Avril–Juin 2002

Souvenirs du passage des saints Pierre et Paul

Pierre-Yves Fux

Le poète Prudence le relevait autour de l’an 400 : le Tibre romain est sacré, car il s’écoule entre deux tombes saintes (Diuidit ossa duum Thybris sacer ex utraque ripa, – inter sacrata dum fluit sepulcra) : celle de saint Pierre, chef des Apôtres, au Vatican et, à la voie Ostienne, celle de saint Paul qui se dépeint comme l’avorton… le moindre des Apôtres (I Co 15, 8–9). S’adressant à Rome, le pape Léon le Grand les comparera à Romulus et Rémus : « Ces hommes sont tes saints pères et tes vrais pasteurs, eux qui, pour t’introduire au Royaume du ciel, t’ont établie beaucoup mieux et beaucoup plus heureusement que ceux à qui tu dois les premiers fondements de tes murs et dont l’un, celui qui t’a donné ton nom, t’a souillée du meurtre de son frère ! Ces hommes t’ont promue à une telle gloire que, devenue une race sainte, un peuple élu, une cité sacerdotale et royale et, par le saint Siège de Pierre, la tête de l’univers, caput mundi, tu assures bien plus largement ta suprématie par la religion divine que par le pouvoir terrestre. » (Tractatus 82) À Rome, outre les deux grandes basiliques, plusieurs sanctuaires, parfois très anciens, sont liés au souvenir du passage des deux Apôtres.

Concordia Apostolorum

Pierre et Paul s’étaient connus à Jérusalem, puis allèrent leur chemin, prêchant aux juifs et aux païens. Ils se croisèrent à Antioche, où ils s’opposèrent (cf. Ga 2, 11–14), et se fréquentèrent une dernière fois à Rome, où ils seront unis dans le martyre, un 29 juin. Dès les temps les plus antiques, on insista à Rome sur la concordia Apostolorum, sur leur « concorde », opposée à l’incident d’Antioche ou à la discorde de Romulus et Rémus. Que ce soit au Vatican, à Saint-Paul-hors-les-Murs ou ailleurs encore, il est rare qu’un des deux Princes des Apôtres ne soit représenté sans l’autre. Cette union du premier et du dernier Apôtres donne à Rome une place absolument unique parmi les capitales chrétiennes de l’Antiquité.

Paul fut-il exécuté un an après Pierre ou bien le même jour ? Une tradition évoque huit mois passés ensemble en prison et va jusqu’à situer le lieu de leur séparation, au moment où on les menait au supplice. Ce fait paraissait particulièrement poignant aux Romains : l’interruption déchirante de cette concordia Apostolorum, qui serait rétablie au ciel. Sur terre, on construisit une église de la Séparation, à l’origine sur le flanc gauche de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs; détruite en 1568, cette église sera réédifiée de l’autre côté de la basilique, où elle restera debout jusqu’en 1910. Les icônes orientales représentent assez souvent les deux Apôtres l’un dans les bras de l’autre, dans l’étreinte d’un dernier adieu.

À une certaine distance des basiliques majeures du Vatican et de la voie Ostienne se trouvent les lieux de leur martyre. L’un, pêcheur de Galilée, subit le supplice dégradant de la Croix – et voulut être crucifié tête en bas, se considérant indigne d’être traité comme le Christ. L’autre, rabbin et citoyen romain, fut décapité au glaive.

Saint Paul

L’Abbaye des Trois-Fontaines garde le souvenir des sources qui auraient jailli aux trois endroits du sol où avait rebondi la tête de Paul. Trois églises, un antique monastère, un havre de paix verdoyant existent toujours au sud de la ville, non loin de cette deuxième Rome, l’E.U.R. (Esposizione Universale di Roma) mussolinienne où s’élève la grande et harmonieuse église Saints-Pierre-et-Paul, commencée en 1938 et achevée seulement en 1955.

C’est au lieu-dit des Trois-Tavernes que saint Paul avait fait halte, une dernière fois avant d’arriver à Rome, à l’issue d’une longue période de captivité qui avait commencé à Jérusalem, s’était poursuivie à Césarée et avait abouti à un difficile voyage dont saint Luc évoque les péripéties, et notamment le naufrage à Malte. Luc semble avoir accompagné l’Apôtre durant ce voyage et après le départ de Malte, puisqu’il écrit : Nous fîmes escale à Syracuse, où nous demeurâmes trois jours. (On y montre une chapelle souterraine où aurait prié saint Paul). De là, en suivant la côte, nous atteignîmes Reggio. Le jour suivant, le vent du sud souffla, et en deux jours nous arrivâmes à Pouzzoles. Nous y trouvâmes des frères et eûmes le réconfort de demeurer une semaine avec eux. Ensuite, nous partîmes pour Rome. Les frères de Rome étaient prévenus de notre arrivée : ils vinrent à notre rencontre jusqu’au Forum d’Appius et aux Trois-Tavernes. Paul, en les voyant, rendit grâce à Dieu et se sentit plein de confiance. Quand nous fûmes arrivés à Rome, Paul obtint l’autorisation d’habiter à domicile avec un soldat de garde (Ac 28, 12–16).

