Avril–Juin 2002

Antiquité chrétienne et dialogue entre civilisations

Yves-Étienne Clément *

« Il nous vient d’Occident une rumeur effrayante… Ma voix s’étrangle et des sanglots m’interrompent, quand je dicte ces mots. Elle est conquise, cette ville qui a conquis l’univers. La terre entière périt avec cette seule ville. »1

Après que l’incroyable nouvelle du 24 août 410 fut parvenue à ses oreilles, saint Jérôme, retiré en Palestine près de la grotte de la Nativité, utilisa des mots que n’auraient pas renié certains éditorialistes au lendemain du 11 septembre 2001. Ces derniers ont découvert en direct et en images la fragilité de l’unique superpuissance, leader d’un monde globalisé. Saint Jérôme et ses contemporains avaient eu la preuve que la Roma æterna de l’idéologie politique des derniers païens n’était pas invincible et que la civilisation commune d’un espace politique, culturel et économique immense était chose humaine et mortelle. Il faudra du temps, et saint Léon face aux Huns d’Attila, pour comprendre en quel sens Rome peut être appelée « ville éternelle ».

Sur la rive sud de la Méditerranée, saint Augustin voyait arriver des réfugiés et pourvoyait à leur accueil. Il rassurait aussi ses ouailles : « Peut-être Rome ne périt-elle pas. Peut-être est-ce un fléau et non la ruine pour elle… Peut-être Rome ne périra pas, si les Romains ne périssent pas, et ils ne périront pas s’ils rendent gloire à Dieu… Il ne s’agit pas de pierre et de bois, de monuments élevés et de vastes remparts. Tout cela a été fait pour s’écrouler plus tard. »2 Ces paroles n’apaiseront ni les angoisses, ni les doutes qui s’instillent et que des païens instillent dans les esprits. Et si ce fléau était un châtiment mérité ? Un châtiment venu des dieux ancestraux, abandonnés par les empereurs d’une Rome devenue chrétienne ? Écrivant la Cité de Dieu, saint Augustin entamera une réflexion fondamentale pour comprendre ce qu’est et ce que n’est pas le sens providentiel de l’histoire de Rome, ce que cette civilisation porte de vrai, d’universel, d’éternel, et ce qui en elle est éphémère.

Les semaines qui suivirent le 11 septembre 2001 furent parfois celles des doutes rongeurs ou de cyniques fanfaronnades guerrières; les mois, les années qui suivront pourraient être l’occasion d’une remise en perspective. Pour chasser le spectre du « choc des civilisations », le « dialogue entre les civilisations » semble un remède possible. Ironie, paradoxe ? L’année 2001 avait été consacrée à ce thème par l’Organisation des Nations Unies. Déjà avant le 11 septembre, des paroles et des gestes forts ont donc marqué ce dialogue, dans l’espace même qui fut celui de l’Empire de Rome, et en référence à l’Antiquité chrétienne – celle de saint Paul et celle de saint Augustin.

Augustin de retour en Algérie

« Qu’il s’agisse des interrogations sur les ressorts profonds de la nature humaine immuable, qu’il s’agisse de l’angoisse de l’homme quant à sa liberté et face au problème de la foi questionnée par la raison, qu’il s’agisse des questions difficiles des exigences envers soi et des devoirs envers les autres, des voies de la Justice, du Bien et celles de la cité idéale, l’étude d’Augustin est d’une actualité brûlante et les débats qu’elle est de nature à susciter peuvent contribuer à nous faire progresser ensemble, dans notre diversité, vers le monde apaisé, le monde de justice et de fraternité auquel, depuis la nuit des temps, aspirent tous les hommes de bonne volonté. » Ces paroles ont été prononcées début avril 2001 par un chef d’État musulman, qui émaillait son discours (prononcé en français) d’extraits du Coran cités en arabe, le regard fixe et dirigé vers l’assistance. Abdelaziz Bouteflika voulait ainsi montrer à son gouvernement présent in corpore et à ses hôtes étrangers qu’il citait de mémoire le texte sacré des musulmans : « Ne débattez avec les gens du Livre qu’avec la plus extrême courtoisie. Dites : Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé. Notre Dieu est votre Dieu. Il est Unique. »

