« Je ferai de toi un pêcheur d’hommes. »
Quelques priorités pour une pastorale des vocations
S.E. le Cardinal Darío Castrillón Hoyos *
Le nombre des prêtres croît dans le monde grâce à la vitalité de plusieurs pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine où les séminaires sont combles. L’espérance est d’autant plus grande que ce nombre augmente globalement, malgré les difficultés sérieuses que connaissent quelques anciennes Églises du monde occidental.
Il faut cependant s’interroger sur la régression des vocations sacerdotales en quelques pays de l’Occident. D’où vient ce grave problème et comment l’affronter ? Si une analyse précise et complète reste difficile à entreprendre, quelques aspects peuvent être considérés.
Affronter les difficultés avec courage
Pour ce qui concerne la France, on remarque qu’environ 75% de la population vivait dans les campagnes entre les deux guerres, et bénéficiait d’écoles paroissiales qui mettaient la jeunesse, alors nombreuse, sous l’influence quotidienne du curé et de ses vicaires – car il n’était pas rare qu’un village comptât deux ou trois prêtres. Au début du vingtième siècle, on construisait, dans tel ou tel diocèse rural, un grand séminaire capable d’accueillir jusqu’à deux cents séminaristes, voire plus.
Après la deuxième guerre mondiale, plusieurs facteurs ont été la cause d’un changement radical de cette situation. En regroupant la jeunesse dans les gros bourgs, les écoles cantonales fraîchement créées la soustrayaient à l’atmosphère chrétienne des paroisses natales, lieu privilégié des vocations. De plus, un exode rural massif a rassemblé environ 75% de la population française dans les villes où elle a été confrontée à l’anonymat et à la perte des références chrétiennes. Cette population, anciennement rurale et profondément chrétienne, s’est peu à peu éloignée de l’Église. Le matérialisme ambiant, le changement global de la condition sociale, les difficultés rencontrées à l’intérieur de l’Église se sont ajoutés aux diverses causes qui ont vidé beaucoup de séminaires.
Les chrétiens, l’Église tout entière, ressentent douloureusement cette situation du fait du manque croissant des prêtres dans les paroisses. Faut-il se résigner ? Pour ne parler que des pays francophones, la vitalité de l’Église en France, en Belgique, au Canada durant les siècles passés, la fécondité des saints qui l’ont marquée de leur foi, de leurs œuvres, de leurs charismes, de leur martyre bien souvent, sont des raisons suffisantes pour croire et espérer que l’Esprit Saint, Maître de l’Église, n’a pas abandonné ces Églises et qu’il sait au contraire susciter les initiatives et l’énergie nécessaires pour répondre à l’attente spirituelle de notre monde en ce début du troisième millénaire.
« O Seigneur, envoie ton Esprit... »
Comment collaborer à l’œuvre de l’Esprit ? La première grande exigence est évidemment la prière, selon le commandement du Seigneur : « La moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » (Lc 10, 2). L’ordre est clair et nous devons l’exécuter avec ardeur. Puisque Jésus nous invite de façon si pressante à prier son Père, le maître de la moisson, nous pouvons nous appuyer sur l’assurance qu’il a donnée au cours de son dernier repas avec les apôtres : « Vous demanderez en mon nom et je ne vous dis pas que j’interviendrai pour vous auprès du Père, car le Père lui-même vous aime » (Jn 14, 26–27).
L’expérience de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus doit nous encourager, elle qui nous relate comment sa prière pour une vocation avait été exaucée ; elle s’est exclamée : « Qu’elle est donc grande la puissance de la prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande » (Ms C, 25 ro). Les communautés contemplatives ont ici une mission explicite ; non exclusive toutefois, car toutes les énergies dépensées pour les vocations seraient vaines si elles n’étaient portées par la prière de l’Église tout entière.
Sans prétendre à l’exhaustivité dans le domaine de la pastorale des vocations, essayons d’expliciter quelques priorités déjà en œuvre en bien des endroits, priorités dont la fécondité n’est plus à prouver, priorités qui porteront leurs fruits grâce à la persévérance dans leur application.
La famille chrétienne, pépinière des vocations
Le premier lieu de la découverte de la foi est bien la famille, même si celle-ci connaît une crise grave. Nombreuses sont les familles où la foi fait partie intégrante de la vie quotidienne, où les enfants ont la grâce de baigner dans une atmosphère vraiment spirituelle. Certains ont un oncle prêtre qui leur apporte l’expérience concrète d’une proximité sacerdotale. D’autres prient chaque jour en famille, et des mouvements se développent, qui confient à la prière des enfants un séminariste ou un prêtre.
