Avril–Juin 2002

Port-Royal en lectures

Abbé Gérald de Servigny *

« Qui ne connaît Port-Royal, ne connaît rien à l’humanité », répétait Sainte-Beuve, soulignant ainsi la complexité d’une aventure qui a déchiré pendant plusieurs siècles les catholiques du royaume de France. Port-Royal n’a pas fini d’interroger l’histoire et d’intriguer les hommes, de sorte qu’à toutes les époques on trouve un poète ou un historien, un homme de lettres ou un homme de Dieu pour exhumer les restes de cette tragédie, volontairement oubliée et qui pourtant continue à vivre au tréfonds des mémoires…

« Je vis ce cloître vénérable, ces beaux lieux de ciel bien-aimés… » Nul ne peut plus apercevoir cette abbaye dont Jean Racine chantait les beautés : il n’en reste pas aujourd’hui pierre sur pierre. Son nom sonne comme une blessure, un déchirement et peut-être même une défaite; il évoque à tout le moins une page d’histoire douloureuse et humiliante pour l’Église en ce XVIIe siècle triomphant.

L’épopée de Port-Royal est un résumé, un concentré d’humanité, où la grandeur authentique côtoie la vile bassesse, et la plus belle sainteté, l’orgueil indomptable; on se souvient en effet du mot resté célèbre de Péréfixe, archevêque de Paris à partir de 1664, parlant de ces religieuses « pures comme des anges mais orgueilleuses comme des démons ». Cette mauvaise querelle est aussi complexe que la psychologie humaine, mêlant le meilleur et le pire, le vrai et le faux, le divin et l’humain, le sacré et le profane, les intérêts particuliers et la sûreté de l’État. Le jansénisme n’a pas fini de faire parler de lui…

Angélique Arnauld

De cette vieille histoire, on retiendra quelques visages charnus au regard perçant, sortis des brumes d’un vallon humide et sauvés de l’oubli grâce à Philippe de Champaigne. La figure la plus emblématique est très certainement Mère Angélique Arnauld (1591–1661). Deux biographies viennent, ces dernières années, de lui être consacrées.

Dans celle de Perle Bugnion-Secretan1, on appréciera le contact avec les sources : les très nombreuses citations de lettres et de documents font entrer dans l’intimité des personnes. Par une approche thématique, le lecteur est introduit, comme pour une visite guidée de musée, dans le petit monde de Mère Angélique : sa famille, ses relations, le monastère, ses épreuves… L’auteur commence par planter admirablement le décor de ce siècle fécond où l’on voit poindre, dans la suite du concile de Trente, un grand élan de réforme : si les Jésuites sont nés au siècle précédent, Mère Angélique côtoie la réforme du Carmel, assiste à la naissance de l’Oratoire, mais aussi des Visitandines de François de Sales et de Jeanne de Chantal, des Lazaristes de Vincent de Paul et d’autres encore… C’est dans ce mouvement de renouveau post-conciliaire que cette jeune fille, devenue abbesse par hasard ou par erreur, inscrit celui de Port-Royal et des monastères alliés. À force de persuasion, de charité autant que de fermeté, cette maîtresse femme, assoiffée de Dieu, ouvre un chemin où beaucoup la suivront. Elle est, jusqu’à son dernier souffle, le 6 août 1661, l’âme de cette maison où l’on voulait servir Dieu loin du Monde.

Bien différent est l’ouvrage de Fabian Gastellier2 qui, à la manière du roman de cape et d’épée, met en scène les personnages et spécialement Angélique Arnauld, la décrivant dans ses angoisses, ses épreuves, ses joies toujours contenues. Qui sait si le portrait est toujours très fidèle ? Mais cet être d’exception apparaît, au fil des pages, comme admirable et même aimable, conduisant courageusement son monde, malgré ses crises de conscience, souvent dans une grande solitude, voyant s’éteindre autour d’elle, l’un après l’autre, ses plus fidèles soutiens : François de Sales, Saint-Cyran, Jeanne de Chantal… Enfin cette histoire, digne d’une tragédie antique, s’achève par le sacrifice : « Lieux profanés, corps éventrés, mémoires blessées, le silence retombe sur Port-Royal des Champs, où ne résident que des ombres et des souvenirs. Le souvenir d’un rêve, d’une réforme; le souvenir d’une foi solide, du respect de la pauvreté comme de l’humilité. Le souvenir d’une abbesse enfant qui avait osé braver l’autorité de son père, de son roi et de Rome », écrit Fabian Gastellier.3