L’événement qui donna lieu à ce discours était l’inauguration d’un colloque scientifique international ayant pour thème « Saint Augustin – africanité et universalité ». Un événement culturel, dont la racine et les ramifications étaient politiques : à l’origine, une proposition faite une année plus tôt au Ministre suisse des affaires étrangères en visite à Alger – et en fin de compte, pour la société algérienne, un geste d’ouverture et de réconciliation grâce à la redécouverte d’un patrimoine « algérien » et pourtant bien antérieur à l’indépendance et même à l’arrivée des Arabes et de l’islam. Ce qui en Europe eût été une conversation savante entre quelques chercheurs devant une poignée d’étudiants a pris en Algérie des dimensions inouïes. Une assistance de plusieurs centaines de personnes, une couverture de presse quotidienne – toutes tendances confondues – mêlant comptes-rendus des exposés et articles de fond sur saint Augustin, et, durant les visites de sites historiques, la foule des enfants venus accueillir des savants faisant une sorte de pèlerinage. Certains d’entre eux n’avaient jamais vu Hippone ou Madaure : ce qui leur faisait venir les larmes aux yeux, était-ce de contempler de vénérables ruines ou de les voir revivre dans une étonnante et touchante rencontre humaine ? Les ruines romaines ont à nouveau vécu, le temps d’une fête, quand les Berbères d’Algérie offraient à quelques descendants européens des Celtes ou des Romains les gâteaux du printemps ou le couscous sucré des mariages.

La fête a pris fin et l’Algérie a depuis connu d’autres malheurs : le sang versé la nuit par les islamistes et le jour, en Kabylie, par les forces de l’ordre – puis aussi le déchaînement des eaux sur Bab el-Oued. Il n’y a plus, il n’y a pas encore de touristes en Algérie. Les ruines romaines sont à nouveau désertes. Mais déjà, après l’abandon, s’annonce la spéculation immobilière : Tipasa, où Camus cheminait parmi les lentisques et les genêts, où il passait des heures à écraser les absinthes, à caresser les ruines, est menacée, et qui sait si la construction de ports bétonnés au pied de la colline qui supporte Sainte-Salsa, basilique paléochrétienne, permettra de dire encore : chaque fois qu’on regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres ? Il y a quelque chose d’indécent à exprimer des craintes pour le patrimoine d’un pays dont les hommes et les femmes ont eu tant à souffrir dans leur chair – mais le problème n’est-il pas aussi là ? Pour les Algériens, redécouvrir saint Augustin, c’était retrouver un patrimoine immatériel précieux pour (re)construire une identité collective. Fierté nationale, retour aux sources vives et cachées, et aussi, ouverture sur un monde qui connaît Augustin mais qui méconnaissait qu’il est fils de la terre d’Algérie. La découverte – mutuelle – de l’africanité et de l’universalité de saint Augustin était et reste certainement un exemple remarquable de ce que peut apporter le dialogue entre les civilisations.

Le Pape dans la mosquée de Jean-Baptiste

Durant le même printemps de l’année 2001, Jean-Paul II visitait Damas, Malte et Athènes, sur les pas de saint Paul. Pour la première fois, un Pape priait dans une mosquée – un lieu de culte trimillénaire, consacré initialement au dieu Adad par les Araméens, remplacé au IIe siècle de notre ère par un immense temple romain dédié à Jupiter, transformé ensuite en une église si vaste que, trois siècles plus tard, les maîtres musulmans de Damas n’en prendront qu’une partie pour leurs propres prières. Finalement, la mosquée sera entièrement reconstruite, somptueuse, par le sixième calife omeyyade et renfermera dans sa nef un sanctuaire abritant la tête de Jean-Baptiste.

