Avril–Juin 2002

Eugenio Zolli et le pape Pie XII

Judith Cabaud *

Depuis que l’Église Catholique prépare le procès de béatification du pape Pie XII, Souverain pontife pendant la dernière guerre, la controverse née au cours des années soixante avec la pièce de théâtre Le Vicaire, accusant le Saint-Père de son « silence » à propos des atrocités commises contre les Juifs, a repris en vigueur, surtout chez des hommes et des femmes qui n’ont pas connu ni vécu les persécutions nazies.

Tout de suite après la guerre, de nombreuses autorités juives se sont succédé devant le tribunal de l’Histoire pour témoigner de l’aide, des bienfaits et du soutien de l’Église auprès des victimes de la Shoah. Tous les historiens sérieux s’accordent maintenant à dire que ce « silence » apparent du Vatican agit la plupart du temps comme une couverture efficace pour sauver des vies. Il permit aussi d’entreprendre des négociations diplomatiques pour minimiser les persécutions de juifs, de catholiques, de polonais et d’autres nationalités dans les pays occupés par le Reich.

Le film récent, Amen, de Costa-Gavras, qui met en scène des hommes tourmentés entre le Bien et le Mal, doutant de leurs institutions respectives, l’Église catholique et le régime nazi, projette les fantasmes de ses réalisateurs qui n’ont pas pris part, eux non plus, à ce conflit, et qui se permettent de juger, voire de condamner les vrais protagonistes. Pie XII, le « pasteur angélique », fut acclamé par une foule en liesse à la libération de Rome. C’est l’Église tout entière qui se prépare aujourd’hui à en faire de même pour sa béatification prochaine. Dans le ballet de ceux qui joutent pour ou contre l’évidence, un autre témoin doit aujourd’hui être mieux connu, qui arrive sur la scène comme une divine surprise, un deus ex machina, à la fin du procès, pour attester de la vérité incontournable. Il s’agit d’Eugenio Zolli, le grand rabbin de Rome qui se convertit en 1945 pour l’amour de Dieu et de son Église, en prenant comme prénom chrétien celui du pape Pie XII. Nulle figure ne fut plus proche des réalités quotidiennes au cœur de l’Italie et de la chrétienté de son époque que cet homme dont les racines étaient pourtant ailleurs.

Israël Zoller, dont le nom fut italianisé sous les lois antisémites de Mussolini, est né en 1881, en Galicie, aux confins de l’empire austro-hongrois, là où tant de juifs vivaient déjà depuis des lustres. Il est le cadet de cinq enfants, dans une famille qui connut des revers de fortune. Encore adolescent, Israël doit donner des leçons pour payer ses études. Sa mère, qui descend d’une longue lignée de rabbins, rêve pour lui du rabbinat et consent à mille sacrifices pour lui permettre d’y accéder. Il entreprend des études supérieures à Vienne, puis à Florence, où il assiste aux cours de l’Université ainsi qu’à ceux du collège rabbinique de la ville. Nommé grand rabbin de Trieste en 1918, il opte pour la nationalité italienne à l’issue de la Première Guerre Mondiale et obtient la chaire de langue et littérature hébraïques à l’Université de Padoue. Il vivra ainsi à Trieste pendant vingt ans, accumulant les lectures bibliques et grandissant dans une profonde vie spirituelle. Très jeune, il possède déjà cette véritable ouverture d’esprit, si rare chez un homme. Tout en étudiant la Torah et en parcourant les sinuosités du Talmud avec ses commentaires, Zolli se met aussi à lire le Nouveau Testament. Il se souvient, encore enfant, d’avoir aperçu une croix chez un petit camarade chrétien, et songe alors à suivre le fil invisible des écrits prophétiques sur le Messie, quand il se heurte au livre d’Isaïe et au récit du « Serviteur souffrant ». La vision de la croix s’impose à lui et il décide de connaître l’homme au gibet.

À Trieste, tout en s’occupant de ses fidèles et de ses étudiants, Zolli écrit encore en allemand pour des revues viennoises. Il entreprend par ailleurs des études exégétiques sur le Nouveau Testament et publie en 1938 Le Nazaréen, ouvrage audacieux pour un rabbin. En 1939, il est nommé grand rabbin de Rome. Les lois raciales de 1938 avaient pourtant fait fermer les collèges rabbiniques et se disperser les étudiants. Zolli arrive dans la Ville éternelle à un moment où de graves dissensions divisent la communauté israélite entre nationalistes de type sioniste, favorables à la constitution d’un état d’Israël, et collaborationnistes avec le régime fasciste. Pour ceux-ci, depuis l’Empire Romain, les juifs avaient connu d’autres régimes qui apparaissaient et disparaissaient au gré de l’histoire. Dès son arrivée à Rome, Zolli les prévient des intentions des nazis qui déferlent maintenant sur la péninsule italienne, mais ne trouve que peu d’écho auprès des autorités juives. Il est traité comme un étranger, lui qui est né en Europe de l’Est et ne connaît pas le judaïsme romain, fort de plus de deux mille ans d’histoire !