Mais, semble lui répondre le Père Jérôme qui consacre à Port-Royal quelques pages d’une grande densité,4 « en ce lieu il y a un esprit, et une immense générosité pour vivre selon cet esprit, lequel ne fut pas uniformément révolte, mais d’abord paisible réforme, en vue d’un plus sincère service de Dieu. La réforme de la règle monastique, ce fut l’essence, le but, l’espoir. La révolte ce fut l’accident. Et c’est pourquoi ce désert, aujourd’hui, n’est pas désolé, et cette maison, rasée au sol, ne laisse pas un vide. Des présences y parlent encore d’amour de Dieu, de loyauté à l’égard des observances, de talents humains exceptionnels, et de simplicité de cœur ».5

Saint-Cyran

Jean Duvergier de Hauranne (1581–1643), abbé de Saint-Cyran, est une autre figure de l’histoire de Port-Royal. Ce proche de Bérulle, à la piété austère, est un ami de l’évêque d’Ypres, Jansen, avec qui il partage l’enthousiasme pour les œuvres de saint Augustin. Certes, l’abbé de Saint-Cyran n’est probablement pas un adepte de l’interprétation janséniste, mais c’est lui qui, par sa prédication et son souvenir, va unir irrémédiablement la réforme de l’abbaye à la doctrine augustinienne. Il est, avec Angélique Arnauld, l’emblème de ce premier Port-Royal fait certes de rigueur mais aussi de grandeur d’âme, étranger alors aux entêtements chicaniers postérieurs.

On lira avec intérêt la lettre à un Gentilhomme6 qui vient d’être rééditée, accompagnée d’une très courte note biographique placée à la fin de l’ouvrage. Écrite en 1641, alors que Saint-Cyran était enfermé au château de Vincennes sur ordre de Richelieu, cette lettre de direction spirituelle porte dans le ton et par son contenu, la gravité de l’heure. Vanité des vanités… On y retrouve les thèmes récurrents de la piété dévote et rigoureuse : la fuite et le mépris du Monde, la pénitence, le dégoût de tout ce qui est corporel, l’obéissance au directeur, la voie étroite du salut, etc. Un bon résumé de la doctrine spirituelle Port-Royaliste, avec ses lumières et ses ombres. Voici les quelques mots de conclusion de la petite biographie : « Ce n’est qu’en 1642, à la mort du Cardinal [de Richelieu], que Saint-Cyran recouvre la liberté. Il meurt cinq mois plus tard. Ce « La Rochefoucauld chrétien » laisse l’image d’un grand maître spirituel, appelant sans relâche au silence intérieur et au renouvellement du cœur ».7

Partisans

Alors, comment cette aventure du jansénisme « a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde ? fatiguer l’État, autant que l’Église ? » s’interroge, un siècle et demi plus tard, Joseph de Maistre. Oui, pourquoi cette réforme, vécue avec application, admirable en bien des choses, guidée par des personnalités d’exception, encouragée par plusieurs saints et saintes, a-t-elle ensuite dérapé pour devenir le gâchis que nous savons ? Il y avait beaucoup de vertu à Port-Royal ! Cela n’a pourtant pas empêché la catastrophe.

Joseph de Maistre tente une explication : « Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène. La principale est celle que j’ai déjà touchée. Le cœur humain est naturellement révolté. Levez l’étendard contre l’autorité, jamais vous ne manquerez de recrues : non serviam. C’est le crime éternel de notre malheureuse nature. Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n’est ni philosophique, ni consolant; mais le plaisir secret d’être d’un parti, etc. Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là ».8 Le plaisir secret d’être d’un parti : un mal qui détruit imperceptiblement l’esprit d’Église.