C’est la chapelle musulmane que visite le Saint-Père, en mai 2001. Après avoir salué ses hôtes, ses « chers Amis Musulmans » d’un « As-salámu ‘aláikum ! » (« La paix soit avec vous » – le salut liturgique des évêques et la formule de salutation des Arabes comme des Juifs), le Pape poursuivait : « Du fond de mon cœur, je loue Dieu le Tout-Puissant pour la grâce de cette rencontre… Notre rencontre se tient tout près du lieu que les Chrétiens et les Musulmans vénèrent comme la tombe de Jean le Baptiste, connu sous le nom de Yahya dans la tradition musulmane. Le fils de Zacharie est une figure de première importance dans l’histoire de la chrétienté, car il était le Précurseur qui a préparé le chemin pour le Christ. La vie de Jean, toute consacrée à Dieu, fut couronnée par le martyre. Que tous ceux qui vénèrent sa mémoire ici soient illuminés par son témoignage, afin qu’ils puissent comprendre – et nous aussi – que la grande tâche de la vie est de chercher la vérité de Dieu et sa justice ! Notre rencontre dans ce lieu renommé nous rappelle que l’homme est un être spirituel, appelé à reconnaître et à respecter le primat absolu de Dieu sur toutes choses. Pour nous, Chrétiens et Musulmans, la rencontre avec Dieu dans la prière est la nourriture nécessaire de nos âmes, sans laquelle nos cœurs se flétrissent et notre volonté ne lutte plus pour le bien, mais succombe au mal. Les Musulmans et les Chrétiens honorent pareillement leurs lieux de prière, oasis où ils rencontrent le Dieu miséricordieux dans leur voyage vers la vie éternelle, et où ils rencontrent leurs frères et leurs sœurs en religion. Lorsqu’à l’occasion de mariages, de funérailles ou d’autres célébrations, Chrétiens et Musulmans demeurent dans un silence respectueux de la prière de l’autre, ils portent témoignage de ce qui les unit, sans masquer ou nier ce qui les sépare. C’est dans les mosquées ou les églises que les communautés musulmanes et chrétiennes ont façonné leur identité religieuse, et c’est en leur sein que les jeunes reçoivent une part importante de leur éducation religieuse… Je souhaite ardemment que les responsables religieux et les professeurs de religion, musulmans et chrétiens, présentent nos deux importantes communautés religieuses comme des communautés engagées dans un dialogue respectueux, et plus jamais comme des communautés en conflit. Il est capital d’enseigner aux jeunes les chemins du respect et de la compréhension, afin qu’ils ne soient pas conduits à faire un mauvais usage de la religion elle-même pour promouvoir ou pour justifier la haine et la violence. »3

Dialogue inter-religieux et dialogue entre les civilisations

Les mots utilisés par le Pape au sujet du dialogue islamo-chrétien pourraient aisément être transposés au dialogue entre les civilisations. Ce dialogue des civilisations, qui inclut la dimension spirituelle des cultures, présente évidemment des analogies avec le dialogue inter-religieux, même s’il n’en est pas l’exact synonyme. Dans un cas comme dans l’autre, le dialogue commence par la reconnaissance de l’autre et a pour premiers effets une meilleure connaissance de l’interlocuteur; mais si le dialogue s’arrêtait là et devenait une fin en soi, il serait vain sinon même illusoire.

Du point de vue chrétien, dialogue inter-religieux et évangélisation, loin de s’opposer, constituent deux éléments intimement liés mais distincts de la mission de l’Église ad gentes. Un dialogue sincère et loyal avec les croyants d’autres religions ne signifie pas la renonciation à l’évangélisation, mais n’est pas non plus le moyen ou la conséquence d’une stratégie plus ou moins cachée. Comme le dit Jean-Paul II,4 « grâce au dialogue, l’Église entend découvrir les « semences du Verbe », les « rayons de la vérité qui illumine tous les hommes », semences et rayons qui se trouvent dans les personnes et dans les traditions religieuses de l’humanité. Le dialogue est fondé sur l’espérance et la charité, et il portera des fruits dans l’Esprit. Les autres religions constituent un défi positif pour l’Église d’aujourd’hui; en effet, elles l’incitent à découvrir et à reconnaître les signes de la présence du Christ et de l’action de l’Esprit, et aussi à approfondir son identité et à témoigner de l’intégrité de la Révélation dont elle est dépositaire pour le bien de tous. »

Dialoguer avec l’autre, chercher à le connaître, c’est ipso facto aussi chercher à se faire connaître – le contraire d’un repli frileux sur un plus petit commun dénominateur qui mettrait en parenthèses les certitudes les plus intimes et les plus vitales. Au début de son pontificat, Jean-Paul II écrivait aux évêques d’Asie5 : « Bien que l’Église reconnaisse volontiers tout ce qui est vrai et saint dans les traditions religieuses du bouddhisme, de l’hindouisme et de l’islam, comme un reflet de la vérité qui éclaire tous les hommes, cela ne diminue pas son devoir et sa détermination de proclamer sans hésitation Jésus Christ qui est « la Voie, la Vérité et la Vie ». Le fait que les adeptes d’autres religions puissent recevoir la grâce de Dieu et être sauvés par le Christ en dehors des moyens ordinaires qu’il a institués n’annule donc pas l’appel à la foi et au baptême que Dieu veut pour tous les peuples. » Avant de quitter ce monde pour rejoindre le Père, le Christ ressuscité a remis à Pierre les clefs promises du Royaume des cieux et laissé pour ultime message le commandement de baptiser les hommes de toutes les nations. Aller à la rencontre de l’humanité, c’est aussi dialoguer avec les cultures, mais dans la conviction que l’Église est la voie du salut et qu’elle seule possède en plénitude les moyens du salut.

