Avril–Juin 2002

In memoriam : S.E. le Cardinal Louis-Marie Billé

Abbé Eric Pepino *

Avec le Cardinal Louis-Marie Billé, quelque chose a changé dans l’Église qui est en France.

Rappelez-vous : lorsque l’archevêque d’Aix en Provence est élu Président de la Conférence épiscopale (novembre 1996), nous sommes encore plongés dans l’affaire Gaillot et la venue du Pape à Reims a rallumé les vieux feux de l’anticléricalisme.

Ce petit homme qui surgit va en imposer. Le discours n’est plus le même. Une certaine langue de bois ecclésiastique s’efface pour laisser la place à une analyse pertinente de la situation ecclésiale.

1997 : coup de tonnerre dans le ciel. Les journées mondiales de la Jeunesse sont un triomphe : autour du pape, un million de jeunes secouent la torpeur d’un mois d’août parisien.

Les journalistes sont dépassés par l’ampleur de l’événement.

Derrière ce succès, il y a bien sûr la figure du Cardinal Lustiger; mais aussi, plus discrète, celle du patron des évêques français.

L’accueil réservé au Saint Père est chaleureux; une vraie joie se lit sur le visage de Mgr Billé.

1998 : le cardinal Balland, après un bref épiscopat lyonnais, disparaît. C’est l’archevêque d’Aix que choisit Jean-Paul II, lui conférant le titre de Primat des Gaules. Un siège difficile mais une reconnaissance pour celui qui sut trouver les mots justes et apaiser les tensions nées lors du départ de Mgr Gaillot.

Le 6 septembre, le successeur des saints Pothin et Irénée s’assied dans l’antique cathèdre entouré de son presbyterium. L’espérance est grande. Ses premiers mots ont touché le cœur des lyonnais.

Deux jours plus tard, en la Nativité de Notre Dame, Mgr Billé se rend à Fourvière pour présider la traditionnelle messe du vœu des Échevins au cours de laquelle le maire de la ville offre symboliquement un écu d’or et un cierge.

Toute la classe politique lyonnaise est rassemblée. Nous sommes au cœur d’un débat de société passionné : la proposition de loi concernant le PACS.

Alors, la voix de l’archevêque s’élève, dénonçant des lois qui visent à légitimer l’inacceptable.

Douche froide pour les élus; un ministre de la République sortira furieux de la basilique.

Un premier jalon est posé et l’année suivante, poursuivant sa réflexion sur le thème de la défense de la vie, le primat des Gaules réaffirme qu’« aucune société ne peut se donner le droit de juger qui peut vivre et qui on a le droit de tuer », concluant que « si jamais on entre dans la logique du droit à disposer d’autrui (…) je ne crois pas qu’il y ait de limite qui puisse tenir ».

En entendant ces paroles, je ne pouvais m’empêcher de penser : quelque chose est en train de changer. Ce changement fut perceptible lors de la rencontre des séminaristes à Lyon les 14 et 15 septembre 2001. Dans une conférence remarquable intitulée : « Comment proposer la foi en France, au XXIe siècle ? », le cardinal Billé soulignait l’importance d’un retour aux sources de la foi, préalable indispensable à l’évangélisation.

Évoquant au passage la nouvelle traduction de la Bible publiée chez Bayard, il traçait les lignes d’une ecclésiologie enracinée dans l’Évangile et la Tradition, loin des exagérations post-conciliaires. Nous sortions des théories de l’enfouissement pour retrouver une certaine vivacité de pensée et une lucidité courageuse sur la vie ecclésiale en France. Quelque chose avait changé.

Puis vint le temps de la maladie qui, une fois encore, frappait, en la personne de son archevêque, l’ensemble du diocèse de Lyon.

J’eus la joie de l’accueillir à deux reprises dans ma paroisse en cette fin d’année 2001. Les traits tirés, le visage amaigri, il poursuivait son chemin.

Certes, je l’avoue, j’aurais aimé un évêque tout aussi lucide et courageux au plan diocésain, osant une parole claire et des rappels à l’ordre devenus urgents. Beaucoup de prêtres regrettaient cet éloignement qui, à long terme, aurait pu faire naître certaines incompréhensions.

Aujourd’hui, il nous reste une voix et des mots, ceux prononcés à la Trinité des Monts le 5 janvier 2002, qui dévoilent un authentique spirituel : « Hérode peut bien se considérer comme le roi des Juifs, mais le roi véritable, c’est l’enfant de Bethléem, roi du monde, non parce qu’il dominera le monde, mais parce qu’il proposera au monde la Parole de vérité, et que c’est la vérité qui rend libre; parce qu’il proposera au monde la Parole de l’amour et que seul l’amour rassemble les hommes dans l’unité de la Paix ».

* Prêtre du diocèse de Lyon.