Avril–Juin 2002

Quel est l’objet de la foi ?

Pierre Gardeil

Résumé : L’objet de la foi n’est pas l’existence de Dieu, mais la Sainte Trinité; il n’est pas la Bible, mais la messe, mémorial de notre salut; il est l’Église, Corps du Seigneur, visibilité du divin, Jésus-Christ répandu et communiqué. Ainsi, ce qui est le plus difficilement cru se trouve au cœur de la foi, et donne à ce qui semble plus aisé à croire ses vraies raisons d’être cru lui-même. L’objet de la foi est un triomphe, il en porte les couleurs et l’accent. Une messe de Marc-Antoine Charpentier, prise pour exemple, nous en fait goûter l’ineffable puissance et l’ineffable douceur.

Croire, disait-il… Peut-être… Autour de mon savoir, la zone d’ignorance est sans bord; mais justement, pourquoi lui en dessiner, selon les contours d’une croyance particulière ? Et s’il est permis d’appeler « Dieu » le concentré des manques et l’ouï-dire des plénitudes, du moins n’allons pas au-delà de ce nom énigmatique, à qui suffit bien le tétragramme obscur. N’ajoutons pas à l’unicité superbe la complication d’une improbable « Trinité », arrachée par morceaux aux paroles du gourou galiléen. Je l’écoute au bord du lac, ou sur sa sainte montagne (et comment ne pas avouer qu’il atteint le meilleur de mon âme ?) Mais l’averse dogmatique qui suivit les Écritures ! Et la construction trop humaine – fer et béton ! – de cette Église à quoi l’on voudrait me contraindre, ça non. Je vous connais pour exigeant : que faites-vous dans cette galère ?

Ainsi parlait Frédéric, vieil ami au vouvoiement précautionneux, agnostique tracassé, qu’une blessure, ou l’incurable paresse, tenait loin des assemblées priantes. Il a quitté la France depuis bientôt cinq ans, sans laisser d’adresse… Le reverrai-je en ce monde ? J’écrirai du moins cet article en pensant à lui. Au fil des promenades de l’été 1996, il semblait attendre la lumière de nos suites zigzagantes et effilochées. Saint Jean de la Croix le bouleversait; je lui récitais dans son jus le Cantico espiritual… avant de descendre à des discours discourants, dont voici la reconstitution, sinon convaincante, en tous cas mieux peignée; comme il ne peut pas répondre, j’ai la facilité de ne pas être interrompu.

Vous vous trompez, Frédéric, vous prenez à l’envers l’alphabet des chrétiens. Ce que vous dites, pardonnez-moi, ressemble à une erreur très commune. Soit, si je vous traduis bien, en allant du probable vers l’improbable, et jusqu’à l’impossible :

– Dieu, on peut à la rigueur s’accorder là-dessus, « y » croire, sans précision.

– Moins fort : Jésus-Christ, témoin privilégié de l’existence spirituelle, « Fils de Dieu » comme on dit; or, que dit-on, disant ce nom ? À vérifier…

– Déjà faible : Autour de Jésus-Christ, l’Écriture, belle mais obscure construction de la foi, où une mystérieuse « inspiration » est possiblement pour quelque chose.

– Carrément arbitraire : la dogmatique. Soit la Trinité, puisqu’on en parle. Pourquoi pas la quaternité ? Ou la dualité du Yin et du Yang ? Nous sommes ici dans des façons de dire, intéressantes, excitantes peut-être, pas plus. Donc, méfiance quant aux « dogmes »; la vérité ne saurait s’y prendre ainsi.

– Franchement impossible : l’Église, lieu de contraintes et de ténèbres.

– Enfin, abîme d’obscurité, vraie régression mentale : la messe, dont cette Église fit un objet d’obligation !

Je n’ai pas trahi votre pensée ? Eh bien, je vais vous surprendre, Frédéric : l’ordre catholique est inverse ! Nous croyons moins en Dieu qu’en la Sainte Trinité, et beaucoup plus à la messe qu’à la Bible. Étonnant, non ?

Mais je ne dis pas cela pour étonner, je raconte l’ordre magnifique de la foi…

Reprenons donc ces deux points, qui gouvernent les autres.

Athéisme impossible…

L’athéisme est-il possible ? On peut en douter, car pour savoir qu’il n’y a pas de Dieu, il faudrait savoir tout ce qu’il y a. Nous en sommes loin… D’ailleurs, son être est réclamé par les idées et par les choses :

Il fonde la possibilité de la vérité, de la bonté, de la beauté. Sans la caution d’un absolu spirituel, ces notions, indéracinables de notre esprit, se dévorent cruellement elles-mêmes. Exemple : l’exigence critique requiert la mise en cause du « Vrai », laquelle mise en cause procède cependant de l’exigence que le Vrai nous impose… Pas de « déconstruction » qui ne s’édifie elle-même sur ces fondations inébranlables.