Une telle conviction « messianique », la certitude absolue d’être porteur d’une vérité ultime et salvifique serait déplacée et même dangereuse si elle émanait d’une culture humaine. Les méthodes et principes expérimentés depuis des décennies dans le dialogue inter-religieux peuvent cependant être repris dans le domaine du dialogue entre les civilisations – y compris les leçons tirées des confusions ou enlisements à éviter –, bien que le cercle des acteurs soit différent : quand les religions mènent un dialogue, ce sont leurs ministres, leurs dignitaires et parfois leurs fidèles qui se rencontrent; quand le dialogue se fait entre civilisations, ceux qui peuvent être cités sont aussi bien les responsables politiques ou religieux que les artistes, les intellectuels ou de simples particuliers, et même des figures du passé : « le philosophe algérien Augustin », « Yahia le Baptiste ».

L’une et l’autre forme de « dialogue » peuvent porter des fruits de paix, de charité, de coopération aussi bien à l’échelle planétaire que dans un pays ou dans une ville; cela suppose d’admettre sincèrement le fait de la pluralité des cultures comme le plein respect dû à la dignité de l’autre. Le Ministre suisse des affaires étrangères le soulignait, lors de l’ouverture du colloque sur saint Augustin : « L’esprit du dialogue des civilisations, c’est l’acceptation du pluralisme comme une chance et la reconnaissance de la complexité comme une réalité. Il implique également la recherche de sources ou de bases communes. » Et le Président algérien de répondre : « La diversité, depuis le commencement de l’histoire, a été la caractéristique de l’humanité. Pendant très longtemps elle a, certes, suscité des rivalités, souvent violentes, mais qui s’accompagnaient toujours d’un enrichissement réciproque qui fut le ressort essentiel du progrès humain. »

Dans son message du 1er janvier 2001, consacré au « dialogue entre les cultures pour une civilisations de l’amour et de la paix », Jean-Paul II reprenait l’approche choisie par les Nations Unies, en insistant sur son urgence : « Il m’a paru urgent d’inviter ceux qui croient au Christ, et avec eux tous les hommes de bonne volonté, à se livrer à une réflexion sur le dialogue entre les différentes cultures et les différentes traditions des peuples, montrant que c’est dans le dialogue que se trouve la voie nécessaire à l’édification d’un monde réconcilié, capable de regarder avec sérénité son propre avenir. Il s’agit là d’un thème décisif dans la perspective de la paix. Je suis heureux que l’Organisation des Nations Unies ait, elle aussi, perçu et proposé cette urgence, déclarant que 2001 serait l’« Année internationale du dialogue entre les civilisations ». »6

L’inculturation de vérités universelles

Quand il n’y a pas choc frontal entre deux civilisations – ce qui aboutit généralement à la disparition d’une voire des deux – mais « dialogue », cela peut se traduire par des formes de communication et de transformation qui ne sont pas nécessairement symétriques et que l’Église a appelées « inculturation ».

De même que la doctrine sociale de l’Église a offert à l’Union européenne et à d’autres l’idée du principe de « subsidiarité », de même la notion d’inculturation peut être transposée dans des domaines séculiers. Ainsi, face à ceux qui préfèrent relativiser la dignité humaine au profit de prétendues spécificités culturelles, les défenseurs de l’universalité des droits de l’homme pourraient utiliser la notion d’« inculturation » de valeurs et de principes universels dont la forme est, par essence, juridique, et dont le sujet est, par définition, tout être humain. Ce faisant, ils appliqueraient au domaine du droit international les leçons de l’Église, « maîtresse en humanité », opérant sciemment ou non une analogie avec ce que déclarait à Athènes Jean-Paul II en faisant référence au discours de saint Paul aux Aréopagites : « L’inculturation de l’Évangile dans le monde grec demeure un exemple pour toute inculturation. Dans ses relations avec la culture grecque, l’annonce de l’Évangile a dû faire des efforts de discernement vigilant, pour en accueillir et en valoriser tous les éléments positifs, repoussant en même temps les aspects incompatibles avec le message chrétien. Nous avons là un défi permanent pour l’annonce évangélique dans sa rencontre avec les cultures et avec les processus de mondialisation. Tout cela nous appelle à un dialogue respectueux et franc, et exige de nouvelles solidarités que l’amour évangélique peut inspirer, portant à son accomplissement l’idéal grec de la cosmopolis, pour un monde vraiment uni, imprégné de justice et de fraternité. »

