Avril–Juin 2002

Les diocèses catholiques en Russie

Patrick de Laubier, prêtre *

Le 11 février dernier, Rome annonçait que les quatre administrations apostoliques de Russie étaient élevées au rang de diocèses avec leurs sièges respectifs à Moscou, Saratov, Novossibirsk et Irkoutsk. Cette décision a aussitôt provoqué une protestation du Patriarcat qui dénonça un défi lancé à l’Orthodoxie. Le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, qui devait se rendre à Moscou a dû renoncer à cette visite prévue longtemps à l’avance.

Nicolas Lossky, théologien laïc de l’Institut Saint Serge à Paris, a même repris l’expression utilisée par certains anglicans lors du rétablissement de la hiérarchie en Angleterre en 1850 : il s’agirait d’une « agression papale ». Notons aussi le terme d’« invasion » employé par le Patriarche Alexis lorsque le pape s’est adressé en russe par duplex au millier de fidèles rassemblés dans la basilique catholique de l’Immaculée Conception à Moscou.

La Russie compte 145 millions d’habitants (2000) et l’on estime le total des orthodoxes à une population se situant entre 50 et 60 millions de personnes; la seconde religion est l’islam avec 15 ou 20 millions de membres. Les protestants, les juifs et les bouddhistes ont chacun environ un million de fidèles. Les catholiques qui sont en Russie depuis le XIIe siècle, arrivent en dernière position avec 600000 fidèles, principalement d’origine polonaise, lithuanienne et allemande.1

Il s’agit donc d’une minorité infime contrairement à l’Ukraine où 10% de la population sont des gréco-catholiques.2

Comment expliquer malgré cela l’attitude du Patriarcat ?

Il y a des raisons historiques remontant au schisme de 1054 qui a divisé les orthodoxes et les catholiques.

La Russie, héritière de Constantinople en a reçu ce qu’on désigne à juste titre de « césaro-papisme » qui est une domination du pouvoir politique sur l’Église avec pour conséquence un enfermement nationaliste de la religion. Depuis douze ans, pour la première fois de son histoire, l’Église orthodoxe russe est libre vis-à-vis du pouvoir, mais faute d’universalité ecclésiale, le nationalisme revient inexorablement et avec lui une dangereuse proximité du prince plus préoccupé par la paix civile que par le Royaume de Dieu.

Il y a aussi en Russie une tradition d’hostilité aux Polonais, identifiés au catholicisme. Longtemps asservis politiquement par les tsars puis par l’URSS, les Polonais méprisaient souvent leurs oppresseurs; or actuellement la majorité des catholiques vivant en Russie sont d’origine polonaise.

Il y a aussi l’absence de ressources de l’Église orthodoxe qui doit reconstruire les églises, reconstituer le clergé décimé par les communistes, sans être, comme hier avec les tsars ou aujourd’hui en Grèce par exemple, financée par le budget de l’État. L’Église catholique romaine est, pour les besoins de la cause, assimilée à un Occident riche et corrupteur.3

Les structures ecclésiales orthodoxes

Le haut clergé compte 164 évêques dont un quart a moins de 45 ans et un quart plus de 60 ans, la moitié ayant entre 45 et 60 ans. Seulement 20% d’entre eux ont une expérience paroissiale, les autres venant directement de la vie monastique. La majorité des évêques (60%) a été nommée il y a moins de dix ans.4

C’est donc une Église jeune, mais les membres du Saint Synode et le Patriarche lui-même ont été intronisés à l’époque du communisme.

En 1988, le clergé paroissial comptait 7397 membres (dont 6674 prêtres); dix ans plus tard il en totalisait 12378 pour environ 10000 paroisses,5 soit une augmentation de 67%. La formation n’est pas toujours bien approfondie et, chargé de famille, il n’a pas de ressources très assurées surtout dans les campagnes. Enfin la liturgie plus monastique que paroissiale ne laisse guère de temps pour une activité missionnaire.

Notons que l’Église orthodoxe du Patriarcat de Moscou, qui a protesté contre l’érection des quatre diocèses de rite latin, a elle-même des diocèses dans d’autres pays à majorité catholique, comme l’Autriche, l’Allemagne, la Belgique et en Amérique latine et il arrive que des catholiques deviennent orthodoxes sans que l’Église catholique ne songe un seul instant à s’en plaindre.

Les catholiques et la liberté religieuse en Russie

Les quatre évêques catholiques ont été nommés respectivement archevêque au titre de la Mère de Dieu de Moscou, de Saint Clément à Saratov, de la Transfiguration à Novossibirsk, de Saint Joseph à Irkoutsk, afin de laisser aux diocèses orthodoxes le titre d’évêques des villes concernées.

Les trois cents paroisses catholiques de rite latin sont servies par des prêtres en majorité étrangers, surtout polonais, en attendant que le séminaire de Saint-Pétersbourg, qui compte actuellement 70 séminaristes russes, rende possible une autonomie du recrutement sacerdotal. Il y a aussi des religieux et des religieuses apostoliques de différentes congrégations qui n’ont pas leur équivalent dans l’Église orthodoxe.6

Une question de fond a été évoquée récemment par le Cardinal Kasper, dans un article paru dans Civilta Cattolica : l’Église orthodoxe n’a pas reconnu la liberté religieuse comme l’a fait Vatican II.

Il faut dire que ce ne fut pas sans mal du côté catholique et que les six rédactions conciliaires successives ont provoqué les débats les plus tendus du Concile. Citons ici l’introduction : « Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. » (nº 2)

L’Église orthodoxe russe souhaiterait être non seulement celle du plus grand nombre, mais avoir un statut de monopole pour les chrétiens de Russie, comme hier dans l’empire tsariste aux dépens finalement de la liberté religieuse.