Quant aux existences constatées, quelque statut qu’on leur accorde (choses ou représentations, si ces mots ont une véritable pertinence…), elles réclament un Créateur, comme le constate saint Paul (Rom 1–20) dans un verset qui n’a pas vieilli. Non seulement les phénomènes obéissent à des lois, mais l’histoire du monde, du laboratoire de matière qu’est l’étoile au laboratoire de pensée qui l’analyse, repose sur une succession improbable de nombres dont l’occurrence a rendu possible cette mirifique procession…

Le hasard me fit naître voisin d’un grand monsieur de la physique, et d’un grand monsieur de l’astrophysique : tous deux, élevés dans un agnosticisme tranquille (et une belle ignorance religieuse !), ont été amenés à de graves questions proprement méta-physiques par l’exercice même de leur art. Celui-ci a mis du lyrisme dans son moteur depuis qu’il regarde naître et grandir les mondes. Celui-là, qui contribua à vérifier expérimentalement la non-localité prévue par la physique quantique, sentit vaciller, devant l’incompréhensible « accord » à distance des photons corrélés, cet atomisme matérialiste qui fait le non-dit foncier de l’intelligence analysante.

On peut toujours dire que dans l’innombrable des configurations possibles, chacune ayant la même improbabilité, toutes peuvent exister une fois ou l’autre, même celles qui nous semblent relever de « lois », même celles dont la disposition paraît manifester du « sens »; et dès lors, pourquoi pas la nôtre ? Cela est sans réplique… mais personne n’y crut jamais. D’ailleurs, cela implique « configuration », qui implique beaucoup : l’idée d’élément, l’idée de pluriel, l’idée de séquence… sans parler du verbe « exister » ! En vérité, ceux qui énoncent cette supposition extrême ne l’énoncent pas sans sourire : ils n’arrivent pas à la supposer. Né (et plusieurs fois re-né) pour sauver l’idée du rien, ce mariage stérile nécessité – le hasard ne parvient jamais au bout de son peu réjouissant programme. Un illustre philosophe, bon connaisseur des sciences, disait plaisamment ces jours-ci (vivement qu’il l’écrive noir sur blanc, quand l’idéologiquement correct impose à chacun le nihilisme !) : en biologie, on dit néo-darwinisme, comme en politique on dit démocratie… parce qu’on ne sait pas quoi dire !

Va donc pour l’idée de Dieu : elle a quelque chose d’irréfutable. Le chrétien que je suis veut bien aussi être théiste…

Théisme difficile

Mais une telle idée n’est pas claire pour autant ! À supposer qu’il y ait Dieu, on comprend mal qu’il n’accapare pas la capacité d’être dont il dispose ! Le panthéisme, quoi ! Auquel s’oppose le roc de l’expérience subjective, tellement substantielle que nous en tirons l’idée de substance (quand le diable y serait, j’ai mon cœur humain, moi !)… et tellement trouée que sa force principale est ce qu’on voit par les trous, azurs et abîmes : le Vrai, le Beau, le Bien…(et leur absence), qu’on n’aperçoit que du dedans, et qui nous sont plus intérieurs que notre intime, si intérieurs que la psychologie ne peut y atteindre.

Pour les choses du dehors, les choses de la vie notamment, même désordre dans l’ordre confondant : qui leur refusera son admiration… et son horreur ? Comme dit l’autre, cet autre auquel j’ai souvent recours : Incompréhensible que Dieu soit, incompréhensible qu’il ne soit pas. (Pascal)

Dieu et moi, on est mariés mais enchaînés; ça ne va pas du tout. Cessera un jour la querelle ?

D’ailleurs (l’ailleurs anthropologique…), l’idée de Dieu est très suspecte : de Feuerbach à Marx, de Nietzsche à Freud, elle devint, utile ou dangereuse, un fantasme dont il n’y a pas lieu d’interroger la « vérité » possible, puisqu’il est une sécrétion de l’humanité en manque, ou en conflit. Avec René Girard, on va au bout de cette sorte de critique, le « dieu » figurant le stade terminal de la violence extériorisée : la jalousie se coalise et devient haine collective (l’exclusion violente, rejouée comme rite sacrificiel), laquelle pour s’ignorer se redouble en mensonge (l’efficacité du processus impliquant la croyance en la culpabilité de la victime) ! C’est ainsi que le tiers, désigné par hasard, devient le dieu nécessaire…

Cependant, tout se retourne, en ce point extrême. Qui nous a conduits aussi loin sur le chemin de la lucidité ? René Girard est-il le magister de cette terrible leçon ? Le disciple plutôt, celui qui écoute son Maître, et qui a des oreilles pour l’entendre ! Il l’écrit, exactement le recopie, dans son titre le plus fameux : « Des choses cachées depuis la fondation du monde ». Et afin que nul n’en ignore, le livre porte en épigraphe la phrase toute entière : Voici que je vous révèlerai des choses cachées depuis la fondation du monde, avec la référence en saint Mathieu. (13, 35)1

La Sainte Trinité

Les rayons du mystère

Eh bien, ces choses cachées depuis (et dans !) la fondation du monde, ce sont les stratagèmes de notre méchanceté, dont nous guérit le Seigneur qui nous la montre.

