Juillet–Septembre 2002

Dieu est grand !

Philippe Biagui *

Les grands arbres défilaient de part et d’autre de la route. Nous avions traversé la vallée de mangroves et rizières d’Etomé, passé Nyassia puis Dar-Salam, salués par les cris des enfants, les « kasumaï » des femmes et les sourires des hommes, plus réservés, mais non moins chaleureux.

Machinalement, j’avais ralenti, tant pour éviter bambins ou animaux en divagation que pour mieux goûter le retour à Djibonker, après une dure semaine sur le chantier de la mission. Il avait fait chaud et nous devions mettre les bouchées doubles pour finir le poulailler des handicapés d’Oussouye, dont les travaux n’avaient guère avancé pendant notre séjour à Dakar (15 jours de vaines démarches pour tenter de sortir le matériel, bloqué en douane).

Aloys, à mes côtés, ne pipait mot. Le rite, quoique tacite, était immuable : dès que nous entrions dans la forêt qui enserre le village, et alors que le trajet avait été jusque là émaillé de discussions et de blagues, nous nous taisions, humant l’air et scrutant le paysage, attentifs au moindre détail, tendus comme sont les fauves à l’approche de la mare, soucieux de s’imprégner de l’atmosphère de leur havre de paix. Nous ne sortions de notre mutisme que pour répondre aux salutations des uns et des autres, aux invitations, parfois hurlées de loin, à venir boire le vin de palme. Les « jumeaux » étaient de retour, il fallait fêter cela !

Mais ce jour-là, rien de tel : peu de monde sur la route, d’ordinaire si fréquentée, et les rares passants restaient silencieux, même les enfants; les femmes, la tête basse, saluaient tout juste d’un mouvement de paupière, et les hommes, d’un geste furtif de la main. Cela sentait la mort… Pas besoin d’être grand clerc : tout événement important, en Afrique, se traduit par des signes tangibles et une ambiance quasi palpable. Du reste, en ce funeste mois de mars 1992, le village avait déjà connu plusieurs décès et en demeurait profondément marqué.

L’impression, partagée par Aloys, fut bientôt confirmée. Un groupe d’enfants, nous ayant fait stopper la voiture, nous expliqua que Xavier était très malade, sur le point de mourir, et que nous devions vite venir. Il était le dernier fils de la veuve Margot, notre voisine et parente, qui l’avait mis au monde huit ans auparavant, quelques mois après la mort de son mari. Pauvre femme ! Nous les envoyâmes prévenir Margot que nous allions chercher Taty, pour l’amener avec nous.

Taty, la sœur infirmière du dispensaire, était un personnage haut en couleur et à la compétence aussi incontestable que l’autorité. Solide Auvergnate, trapue, elle avait le mollet fort, la main leste et le verbe puissant. À la sûreté de son diagnostic s’ajoutait l’efficacité de ses thérapies; aussi parvenait-elle à guérir des malades dans un état désespéré, même après l’aveu d’impuissance des médecins. En quinze ans de présence dans la région, elle était intervenue pour la naissance de la plupart des jeunes et avait sauvé un nombre incalculable de gens. Bref, la majorité des Baïnounks lui devait la vie, d’où son surnom de « Taty », qui traduisait autant la vénération que l’affection de la population.

Son voile court coiffé comme un casque de guerrier, elle était campée devant le portail du dispensaire, goûtant la fraîcheur du soir après une journée bien remplie. Elle nous apostropha d’un tonitruant « Alors, les deux brigands, enfin de retour à la maison ? ».

Au rapide exposé de l’objet de notre visite répondit un verdict sans appel : « Je suis au courant, mais c’est fichu, les gars : il n’y a rien à faire ! ». Comme nous insistions pour qu’elle nous accompagne au chevet du petit, elle prit un ton d’une lassitude inhabituelle : « Écoutez, c’est fichu, je vous dis. Cela fait quinze jours que je le traite. Je ne sais même pas ce qu’il a. Les analyses à l’hôpital n’ont rien donné. Je l’ai encore vu ce matin… Il n’en a plus pour très longtemps. » Devant ma mine atterrée et profondément triste, elle ajouta : « C’est la vie, mon petit. ».

« On peut toujours prier. Venez avec nous ! », répondis-je. « Tu as raison, mon grand, on peut toujours prier. Mais allez-y sans moi, je n’en peux plus. Vous pourrez parler à Margot autrement que moi et cela lui fera du bien. »

Nous sommes donc partis, laissant Taty devant son portail, les épaules soudain affaissées et le regard tendu. Je devinais sa prière muette.

À notre arrivée dans la concession, deux enfants étaient assis en silence, de part et d’autre de la porte de la case. Ils se levèrent, toujours sans mot dire, l’un pour nous serrer la main, l’autre pour aller chercher sa mère à l’intérieur. La haute stature de Margot apparu rapidement sur le seuil. La quarantaine encore belle, malgré les naissances multiples et les épreuves, elle nous regarda un instant, de ses grands yeux empreints de tristesse et de dignité. « Vous êtes là. Venez. », dit-elle simplement en nous précédant vers la chambrette sombre.

