Avril–Juin 2002

Des clercs, des obscurcis, des vraies lumières

Monsieur Télescope

Vigilance avant l’aurore

L’inquiétude tardive, et probablement électorale, de la ministre des écoliers, me suggère ces réflexions :

Problème : les instituteurs ne rencontrent jamais d’enfant que ses parents laissent le soir devant la télé. « C’est pas compliqué, il est au lit tous les jours à neuf heures. »

Or, si le maître n’a pas lui-même regardé son petit écran, il est sans exemple que plusieurs de ses élèves ne puissent pas lui raconter jusqu’au bout le film de la veille.

Quelle énigme !

C’est peut-être un de ces « faits de vie » sur lesquels il est bon de ne pas réfléchir, car on irait à des conclusions désastreuses. En effet, de trois choses l’une :

ou bien les parents doivent avoir sur leur progéniture une ferme et constante autorité. Facho !

ou bien les familles ne doivent pas avoir la télé tant que les enfants sont jeunes. Rigolo !

ou bien la télé doit savoir qu’elle imagine devant des enfants et s’interdire ce qui leur fait du mal. Maso !

Au fait, ce qui fait du mal aux enfants fait-il du bien aux adultes ? On connaît, hélas, beaucoup de films que devraient s’interdire les « plus de treize ans »; la vertu des petits en souffre moins que la nôtre.

Si votre liberté consiste à payer des gens pour qu’ils fassent devant vous ce qui dévoile l’intime ou pervertit l’instinct, il faut vérifier la mécanique de vos émotions.

Si c’est vraiment de ce spectacle que vous avez besoin, plutôt que de la peinture des sentiments et des caractères, vous avez toujours, en option « voyeur », des video-cassettes. Mais alors, gardez pour vous cette triste servitude, et laissez aux images publiques la décence d’une liberté vraie.

La télé fait du mal aux enfants parce qu’elle raccourcit leur sommeil et leur attention, augmente leur paresse et leur légèreté.

La télé fait du mal aux adultes parce qu’elle confond le bien et le mal, la visibilité et l’importance, la « réaction » et la pensée. Elle excite les sens quand elle le peut (mais quand ne le peut-elle pas ?), endort souvent la vigilance du cœur, à peu près toujours celle de l’esprit.

Au bout du mécompte, ce sont les adultes qui en souffrent le plus, et mon problème était peut-être sans solution parce que je le posais à l’envers.

La télé ôte aux enfants le sommeil et aux adultes la veille. Or, veillons, mes amis, veillons, et ne cherchons plus la clarté des lanternes dans la pénombre des vessies !

Ce qu’on voit ne fait mal ni bien; tout arrive par ce qu’on croit. Or, les enfants croient leurs parents; ce sont les parents qui croient la télé.

Mais qui donc est assis sur le Saint-Siège ?

La question semble naïve : sur le Saint-Siège, c’est le pape qui est assis. Ainsi posté, il juge, et le monde n’a plus qu’à le croire.

Si vous pensez cela, vous êtes vous-même un pigeon de plus dans la longue liste des volatiles que la télévision agrène1 chaque jour…

Ce pape, la télé le fait voir en effet; mais elle le désigne, plutôt qu’elle ne le regarde. Elle le montre, mais c’est du doigt; il n’apparaît pas, il comparaît; il ne juge pas, il est jugé. Son fameux siège est une sellette.

Chaque fois qu’il dit quelque chose, un monsieur mieux placé que lui vous transmet ce quelque chose en vous disant ce que vous devez en penser, voire – c’est la meilleure ! – ce que sûrement vous en pensez déjà (et au sujet de quoi le monsieur paraît en savoir plus que vous-même…) Et tantôt le pape dit bien (quand il parle des Indiens ou des Noirs), tantôt il dit mal (quand il parle de la famille). Le vocabulaire, les manières, le ton de ceux qui vous informent, ne vous laissent aucun doute sur les sentiments politiquement corrects que vous vous devez d’éprouver à ces sujets. Le monsieur n’a même pas besoin de commenter son info : pré-emballée, elle est à soi seule tout un commentaire !

J’en conclus que sur le siège qui vaut trône, c’est ce quidam qui est assis, et non le pape; il est du bon côté du fusil, le pape est seulement en face…

Quand Jean-Paul II ne suffit pas, on exhume Pie XII : parfait punching-ball pour prendre du mensonge plein la tête. Tel quotidien, tel magazine, peuvent toujours faire des mises au point pertinentes, citer des textes irréfutables, cela n’est d’aucun poids. Le « grrrand public », anesthésié par l’artillerie radio-télévisuelle, n’a nul accès à la vérité. La calomnie fabrique à son gré du consentement universel.

Ce très grand monsieur est plusieurs : l’hydre, qui change souvent de nom et de sexe, s’appelle, ou s’est appelée, Paul Amar, Christine Ockrent, Philippe Gildas, Anne Sinclair, Thierry Ardisson, Albert Duroi…

Ce dernier (oui, Albert), soutenait naguère que le pape et les cathos étaient bien contents chaque fois qu’un type attrapait le Sida. Ce jour-là, Albert, vous avez fait fort. C’est peut-être ce qui vous mérita de devenir directeur de l’info sur la 2 ? Pape des papes, en quelque sorte…

Car tout ce joli monde est nommé dans des conclaves (auto-nommé dans des auto-claves) bien plus fermés que ceux de Rome, et auxquels, ami lecteur, tu ne seras jamais invité. Qu’on se le dise : la démocratie s’arrête là où commence l’information.