Nous n’allons pas ré-expliquer ici le rapport de la Cène à la Croix, et comment la mort innocente qui nous convainc de nos fautes (peut-on regarder la Sainte Face sans tout apprendre sur soi-même ?), nous sauve de l’émiettement en devenant le corps livré de la nourriture qui nous refait.2

En nous guérissant de notre péché, le Sauveur nous le révèle, et du même coup l’amour de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même, puisqu’Amour est son nom. Et si le mot paraît désigner seulement une relation, ou un attribut qui ne saurait être porté que par une substance, s’il faut vraiment parler en terme d’être, dites « Père ». Disant cela, vous dites tout, être et amour. Je leur ai révélé ton nom de Père, dit Jésus en saint Jean. On ne peut imaginer un « être » de Dieu qui serait – fût-ce logiquement – antérieur à cette paternité, sauf à tomber dans l’impensable d’un concept qui impliquerait une totalité me laissant hors de son empan. Dieu n’est pensable qu’à l’intérieur de l’engendrement, dont j’apprends, émerveillé, qu’il fonde son rapport à mon existence par une sorte d’analogie à ce qui est son existence elle-même : le Père et moi nous sommes un. Cette phrase est la vraie métaphysique, si l’on tient à en avoir une. L’Esprit-Saint, qui nous l’enseigne, pousse en nous l’ineffable gémissement : Abba, Père !

Le terme d’existence, en ce qu’il connote d’extériorité, est beaucoup trop court pour parler des personnes divines. Mais notre cœur nous enseigne ce que notre raison ne peut comprendre : le moindre des hommes sait bien si nous l’aimons ou si nous ne l’aimons pas. Il sait du même coup que là est toute la question; en fait, il n’y a de question que depuis ce doute. C’est le péché qui mit au monde l’impossibilité de penser Dieu et soi-même. Dieu, personne ne l’a jamais vu… et …nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler.

Rien n’est plus dur à penser que la Sainte Trinité, depuis l’exigence d’autonomie par laquelle chacun prétend se tenir de soi-même; rien n’est plus aisé (oui, aisé !) depuis les délices du cantique où l’amour s’accomplit dans une louange commune, mariant les mélismes de l’un et de l’autre par l’appui de la basse continue, surmontant les pièges du face-à-face dans l’incessant rebond auquel l’invite le tiers à inclure…

À ce point de mon propos, j’imagine votre visage, Frédéric : il porte la méfiance que voudrait, en vain, me cacher votre amitié. Nos pauvres yeux se sont si bien accoutumés aux ténèbres que la seule annonce d’une clarté leur est d’abord suspecte. Ils se croient condamnés au noir de l’énigme, et le monde, sous l’empire de son Prince, qui fut homicide dès le commencement, nous persuade sans peine de renoncer à aimer, puisque nous ne pouvons plus comprendre. Voyez dans la voracité du vivant, dans l’horreur de cette splendeur, l’ivraie que l’Ennemi sema dans le champ du Maître; cette ivraie, nous l’engraissons sans cesse de nos fautes bien-aimées…

Un seul remède : donner à chacun le sentiment qu’il est compris; cela suffira, sinon à le mettre en route, du moins à l’empêcher de ne plus rien attendre.

Pour l’heure, je conclus que l’objet de la foi n’est pas l’existence de Dieu, contre les athées, ou l’unicité de Dieu, contre les idolâtres, mais l’unité de Dieu, la préséance de l’amour, sa sainte et glorieuse Trinité, qui rejaillit jusqu’à notre infime, pour l’envelopper de son manteau.

La Bible et la Messe

Une religion du Livre ?

Ainsi la Révélation fonde ce qui est possible dans la connaissance de Dieu.

En quoi consiste cette Révélation ? Est-ce qu’elle tient dans un livre ? Dans le Livre ? Malraux louait les Grecs d’avoir enfanté la première civilisation sans livre sacré. Cela n’est vrai que de très loin; de près, c’est deux fois faux.

Premièrement, les Grecs sont gens du logos, leur cité, selon notre estime, une immense parlerie. La civilisation hellénique, tenue pour fondatrice par tout ce qui est (qui fut ?) notre culture, est, à la différence de Rome, moins importante dans son histoire que dans ses livres. Ils furent sacrés à notre enfance, des fâcheux verbes en mi aux beaux dialogues et tragédies déchirantes. Encore ces textes étaient-ils tous peu ou prou tributaires du récit homérique, double et véritable écriture sainte, auquel le philosophe pas plus que l’orateur ou le poète ne pouvait éviter le pieux recours. (Je ne m’en plains pas, je le constate.)

Deuxièmement, et surtout, Jésus-Christ est sans production au dehors de science ou de philosophie. En tant qu’il s’exprime dans des préceptes, et nous enseigne une morale, celle-ci ne diffère pas beaucoup de la plupart des sagesses advenues cinq cents ans avant lui. L’Évangile est admirable, il est émouvant, il est plein d’une sainte exigence, il parle d’aimer comme personne; nous devons y avoir recours régulier, cependant – pardon si je choque – je ne vois pas de différence décisive entre la part morale de son message et les meilleurs d’entre les autres. Les logia évangéliques m’exaltent (et m’aiguillonnent !), mais quant à ce genre d’instruction, j’aime à lire aussi, presque autant, la Bagavad Gita ou l’Apologie de Socrate.

