Avril–Juin 2002

Choses vues à Jérusalem, semaine sainte 2002

fr. Olivier-Thomas Venard o.p.

De l’herbe verte !

Les premières pluies tombées – et tombées drues, car il pleut autant qu’à Paris, ici à Jérusalem, mais en cinq ou six mois seulement – les étendues de poussière sèche qui entourent notre solide couvent de pierres de taille se mettent à luire d’un duvet vert, puis d’un tapis fourni dont on mangerait presque, tant l’herbe est tendre, puis d’une explosion de fleurs d’or souriant au bleu limpide des ciels d’hiver. La ville entière verdit et l’œil européen retrouve des ondes chromatiques familières qui l’apaisent…

L’herbe… Ce sera bientôt un tapis desséché, des lambeaux, de la poussière : un souvenir ! La nature, ici confirme l’inquiétude devant l’éphémère du psalmiste inspiré « L’homme ! ses jours sont comme l’herbe, comme la fleur des champs il fleurit; sur lui, qu’un souffle passe, il n’est plus, jamais plus ne le connaîtra sa place » (Ps 103). Elle lui inspire aussi une secrète jubilation, l’assurance du triomphe sur le mal : « S’ils poussent comme l’herbe, les impies, s’ils fleurissent, tous les malfaisants, c’est pour être abattus à jamais » (Ps 92).

Il y a quelques semaines, nous étions à l’oasis d’Eïn Guédi, antique refuge du roi David. Autour d’une grande cascade, un fragment de vie bondissante, accroché à un décor entièrement minéral où même l’eau – celle de l’énorme Mer de Sel – est stérile : la création s’y donne à regarder comme dans un laboratoire. L’espace de la vie possible est nettement dessiné ici, alors qu’il est souvent indéfini dans l’humide Europe. Ces enclaves de vie ont donné des idées aux hommes : jusque dans le désert du Néguev, les alignements de palmiers splendides et les entrées paysagées de certaines implantations signalent l’effort en cours pour accomplir la prophétie ancienne : La terre brûlée deviendra un marécage, et le pays de la soif, des eaux jaillissantes… on verra des enclos de roseaux et de papyrus. Il y aura là une chaussée et un chemin (Is 35)… Il paraît que les Juifs ultra-orthodoxes ont longtemps considéré l’établissement d’un « État » d’Israël comme une impiété manifeste : l’homme croyant pouvoir faire lui-même, à la force du poignet – et des armes – ce qui devrait être réservé à Dieu…

En Terre sainte, ces derniers temps, il vaut mieux contempler la nature que la cité des hommes, si l’on ne veut pas désespérer de la création, tant l’homme qui devait en être le chef – et le chef d’œuvre ! – s’y complaît dans le saccage.

N’a-t-on pas vu à côté de chez nous, tout récemment, de tendres fiancés israélites réunis dans la tombe, avant que leur amour ait pu porter aucun fruit, par l’explosion désespérée d’un palestinien ? Vues : de jeunes parturiantes bloquées entre maison et hôpital et blessées à mort, au moment même où elles donnaient la vie, par les soldats d’un check point pétrifiés par la peur. Vus aussi : de petits enfants, qui n’ont pas encore l’âge de raison, le bandeau islamiste sur le front, allongés dans la poussière et apprenant à viser par la lunette d’un fusil mitrailleur… Vues encore, de dignes mères palestiniennes brandissant la mitraillette automatique du fils de l’une d’entre elles, abattu par Tsahal, au cours de ses funérailles.

Ces violences ne sont que le paroxysme d’attitudes très quotidiennes. Il paraît qu’il ne faut pas s’étonner de la rudesse, pour ne pas dire de la muflerie assez générale du comportement public des Israéliens (rares « bonjours » et rares « mercis » dans les bus, par exemple). En réalité, c’est une attitude reconnue, ici – elle a même un nom : la routzepakh –, développée en réaction contre des siècles d’oppression : dans l’enseignement public, au moins au début de l’histoire d’Israël contemporain, on enseigna aux jeunes Israéliens que leurs ancêtres avaient passé leurs vies, des siècles durant, à devoir s’excuser d’être (encore) là, et que désormais, c’était fini, ils étaient chez eux, entre eux, et qu’il n’y avait plus à s’excuser. Et voilà comment le culot devint une vertu sociale… On appelle les Israéliens nés ici les sabras, du nom d’une espèce de cactus particulièrement piquants et douloureux à l’extérieur, mais savoureux à l’intérieur : plaise à Dieu !