Le monde à l’envers

La télévision pond ses œufs dans tous les nids. On croit le savoir, mais on est toujours en retard d’un mécompte; dans l’arbre le mieux protégé de la forêt la plus épaisse, on l’entend soudain : « Coucou, me voilà ! »

Ainsi, en ce beau jour du mois de mai, étais-je au festival de Cannes, étais-je dans une église au matin de la première communion ? Explosion de flashes, incendies de spots, tacatac de caméras-mitrailleuses… Le Seigneur soit avec vous ! Je crus entendre : Et avec nos outils.

Juste avant la prière eucharistique, le prêtre demanda un cessez-le-feu. Sa bienveillante patience eût mérité un meilleur succès : il obtint une accalmie de deux minutes trente. Puis les hostilités se rallumèrent, et à chaque mouvement des enfants (debout, assis), une nouvelle rafale criblait les couronnes des filles et les cravates des garçons. Pour du souvenir, y en aura !

À la communion, le bombardement photonique atteignit l’extrême de sa fureur. Ah ! certes, dans la vallée de l’ombre je ne crains pas le noir… tu es mon berger, ô Kodak !

Était-ce l’ultime rush ? On pouvait l’espérer : la bénédiction descendit à la seule lumière d’un soleil qui mettait les vitraux en fête. La paix, enfin, la paix soit avec nous !

C’était sous-estimer nos tirailleurs d’élite, qui avaient fait retraite, mais en bon ordre. Repliés stratégiquement sur le parvis, ils y déclenchèrent un formidable tir de barrage qui fit hésiter la procession enfantine : les communiants oseraient-ils quitter l’église ? Avec l’inconscience de son âge, l’un d’eux rompit la stupeur, et tous se hasardèrent. Comme ces innocents leur tendaient les bras, les parents finirent par rendre les armes. Mouchoirs blancs, embrassades… après tant de mensonges, c’était la minute de vérité.

Quel mensonge ? Ne suis-je pas cruel pour tous ces braves gens sans mauvaise intention ? Sans doute, et ce n’est pas à eux que j’en ai : ils font ce qu’ils voient faire. La liturgie de chaque soir leur enseigne ce qu’il faut croire. Lex orandi, lex credendi. On croit comme on prie. Et que croit-on, depuis que la télé remplace tous autres usages, promenades et conversations, lectures et parfois prières ?

On croit ceci :

Être, c’est être vu. Pas vu, pas pris. Je veux dire, pas pris en compte. Qu’est-ce qu’un auteur qu’on ne voit pas au petit écran ? Écrit-il seulement ?

Vacaciones sin Kodak, vacaciones perdidas, me disait une fois un marchand de tourisme. La vie de nos actes serait-elle tout entière dans leur publique mémorisation ?

Ces mœurs signent notre athéisme. Puisque la chose se consomme moins dans son acte que dans la vue qu’en saisit le prétendu « objectif », c’est qu’il n’y a pas d’autre instance que cet objectif même pour assigner son lieu à ce qui est. Personne pour lire dans le secret : la visibilité épuise l’être. Et l’on fabrique du faux éternel avec la fragilité de l’instant. Nous étions, l’autre matin, tout près de demander au prêtre qu’il recommence la communion au cas où une caméra aurait manqué l’hostie. On peut recommencer tant qu’on veut, dès lors que les choses ne sont plus en elles-mêmes, mais dans leur image mise en boîte.

Boîte à malices…

Les chrétiens ne doivent pas dire seulement que l’invisible est réel. Ils doivent dire surtout que l’être du réel est invisible, ce que le monde ne sait plus aucunement. La télévision le lui a désappris. Tout pour la montre.

Misérable vérité de l’image, qui veut éterniser la visibilité de l’instant; c’est l’opération diabolique, à la messe, puisque la messe, c’est tout juste le contraire : rendre présent l’invisible d’un don éternel. Fissure de notre temporalité infirme, l’hostie récapitule le Dieu qui est, qui était et qui vient : par quoi elle est notre présent absolu. Y a rien à voir. L’image d’actualité, (non celle de l’artiste, attentive et allusive), ramène toute chose à un ici et maintenant hors de son acte, de sa durée et de son sens. L’anti-éternité. L’enfer. Celui dont Simone Weil (celle qui n’était pas photogénique) disait qu’il consiste « à se croire au paradis par erreur ». Les flashes dans le Cénacle, c’est la concurrence du diable aux langues de feu.


  1. Ma femme m’assure qu’elle ne trouve « agrener » ni dans le grand Robert ni dans le petit Larousse. Je persiste et signe : agrener est un mot bien français. Il est d’ailleurs dans le Littré, avec sa définition qui me ravit : « donner de la nourriture au gibier à plumes pour le fixer quelque part. » Il est vrai qu’il y porte la funeste croix des mots tombés en désuétude.
    En désuétude, l’agrenage ? On voit bien que monsieur Littré n’avait pas la télévision !