Ses premiers contacts avec Pie XII ont lieu en septembre 1943 lors de l’occupation nazie de Rome. Le Commandant Kappler pose tout de suite ses conditions à la communauté israélite : livrer cinquante kilogrammes d’or ou trois cents otages dans les quarante huit heures. Les juifs du Ghetto parviennent à réunir trente-cinq kilogrammes. Zolli, dont la tête avait été mise à prix par la Gestapo, demande aux membres de la communauté de mettre son nom en premier sur la liste des otages, cependant qu’il s’introduit incognito au Vatican pour demander à l’Église catholique de les aider à compléter la rançon exigée. Retardé par la visite au Saint-Père du commandant Nogara, Zolli est prié de revenir à treize heures. Entre temps, la communauté avait réussi à récolter l’or en provenance des paroisses catholiques de la ville; ainsi le don généreux du pape ne fut plus nécessaire.

Dans les mois suivants, le grand rabbin vit dans la clandestinité afin de continuer à aider ses ouailles à fuir, et reste préoccupé par le fichier d’adresses des membres de la communauté qu’il faut détruire. Il vit grâce aux familles romaines qui le cachent au péril de leur vie, alors que tant d’autres notables ont trouvé le chemin de l’exil. Il raconte comment le Saint-Père fit ouvrir la clôture des monastères et des couvents de la ville et des environs, pour abriter des familles entières d’israélites, jusqu’à cette institution où les religieuses dormaient à la cave, après avoir laissé leurs lits aux familles réfugiées.

La vie quotidienne du rabbin est faite de souffrances, de froid, de faim et d’angoisse. Il fait tout son possible pour disperser les fidèles de la Synagogue et change lui-même souvent d’adresse, semant la Gestapo à travers les ruelles du Ghetto. C’est un homme traqué, mais détaché de tout.

Avec l’arrivée des Américains en juin 1944, sa fonction de grand rabbin lui est restituée. Mais, maintenant épuisé de tant de privations et de luttes, il sent irrésistiblement l’appel de sa vie intérieure. Cette année-là, le jour de Yom Kippour, se déroule un événement décisif : pendant qu’il préside la cérémonie dans la synagogue, sur les bords du Tibre, il voit la figure du Christ, et s’entend dire : Tu es ici pour la dernière fois; désormais tu me suivras. Rentré chez lui le soir, il découvre que sa femme a eu la même vision et que sa fille, Miriam, a fait ce songe. Il démissionne alors de sa charge de grand rabbin et cherche à se faire instruire par un prêtre catholique en vue de recevoir le baptême, ce qui lui vaut une campagne de dénigrement de la part de la communauté juive : il est rejeté et calomnié par tous ses coreligionnaires. Avec sa petite famille, il se trouve bientôt totalement démuni. C’est alors que le pape Pie XII lui offre les moyens de vivre en lui confiant une chaire d’enseignement à l’Université grégorienne et la possibilité de continuer ses travaux d’exégèse à l’Institut biblique.

Après avoir plusieurs fois rencontré le Saint-Père, Zolli prédit à sa fille Miriam l’hostilité actuelle : « Tu verras, on fera de Pie XII le bouc émissaire pour le silence du monde entier devant les crimes nazis. » Dans une interview récente, Miriam déplore la controverse survenue à propos de la Shoah qui est, selon elle, « chargée d’émotion et détachée des faits ». Les personnages historiques doivent être situés dans le contexte de leur époque : « Pacelli et mon père étaient des figures tragiques dans un monde où toute référence morale avait disparu. Le gouffre du mal s’était ouvert, mais personne ne le croyait, et les grands de ce monde – Roosevelt, Staline, de Gaulle – étaient silencieux. Pie XII avait compris que Hitler n’honorerait de pactes avec personne, que sa folie pouvait se diriger dans la direction des catholiques allemands ou du bombardement de Rome, et il agit en connaissance de cause. Le pape était comme quelqu’un contraint à agir seul parmi les fous d’un hôpital psychiatrique. Il a fait ce qu’il pouvait. Il faut comprendre son silence dans le cadre d’un tel contexte, non comme une lâcheté, mais comme un acte de prudence. »

Devenu chrétien après avoir choisi le prénom de baptême d’Eugenio en hommage au pape, Zolli réfute l’argument selon lequel il se serait converti par gratitude envers le Souverain Pontife. Sa pauvreté réelle contredit ses détracteurs : « Aucun motif intéressé ne m’a amené à faire cela; lorsque ma femme et moi embrassâmes l’Église, nous perdîmes tout ce que nous avions au monde. Nous devons maintenant nous procurer du travail; Dieu nous aidera. »

Sur l’action du Saint Père en faveur des juifs, il déclare : « Au cours de l’histoire, aucun héros n’a commandé une telle armée, aucune force militaire n’a été plus combattante ainsi que combattue, aucune n’a été plus héroïque que celle menée par Pie XII au nom de la charité chrétienne. »

Pendant les dernières années de sa vie, Zolli travaille à améliorer les rapports entre l’Église catholique et la Synagogue. Quelque temps après son baptême, reçu en audience privée par Pie XII, il lui expose une requête concernant la liturgie du Vendredi Saint où, dans la huitième des grandes oraisons, la prière universelle de l’Église qualifie les juifs de perfidis judaeis. L’expression, qui signifie « Juifs incrédules » – ceux qui sont passés à travers la foi, per fidem, sans le savoir, fut trop longtemps mal traduite par « Juifs perfides ». La réforme est entreprise : l’adjectif, qui ne favorisait guère le rapprochement entre juifs et chrétiens, avait déjà disparu du Missel en 1961, à la veille du Concile Vatican II.