Toujours est-il que les Palestiniens ont développé une sorte d’anti-vertu symétrique : le n’importe-quoi. Un mélange de flegme et de pulsions destructrices : souillure systématique des rues et saccage du mobilier urbain, des arbustes plantés par les services municipaux… Notre rue l’illustre quotidiennement : on y marche mieux sur la chaussée, au milieu de la circulation que sur les trottoirs, annexés par les shirout (taxis communs) et les bus qui l’ont transformée en gare routière. Moderne Sisyphe, un balayeur arabe déblaie les ordures chaque soir – celles qui sont à portée de balai, car les canettes de sodas, les sacs en plastique pleins des débris de menus en-cas restent pendus des semaines aux poteaux électriques, signalétiques ou aux grilles d’habitation privées où les ont abandonnés les Palestiniens en transit.

À propos de flegme : un petit air de mandat britannique flotte encore parfois au coin de la rue, en particulier au moment des sorties des classes où tous les enfants défilent dans les uniformes des différents collèges – avec un tchador pour la plupart des filles.

Cela dit, la vie publique, côté Est, se déploie dans un désordre organisé. Dans le souk, vous vous trouvez nez à nez avec une grande carcasse de mouton ou de veau dépecée, odorante et pendouillante et au bout de son crochet, entre les costumes occidentaux en tissus synthétiques accrochés aux cintres extérieurs de l’habilleur voisin et les guirlandes de Noël (de Noël !) vendues pendant toute l’année dans l’échoppe clinquante du voisin, un musulman qui a curieusement placé en devanture une Notre-Dame de Lourdes debout dans une sorte de fontaine grecque kitsch où coulent, comme le long des barreaux d’une cage, de fausses gouttes… Même dans les rues moins étroites que celles du souk, les trottoirs sont des étals : il est fréquent de croiser, entre un bimbelottier et une maraîchère, de sérieux Palestiniens en keffieh, assis derrière de montagnes de petites culottes ou de vastes soutiens-gorge (un petit enfant qui demandait à sa mère ce que c’était, ces drôles de choses, s’entendit répondre : « Des bonnets pour frères siamois ») !

Pleine de petits enfants, l’année n’avait pourtant pas si mal commencé…

Deux jours avant Noël, entrant au chorino pour les Vêpres, j’aperçois, minuscule, blotti dans une Bible ouverte sur un grand corporal de lin blanc, un petit Jésus de terre cuite peinte – œuvre naïve des sœurs polonaises qui consument leur vie pour le bien-être de l’École – symbole, petit comme une miette, de toute une espérance !

Les petits enfants avaient envahi les rues de la Vieille Ville quelques jours auparavant, lorsque les Musulmans avaient conclu leur ramadan par les trois jours de fête et de fièvre de l’Aïd-el-Fikr. (Savez-vous que les Palestiniens, à Gaza, connaissent le taux de fécondité le plus élevé de la planète ?) Petits enfants endimanchés, innombrables ! Au pied des murailles, sur l’herbe verte des beaux jardins aménagés par Israël, les fillettes mimaient des scènes familiales : l’une d’elle figurait l’aïeule, assise et hiératique, le voile sur la tête; les autres défilaient devant elle avec de petites simagrées, pour lui baiser la main et recevoir sa bénédiction.

Début d’année… Il faudrait le talent d’un Flaubert décrivant la Carthage antique pour vous dire le clair de lune sur Jérusalem le 30 décembre dernier. Moins splendide que le firmament écrasant de ses brillants, comme une trop lourde parure, le Mont Sinaï – gravi de nuit quelques semaines plus tard –, mais assez limpide pour projeter mon ombre comme en plein jour sur la terrasse… Et la neige ! Deux jours durant, en décembre, elle nimba Jérusalem. Un coup de gel, et la circulation s’arrêta – et la violence, un instant, avec elle. En bonne mère juive, l’Immaculée étouffant ses sauvages enfants dans une chape de douceur !

Le 31 décembre, le Patriarche Michel, auquel s’étaient joints une douzaine de représentants des diverses Églises chrétiennes de Jérusalem, tous dans leurs longs habits ecclésiastiques, avec leur croix pectorale et leurs coiffures rondes ou pointues, présidait une marche pacifique entre Bethléem et Jérusalem, demandant l’arrêt de l’occupation et la reprise du dialogue entre les chefs politiques en vue d’établir la paix. Le cheikh musulman de Bethléem s’était joint à la démarche.