Les exploits du Seigneur

Alors, cette Révélation, d’où vient-elle ? D’un mot : les verba Dei racontent les gesta Dei. Les actes du Seigneur excèdent tout ce que les hommes pourraient tenter par le meilleur d’eux-mêmes. Et tout ce qu’ils pourraient dire, puisque de tels actes sont scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs.

L’invite à l’Amour, où s’éprouve, où se connaît, la révélation de la Trinité sainte, ne pouvait nous être transmise qu’au prix de l’Incarnation, et du cortège des mystères subséquents, dont la mort du Christ est la fournaise ardente, la source lumineuse. Contre la triste évidence de ce monde, comment pourrions-nous croire tout à fait que Dieu est amour – et donc, qu’« il y a un Dieu  » en effet – s’il ne s’était pas laissé partager ?

L’amour de Dieu, l’amour qu’est Dieu, ne tient pas dans un texte, mais dans un acte ! La preuve de l’existence de Dieu ? Jésus n’en parle jamais, et il la pratique sans cesse ! Nous enseignant que Dieu est amour, il déclare bonnement (oh si bonnement, si excellemment !) : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Et il donne la sienne en effet (ce qui prouve bien que l’Amour existe !), il la donne, non pour exemple, mais pour nourriture, non pour morale, mais pour métaphysique !Qu’irions-nous chercher ailleurs ? Quelle Bonne Nouvelle !

On va donc la répandre, si mélodieusement que les oreilles de Cappadoce ou de Phrygie, crétoises ou arabiques, formées chez les Parthes ou configurées au mésopotamien, oui, toutes l’entendront sans avoir à la traduire. (Le sentez-vous maintenant, l’entendez-vous, le croyez-vous, le Saint-Esprit ?) On va donc la répandre, si courageusement, que le populo dira de ces hommes, pétris de couardise et de concupiscence : Voyez comme ils s’aiment ! et encore : Ils n’ont peur de rien ! Y croyez-vous maintenant, au grand jour de la Pentecôte, vent Paraclet, feu qui se partage en langues pour se poser sur chacun d’entre eux ?

(Et les païens de tous temps et lieux, que leur raison interroge et embarrasse, regarderont cette espérance nouvelle comme leur réveil attendu, ou l’épine de leur suffisance…)

Il me semble que nous tenons ici les évangiles, et les épîtres, et tout ce que l’Église a marqué de son sceau.

Elle est donnée, l’âme du nouveau discours ! Mais ce discours n’enfile pas les perles de quelques vérités sentencieuses, que la raison irait chercher en son tréfonds, et pas davantage sur quelque colline inspirée, fût-elle appelée Sinaï. Il fait éclater – car sa forme première et finale est le cantique – le Don impensable, la Vie nouvelle, le Corps total dont la nature en nous cherchait vainement la complétude ! Venez à moi, l’espace qui nous sépare n’est plus sacré ! Si tu savais le don de Dieu, c’est toi qui me demanderais à boire, et je te donnerais de l’eau vive

Des Juifs aux Chrétiens

Maintenant, nous ne pouvons pas éluder le rapport d’un tel don à l’attente juive. Il la comble, et il la déçoit. Il comble cette attente, marquée qu’elle fut par le goût du Partenaire invisible, par la prophétie souveraine de la justice, par la douce miséricorde du Très-Haut envers ses enfants perdus…3

Jésus (et, avec une intention parfois plus marquée, ses disciples) prend bien soin d’inscrire dans la continuité de la première alliance, sa venue de Messie comme son geste de Sauveur. Nouvel Isaac, agneau pascal, Prêtre et Roi d’un peuple dispersé auquel il promet l’érection d’un temple indestructible et l’avènement d’un royaume définitif… comment comprendre tant de paroles, d’allusions, d’usages, de conformités à ce qui le précède en ce peuple dont il est né, s’il n’avait voulu, explicitement voulu, mettre ses pas dans les pas de Moïse et des prophètes, comme il consentira, pour recevoir l’onction paradisiaque,4 à se soumettre au baptême de Jean ?

