Avril–Juin 2002

Un fait historique : le mystère pascal

Abbé Bruno Le Pivain

Samedi saint 2002… C’est comme chaque samedi saint, l’heure du grand silence après l’ultime prière et la plongée dans les ténèbres, l’heure de l’attente étrange bientôt transfigurée dans l’irruption de la lumière pascale. Mais cette fois-ci, la Terre qui vit naître, mourir et ressusciter le Roi de paix n’entend pas les paroles du salut : « Père, pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font »… Après tout, était-ce différent alors ? À l’heure du grand silence, la Terre sainte est à feu et à sang, livrée au fracas des armes et des clameurs de vengeance et de peur… Était-ce vraiment différent sur le chemin de la Croix ?

Le 10 mai 1945, en la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, devant les autorités religieuses et civiles de la ville et du canton, le Cardinal Journet commençait son sermon pour la fête de l’Ascension, En cette heure de la paix,1 par la question des Apôtres : « Seigneur, le temps est-il venu où vous reconstituerez le Royaume d’Israël ? Le Royaume d’Israël, qu’attendaient pour tout de suite les apôtres, c’était le Royaume de Dieu dans l’éclat de sa splendeur définitive, qu’ils ne devaient attendre que pour la fin du temps, le Royaume des cieux nouveaux et de la terre nouvelle où la justice habitera, où il n’y aura plus ni deuils, ni cris, ni larmes, ni douleurs. Et voici que le Sauveur, au matin de l’Ascension, leur révèle que le Royaume viendra en deux fois : qu’à la ressemblance du Roi, qui devait être crucifié avant d’être glorifié, le Royaume devra d’abord être crucifié au cours des siècles, avant d’être glorifié dans l’au delà des siècles… Ce n’était pas encore l’entrée dans l’éternité; c’était l’entrée, sous l’étoile de la Croix sanglante et lumineuse, dans ce que les apôtres eux-mêmes ont ensuite appelé les derniers temps, l’entrée dans une ère nouvelle, la dernière de l’histoire du monde. »

Sans doute faut-il se garder de tomber dans le providentialisme : la théologie de l’histoire ne peut ignorer le rapport des faits. Oui certainement, les équilibres – ou les déséquilibres – monétaires, nationaux, économiques, les enjeux raciaux, historiques ou culturels s’articulent selon des données qu’il serait vain de mépriser, puisqu’ils forment la trame de la réalité. « Une intuition profonde peut finir par chavirer dans le rêve », disait encore Journet. C’est le passage du providentialisme au messianisme.

À l’inverse, parmi les faits ou les tendances qui jalonnent l’histoire des hommes ou des nations, une géopolitique ignorante des réalités spirituelles qui président à la vocation des nations, de l’être profond qui fait d’un peuple une personne, s’exposerait bien vite à un double écueil, rançon du positivisme historique dont Machiavel est le père. Ou bien l’on tombe dans le rapport purement descriptif, qui se contente d’évaluer une situation en fonction du primat de l’argent ou de l’influence économique; ou bien l’on absolutise le réalisme de la force, ou du rapport de forces, et de l’habileté supposée des protagonistes, pour bientôt voler au secours de la victoire en justifiant les pouvoirs en place.


Au-delà de ces critères mondains, une géopolitique cohérente peut-elle a priori faire abstraction d’une réalité qui donne leur sens à toute autre, dont l’énoncé tranquille annonce l’irruption de la lumière pascale : « Le Christ hier et aujourd’hui, commencement et fin de toutes choses, Alpha et Omega. À lui le temps et l’éternité, à lui la gloire et la puissance pour les siècles sans fin. »

C’était le thème choisi par le Saint-Père pour l’audience de ce mercredi saint : « Le sens et l’accomplissement de l’histoire humaine se trouvent dans le Mystère pascal. « C’est pourquoi Pâques – souligne le Catéchisme de l’Église catholique – n’est pas simplement une fête parmi d’autres : elle est la « Fête des fêtes », « Solennité des solennités », comme l’Eucharistie est le sacrement des sacrements (le Grand sacrement). Saint Athanase l’appelle « le Grand dimanche », comme la Semaine sainte est appelée en Orient la « Grande Semaine ». Le mystère de la Résurrection, dans lequel le Christ a écrasé la mort, pénètre notre vieux temps de sa puissante énergie, jusqu’à ce que tout Lui soit soumis (nº 1169). »