La notion chrétienne d’inculturation serait difficile à trouver dans des traditions religieuses telles que le judaïsme ou l’islam, religions du Livre – et donc d’une langue sacrée : l’hébreu ou l’arabe – et d’un peuple, d’une nation (am, oumma). La communauté des chrétiens n’est pas tant un « peuple » qu’une « assemblée » (ecclesia) qui transcende les nations sans les remplacer; religion centrée sur le Christ Verbe et Eucharistie, le christianisme apostolique ne sacralise pas définitivement une version originale des Écritures – à l’hébreu ou à l’araméen, on préfère bientôt le grec, langue usuelle du grand nombre; la Vulgate latine elle-même (« la version commune, répandue ») trahit par son nom l’intention de ses promoteurs, tournée vers l’évangélisation de tous, non d’abord vers la protection d’une forme originelle du texte.

L’idée chrétienne d’une Tradition, dont le développement organique vivifié par l’Esprit implique un lien vital avec la source, explique pourquoi l’inculturation est possible, nécessaire même, mais qu’elle ne saurait se décréter brutalement et de manière arbitraire. Comme le rappelle Jean-Paul II,7 « le processus d’insertion de l’Église dans les cultures des peuples demande beaucoup de temps : il ne s’agit pas d’une simple adaptation extérieure, car l’inculturation signifie une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines. C’est donc un processus profond et global qui engage le message chrétien de même que la réflexion et la pratique de l’Église. Mais c’est aussi un processus difficile, car il ne doit en aucune manière compromettre la spécificité et l’intégrité de la foi chrétienne. Par l’inculturation, l’Église incarne l’Évangile dans les diverses cultures et, en même temps, elle introduit les peuples avec leurs cultures dans sa propre communauté; elle leur transmet ses valeurs, en assumant ce qu’il y a de bon dans ces cultures et en les renouvelant de l’intérieur. » Il s’agit d’un processus lent, progressif, qui doit, poursuit le pape,8 « être l’affaire de tout le Peuple de Dieu et pas seulement de quelques experts, car on sait que le peuple reflète l’authentique sens de la foi qu’il ne faut jamais perdre de vue. Certes, elle doit être guidée et stimulée, mais pas forcée. » Correctement menée, elle observe « la compatibilité avec l’Évangile et la communion avec l’Église universelle. »

Évangélisation et dialogue entre les civilisations

Ces derniers mots ne sont évidemment pas dans l’air du temps, car on aimerait souvent choisir la facilité et donc l’ambiguïté : non pas unir authentiquement deux systèmes, mais tenter de les apparier en rabotant certains angles trop vifs aux goûts du moment. Adapter plutôt qu’adopter, et admettre des compromis compromettants. Telle est l’idée de ceux qui valorisent le dialogue comme fin en soi et qui, par exemple en matière de droit international, seraient prêts à vider de leur substance des règles universelles au nom du respect dû aux divers contextes culturels ou politiques. Mais là n’est visiblement pas l’objectif d’un véritable « dialogue entre les civilisations ».

L’inculturation : ce terme né à la fin du XXe siècle n’est pas une invention de l’époque post-coloniale à l’appui de laquelle l’exemple de saint Paul serait un peu artificiellement invoqué ou convoqué. Quand au XVIIe siècle Louis Laneau partit pour le Siam, il était guidé par le magistère de l’Église et par ces instructions du Pape d’alors : « Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l’Espagne, l’Italie ou quelque autre pays d’Europe ? N’introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d’aucun peuple, pourvu qu’ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire qu’on les garde et les protège. »9

Cette logique qui ne vise ni à l’assimilation, ni à l’extinction de l’autre, mais à sa pleine intégration, on la retrouvera difficilement dans des religions « nationales » indissociables d’une culture ou d’un système politique. D’aucuns voient déjà une telle logique dans ce que Rémy Brague appelle la « voie romaine » – Rome, la seule civilisation qui n’ait peut-être rien inventé de propre mais qui fut l’alchimiste des cultures qu’elle s’était soumises, en intégrant en elle et en diffusant au loin ce qu’elles avaient de précieux et de pérenne. Peut-on aller jusqu’à voir là un des éléments du lien mystérieux entre Rome et le christianisme ?… un lien qui va probablement au-delà d’un « hasard » ou d’une « logique » qui fit mourir dans la capitale les Apôtres Pierre et Paul.