De l’École biblique, nous y sommes allés à trois. Joyeux rassemblement ! Arrivée à Bethléem en shirout; sur la place on nous tend des branches d’olivier – cela va ressembler aux Rameaux ! –, des casquettes « end occupation », des brassards « international observer » et des pin’s « open Jerusalem ». Notre petite troupe de quelques centaines est bariolée : quelques dames chic (épouses de diplomates ?), une dame en col romain ( ?), des anarchistes internationaux – rasta(wo)men anti-mondialisation, militantes des droits de l’homme dévouées aux enfants des camps de réfugiés palestiniens – dames patronnesses de notre époque, émouvantes dans leur attitude maternelle, à la fin de la manifestation : elles chassaient doucement les petits Palestiniens qui s’étaient mêlés trop familièrement aux jeunes soldats israéliens, dont les armes ressemblent tellement à leurs jouets !

Au bout de quelques centaines de mètres de marche, un premier barrage nous arrête trois quarts d’heure : les négociateurs internationaux, et finalement le Patriarche lui-même obtiennent enfin qu’il soit levé. Pendant les palabres, quelques cris politiques, hostiles à l’invraisemblable Premier Ministre israélien, aussitôt couverts par les alleluias d’un groupe de femmes palestiniennes modernes… On espérait marcher jusqu’à Jérusalem, mais l’on fut bloqué au check point. Alors on pria pour la paix durant une heure. Non sans de nombreuses distractions : nous avions tout le loisir de contempler sur un sommet voisin « Har Homa » – espèce de ville fortifiée en calcaire blanc, à allure de ziggourat, qui a poussé comme un champignon, par la grâce de l’État hébreu, à mi-chemin entre Jérusalem et Bethléem (dans quelques années, le tissu urbain israélien réunira peut-être les deux villes davidiques ?); et puis ce soldat qui filmait la manifestation avec sa petite caméra digitale, suivi à son insu par un manifestant qui le filmait filmant, et nous, autour, riant…

Le lendemain, au cours de la Messe solennelle qu’il présidait à la cathédrale, l’Évêque interprétait la journée. En substance : le disciple de Jésus doit se sentir chez lui au milieu des injustices, des épreuves et des persécutions car c’est au cœur du conflit que le Seigneur Jésus a révélé ce qu’il y a de plus spécifique dans le comportement chrétien : le pardon nécessaire au triomphe de la justice et l’abandon, au-delà des méchancetés des hommes, à la seule miséricorde du Père.

Choses vues ?

Encore ceci, en visitant le parc archéologique ouvert assez récemment par Israël au sud de l’Esplanade. À mi-hauteur d’un mur (sans doute au niveau du sol à l’époque, puisque la rue hérodienne, aujourd’hui redégagée est à une dizaine de mètres au dessous du niveau actuel), gravée grossièrement dans la pierre en caractères hébraïques populaires : « Vous verrez et votre cœur sera dans la joie ». De quelque burin improvisé, la main frémissante d’enthousiasme d’un juif pieux grava ce verset d’Isaïe (Is 66, 14), vers 361–363, lorsque Julien l’Apostat autorisa les Juifs à rebâtir leur Temple… On crut déjà, à l’époque, que Dieu allait incessamment venir juger, purifier et repeupler Jérusalem, instaurer la paix autour de Son Peuple… L’enthousiasme de celui qui fit jadis ce graffiti peut bien sembler éphémère aux yeux de l’historien : il s’est transmis de génération en génération. Régulièrement la presse israélienne se fait l’écho des espoirs de réouverture de l’Esplanade aux Juifs; certains souhaiteraient qu’y fût aménagée une synagogue. Les projets actuels de l’Institut du Temple s’enracinent dans un long désir, pour délirants qu’ils puissent sembler (la recherche de la vache rousse est signalée parmi les symptômes du « syndrome de Jérusalem », dans l’étude qu’en a fait le Docteur Raphaël Brenner, sur « gan-chlomo.com », le site internet de l’École juive de Lausanne).