L’Eucharistie est à l’organisme sacramentel ce que le mystère de la mort et de la résurrection du Christ célébré dans le Triduum pascal est au déroulement du temps. De même aussi que l’Eucharistie, nourriture quotidienne pour les pèlerins de l’absolu, est Mysterium fidei par excellence, de même la résurrection du Christ, en quoi culmine le mystère pascal, « est comme une crête, une ligne de partage des eaux : d’un côté, elle regarde vers l’histoire et conduit à l’histoire; de l’autre, elle regarde vers la foi et conduit à la foi. »2

Cette foi s’appuie elle-même – sans y trouver sa source, puisqu’elle est don de Dieu – sur des données historiques qui sont le cœur de la Révélation : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi. » (1 Cor 15, 14) Et encore, de l’Apôtre Paul : « Le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, il a été mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, il est apparu à Cephas, puis aux douze. » (1 Cor, 15, 3–5) Une donnée historique – mort, résurrection –, une donnée de foi – pour nos péchés, selon les Écritures – : voici le nerf de la question.3


Dans ses grandes lignes, ce deuxième numéro de Kephas est traversé par cette vérité centrale du mystère pascal, sommet et aboutissement du « scandale de l’Incarnation », que les magistères médiatiques voudraient noyer dans le tumulte des mots.

On parle ainsi d’un « processus de paix » au Moyen Orient. Les mots tuent autant, peut-être bien plus, que les roquettes ou les bombes. Pourquoi employer inlassablement cette expression – sans cesse contredite par les faits – quand il s’agit malheureusement d’un processus de guerre – au sens propre du terme, progrès vers la guerre ? On ne minimisera pas les efforts réels entrepris par les États, les organisations internationales, et on conviendra sans peine que toute possibilité de rencontre et de dialogue doit être accueillie avec grande attention, et qu’il faut prier pour ceux qui s’y emploient. On pourra encore regretter que la voix du Patriarche latin de Jérusalem ne rencontre pas plus d’écho dans ces démarches ou auprès des dirigeants occidentaux. Mais faut-il taire que le véritable processus de paix est le dessein divin du salut, offert dans le Fils, né d’une femme à Bethléem – Bethléem assiégée –, mort à Jérusalem – Jérusalem crucifiée – au Golgotha et ressuscité à quelques mètres de là, monté dans la gloire du ciel et siégeant à la droite du Père pour bientôt revenir juger vivants et morts ?

L’entretien courtoisement accordé par M. Jean-Marc Rosenfeld, directeur de l’Institut du Temple de Jérusalem, dans l’esprit des « rencontres » de Kephas (cf. Kephas nº 1, p. 8), constitue un document particulièrement éclairant sur la situation du Moyen-Orient, faisant suite à l’enseignement de Mgr. Sabbah (Ibid, p. 61–65). L’attitude israélienne n’obéirait-elle pas, finalement, à la logique d’un messianisme politico-religieux devant lequel les diplomates les plus chevronnés ne peuvent que s’épuiser en vaines conjectures ?

L’agence des Missions étrangères de Paris signale que des responsables religieux chrétiens et musulmans demandent à leurs fidèles de ne pas interpréter le conflit israélo-palestinien comme étant un conflit de nature religieuse. Mais c’est aussi parce que « les chrétiens indonésiens, assimilés par certains musulmans à l’Occident, craignent d’être pris pour cibles comme étant les soutiens d’une guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’islam. »4

« Même les phénomènes qui semblent le plus désordonnés et le plus incertains, tout ce à quoi nous assistons dans cette orbe en tumulte dont la terre est le centre, si soudains qu’ils soient, ne se produisent pas sans raison. »5