Le petit Xavier gisait sur son pauvre lit, terriblement amaigri, au point d’évoquer les images horribles des enfants biaffrais, qui ont marqué notre adolescence. Après quelques mots au gamin, qui respirait à peine et ne réagissait plus, je le palpai rapidement. Son pouls était très faible. Sous mes doigts, les nodosités dures de ses intestins ne me laissèrent aucune illusion sur sa fin prochaine, de même que les cernes gris autour de ses yeux démesurés. Tous les enfants étaient dans la pièce. « Il faut faire quelque chose, Philippe ! », me dit l’un d’eux.

Que pouvais-je, hélas, là où la science des médecins était demeurée sans effet, et où Taty elle-même avait jeté l’éponge ? Ô ces regards des enfants, qui avaient tant espéré et qui semblaient me reprocher maintenant de ne pas donner le moindre médicament, alors que chacun savait que j’en avais toujours sur moi ! Je m’efforçai toutefois de soutenir celui de Margot. « Je ne peux rien faire. » lui dis-je. Elle répondit simplement, après un soupir : « Dieu est grand. » Phrase bien connue, régulièrement prononcée en Afrique, à propos d’une épreuve, grande ou petite, au point que l’on n’y prête plus guère attention, quand elle n’exaspère pas celui qui l’entend… Je me suis à nouveau penché vers Xavier pour le caresser. Manière aussi de masquer mon trouble et mon désarroi…

Je me redressai soudain, comme piqué par un aiguillon, pour me retourner vers Margot et lui demander, en dardant mes yeux dans les siens : « Qu’est-ce que tu as dit ? ». Elle haussa les épaules : « J’ai dit "Dieu est grand". Qu’est-ce que je peux dire d’autre ? Il n’y a rien d’autre à dire, non ? ». « Tu le penses vraiment ? Tu crois vraiment que Dieu peut tout ? » Toujours calme et digne, elle répliqua d’une voix posée : « Bien sûr, puisque c’est Lui qui nous a faits. »

« Alors, il faut prier, Margot. On va prier tous ensemble. Tu vas Lui demander de guérir Xavier, de tout ton cœur. Mais s’il ne le guérit pas, il faudra accepter. »

Nous nous sommes tous agenouillés autour du lit, Aloys, les enfants et moi en arc de cercle, Margot en retrait au fond de la chambre. Sa voix s’éleva, chaude et profonde : « Mon Dieu, je sais que Tu peux guérir mon enfant. Guéris-le, s’il Te plaît. Tu me l’as donné, mais je sais qu’il T’appartient. Si Tu me le laisses, je Te remercierai toute ma vie. Si Tu préfères le garder près de Toi, je Te dis merci. Que Ta volonté soit faite. »

Nous avons ensuite tous récité ardemment un « Je vous salue Marie », puis un « Notre Père ».

J’avais rarement participé à prière si fervente, notamment auprès d’un mourant. Aloys et moi sommes repartis à la case familiale, laissant Margot, hiératique sur le pas de sa porte, ses enfants auprès d’elle.

Le lendemain, alors que nous prenions le petit déjeuner au lever du jour, les enfants sont arrivés en criant « Aloys ! Philippe ! Xavier marche ! Il est guéri ! Venez voir ! Maman veut que vous veniez ! ». Nous avons aussitôt couru chez Margot : Xavier était bel et bien debout, devant la case, aussi maigre que la veille, mais avec un grand sourire sur son visage, qui avait repris une apparence normale. Calme comme à l’accoutumée, Margot était rayonnante. Elle nous expliqua que rien de particulier ne s’était passé pendant la nuit, tandis qu’elle dormait dans la chambre de Xavier. À son réveil, il s’était simplement levé en disant « J’ai faim. », lui qui ne s’alimentait ni ne marchait plus depuis plusieurs jours.

Évidemment, après une prière d’action de grâces, nous sommes allés prévenir Taty, qui revint avec nous, séance tenante, pour se rendre compte par elle-même. Elle ne put que constater la guérison, alors qu’elle ne lui avait plus administré le moindre médicament depuis quarante-huit heures.

Elle demanda des explications sur ce que nous avions fait lors de notre visite de la veille. À la fin du récit, elle me dit brusquement : « Tu es vraiment un phénomène, toi ! ». « Je n’y suis pour rien, répondis-je. C’est Dieu qui l’a guéri, pas moi. » Elle répliqua : « Non mais, tu te rends compte ? Faire demander la guérison à cette pauvre femme, qui avait déjà tant prié ? Lui redonner espoir ? Et s’il n’avait pas guéri, elle aurait été dans quel état ? »

Je rétorquai que je l’avais simplement prise au mot, saisi d’une inspiration subite à son accent particulier pour dire « Dieu est grand. », et que j’avais tout de même pris la précaution de vérifier qu’elle y croyait du fond du cœur et qu’elle acceptait la volonté du Créateur, quelle qu’elle fût. Elle rit alors de bon cœur, en me tapant gaillardement sur l’épaule : « Tu as raison : Dieu est grand ! Mais j’ai beau en avoir vu de toutes les couleurs avec eux, je ne m’y fais jamais ! » J’ai clos la discussion d’une pique taquine — « Femme de peu de Foi ! » — qui me mérita une seconde tape, dont la vigueur, de la part de Taty, valait baiser maternel.

Écrit dix ans après les faits, à Rosny-sous-Bois, le 19 mars 2002, en la fête de Saint-Joseph.

* Impliqué dans diverses activités apostoliques depuis de longues années, parmi les populations pauvres de l’Afrique. De nombreuses pérégrinations dans ces contrées et en d’autres.