Pourtant tout avait noblement commencé par une réforme monastique conduite par Mère Angélique Arnauld, après qu’elle fût touchée par la grâce lors d’un sermon de Carême sur le mystère de l’Incarnation, en mars 1608. Le retour aux observances de Cîteaux augurait d’un nouveau printemps pour l’abbaye. Mais le chemin qui s’ouvrait, chargé d’embûches, allait bien vite croiser celui que gravit le Maître jusqu’au Golgotha…

Autour de Port-Royal, s’était d’abord organisé comme naturellement, à partir des liens familiaux et sous l’influence des amis, un courant d’idées au service de la cause augustinienne. Ensuite un véritable mouvement se développa qui se mit à défendre tout à la fois saint Augustin, l’œuvre de réforme de l’abbaye, les petites écoles, les solitaires… et à s’opposer violemment aux Jésuites, à la morale relâchée, à la politique de Mazarin, à l’esprit mondain, etc. Qui furent les principaux protagonistes de la cause janséniste en ses débuts ? Outre les religieuses, d’immenses talents dont l’histoire a retenu les noms : Antoine Arnauld, Nicole, Pascal, Sacy, sans parler des amis, madame de Sévigné, Champaigne, Racine et d’autres.

Puis la machine s’emballe. La défense de la Vérité se transforme en défense d’intérêts partisans. Le combat devient une affaire de famille. Les « messieurs » s’engagent furieusement dans la mêlée et se laissent prendre dans l’engrenage de la révolte. D’ailleurs que faire d’autre quand on est « solitaire » et désœuvré, surtout lorsque cette solitude ne répond pas à une vocation particulière ? Les redoutables Lettres provinciales, magnifiquement écrites, illustrent ces déviances qui sont loin des premières intuitions de vie silencieuse de Mère Angélique. Cette dernière essaya bien de les modérer, mais sans grand succès : « Mon frère, mon frère, disait-elle à d’Andilly en avril 1661, soyons humbles. Souvenons-nous que l’humilité sans fermeté est lâcheté, mais le courage sans humilité est présomption ».9

Une vieille histoire

Ce coin paisible de la vallée de Chevreuse fut assurément une terre de Dieu, baignée de sa grâce et visitée par ses saints; lieu de la prière silencieuse des moniales fidèles à la règle de saint Benoît… avant la tempête. L’histoire de Port-Royal s’arrête en 1711, par la destruction de l’abbaye, sur ordre du Roi. Le jansénisme religieux se laisse ensuite mener, au rythme endiablé des convulsionnaires de Saint-Médard, sur la voie de la rébellion et se mue en une opposition plus politique.

Le recul, à peine suffisant, de l’histoire, ne permet pas à lui seul de démêler l’écheveau. Si les implications d’ordre politique semblent, à l’heure de la laïcité militante, bien lointaines, il n’en va pas de même des questions religieuses qui ont sans doute laissé des traces : le psychanalyste qui inviterait l’Église de France à s’allonger sur le divan, concentrerait rapidement ses investigations vers ces zones de la mémoire religieuse refoulée.

En cherchez-vous les séquelles dans la culture ecclésiale contemporaine ? Voyez les sujets si difficiles à aborder en réunion de prêtres, de catéchistes… Il y a bien sûr la question du rapport de la nature et de la grâce tout d’abord, sous la forme du rapport de l’Église avec le Monde, mais aussi le dilemme de la morale du renoncement ou la morale de l’accomplissement de soi, sans parler du péché et ses conséquences, de la place du sacrement de pénitence. Quant aux fins dernières… Oubliées, vraiment, les querelles jansénistes ?

« Un homme vaut ce que vaut son drame intérieur », disait Lacordaire. L’épopée de Port-Royal n’est certainement pas médiocre. Même si on a parfois essayé de l’oublier, elle est une page, une belle page de notre histoire religieuse de France qui révèle un peu du génie de son peuple, de son génie, mais aussi quelque chose de son drame intérieur.

* L’abbé Gérald de Servigny, de la Fraternité Saint-Pierre, est l’auteur de La Théologie de l’Eucharistie dans le Concile Vatican II, Téqui, Paris, 2000.


  1. Perle Bugnion-Secretan, Mère Angélique Arnauld, Cerf, 1991, 272 p.
  2. Fabian Gastellier, Angélique Arnauld, Fayard, 1998, 496 p.
  3. Id., p. 20–21.
  4. P. Jérôme, Vigilant dans la nuit, Saint-Augustin, 1995, p. 118–123.
  5. Id., p. 119.
  6. Abbé de Saint-Cyran, Lettre à un Gentilhomme, Arfuyen, 2001, 114 p.
  7. Id., p. 113.
  8. De l’Église Gallicane, (écrit en 1817), p. 32–33 de l’édition parisienne de 1863.
  9. Cité par le P. Jérôme, op. cit. p. 122.