Mais il parlait du Temple de son corps, et d’un Royaume qui n’est pas de ce monde ! Comment eût-il été compris de ceux qui attendaient une tout autre libération ? Sa parole avait beau consoner à l’immense poème de l’espérance juive (dont les chrétiens, avec tant de bonheur ! font encore leur méditation et leur louange), qui pouvait recevoir, depuis les bureaux de l’herméneutique installée, ce Fils terrestre du Très-Haut ? On comprend qu’il ait scandalisé les uns, attiré les autres, troublé les plus sagaces, épouvanté les naïfs, choqué de front les amis de la Loi, non sans chantonner au fond de leur âme. Reste que s’il accomplissait, il n’abolissait pas, et les chrétiens peuvent aujourd’hui encore, d’un même cœur, déplorer les yeux bandés de la Synagogue et reconnaître leur ascendance spirituelle comme celle d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Mais de la Vérité d’un Livre au don, corps et sang, d’une vie nouvelle, le fossé d’incompréhension demeure toujours : au vrai, les bureaux de l’herméneutique furent installés après coup, et pour ne pas avoir à croire ces folies ! Oui, folie, oui, scandale, que cette Incarnation – Crucifixion – Résurrection. Les Juifs passent du côté des Grecs, quartier des intellectuels, qu’ils ne quitteront plus; les catholiques en face, les plus malheureux des hommes, prisonniers du pathétique en son cortège d’images sanglantes, avec sa manducation du mort/ressuscité, ses saints, ses anges, et sa Sainte Vierge pour bergers analphabètes.

« Dieu reste en retrait, invisible, écrit le rabbin Marc-Alain Ouaknin, sa seule incarnation est sa voix, sa parole qui se grave sur les tables, les Tables de la Loi. Voix qui devient texte. […] La Révélation, c’est d’abord la Révélation d’un texte, voilà la grande révolution que nous rapporte le récit biblique. Et le premier et essentiel rapport à Dieu est un rapport à ce texte de la Loi. […] Dieu, c’est le Texte. […] Le Talmud est le garant de la non-idolâtrie du Livre. […] La lecture signifie d’emblée exégèse, interprétation, herméneutique. […] il s’agit d’interpréter le texte de telle sorte que la parole qu’il contient – et qui est unique – soit comprise de manière plurielle. Et c’est cette pluralité qui devient liberté, de Dieu et des hommes ! »5

Comme les chrétiens sont éloignés d’une telle profession, qui mène à toutes les subtilités dissertatives ! Nous aussi, nous avons nos textes, et nos théologiens… (et même nos « revues » !) Mais nous croyons une Révélation plus profonde et plus haute, plus longue et plus large, que tous les textes : elle rapporte des actes (trois actes) qui sont au delà des mots, et qui ainsi échappent aux contradictions du logos. Pour transmettre cette Révélation, il n’est que d’enchâsser une trinité dans l’autre : le Credo, définiteur par excellence de l’objet de la foi, déploie la gloire des Personnes divines : Je crois en Dieu le Père… en son Fils Jésus-Christ le Seigneur… Je crois au Saint-Esprit. Et à l’intérieur de la procession des trois Personnes, le procès des trois actes, notre salut : Incarnatus, Crucifixus, Resurrexit ! Il a pris chair… Crucifié pour nous… Il est ressuscité…Le mémorial en est l’eucharistie, chant de reconnaissance et acte des actes. C’est comme ça, il fait comme ça. Il partage le Pain et le Vin, lave les pieds des disciples, regarde le jeune homme riche, et Pierre qui vient de le trahir, touche les yeux de l’aveugle, se laisse parfumer, et arroser de larmes, parfois retenir par les franges de son manteau… Enfin, pour parole essentielle, cette déclaration qui ne cherche pas notre intelligence, mais vise directement le cœur : Tes péchés te sont remis. Connais-tu une meilleure nouvelle ?

La connaissant, tu connais Dieu; c’est le final de la prière eucharistique : Par Lui, avec Lui, en Lui, à Toi Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. À la conclusion de ce mémorial, qui vient de nous installer véritablement (d’une présence réelle !) aux lieu et heure de l’unique sacrifice, le Dieu invisible, le dieu inconnu, peut enfin être connu : l’Amour du Père qui nous donne un tel Fils nous illumine d’une telle gloire; nous la lui rendons, autant que le peuvent nos lèvres et notre cœur ! Car si Dieu est amour, et si l’amour le plus grand est de se donner soi-même, le don du Corps pour notre vie dévoile, bien mieux que la plus profonde méditation et la plus gracieuse visitation, qui est Celui qui ne pouvait jusqu’à Jésus-Christ porter aucun nom, et n’exprimait de lui-même qu’une essence interrogative : Je suis Qui je suis. Dans l’acte qui me fait membre de son Corps, je sais maintenant qu’il est Amour ! Pas besoin des intellectuels pour comprendre ça : une Marie-Madeleine y suffirait !

La Tradition inaugurale est le corps livré, traditum. Et le corps livré suscite la reconnaissance, au double sens de louange et de savoir : nous savons qui est Dieu en le louant pour ses dons ! L’œuvre du corps livré n’est pas de nous sauver (abstraitement) par une décision judiciaire : comme cette vue serait petitement humaine ! Elle est de venir au devant du désir le plus intime et le plus impossible qui habite l’homme : être moi en étant toi.6 Ce « toi et moi », l’Évangile l’exprime merveilleusement en de multiples occurrences (ainsi celui qui frappe à la porte, qu’on invite, et qui ceint ses reins de l’habit de service pour un ineffable souper…); mais il ne se consomme pas dans la dualité. Retrouvons ici quelque chose de l’ouverture trinitaire mentionnée plus haut : puisque le Christ me fait, non son ami seulement, mais le membre de son Corps (quel amour ne forme le rêve d’une pareille intimité, et quel amour ne bafouille à en oser le geste ?), nous devenons en lui membres les uns des autres, et le commandement de la charité reçoit sa justification ontologique (la main serait-elle l’ennemie de l’œil ?) des divins engendrement et procession.