Samedi saint 2002… Se taire avec tous ceux qui se taisent, à commencer par le Verbe lui-même (Mt 26, 63) et demeurer, avec Marie, avec l’Église en son samedi saint. Ou ensevelir dans les mots jusqu’à l’idée même de Jésus-Christ, pour ne plus voir le visage du Ressuscité, le visage du Crucifié, celui du Suaire de Turin, plus parlant, dans son silence, que toute liturgie, que toute homélie… « J’écrivais dans la Lettre apostolique Novo millennio ineunte : « Deux mille ans après ces événements, l’Église les revit comme s’ils venaient de se produire aujourd’hui. Dans le visage du Christ, elle, l’Épouse, contemple son trésor, sa joie. « Dulcis Iesu memoria, dans vera cordis gaudia » : qu’il est doux le souvenir de Jésus, source de la vraie joie du cœur ! » (n. 28). »6

Aujourd’hui, les mots sont parfois des sépulcres blanchis, tristes contrefaçons du Linceul dont ils veulent imiter la pureté. Ils peuvent porter les traits d’un Autre, menteur depuis l’origine.

Consensus ? Est-ce rechercher la concorde dans la Vérité, dans un chemin même vers la Vérité, ou est-ce priver cruellement, au nom d’intérêts supérieurs dont les petits font les frais, l’intelligence humaine de ce vers quoi elle tendait de toute la force de son humilité ?

Tolérance ? Est-ce exercer l’indispensable miséricorde gratuitement dispensée par Celui qui en est l’Auteur pour tous les hommes, ou est-ce rendre impossible la charité, faute d’annoncer Celui qui est Amour ?

On prétend bientôt, dit-on, enseigner dans les écoles de France le « fait religieux ». La chose se pratique ailleurs, par exemple en Allemagne, avec un certain bonheur, et l’entreprise n’est pas sans présenter un réel intérêt. On peut cependant imaginer que le « fait dogmatique » de la laïcité héritée des « Lumières » n’envisagera ce fait historique que sous un appareil « critique » qui en évacuera toute apparence de vraisemblance, où les termes « présumé » ou « supposé » connaîtront une vogue singulière tenant lieu de science abyssale. Comment dire, sans la foi, le fait religieux de l’amour obéissant du Fils « jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix » ?… « Les chrétiens disent que… » : « lecture radicalement sécularisée de l’Écriture » qui part « du présupposé qu’on ne peut connaître ce qui s’est réellement produit dans l’histoire qu’à travers l’enquête critique, et non à travers la Révélation. »7

C’est la pureté du regard sur l’Église du Verbe Incarné elle-même, c’est la profondeur du regard de foi posé sur le Christ et son Épouse, qui peut seule donner ferme sérénité et douce ardeur missionnaire. Ainsi que le rappelait le Saint-Père lors de l’Angelus du 1er octobre 2000, à la suite de la Déclaration Dominus Jesus de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, « Notre confession du Christ comme Fils unique, en qui nous voyons le visage du Père (cf. Jn 14, 8), n’est pas arrogance qui méprise les autres religions, mais joyeuse reconnaissance parce que le Christ s’est montré à nous sans aucun mérite de notre part. Et, dans le même temps, il nous a demandé de continuer à donner ce que nous avons reçu et aussi à communiquer aux autres ce qui nous a été donné, parce que la Vérité donnée et l’Amour qui est Dieu appartiennent à tous les hommes. Avec l’apôtre Pierre, nous confessons que « son Nom, donné aux hommes, est le seul qui puisse nous sauver » (Ac 4, 12). »

Samedi saint 2002… Au fait, cette lumière du cierge pascal qui s’avance dans la nef, le chant de l’Exsultet, l’immense balbutiement de la joie pascale, le ruissellement étincelant de l’eau baptismale, est-il permis, est-il poli, d’en vivre – d’essayer, tant bien que mal –, toute l’année ? Le mystère pascal : un fait historique. Mais un fait de grâce, que tous les hommes sont appelés à vivre, que toutes les cultures sont conviées à chanter. Voici les magnalia Dei, les grandes œuvres de Dieu, les mirabilia Dei, ses merveilles. Dieu est bon : pourquoi le taire ?

