassable de la prière, tout cela est aimable... mais faut-il détailler, quand, chaque trimestre, les pages de Kephas s'y emploieront ?
« Génération Jean-Paul II » ? Oui, sans réserve, dans l'immense vénération que l'on peut porter au Saint-Père — notamment pour avoir eu la grâce de l'approcher régulièrement, aussi souvent que possible, pendant un séjour à Rome —; mais non génération spontanée : vingt siècles d'Église, et ceux que Dieu nous réserve, et toujours Pierre, « Kephas », premier nautonier. Sans préjudice pour l'enthousiasme et l'ardeur missionnaire, il faut pêcher en eaux profondes... y compris dans les trésors de l'Église : une Tradition ininterrompue, vivante et visible aujourd'hui en la personne du « doux Christ de la terre », Jean-Paul II, demain en son successeur, hier en ceux qui l'ont précédé, une évangélisation sans cesse nouvelle, elle aussi, et dont aujourd'hui, le Saint-Père nous fait un mot d'ordre urgent; bref, comme dit l'Apôtre, une Église « toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée. » (Eph 5, 27)
* * *
Est-ce ignorer les malheurs du temps ? Un Breton bien tranquille, ici Henri Queffélec, se posait à peu près la même question au début de son ouvrage (en 1978)4 : « Ce sont les deux derniers mots qui me gêneraient. Je les verrais facilement déclencher une protestation du genre : « Comment peut-on aujourd'hui être bien tranquille ? » Sur une planète où les têtes pensantes de la politique ont mis au point « l'équilibre de la terreur nucléaire », et où déferlent tant de violences, ne serait-ce pas un défi ? Je ne vis absolument pas dans une tour d'ivoire. Je vais et je viens sur la terre des hommes — dont la mer forme une indissoluble partie, même origine et même destin. »4 Continuant du même pas qu'il ramassait les galets sur les grèves de Morgat pour battre son record de ricochets : « J'espère ne pas manquer à la pudeur en m'expliquant un peu davantage. Je crois à l'humour et à la patience. À la sauvagerie paisible et à la solidarité. À l'amour et à l'amitié. À la poésie, à la musique, à la peinture. À la beauté du monde. À la divinité du Christ. Aux retrouvailles dans l'au-delà... Il me serait très compliqué, dans ces conditions, de ne pas beaucoup souffrir; mais aussi, finalement, de ne pas rebondir toujours ni reconquérir la joie, l'espérance. Le paradoxe de l'Évangile des Béatitudes est toujours en état de marche. »... Hagios o Theos !
Un Breton... Un Provençal, Mistral, « humble écolier du grand Homère », si étrangement absent des programmes scolaires, présente lui-même le Chant des Félibres dans Mémoires et Récits : « L'Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855 parut la même année, avec ses cent douze pages. À la première, en belle place, tel qu'un trophée de victoire, notre Chant des Félibres exposait le programme de ce réveil de sève et de joie populaire. »... Vous pourrez aller le voir. Pour nous aussi, il ne s'agira pas d'abord de donner une partition, mais plutôt de la chanter. Est-il incongru d'exprimer sa joie de retrouver dans cette chorale de bons et chers amis... y compris, vingt ans après les classes gasconnes, son « vieux prof de philo » ?
* * *
Ceux qui travaillent de diverses manières au lancement de Kephas depuis maintenant un an vous doivent, chers lecteurs, un mot tout simple : merci.
Il n'était pas tout à fait naturel de s'abonner à une revue qui n'existait pas. Il y fallait un acte de foi ou un geste d'amitié, plus sûrement l'un et l'autre. Ils tiennent profondément à ce que cette revue, puisque catholique au plein sens du terme, soit aussi la vôtre — y compris dans vos initiatives, vos suggestions, vos remarques —, pour devenir toujours plus missionnaire, au service de l'Église et des âmes. Les très nombreux encouragements, les conseils reçus de responsables d'autres publications, ont permis d'avancer pas à pas. Kephas durera ce que la Providence permettra... si nous lui sommes accordés : votre prière, mais aussi vos réactions nous y aideront. Que pour tous, l'an de grâce 2002 apporte accroissement de joie et de paix intérieures.
Sainte Catherine de Sienne, pour différentes raisons sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, est la patronne spéciale de Kephas. Pour l'heure, une promenade brève dans les rues de Rome, à cent mètres environ de l'endroit où elle mourut, nous servira d'au revoir. C'était un après-midi d'hiver; le bleu du ciel romain soulignait l'ocre des murs, en des alliances de tons qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Avec un groupe d'enfants, nous avions traversé le Tibre qui serpente paresseusement — goguenard et mystérieux — parmi trois millénaires d'une histoire unique au monde, assez peu soucieux, semble-t-il, peut-être même indulgent, pour les foucades et les égarements des enfants de cette Ville qui est aussi une capitale méditerranéenne, reconnaissant aussi de leurs élans de ferveur. Arrivés devant le Sénat, avant d'arriver au Panthéon, une scène banale à Rome, mais sous d'autres cieux plus insolite, nous attendait. Devant les gardes impeccables et impassibles, et sous l'œil ahuri des touristes — sous celui, complice mais ostensiblement dégagé de ses compatriotes —, un Romain au profil cicéronien se lançait dans une tirade à faire pâlir d'envie les plus sûres gloires du Barreau. Les gestes en disaient plus que les mots, mais le public était fluctuant. L'homme en avait trouvé un à sa mesure : c'était lui-même, ce qui, visiblement, lui suffisait amplement. Les passants étaient admis à la fête, c'était permis, voire conseillé. Ils pouvaient alors, passé le premier moment de surprise, détailler la scène : le rhéteur improvisé, fort de trois mille ans d'éloquence, voisinant avec la Curie, les tableaux du Caravage, quelques ruelles antiques, la coupole du Panthéon, tant d'autres qui sont une fête de la lumière, avait inauguré de mimer ses compatriotes, zélés utilisateurs du téléphone portable, comme chacun sait, avec... une boîte de conserve. Il y a fort à parier que le jeu a pu durer tout l'après-midi...
Roma aeterna : l'esprit d'enfance s'apprend sans effort au cœur de l'Eglise, parce que c'est elle qui a les promesses de l'éternité. Plus qu'une pensée à entretenir, un effort de volonté à fournir, un sentiment à cultiver, il est essentiellement une grâce à accueillir fidèlement, chaque jour; c'est dans le présent seulement que nous rencontrons Dieu, l'Eternel.
Hagios o Theos, athanatos : la sainteté de Dieu, son immortalité, surplombent et traversent toutes les époques; elles donnent seules un sens à toute entreprise humaine. Au-delà de la fugacité et du flux des « événements », elles nourrissent la fidélité féconde, autre fille de la foi, avec la confiance paisible.
Ainsi que le rappelait le 22 septembre 1996, à Reims, le successeur de Pierre, « l'Eglise est toujours une Eglise du temps présent. Elle ne regarde pas son héritage comme le trésor d'un passé révolu, mais comme une puissante inspiration pour avancer dans le pèlerinage de la foi sur des chemins toujours nouveaux. »
Que cette leçon nous soit un viatique.
- Platon, La République, Introduction, traduction et notes par Robert Baccou, Garnier-Flammarion, Paris 1966, p. 235–236.
- J.-H. Newman, Pensées sur l'Église, Cerf, Unam sanctam 30, Paris 1956, p. 230–231.
- D. Rance, Le Sarment, Paris 2000.
- H. Queffélec, Un Breton bien tranquille, Stock, Paris 1978, p. 17.