On parle de prosélytisme latin, mais il faut reconnaître que les conditions requises pour être catholiques sont sensiblement plus exigeantes que celles demandées par l’orthodoxie, ne serait-ce que pour l’indissolubilité du mariage. Ceux qui demandent à devenir catholiques n’appartiennent le plus souvent à aucune confession. Lorsqu’on sait le succès des sectes et le faible dynamisme missionnaire du monde orthodoxe, l’adhésion au catholicisme revêt un caractère de suppléance d’ailleurs très marginal. L’Église orthodoxe majoritaire n’est pas menacée d’autant plus que les gréco-catholiques sont pratiquement absents en Russie. Une certaine cohabitation devrait permettre au contraire, comme en France, une connaissance mutuelle bénéfique pour l’unité des chrétiens.

En conclusion, on peut dire que l’attitude actuelle de la hiérarchie orthodoxe, aussi regrettable qu’elle soit, s’explique par des raisons plus conjoncturelles que fondamentales. Du côté catholique il convient de tenir le plus grand compte des difficultés de nos frères orthodoxes au lendemain d’une si grande épreuve. Déjà, dans les milieux intellectuels, on assiste à une ouverture très encourageante. Après tout, lorsqu’on observe parmi les catholiques eux-mêmes tant de clivages et de préventions où la charité est malmenée, on ne peut s’étonner que les chrétiens d’Orient séparés de Rome depuis mille ans n’arrivent pas d’emblée à pratiquer le dialogue fraternel.

Il est permis de penser que dans l’avenir le dialogue entre chrétiens d’Orient et d’Occident sera bénéfique pour résoudre, ou du moins atténuer, à l’intérieur de chaque Église, des contradictions qui paralysent l’amour mutuel dont le Christ a fait le signe distinctif du témoignage de son Église face au monde.

Jean-Paul II aime évoquer les deux poumons de l’Église universelle. Nous avons besoin les uns des autres, surtout aujourd’hui où la grande Asie des civilisations millénaires offre un champ immense à l’Évangile, non plus comme hier en s’aidant des armes de la guerre, mais exclusivement par les armes de lumière.7

* Patrick de Laubier (1935), professeur honoraire en sociologie de l’Université de Genève, a été ordonné prêtre le 13 mai 2001 par le pape Jean-Paul II. Il est également professeur associé à l’Université du Latran et président de l’Université itinérante pour la Russie et l’Ukraine.

Expulsion de Mgr Jerzy Mazur : Cet article était achevé lorsqu’a été annoncée, le 21 avril, deux semaines après celle d’un prêtre italien de la paroisse de Wladimir, l’expulsion de Mgr Jerzy Mazur, évêque de Saint-Joseph à Irkoutsk, intercepté à l’aéroport de Moscou et renvoyé en Pologne, son pays d’origine. Du fait de l’interdiction des séminaires sous le régime communiste, les prêtres catholiques sont en effet étrangers à 90%. Le fait survient après qu’un député a déposé à la Douma une motion demandant l’interdiction de l’Église catholique, « menace pour l’intégrité de la Fédération russe. »

Le 7 mai, le Vatican constate : « Le Saint-Siège est intervenu immédiatement en demandant des explications au Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, sur les motivations qui avaient conduit les autorités de frontière à refuser l’entrée au prélat. Avec étonnement, on doit constater qu’après plus de deux semaines, les informations requises ne sont pas encore parvenues. »

De leur côté, un groupe d’écrivains russes ont protesté contre ces mesures « dignes de l’époque soviétique ».


  1. Nous reprenons les données du Slovari religui narodov sovremennoi Rocci ( Moscou 1999). Pour les catholiques, les estimations varient : dans une interview donnée le 25 décembre 2001 à Écho de Moscou, Mgr Kondrusiewicz indiquait 600000, le Patriarcat 500000. Ce qui est certain c’est que les catholiques sont répandus dans tout le pays à la suite des persécutions dont ils furent l’objet à l’époque tsariste et surtout par le régime communiste. À la fin du XIXe siècle, 9,2% de la population de l’empire étaient catholiques contre 0,4%, (600000) de la population actuelle de la Russie.
  2. Un peu plus de la moitié (53%) des paroisses d’Ukraine est rattachée au Patriarcat de Moscou et 26% des paroisses à Rome dont 21% sont des gréco-catholiques. Il ne faut pas perdre de vue ces chiffres car en 1990 les catholiques étaient encore réduits à la clandestinité. La visite de Jean-Paul II en Ukraine (juin 2001) a contribué à manifester la forte présence catholique dans ce pays où les trois différentes Églises orthodoxes sont en état d’hostilité réciproque depuis l’indépendance du pays. Voir notre ouvrage L’avenir d’un passé, Rome Saint Pétersbourg, Moscou, Téqui 2001, p. 114 ss.
  3. Depuis 10 ans l’organisation catholique AED a donné 17 millions de dollars destinés aux paroisses orthodoxes de Russie !
  4. Ibidem, p. 22.
  5. Pravoslavnaia Entsiklopedia, 2000, p. 23.
  6. Il y avait en 1999 sur le territoire de la Russie 315 monastères dont 157 d’hommes et 158 de femmes. Ce sont des contemplatifs (Basiliens) car il n’existe pas d’ordres apostoliques comme dans l’Église catholique.
  7. Le cardinal Journet a employé cette expression dans sa mémorable intervention au Concile lors de la discussion sur la déclaration sur la liberté religieuse, le 21 septembre 1965.