Avril–Juin 2002

La calligraphie

Virgil Gheorgiu1

J’avais un très grand respect pour l’écriture. C’est mon père qui m’avait inspiré ce respect.

L’écriture est une chose sacrée, m’avait-il expliqué. La calligraphie est un rite. Le plus sacré des rites. Car celui qui écrit indique symboliquement avec ses doigts et avec la plume, le mystère de la Sainte Trinité, de l’incarnation, la mise au tombeau et la résurrection du Christ.

En écrivant tout simplement, on indique symboliquement tous ces mystères ?

Absolument…, dit mon père.

Même si on écrit des choses qui ne sont pas religieuses, on imite en écrivant la passion et la résurrection du Christ ?

Même en écrivant des choses sacrilèges, par la calligraphie nous indiquons symboliquement le mystère de la mort et la résurrection du Christ…

J’étais très heureux d’entendre cela. Car dans mon presbytère, nous avions un encrier, où il y avait toujours de l’encre, et nous avions aussi une plume et du papier à écrire. C’était une chose très rare. Inhabituelle. Aucune autre maison n’avait de l’encre, du papier et les accessoires indispensables pour écrire. Mais mon père étant prêtre, c’est-à-dire consul du Grand Roi du Ciel sur la terre, devait inscrire, en même temps que les anges l’inscrivent dans les livres du Ciel, les noms des enfants baptisés, des chrétiens qui se sont mariés et des défunts. Mais je ne soupçonnais pas la portée symbolique de la calligraphie.

Toute écriture, quel que soit son contenu, m’expliqua mon père, est une théologie… Elle indique d’abord le symbole de la Sainte Trinité. Il est dit : Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était avec Dieu. Et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par le Verbe. (Jn 1, 1–3). Quand tu écris un mot, tu engendres de toi-même ta propre parole, comme Dieu a engendré le Fils. Ensuite, le verbe que tu écris prend forme dans les lettres calligraphiées. Comme le Christ a pris forme d’homme. Ensuite, le verbe, le logos, le mot, engendré par toi, meurt, comme le Christ est mort sur la croix dans les lignes des lettres que tu as calligraphiées… Plus tard, toi-même ou un autre lira ton mot écrit. Et le mot engendré de rien par toi, et mis en lettres par la calligraphie comme le Christ fut mis au tombeau, ressuscitera dans la pensée d’un autre homme.

Les mots qu’on écrit peuvent devenir des maisons, s’ils sont écrits par les architectes, des machines, s’ils sont écrits par les inventeurs, des larmes ou des cris de joie, s’ils sont écrits par des poètes… Toute calligraphie est un symbole de la création sortie du néant, de la mort et de la résurrection par le Verbe… Toute calligraphie est une théologie, une connaissance de Dieu…

Depuis ce jour-là, chaque lettre écrite ou imprimée me rappelle - toujours - le tombeau du Christ. Écrire est pour moi, non seulement un devoir, un plaisir, mais aussi un acte sacré. Même si c’est un professeur de calligraphie du séminaire qui a inventé cette telegoumena, cette théologie personnelle de la calligraphie, pour stimuler ses élèves elle ne peut qu’embellir l’art d’écrire et ne nuit guère à la foi ni à l’Église… Pour moi, la symbolique de la résurrection dans l’écriture et la théologie de la calligraphie furent très chères à mon cœur de poète de sept ans.


  1. Extrait du livre Pourquoi m’a-t-on appelé Virgil ?