L’Église enseignante…

Le traditum inaugural fonde la Tradition; cette Tradition, c’est l’Église, qui reçoit son âme de l’Esprit-Saint. En elle, assemblée visible/invisible, unité véritable des hommes et leur musique à jamais, le même Esprit inspire de donner forme écrite à ce qui depuis la Pentecôte était parole de miel et langue de feu sans lieu, par tous comprise, à chacun adressée, commune comme l’affection et l’espérance, ignorant la distinction qui fait les langues humaines; car chacun les entendait en sa langue proclamer les merveilles de Dieu. (C’était donc chant !) Quand on écrit, on prend langue, ou plutôt, hélas, une langue : ici ce sera le grec, mâtiné d’araméen. D’où les faux problèmes qui peuvent opposer la fidélité à l’exégèse, dès lors qu’on sacralise la lettre du message, dès lors qu’on le lit selon la lettre, et non selon l’Esprit qui l’inspira. (Fondamentalisme et scientisme, erreurs symétriques.)

Nous nommons l’Esprit-Saint « âme de l’Église ». Cet Esprit est en elle recteur de la foi, inspirateur des développements qu’elle proclame de plein droit, puisque l’annonce du salut lui fut remise comme sa charge, à savoir, dire l’être-Corps que sa sacramentalité constitue, et dont elle nous fait vivre. Toujours revenir à l’admirable phrase de Bossuet : L’Église, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué. Ses adversaires aiment se la représenter chargée d’un sac de dogmes dont la lourde imposition précèderait le don du salut. (Et l’histoire leur donna souvent l’apparence de la raison : juste et nécessaire « repentance » !) Mais si l’on regarde les cailloux au fond du fleuve quand l’eau est toute claire, on verra la nature des dogmes : leur procession déploie les merveilles que Dieu fit pour nous, et par lesquelles nous sommes sauvés. Notre salut est la Vie Nouvelle, Christ qui maintenant vit en moi : l’office des « dogmes » est d’en proclamer la splendeur; ils ont arêtes vives, pour que rien ne se perde du don gracieusement répandu. Il n’y a pas de dogme pour le bon larron, mais s’il pouvait parler encore après l’assurance que Jésus lui donne, tous les dogmes sortiraient de lui, comme un chant s’exhale d’une poitrine délivrée !

Je ne fais pas ici une supposition, j’énonce une vérité d’expérience. Écoutez André Frossard, qui ignorait tout du catholicisme à l’instant de « rencontrer Dieu ». Il loue la parfaite coïncidence de ce que l’on apprend dans ces moments-là, et de l’enseignement de l’Église, quand l’Église ne craint pas d’enseigner. Après ma conversion, je me suis aperçu qu’elle avait mis depuis longtemps en formules ce qui m’avait été révélé autrement. Les prêtres n’avaient pas fait la même expérience; pourtant ils savaient, et ils avaient beaucoup à m’apprendre encore. J’étais dans la situation comique d’un Christophe Colomb retour d’Amérique, ruisselant de soleils nouveaux, et à qui de vieux cartographes de la reine Isabelle, qui n’auraient jamais bougé de leur cabinet, raconteraient sa découverte en lui donnant jusqu’à l’emplacement des villages et des plantations.7

L’autorité donnée par le Christ à l’Église n’est juridique que selon le regard du temps, et pour l’extérieur; au vrai, elle procède de l’union très intime que la Tête entretient avec son Corps que nous sommes, ou encore (puisque le Nouveau Testament lui-même est contraint aux images, et donc à leur diversité) de l’Époux qu’il est à l’épouse qui le reçoit et lui engendre des fils, lui qui fit d’elle le Sacrement de son salut. D’une certaine façon, cette autorité s’exerce sur l’Écriture, puisque celle-ci est inspirée par l’Esprit-Saint à l’Église, plutôt qu’à Pierre ou à Paul comme individus. De cette Écriture, l’Église reconnaît les bornes (la canonicité) et déclare le sens, dans le conflit inévitable des interprétations. Dire cela n’est pas diminuer la valeur infinie des saintes lettres : c’est en manifester la fonction vitale. Rien n’est plus précieux pour notre esprit, rien plus fructueux, que la méditation de la lectio divina; mais lire l’Écriture hors de l’Église serait se condamner à la recevoir imparfaitement. Le magistère est cette fonction qui ratifie ou écarte, quand la tâche des exégètes et des théologiens est de chercher, de découvrir, de proposer, au sujet de textes inépuisables, des significations encore inaperçues.