L’inculturation de l’Évangile trouve probablement son modèle, son « type » le plus parfait dans le mystère qui est son objet : l’Incarnation du Verbe et les rapports entre les natures divine et humaine du Christ – ou encore la Rédemption, la manière dont la toute-puissance divine et la liberté humaine peuvent coexister, au point que la première crée et sauve la seconde. Ce, sans que l’une n’éteigne l’autre et sans nécessiter un partage absurde en deux moitiés plus ou moins égales ou, diront les philosophes, en causes concourantes partielles. Mais sans laisser au côté « humain » le péché, l’erreur, les rites et usages « détestables ». L’inculturation de la Rome d’Auguste et de Néron était sincère mais surtout pragmatique, et sans référence ultime, sans boussole. L’inculturation du christianisme ne se limite pas à l’enracinement de l’Évangile dans les diverses cultures, comme on aurait trop vite tendance à le croire : c’est aussi un véritable dialogue et un progrès, car de manière concomitante, l’inculturation est en même temps « une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme. »10

La foi chrétienne exige une conversion intime et donc, parfois, une remise en question et des renoncements – non à soi en tant que personne, mais au mal qui est en soi. L’Évangile est pleinement l’Évangile en ce qu’il n’est pas altéré par les civilisations qui passent et qu’il les amende ou les transfigure sans les altérer : on dit que la grâce ne supprime pas la nature, gratia non tollit naturam, on pourrait dire de même que la grâce ne supprime pas la culture, non tollit culturam. Perficiat in ordine suo, elle les rend plus parfaites dans leur ordre respectif.

Une culture chrétienne ?

Peut-il dès lors y avoir une civilisation ou, plus précisément, une culture chrétienne ? Revenons encore à Athènes avec Jean-Paul II, pour constater que les semences du Verbe présentes dans les religions non chrétiennes ne sont pas simplement ignorées et que la Bible est apportée aux diverses civilisations humaines avec ses images, ses genres littéraires et donc son contenu culturel propre. Le Pape déclare11 : « Ici, à Athènes, Paul fonda une des premières communautés de son périple en Occident et de sa mission sur le continent européen; ici, il travailla inlassablement pour faire connaître le Christ; ici, il souffrit pour l’annonce de l’Évangile; et comment ne pas rappeler que c’est ici-même, dans la ville d’Athènes, que s’est engagé pour la première fois le dialogue entre le message chrétien et la culture hellénique, dialogue qui modela durablement la civilisation européenne ? » Le dialogue entre les civilisations produit un renouveau et un enrichissement des civilisations. L’évangélisation d’une culture permet à la fois un apport à cette culture et un apport à l’Église universelle.

Le christianisme proposé par saint Paul aux Athéniens n’était pas « a-culturel », il n’était pas une philosophie abstraite ou une morale désincarnée pouvant être appliquée identiquement et indifféremment à toute culture humaine. Le christianisme n’est pas une idéologie ou un système, mais une tradition divinement révélée et préservée, humainement transmise par une succession de témoins. L’Écriture avec ses multiples strates (hébraïques et araméenne, puis juives hellénistiques et enfin le Nouveau Testament gréco-romain) est et sera certes traduite pour être comprise, mais sans que soit aboli le langage de ses signes et symboles. La liturgie de la Messe a connu de tous temps une diversité de rites avec leur évolution propre, mais jamais l’Église n’a permis que tout fût relativisé et laissé au bon gré d’une inspiration humaine : pour que circule la sève vitale et que soit maintenue toute la chaîne des témoins remontant aux Apôtres, la substance et les éléments structurels du rite, par exemple ses références bibliques et les signes du pain et du vin demeurent partout et toujours les mêmes.