J’ai encore vu ceci, que les psychiatres appelleraient sans doute « le retour du refoulé » : vers la fin d’une table ronde sur « L’avenir du christianisme palestinien », organisée par le Centre de recherches sur le christianisme de l’Université hébraïque, alors que les exposés, fort intéressants, étaient très universitairement restés dans le domaine de la statistique, de l’histoire et de la politique, un vieux monsieur s’est levé, revendiquant son « fondamentalisme », brandissant la Bible et lisant un verset d’Isaïe où il était écrit selon lui qu’un jour les Palestiniens (« PHeLiSHTiM ») auraient complètement disparu de la Terre sainte, et donc… (Avec le frère qui m’accompagnait nous n’avons pas su déterminer si ce vieil Américain était juif ou chrétien). L’organisateur de la rencontre le remit vertement en place, mais cette irruption sauvage d’une foi brute au milieu de nos échanges policés nous indiquait peut-être bien le fond du problème, qui est religieux. D’ailleurs, pas plus tard qu’avant hier on lisait dans un grand quotidien israélien un long article résumant un vif débat en cours chez les rabbins orthodoxes : « La Torah demande le déportement des populations : est-ce encore valable pour aujourd’hui ? »

Choses vues, encore ? Les choses ne sont rien. Êtres vus, personnes vues, à Jérusalem…

Il faut faire ici amende honorable : faisant écho aux « bruits de Jérusalem », j’ai trop généralisé dans ma première épître. En réalité, sonore ou visuelle, arabe ou juive, la masse n’est rien. Ces derniers jours, en entendant le muezzin supplétif chanter l’appel à la prière un peu comme une pompe à vélo interpréterait un alléluia grégorien, je me suis pris non seulement à regretter, mais peut-être, secrètement, à aimer « mon » muezzin habituel, qui chante juste et sait vocaliser… (On me dit, cependant, qu’il pourrait s’agir d’une cassette enregistrée !) Et la semaine dernière, échangeant avec le Directeur de l’Institut du Temple, malgré son ignorance choquante du contenu de la foi chrétienne, je n’ai pu m’empêcher d’estimer ce « frère aîné » ardemment tendu vers les événements de la Fin : et nous, attendons-nous vraiment ? Le retour glorieux du Seigneur est-il le fond de notre désir, ou bien, comme le plus jeune frère de la parabole, croyons-nous avoir déjà reçu toute notre part d’héritage ?

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette cité pleine d’effets de masses que de vous rendre attentif aux faces singulières, aux voix particulières.

Nulle part plus qu’ici, sans doute, le visage des attardés mentaux vous bouleverse. Hier, à la sortie du couvent des Franciscaines missionnaires de Marie, je tombe sur le visage extrêmement hébété d’un jeune garçon de treize ou quatorze ans, peut-être, assis sur le seuil crasseux d’un immeuble à l’abandon, dans les pots d’échappement des cars et des minibus agglutinés sur notre rue et la fumée des barbecues improvisés si typiques de la rue arabe – hébété et souriant. De ses dents écartées et sales, du fond de sa misère matérielle, il riait, cet enfant !

– Dans ton sourire, petit pauvre, tout l’abandon joyeux et pathétique de Dieu aux mains des hommes, depuis deux mille ans… et, pour nous qui passons notre chemin, l’immense nostalgie d’en être encore à faire des projets, exilés loin du monde où rien n’est que grâce…

J’ai commencé avec l’herbe : je finis avec les oiseaux.

Sur le plateau de Qumrân, il y a quelques semaines, en contrebas des grottes mondialement célèbres, le joint d’une canalisation apportant l’eau de Jéricho avait sauté, et un petit geyser rafraîchissait ce coin du désert. Comme nous nous dirigions vers cette oasis éphémère, un grand oiseau blanc, majestueux et parfaitement profilé, descendit du ciel. Sa démarche au sol même, malgré ses longues pattes et ses grandes ailes, était du dernier élégant : la pureté hautaine des esséniens d’antan apparaissait, le temps d’un éclair, dans cet ibis au cœur du désert.

Tout récemment, enfin, assis dans ma cellule, devant le prie-Dieu, j’ai reçu la visite minutieusement gracieuse d’un colibri. Il est revenu deux fois explorer l’espace compris entre la fenêtre et le demi-volet que le vent ne cesse de rabattre, et j’ai espéré qu’il y installerait son nid et sa petite famille. Mais il a dû trouver mieux, en bas, dans le jardin, dans un mimosa ou dans un citronnier.