Avril–Juin 2002

L’âme et le livre

Henri-John Gould

J’écris ces lignes le jour de l’Ascension, où nous célébrons le retour du Verbe à son Père. Exitus, Reditus. Il y eut un soir – l’incarnation; il y eut un matin – résurrection. Jour.

Deux mouvements, qui sont à l’origine de l’art d’écriture évoqué par Virgil Gheorgiu, compris comme une voie spirituelle.

Le scribe plonge son stylet dans l’encre, trace le signe sur une feuille que l’on souhaite pure, immaculée, offerte à toute possibilité. Une fois le signe dessiné, le message livré, le stylet quitte la page, la pierre, la matière, laissant au regard de l’homme ces signes – hiéroglyphes égyptiens, sumériens, chinois – ces lettres, ces mots qui révèlent au lecteur que ce verbe qu’il lit sur une page ou sur les parois des temples anciens est le même qui écrivit en silence devant la femme adultère, le même qui demeure, connu ou méconnu, au plus intime de notre être.

En Orient, en Inde où il a résidé, dans la civilisation égyptienne qu’il a longuement étudiée, Henri-John Gould est allé à la recherche des fragments de ce « Miroir des transparences divines », devenu évocation poétique de cette longue transhumance du langage. Les poèmes présentés ici sont nés de l’élaboration même du Miroir, que l’on pourra découvrir prochainement aux éditions Ad Solem.

Grégory Solari

Ô Pèlerin…

Qui brisera l’huis foisonnant des signes de la terre ?
Ô pérégrin, chausses, besace et canne courbe des
transhumances de ta quête,
et la barre des fouilles, le dictionnaire hiéroglyphique,
hiératique, à la chandelle des acquis, le livre peint d’une encre
de cinabre :
verse-les, gages, aux gueux du temps sis tels rois dans la
poussière, sonnant béquilles et sébiles sur la pierre du seuil !
L’ombre lave, lasse, l’âme adoubée de son vacarme et la vêt
en longs plis d’immobile silence,
et, nuit tout odorante d’étoiles, dévoile ces présences allant
parmi les sistres des grillons.

Un livre ayant un goût de sel…

Pas un livre…
Ah ! non ces livres engoncés d’usages, de vérités en
pages encagées comme des chiennes à la longe.
Tant d’âmes agonisent sous le linceul de leurs songes !
Mais un livre ayant goût de sel et d’aigres appels des
sternes sur les eaux poignantes,
un libre souffle de houles vertes, et ce cri indicible
d’abîme qui enfante,
l’océan jouant dans ses mèches dénouées comme un
prince barbare.
Une charge chevaleresque en beau désordre des
bannières et candeur neigeuse de l’assaut :
la vérité, lances chacune à son galop toutes chantant
l’épithalame unique
en hiéroglyphes, en hiératique, en démotique…

Pur…

Et qui ne sait lire, qui, à ce hourvari des nefs ensanglantées
de vocables au soleil,
– criée des harengères, cavernes de la bouche, et cette
aisance à vendre épouillerie de reine –
celui-là qui vers le marché d’odeurs tend lèvre suspicieuse et
le singe furtif de son échine courbe,
midi aveugle sur la place,
tache le marbre étincelant au prétoire du juge assourdi de
requêtes :
« Je subodore, ô Maître, un verbe maléfique… »
Parmi ses clercs hâves l’éventant le Vigilant, l’Oreille, sous
l’éphod silencieux de sa charge médite, mâchant l’anis, buvant
son vin de miel et d’aromates : « Ô sage d’os, de vasières, déjuge
ton estime ! »
Et purifiant l’outrage dans le jour, il produit l’arrêté, jadis,
contre Haï, l’intendant du bétail, coupable :
« de grimoires, et philtres, et l’abus de formules sacrées
pour éloigner, pour inquiéter, paralyser, occir, pour évoquer l’ombre
des morts, les diables, autres crimes…
sentence : qu’on le tue ! tel est l’ordre au Livre de langue
divine qui dit que cela lui soit fait. »
L’autre, lavez le jour de sa face, on le scellera à jamais sous le
sable, yeux blancs, ne souille le jusant des restes de son doute !

Que dit le livre…

Que dit le Livre de fraîcheur ?
Ha ! tu rêvais, fraudeur ! y boire pour tes sous, menteur,
au vrai goûter, vers le banc publicain jetant la pièce
plébéienne :
et goulûment les lèvres en savourent l’écume, et la langue s’y
plaît, baisant ses boucles.
Ou bien les mots roulent et se bousculent dans la cohue des
rues.
Ils dressent, aussi, lisses définitions de quartz en faisceaux
froids de lances mauves;
vont l’amble d’un couple hongres : mots badins, rires noués
de faveurs, ces riens (ces touts !) offerts à pleins gants de pétales.
Et puis telles mesures étranges : un pesant d’âne, un grain
d’orge moyen sans barbe qui dépasse, soixante-dix semences du
sénevé valent dix crins de mules, de mulets…
Vocables d’hommes guettant l’offre aux portes des villes
arides.

Mais le Livre ne s’ouvre qu’à l’invité des Cieux.
Voici la mer, l’appel du sel gemme sur la langue, et des
partances au goût de femmes, et des houles menant tout un fret
de senteurs, et la longue vigie des nuits d’été sur la proue dans
ces délices d’accoster la haute barque divine !
L’océan paît ses eaux. Le ciel y sème l’hélianthe comme une
émeute de lucioles,
et la nef à mon flanc jette l’ancre vermeille : si grande, (la
voile telle qu’un baiser) l’œil ne cille sur l’étrave, et le corps
laqué d’or s’arque sous les songes.
Ainsi le chaste couché dans ses rêves liquides tremble d’une
carène amarrée à ses draps.
Le Livre emporte l’âme jusqu’au verbe des dieux.