L’Antiquité chrétienne à la charnière des civilisations

Coïncidence ou Providence, l’Église s’est constituée à la charnière de l’histoire et des civilisations humaines. Saint Augustin est mort dans Hippone assiégée par les Vandales après avoir eu le temps de méditer sur la chute de Rome. La civilisation de Rome que l’on croyait universelle et éternelle – imperium sine fine, « un Empire sans fin » –, une fois revêtue du christianisme, ne formait pas le corps de la religion ultime : au contraire, même providentielle, même inestimable, la romanité historique, culturelle et institutionnelle, n’était en fin de compte qu’un vêtement pour l’Église. En écrivant la Cité de Dieu, saint Augustin a laissé un testament pour la civilisation médiévale dans laquelle Rome survivrait, transfigurée. La romanité qui perdure, vivante, et qui ne devrait pas connaître de crépuscule, n’est pas une simple métaphore ou un symbole sans liens avec la ville où Pierre et Paul reposeront jusqu’à la fin des temps : la romanité des successeurs des Apôtres est une romanité théologique, dogmatique, spirituelle. Comme le disait saint Léon le Grand, qui davantage encore que saint Augustin vit combien la Rome de pierre était plus fragile que celle de Pierre, la pax Christiana est l’ultime perfection de la pax Romana.

Quelques siècles auparavant, saint Paul avait aussi vécu le caractère relatif et indéracinable à la fois des cultures humaines : rabbin juif, citoyen romain, il n’hésita pas à se fonder sur la culture des Grecs, sur leur culture religieuse même, pour leur annoncer le Christ ressuscité. Une approche à la fois nécessaire et insuffisante, car le scandale, la folie de la Croix restait irréductible aux catégories humaines, qui ne peuvent au mieux que conduire jusqu’au seuil du mystère.

L’apôtre Paul et l’évêque Augustin ont donc vécu un choc et un dialogue des civilisations, et en cela aussi, leur témoignage reste vivant pour notre époque. Certes, il a fallu attendre Huntington pour que le clash of civilizations devienne une expression du prêt-à-penser fin de XXe siècle, il a fallu le président iranien Khatami pour lancer en 1998 l’idée de « dialogue entre les civilisations » – peut-être après avoir eu connaissance du livre que Garaudy avait intitulé en 1973 Pour un dialogue des civilisations, sous-titré L’Occident est un accident. Mais les soubresauts et finalement l’échec programmé d’une mondialisation absolue, aveugle et prétendument définitive ne font que révéler une réalité qui marque toute l’histoire humaine : l’homme nouveau, standardisé, sans racines, sans nation, sans référence collective, culturelle, spirituelle – cet homme, l’« individu », l’atome conscient, n’est qu’une chimère. L’égalité ne signifie pas l’uniformité. L’universalité n’épuise jamais la pluralité.

Pluralité et pluralisme, universalité et unité

Mais gare à l’idée même de pluralisme ! Pris du point de vue juridique des droits de l’homme ou, dans une perspective chrétienne (de charité envers les personnes), le « pluralisme » correspond à la reconnaissance de la dignité de tout homme, quelles que soient sa foi, sa culture ou ses idées – sans pour autant tomber dans l’indifférence envers les idées, corollaire ou conséquence d’un relativisme pouvant aller jusqu’à la négation du caractère objectif de certaines vérités. La diversité humaine n’enlève rien à l’égalité fondamentale de tous ceux qui font partie de l’unique famille humaine, et il existe des règles et des vérités universelles, irréductibles à une culture ou à une époque historique. Prétendre respecter a priori toutes les croyances, même mutuellement contradictoires ou contraires aux siennes propres, revient à relativiser toutes les religions et toutes les idées; ce faisant, on parviendra au mieux à leur réduction au plus petit commun dénominateur dans une vague « éthique planétaire » qui ne serait qu’une forme de « mondialisation à visage humain » (sinon « divin »). Il ne faut pas abandonner l’idéal humaniste pour un minimum humanitaire limité aux droits de l’homme, confusément perçus comme un nec plus ultra éthique, alors qu’il ne s’agit que d’un cadre juridique aussi indispensable qu’insuffisant pour l’épanouissement de l’homme dans sa dignité et dans toutes ses dimensions.

