Avril–Juin 2002

Pour mes enfants et petits-enfants

Vous avez grandi, mes enfants et petits enfants, et moi aussi j’ai grandi…
Singulière formule pour une mère, une grand-mère. Une grand-mère et bientôt une arrière grand-mère, mais je me refuse à dire « j’ai vieilli », même si c’est vrai, même si le temps se marque au coin de mon sourire et de mes yeux.
Ce n’est rien, ce n’est pas la vieillesse, c’est seulement la vie.

Vieillir, c’est bien autre chose. Vieillir, c’est ne servir à rien, n’être utile à personne, ne plus être aimée… Pire encore, ne plus rien aimer.
Je ne vieillirai pas, puisque je vous aime, et ce n’est pas le temps qui m’a un peu marquée. Ce sont vos maladies d’enfants, vos nuits de fièvre, vos appendicites, vos bras et vos jambes cassées, vos escalades sur le toit, mes jumeaux, cette guerre de 39 si dure à traverser avec mon mari au front et des enfants si jeunes encore… et tous ces soucis qui s’accumulaient, et ce monde qui bascule lorsque l’on voit mourir un fils et un mari…

Le temps n’y est donc pour rien, mais ce qui marque, ce sont ces angoisses, ces déchirements du cœur, ces temps difficiles de votre enfance où je vous ai portés avec tant de tendresse, et à bout de souffle parfois, mais malgré tout, j’ai été comblée… J’ai reçu tout ce que l’on peut recevoir, et si j’ai gardé le sourire, c’est à vous mes enfants, et à vous mes petits-enfants que je le dois…

Et, si hier vous disiez : « L’avenir, c’est nous », c’est aujourd’hui, qu’en vous tous, se concrétise cet avenir, avec votre vie à chacun, car je vous ai créés pour vous, pas pour moi… pour votre bonheur, pas pour le mien, pour tracer votre route, mais non pour élargir mon sentier.
Je ne sais pas si je vous ai faits, tels que vous êtes, mais vous m’avez faite telle que je suis devenue, et si je vous parle avec tant de tendresse, c’est que depuis longtemps, et une fois pour toutes, je sais qu’au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour.

Je vous ai donné la vie, mais vous m’avez donné la jeunesse du corps, le goût de la tendresse infinie, l’habitude de l’indulgence, une certaine façon de vivre et, parfois, une sacrée pratique de la sainte vertu de patience, mais vous ne me quitterez jamais, malgré le temps, la distance, le silence peut-être.

Le temps, la distance et le silence peuvent détruire d’autres formes d’amour, mais pas celui que j’ai pour vous, et je peux vous dire, mes enfants et mes petits-enfants chéris, que je vous tiendrai jusqu’au bout de la vie, avec le cœur que vous m’avez fait, mille fois percé mais mille fois merveilleusement guéri… puisque c’est à l’ombre de la croix que la joie de l’amour et de l’espérance ne cesse de grandir.

Votre Mammy
Noël 1975