Ne pas s’inquiéter donc, se réjouir plutôt, que le Credo de Nicée-Constantinople soit plus explicite au sujet de la personne du Christ que les formules du Nouveau Testament. Heureusement qu’il en est ainsi ! Et l’arbre, qui continua de croître, grandira jusqu’à la fin des temps…

La fonction magistérielle est éminemment dans le pape (ce n’est pas à Kephas qu’on le méconnaîtra !) Or le pape n’est pas tout le magistère. La déclaration Dominus Jesus, pour prendre un exemple, a son autorité propre, qu’elle tient de la fonction de son signataire, lequel n’est pas le pape, mais seulement nommé par lui. Et le magistère romain n’est pas identifiable à l’Église enseignante, qui s’étend à tous les évêques, successeurs des apôtres, dont le collège, uni à son chef, est par vocation magistériel… L’Église ne saurait se passer de cette fonction d’enseignement, à elle confiée par le Christ : notre foi a donc pour objet l’Église en sa doctrine.

Aimante…

Cependant – on n’y pense pas assez, quoique chacun le sache – la fonction magistérielle, et plus généralement, celle d’enseigner, n’est pas la fonction capitale de l’Église ! La fonction première des époux n’est pas d’enseigner à leurs enfants des vérités, fussent-elles des vérités chrétiennes ! Elle est de leur donner la vie, par amour, et de les faire vivre, avec amour ! Voilà la tâche de l’Église : à l’intérieur de sa fonction vitale d’engendrer les hommes à la vie du Christ, l’enseignement a sa place, rien que sa place. Place secondaire si on la compare à la louange, car l’enseignement passera, mais la louange ne passera pas, puisqu’elle résonnera dans la Jérusalem éternelle, dont les mystiques et les peintres nous ont parfois dessiné les contours… Comme l’objet de cette louange est le Dieu-Amour, qui ne peut être mieux connu que dans la messe, où l’Amour se donne en perfection, on voit l’importance de la liturgie, moins dans le rubricisme (qui, au meilleur des cas, est le solfège) que dans la qualité de la louange.

Cette qualité tient à trois dispositions :

Vérité de son objet, qui est le mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur; non pas son souvenir émouvant, mais, par le sacerdoce (institué) de son ministre authentique, la réalité de notre présence au Calvaire par delà les pauvres circonstances de temps et de lieu, dont l’Esprit-Saint est maître, et la réalité de notre présence au ciel, tout cela dans la communion à cette chair livrée, pour toujours ressuscitée, et qui habite quelques moments en nous pour nous faire espérer le banquet sans fin de la liturgie céleste !

Piété des participants, prêtre et fidèles, qui consentent à une ordonnance nouvelle de ce temps et de cet espace, ordonnance destinée à faire recevoir, aussi dignement que notre faiblesse le comporte, les nouveaux rapports avec le Seigneur (et donc entre nous) que ce mémorial réalise et signifie (res et sacramentum).

Charité consonante à ce mystère, et subséquente à sa réception : voyez comme ils s’aiment ! Voyez comme ils aiment… car leur amour va jusqu’à ceux qui ne les aiment pas, ou qui ignorent le Seigneur.

Ne bornez pas votre regard aux rides et aux taches, et, bien au delà, en dessous, en dessus, vous verrez la splendeur de cette Église qui depuis 2000 ans, sans se lasser, nonobstant les déficiences de son « personnel » dont nous sommes, répand la Bonne Nouvelle et en fait fleurir, comme aucune institution ou société de ce monde, les vertus d’espérance et d’amour. Que d’œuvres à louer pour quelques-unes qu’ont gauchies ou corrompues la cupidité et la suffisance ! L’Église rayonne dans ses saints et dans ses pécheurs : voyez-vous d’autre étoile à l’horizon du siècle nouveau ? Vraiment, en voyez-vous ? Inépuisablement, notre foi multiplie les œuvres, elle est le sel et la lumière d’un monde qui ne croit plus guère qu’à sa perte. Ce n’est pas qu’il soit bien grand, le mérite des chrétiens : mais pour soulever le monde, l’Église possède ce qu’Archimède demandait en vain, un incomparable point d’appui.

Or, Dieu est invisible, et le Christ monté au ciel ne croise plus les marcheurs d’ici-bas. La Sainte Trinité se fait donc connaître dans l’Église : venez et voyez. Oui, venez. Et, si vous ne nous trouvez pas meilleurs que les autres, voyez comme nous sommes meilleurs que nous ne serions sans le don de la foi !

Jubilante…

Je vais bientôt ronronner – si ce n’est déjà fait, car depuis longtemps j’enfile les perles d’assertions dont chacun de mes lecteurs sait d’avance le poids et le prix – oui, je vais radoter si pour conclure mon propos je ne demande secours à quelque forte image qui fasse briller les vérités dont je voudrais être serviteur. L’image qui me vient est sonore, mais si bellement qu’elle en devient visible. Écoutez, de Marc-Antoine Charpentier, le Credo de la messe Assumpta est Maria.8

Il déploie les principaux mystères de notre foi avec piété, justesse, finesse, grandeur, jusqu’à un sommet qu’on ne se figurait pas si proche, tellement conclusif que la musique ne laisse rien attendre après lui, l’auteur ayant même quelque peine à nous « relancer » dans le (pourtant beau) Confiteor unum baptisma : on aura compris que ce sommet était donc le mot Ecclesiam, ou plutôt l’expression entière Et unam sanctam catholicam et apostolicam Ecclesiam.