La fin de la vie de Zolli se déroule toujours à Rome, partagée entre sa charge de professeur et son travail d’écrivain. Il donne une série de conférences aux États-Unis, à l’Université Notre Dame dans l’Indiana en 1953; c’est à cette occasion que des prêtres américains recueillent ses souvenirs qui seront réunis sous une forme autobiographique et publiés en anglais sous le titre Before the dawn.1

Eugenio Zolli meurt le 2 mars 1956. Des dignitaires de l’Église le saluèrent comme une âme d’élite; son assistante, Sofia Cavaletti écrivit : « La principale fonction de sa vie était d’enseigner que de l’Ancien au Nouveau Testament, il y a un lent cheminement de l’esprit vers les fins les plus élevées. »

La portée de cette existence va bien au-delà du simple récit des événements. Le lien intime de Zolli avec Dieu le place entre la terre et le ciel : il voit l’histoire des hommes à la fois à l’horizontale et à la verticale. Parmi ses derniers écrits, il constate que « le seul moyen de résister aux forces de destruction et d’entreprendre la reconstruction de l’Europe sera la diffusion du catholicisme, c’est-à-dire de l’idée de Dieu et de la fraternité humaine telle qu’elle fut prêchée par le Christ, et non pas d’une fraternité basée sur la race des surhommes. » De nos jours, on pourrait ajouter celle qui est fondée sur les soi-disant droits de l’homme. « Il n’y a plus ni juifs ni grecs », écrit Zolli en citant l’Apôtre Paul, « ni esclaves ni hommes libres; nous sommes tous un dans le Christ Jésus. »

Plus qu’un simple témoignage en faveur de Pie XII et de l’Église, le message d’Eugenio Zolli fait appel à un renforcement du lien qui unit spirituellement les juifs et les chrétiens depuis toujours. Il dénonce à son époque l’ignorance qui règne aujourd’hui chez les uns et chez les autres, ignorance d’autant plus néfaste qu’elle conduit, par de bons sentiments, des chrétiens à endosser une culpabilité qui appartient plutôt aux païens, et chez les juifs à penser que s’il en est ainsi, c’est parce que ce sont les chrétiens qui ont persécuté les juifs.

Son principe de recherche de la vérité objective peut nous permettre d’ajuster ces jugements lapidaires qui masquent en fait le fond du problème. Si l’Église catholique a toujours vu la continuité qui relie l’Ancien et le Nouveau Testament, la Synagogue a considéré le christianisme comme une rupture avec les Écritures. Les juifs voient donc ces deux Églises comme consécutives, mais discontinues, et estiment détenir ainsi tout naturellement le privilège de l’ancienneté.

La vie d’Eugenio Zolli nous apprend aussi par son expérience mystique cet élément capital : on ne peut pas rester juif et chrétien à la fois. Après avoir longtemps entretenu une amitié mystique avec le Christ, Celui-ci lui demande un jour, de franchir le pas et de revêtir l’Homme nouveau dont parle saint Paul. Chez certains juifs, on admire Jésus-Christ, homme et prophète; chez certains chrétiens, on désire retrouver les gestes authentiques de ses ancêtres sémites. Mais Dieu est Dieu et Jésus tranche nettement : « Qui n’est pas avec Moi est contre Moi. »

Enfin, cette vie unique rappelle au monde moderne la réalité de l’Église : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Le bon rabbin fait la démonstration de l’immuabilité de l’Église catholique en traduisant le substantif « pierre » par « roche ». Ainsi bâtie sur la roche, l’Église ne peut pas s’écrouler.

Prophète de notre temps, Eugenio Zolli nous annonce l’avènement d’un monde nouveau qui est l’aboutissement de sa quête de Dieu. Cette « Jérusalem céleste » renferme toutes les richesses temporelles et spirituelles de notre histoire chez tous ceux qui regardent librement vers le Haut. C’est à la fois une méditation et un plan de bataille. Le seul mot d’ordre stratégique qu’il nous laisse, combattre l’ignorance, est tout un programme d’avenir.

* Née à Brooklynn, aux États-Unis, d’une famille Israélite d’ascendance polonaise et russe, diplômée de l’Université de New-York, mariée à un Français et mère de famille nombreuse. Auteur de nombreux articles et ouvrages, notamment sur la musique, et du livre Eugenio Zolli, prophète d’un monde nouveau. Éditions F-X. de Guibert, 2000.


  1. Traduit en français sous le titre Avant l’aube, F.-X. de Guibert, mars 2002, traduction par Judith Cabaud.