L’universalité du salut apportée par le Christ : voici la seule perspective qui vaille; doit-on s’excuser de ces largesses (la voie étroite, c’est la sienne propre, non celle que l’on voudrait assigner au voisin) ?… Au passage, la diversité des sujets abordés dans Kephas pourrait prendre allure d’éclectisme mal bridé. Cette variété a un nom qui lui donne son unité : catholicisme. « Tout instaurer dans le Christ », comme l’avait voulu saint Pie X après saint Paul, c’est aussi chercher le Christ partout où il est présent, « répandu et communiqué ». C’est peut-être une « ligne éditoriale » inusitée quand on prétend à un certain approfondissement, mais elle nous a paru savoureuse; puissiez-vous la goûter ainsi.

Puisqu’on fait un détour par les cuisines, c’est l’occasion de souligner le beau travail d’édition fourni par Ad solem… (pardon pour la cuisine, mais après tout, il en est de très convenables) et de demander quelque indulgence pour les aléas, coquilles ou approximations, qui ont pu subsister dans le premier numéro, et sont cette fois-ci le fait de l’auteur de cette page, qui apprend ce qu’est une relecture, et qu’il y faut beaucoup d’yeux pour en chasser efficacement toute surprise désagréable. Soyez rassuré, il tâchera d’être à peu près docile aux conseils et directives de la dite maison d’édition, qui a fait ses preuves, et à la vigilance attentive de ses confrères et amis du comité de rédaction ou autres relectrices.


Nous voici entre-temps au petit matin de Pâques. La Terre Sainte est toujours plongée dans l’absurde, immergée dans le mystère d’iniquité. Pour combien de temps ? Et c’est le ballet évangélique, dont la partition chante dans les âmes, depuis qu’il fut si gracieusement joué il y a deux mille ans (c’était en Terre sainte), pour revivre chaque année au cœur de la liturgie de l’Église (qui en vit) : voici Marie-Madeleine qui a reconnu le Maître dans le jardinier et s’envole vers les apôtres, elle qui est leur apôtre attitré; voici Pierre et Jean, incrédules, qui repartent en sens inverse, vers un tombeau vide, et la nouvelle qui fuse comme une traînée de poudre, mais c’est pour une autre explosion. Dans le ciel de Rome, mille cloches sonnent à toute volée. Il est vraiment ressuscité ! En Roumanie, c’est ainsi qu’on se salue pendant tout le temps pascal.

Las ! Et l’avenir de la Terre Sainte ? Mais encore, la montée semble-t-il inexorable de l’islam en nos contrées occidentales anciennement chrétiennes, la diffusion d’un spiritualisme oriental à bon marché, la prolifération des ésotérismes de tous poils… L’Amour n’est pas aimé. Soyons sérieux (ou simplement honnêtes) : qu’est-ce que cela par rapport à l’effacement, ou à l’estompement, des traits du Crucifié et du Ressuscité en ceux qui sont le Christ par leur baptême ? Le sel n’est plus salé. Un Visage resplendit : « Reste avec nous, Seigneur, car il se fait tard. » (Lc 24, 29) Le mystère pascal, fait historique. Il peut être un fait de grâce. Ou un scandale.


  1. Ch. Journet, in Exigences chrétiennes en politique, PUF, Paris 1945, p. 533–546.
  2. Raniero Cantalamessa, Le mystère pascal, Salvator, Paris 2000, p. 68.
  3. On pourra ici se reporter par exemple à deux ouvrages particulièrement étayés en la matière : Un homme nommé Salut, de Jacqueline Genot-Bismuth, O.E.I.L., Paris 1986, et Le Mystère pascal, de Raniero Cantalamessa, déjà cité.
  4. EDA, Agence d’information des Missions étrangères de Paris, nº 351, 16 avril 2002.
  5. Sénèque, Lettre à Lucilius sur la Providence, Arléa, Paris 1996, p. 11.
  6. Jean-Paul II, Audience du mercredi saint, 27 mars 2002.
  7. Raniero Cantalamessa, Le mystère pascal, p. 31.