La séquence débute au Et Spiritum Sanctum, auquel Charpentier donne la force et la promptitude de l’éclair : un grand vent, et comme des langues de feu ! Et in Spiritum Sanctum, Dominum, et vivificantem. Puis l’intériorité de sa divine procession : qui ex Patre Filioque procedit… les mots sont suspendus dans le ciel qui est comme un dais tendu de bleu, quelle douceur ! Suspendus, et bientôt déployés : Qui cum Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur, la gloire de Dieu s’élargit devant nous, non sans être monté encore sur les trois premiers mots qui cum Patre, monté jusqu’au Père qui embrasse le Fils, et voici qu’au-dessus de nous, elle nous vêt de son adorable clarté… conglorificatur… mais aussitôt l’Esprit-Saint reprend la parole, il descend avec une douceur majestueuse jusqu’à la bouche des prophètes qui locutus est per prophetas. Écoutant ces prophètes, c’est sa voix même qu’on entend, ample, douce, vénérable… Le chœur enfin installe dans un forte grandiose et très largo l’une, sainte, catholique et apostolique Église. Nous sommes à l’apex de ce Credo : répétition des termes, ornements déployés, lenteur qui s’accentue, on dirait une grandeur pure, pour laquelle on n’aura jamais la force, le timbre, la réciproque convenance des voix, l’élargissement, qui seraient nécessaires à son expression… Est-ce bien la grandeur de l’Église ? Oui. N’est-ce pas une impiété que de la louer davantage même que son Dieu ? Non, car l’Église est en ce monde la visibilité du divin : par la présence du Seigneur inscrite et perpétuée au Tabernacle, par l’harmonie ascendante des piliers du chœur (et du grand orgue !), par l’unanimité qu’ordonne le rite : le désir se tait dans ses caprices singuliers et ses singeries frénétiques; le désir se tait, l’amour prend toute la place, nous avons tous notre place dans le cœur de Dieu. Voilà l’Église ! Tout n’est plus qu’ordre et beauté… Elle est notre vie, myriade frémissante des sarments qui colorent l’horizon… Nous sommes ces sarments, revêtus de splendeur, réponse surabondante à une attente que l’Époux lui-même nous révèle, et dont nous ne savions pas à quel point elle était nous…

Dans l’éloge de l’Église, ici son triomphe, rien n’est enlevé au Seigneur, car c’est lui qui l’exalte, et elle n’a pas d’autre lieu que le sien. Il lui donne d’être, tant il nous aime !


  1. L’évangéliste est ici censé faire une citation du psaume 78… mais citation très surprenante : de quelque façon qu’on en traduise le deuxième verset, il est loin d’en dire autant ! Or, ce défaut apparent est la plus grande des qualités, car le psaume n’a aucune autorité sur lui-même, étant par avance destiné à un accomplissement dont seul le Seigneur est capable. Ce n’est pas la première fois qu’un passage du Vieux Testament se trouve ainsi magnifié – et par là vérifié – dans la liberté du Nouveau. La remarque est importante quant à la sorte de « respect » que doit nous inspirer l’Écriture. On ne le redira jamais assez : contrairement au judaïsme, à l’islam, et, hélas ! à ce que laissent croire plusieurs confessions chrétiennes (parfois les catholiques eux-mêmes ?), le christianisme n’est pas une religion du Livre.
  2. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre ouvrage Quinze regards sur le Corps livré, chap. 4 : « La Cène et la Croix » (éd. Ad Solem).
  3. Si puissante, cette miséricorde, qu’elle laisse encore, des siècles plus tard, sa trace glorieuse, sur chaque sourate du Coran. Le caractère judaïque en imprègne largement l’esprit, ainsi que le Coran le revendique lui-même. Naturellement, six cents ans de christianisme s’y font aussi sentir ici ou là…
  4. J’emprunte l’expression au beau livre de Daniel Vigne : Christ au Jourdain (chez Gabalda, 1992).
  5. Marc-Alain Ouaknin : Dieu et l’art de la pêche à la ligne, pp 97–99. (éd. Bayard, 2001)
  6. Si cette avancée unitive devient la Passion et la Mort, c’est à cause du péché diviseur, qui fait l’Amour se partager jusqu’à notre multitude disjointe : encore La Cène et la Croix.
  7. André Frossard : « Il y a un autre monde », p. 207 (Fayard 1976).
  8. Par exemple dans la version des Arts Florissants, qui la donnent à la suite du fameux Te Deum (Harmonia Mundi CD 901298). Je cite Charpentier, qui est ancien, je pourrais dire Paul Claudel, Maurice Denis, Olivier Messiaen… ou tant d’autres, sans parler de ceux qui attendent derrière la porte : la fortune catholique, déjà immense, commence à peine…