Saint Luc poursuit : Paul demeura deux années entières dans l’appartement qu’il avait loué. Il accueillait quiconque venait le trouver. Il prêchait le royaume de Dieu et enseignait en toute liberté, sans qu’on lui créât de difficulté, ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ. (Ac 28, 30–31). Un pittoresque ensemble de maisons du XIIIe siècle avec des réemplois de pierres antiques, non loin du ghetto, est identifié aux case di san Paolo et, dans la même rue, l’église san Paolo alla Regola s’élève là où saint Paul aurait vécu et écrit les Épîtres aux Philippiens, aux Ephésiens, aux Colossiens. Les Actes des Apôtres se concluent sur l’arrivée de Paul à Rome, et ne disent rien sur l’issue de son procès devant l’empereur, qui semble avoir été favorable – le temps de la persécution et d’une dure captivité, dont témoignent les Épîtres à Tite et à Timothée, semble être venu plus tard.

Saint Pierre

L’évangéliste Luc ne dit rien sur les circonstances de l’arrivée à Rome de saint Pierre. Il ne serait pas arrivé en Italie par la voie Appienne, comme Paul, ni directement par le port d’Ostie, mais par le nord. Près de l’antique port de Pise, la belle église romane San Piero a Grado, ornée de fresques comprenant notamment les portraits, en médaillon, des premiers papes, commémore le lieu supposé de son arrivée. Aujourd’hui, la mer a reculé et ce sanctuaire se dresse, majestueux, isolé, dans la plaine. Au Moyen-Âge, c’était une importante étape du pèlerinage des romées, qui empruntaient le plus souvent d’anciennes voies romaines – en l’occurrence, la voie Aurélienne, suivant la côte, que saint Pierre avait dû emprunter. Pourquoi avait-il quitté Antioche pour Rome ? On ne le sait.

La tradition médiévale parle d’une « fille » de saint Pierre, appelée Pétronille – la légende trouve sa racine dans le nom de cette martyre des premiers siècles, particulièrement vénérée par les Francs. Pépin le Bref fit amener ses reliques des catacombes vers une des rotondes que Constantin avait édifiées à côté de la basilique Saint-Pierre. Ces reliques se trouvent aujourd’hui dans la basilique reconstruite à la Renaissance, dans une chapelle qui est restée « église nationale de France » et où, chaque 31 mai, une messe est célébrée à l’intention de la « fille aînée de l’Église », titre reçu par la France au temps de Pépin le Bref.

C’est peut-être de l’autre côté de l’autel majeur, dans le transept gauche de la Basilique Vaticane, que fut crucifié saint Pierre : là se trouvait le cirque de Caligula, dont il ne subsiste aujourd’hui que l’obélisque central, place Saint-Pierre. Une autre tradition situe le martyre sur la pente du Janicule, où s’élevait autrefois une église appelée « Saint-Ange-du-Janicule », ou du « Saint-Ange-à-genoux » : on y vénérait une pierre sur laquelle deux anges, venus réconforter saint Pierre crucifié, auraient laissé la trace de leur agenouillement. L’emplacement même de la crucifixion est marqué par un gracieux édifice circulaire de la Renaissance, le Tempietto de Bramante. Toute la ville de Rome, ocre et or à la fin de l’après-midi, s’étend en contrebas du sanctuaire San Pietro in Montorio.

Prison des Apôtres

La prison romaine des Apôtres ne serait autre que l’antique Tullianum, où avaient été détenus et exécutés Jugurtha et Vercingétorix. Surplombée par l’église Saint-Joseph-des-Charpentiers, cette prison a gardé sa façade de travertin construite en 40 av. J.-C. et sa structure en deux étages, communiquant à l’origine par un trou creusé dans la voûte. La légende veut que, tel Moïse au désert, saint Pierre ait fait surgir une source dans cette prison; il y aurait baptisé ses geôliers Processus et Martinien, dont les reliques sont honorées d’un autel, dans le transept droit de la basilique Saint-Pierre, auquel ils ont laissé leur nom.

Le Tullianum n’a pas été la seule prison que connut saint Pierre. Les Actes des Apôtres parlent de son incarcération à Jérusalem sur ordre d’Hérode Antipas et de sa délivrance miraculeuse par l’Ange – épisode immortalisé dans les fresques des Chambres de Raphaël. En 439, l’évêque Juvénal de Jérusalem fit don à l’impératrice Eudoxie de la moitié des chaînes de saint Pierre, ces chaînes qui, dit saint Luc, lui tombèrent des mains (Ac 12, 7); elle les offrit à son tour au pape Léon le Grand. Les chaînes de Jérusalem confrontées à celles du Tullianum se seraient miraculeusement unies en une seule chaîne, exposée de nos jours dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens, devant l’autel. Mais aujourd’hui, les foules se précipitent au fond du bas-côté droit, vers le Moïse de Michel-Ange, ignorant souvent le souvenir des liens de Pierre et les reliques des sept frères Maccabées, amenées d’Antioche et vénérées dans le même sanctuaire…

Quo vadis ?