À cet égard, l’Europe doit entendre le message que Jean-Paul II lui adresse dans son discours du 1er janvier 200112 : « La radicalisation des identités culturelles qui se rendent imperméables à toute influence bénéfique extérieure est certes préoccupante. Mais l’acceptation passive des cultures, ou de certains de leurs aspects majeurs, sur des modèles du monde occidental qui, désormais affranchis du terreau chrétien, sont inspirés par une conception sécularisée et pratiquement athée de la vie et par des formes d’individualisme radical, est tout aussi périlleuse. Il s’agit d’un phénomène de vastes proportions, soutenu par de puissantes campagnes médiatiques qui tendent à véhiculer des styles de vie, des projets sociaux et économiques, et en définitive une vision d’ensemble de la réalité, qui rongent de l’intérieur divers fondements culturels et de très nobles civilisations. En raison de leur forte connotation scientifique et technique, les modèles culturels de l’Occident apparaissent fascinants et séduisants, mais malheureusement ils révèlent, avec une évidence toujours plus grande, un appauvrissement progressif dans les domaines humaniste, spirituel et moral. »

Risques et chances du dialogue entre civilisations

Timeo Danaos et dona ferentes13, me disait en 1998, dans un sourire, le responsable jordanien d’un institut consacré au dialogue islamo-chrétien, quand je lui parlais de l’idée iranienne d’un « dialogue entre les civilisations ». Il avait probablement tort de répondre ainsi, avec les mots par lesquels Virgile évoque le piège du cheval de Troie. (Cette citation latine, dans la bouche d’un Arabe, était déjà ironiquement un début de dialogue entre civilisations !) J’aurais pu rassurer mon interlocuteur en parlant de ce dialogue, ainsi que font certains, comme d’une idée vague et inoffensive, d’une auberge espagnole où l’on ne trouverait que ce que l’on y amène. Non, ce dialogue comporte aussi des risques, mais qui valent la peine d’être pris – à une condition : ne pas se renier, puisqu’il s’agit d’aller vers l’autre sans le nier.

Entrer dans le dialogue des civilisations correspond à la fois à un dépouillement et à un enrichissement. Le dépouillement le plus radical ne résulte peut-être pas de la confrontation elle-même, mais de la reconnaissance, contraire à toute forme de volontarisme « existentialiste », que la personne ou l’État, libres de leurs choix, demeurent en soi et aux yeux de l’autre les dépositaires d’un patrimoine et les ambassadeurs d’une culture et d’une société. Dans cette humilité commence déjà l’enrichissement, et il se poursuit quand le dialogue fait découvrir que l’héritage est en partie commun ou qu’une partie peut être mise en commun. Quand Jean-Paul II vient à Damas vénérer les reliques de saint Jean-Baptiste, du Yahia vénéré par les musulmans dans une mosquée qui fut une église, cet humble enrichissement mutuel est manifeste. Quand l’élite de la science patristique mondiale vient en Afrique du Nord pour parler d’« Augustin, le philosophe algérien », la découverte est, des deux côtés, celle de soi et celle de l’autre.

* Yves-Étienne Clément est titulaire d’une D.E.S. sur la métaphysique dans le contexte juif, islamique et chrétien (Université de Genève); dans le cadre du processus multilatéral de paix en Proche-Orient, il a été associé à des projets en matière de dialogue inter-religieux.


  1. S. Jérôme, Lettre 127, 12; Commentaire à Ezéchiel, préface, 1.
  2. S. Augustin, Sermon 81, 9.
  3. Jean-Paul II, Discours, Damas (6.5.2001).
  4. Jean-Paul II, Encyclique Redemptoris Missio (7.12.1990), ch. 52.
  5. Jean-Paul II, Lettre aux évêques d’Asie à l’occasion de la 5e assemblée plénière de la Fédération de leurs Conférences épiscopales (23.6.1990), ch. 4.
  6. Jean-Paul II, Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix (1.1.2001), ch. 16.
  7. Jean-Paul II, Encyclique Redemptoris Missio (7.12.1990), ch. 52.
  8. Id., ibid., ch. 54.
  9. Cf. Louis Laneau, Rencontre avec un sage bouddhiste (Introduction, p. 7–8), Ad Solem/Cerf 1998.
  10. Jean-Paul II, Discours d’ouverture lors de la 4e Conférence générale de l’épiscopat latino-américain (12.10.1992), ch. 24.
  11. Jean-Paul II, Discours au Président de la République hellénique (4.5.2001), ch. 1.
  12. Jean-Paul II, Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix (1.1.2001), ch. 9.
  13. Virgile, Enéide 2, 49 : « Je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des offrandes » (à propos de Laocoon, prêtre troyen mettant en garde ses concitoyens contre la perfidie de leurs assiégeants).