L’un des épisodes les plus fameux concernant saint Pierre donna son titre au célèbre roman de Sienkiewicz, qui inspira à son tour un fameux péplum cinématographique. Domine quo vadis ? (« Seigneur, où vas-tu ? ») était la question posée par Pierre au soir du Jeudi saint (Jn 13, 36) – ce fut aussi la question posée trente ans plus tard au Christ qui marchait vers Rome, sur la voie Appienne. Néron venait d’imputer aux chrétiens l’incendie de Rome et Pierre fuyait – le Seigneur n’avait-il pas dit : « Si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre » (Mt 10, 23) ? Mais il avait aussi proclamé : « Nul n’a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13) Pierre, vieilli, n’hésita pas à revenir sur ses pas quand il entendit le Christ déclarer qu’il allait à Rome se faire crucifier une seconde fois. Au lieu même de cette rencontre, une pierre marquait la trace des pieds du Christ. Là s’élève aujourd’hui la chapelle Domine Quo Vadis, appelée aussi Sainte-Marie-in-palmis, par référence à la plante des pieds dessinée sur cette pierre. Celle-ci est maintenant exposée un peu plus loin, dans la chapelle des reliques de la basilique Saint-Sébastien – ancien lieu de culte des deux Apôtres, connue comme basilica Apostolorum.

Plus près de Rome se trouve l’église des saints Nérée et Achille, construite au IVe siècle dans la belle pinède où s’élèvent encore aujourd’hui les ruines des thermes de Caracalla. Cet ancien sanctuaire était à l’origine appelé titulus fasciolæ, la fasciola étant une bandelette qui se serait détachée là, la même nuit, du pied de saint Pierre fuyant Rome. Dans sa précipitation, l’Apôtre ne se serait pas même retourné pour récupérer ce qui sera vénéré comme une relique précieuse.

Simon le magicien

Il reste encore à Rome une autre relique liée au souvenir de saints Pierre et Paul : les silices Apostolorum, pierres marquée de l’empreinte de leurs genoux, conservées dans le mur du transept droit de l’église Sainte-Françoise-Romaine. Ce sanctuaire bordant le Forum romain est aujourd’hui célèbre parce qu’il abrite, dans sa sacristie, une icône de Marie identifiée comme l’une des plus anciennes qui soient (Ve siècle). Là où s’élève aujourd’hui cette église, le long de l’antique via Sacra du Forum romain, les deux Apôtres auraient vécu leur dernier affrontement avec le magicien Simon, venu de Jérusalem à Rome, où il aurait séduit Néron. Les démons auraient permis à Simon de s’élever dans les airs, mais suite à la prière des Apôtres, les anges de Dieu mirent fin au prodige – et Simon s’écrasa sur le sol du Forum. La Légende dorée raconte par le détail cette lutte contre celui dont le nom est à l’origine de celui de « simonie » : le magicien avait en effet tenté, auparavant, d’acheter le pouvoir spirituel des Apôtres (cf. Ac 8, 9–25).

Le Latran

Il reste encore à évoquer ce qui fut pendant un millénaire le siège principal de la Papauté et qui demeure l’église cathédrale de Rome : le Latran. Avant d’être donné aux évêques de Rome par Constantin, ce domaine excentré était propriété privée puis impériale, et n’a donc probablement pas été fréquenté par les Apôtres. On y apporta des reliques précieuses, tels les deux crânes identifiés – à tort, probablement – avec ceux de Pierre et de Paul, conservés dans des bustes d’argent au-dessus de l’autel majeur. Là est également conservée la Table de la Sainte-Cène et celle de l’autel qu’auraient utilisé saint Pierre et ses premiers successeurs.

Le Latran est aussi à Rome le baptistère principal – et le premier baptistère monumental. Mais pour évoquer le baptême qu’administrait saint Pierre, il faut se rendre au bord du Tibre qui, avant même de s’écouler « entre deux tombes saintes » avait prêté ses eaux pour le sacrement de la mort et de la vie du Christ. Tertullien en témoigne quand il écrit autour de l’an 200 (De Baptismo, 4) que saint Pierre baptisait dans le Tibre.

Hormis les basiliques Saint-Pierre et Saint-Paul-hors-les-Murs, ouvertes sans interruption de 7h30 à 19h00, les autres sanctuaires mentionnés sont ouverts au moins entre 9h00 et 12h00 et entre 15h00 et 17h30 (sauf Saints-Nérée-et-Achille, rarement ouverte, et Sainte-Françoise-Romaine et le Tullianum, aux horaires plus restreints).