Ces familles constituent un milieu privilégié dans lequel le Seigneur ne manque pas d’appeler des enfants à sa suite. L’expérience montre que beaucoup de prêtres ont senti un premier appel au cours de leur petite enfance, appel qui s’est peut-être estompé pendant l’adolescence pour revenir plus fort ensuite et s’imposer définitivement au moment des grands choix de la vie. Aussi les familles doivent porter une grande attention à la vocation naissante des jeunes enfants et il leur faut en tenir compte selon deux exigences inséparables : dans un monde où tant d’éléments contraires pourront facilement étouffer cette vocation, il faudra veiller d’une part à la soutenir par la prière, l’éducation, la parole, l’exemple, etc ; mais il faudra en même temps veiller à respecter la liberté de l’enfant. La vocation est un appel du Seigneur qui s’adresse à la liberté de la personne et elle s’épanouira dans la seule mesure où l’enfant pourra répondre avec une liberté personnelle, responsable, authentique.
Une difficulté se présente ici : il arrive que des familles envisagent volontiers une vocation sacerdotale en leur sein lorsque les enfants sont encore jeunes. Mais voilà qu’en grandissant, l’enfant commence à révéler ses potentialités et certains parents se prennent à envisager pour lui un bel avenir professionnel et peut-être surtout un mariage, avec des petits-enfants qui feront leur propre joie. Ils sont bien convaincus, ces parents, que l’Église a un besoin absolu de prêtres ; eux-mêmes appellent de tous leurs vœux un curé pour leur paroisse. Mais sont-ils vraiment prêts à ce que le Seigneur vienne chercher leur propre fils, surtout s’ils n’ont que celui-là ? Ne préfèrent-ils pas finalement que le Seigneur aille chercher ses prêtres dans les autres familles ? Comme on voudrait qu’ils découvrent à l’avance combien un fils prêtre constitue non seulement une grâce pour l’Église, mais aussi une immense bénédiction pour la famille qui veut bien le donner.
Il faudrait que, dès leur mariage, les parents chrétiens prennent conscience que le Seigneur peut appeler un de leurs enfants au ministère presbytéral, et qu’ils s’y montrent déjà prêts. Dans leur prière, ne pourraient-ils pas affirmer d’ores et déjà, régulièrement, qu’ils acceptent l’éventualité d’une vocation au sein de leur foyer ? Cette disponibilité de fond, au désir du Seigneur sur eux et leurs enfants, fait partie de la croissance vers la sainteté à laquelle sont invités les époux chrétiens lorsqu’ils se donnent le sacrement de mariage.
Qui entendra si personne ne l’appelle ?
Interrogez les prêtres. Combien vous répondront qu’ils ont entendu l’appel du Seigneur le jour où quelqu’un leur a parlé de la vocation sacerdotale ? Tel est le mystère de l’Église. Le pape Jean-Paul II nous dit dans l’exhortation apostolique « Pastores dabo vobis » que la vocation est un don de Dieu, mais qu’« elle passe toujours dans l’Église et par l’Église » (no 35). L’Esprit Saint travaille directement dans les cœurs tout en utilisant habituellement des collaborations extérieures.
Pour le comprendre, relisons ce texte du Pape Paul VI qui a été repris dans le décret conciliaire sur le ministère et la vie des prêtres (no 11, note 66) :
« La voix de Dieu qui appelle s’exprime de deux façons différentes, merveilleuses et convergentes ; l’une est intérieure, c’est celle de la grâce, celle de l’Esprit-Saint, de l’ineffable attrait intérieur que la voix silencieuse et puissante du Seigneur exerce dans les insondables profondeurs de l’âme humaine ; l’autre est extérieure, humaine, sensible, sociale, juridique, concrète, c’est celle du ministre qualifié de la Parole de Dieu, celle de l’apôtre, celle de la hiérarchie, instrument indispensable, institué et voulu par le Christ comme un véhicule permettant de traduire en langage tombant sous l’expérience le message du Verbe et du précepte divin. C’est ce qu’avec saint Paul enseigne la doctrine catholique : « Comment entendre sans personne qui prêche ? ... La foi vient de ce qu’on entend. »
L’appel de Dieu, la vocation, est un mystère de la grâce qui touche la liberté profonde de celui auquel Jésus dit : « Viens et suis-moi ». Mais, si nous appliquons le texte du Concile à notre propos, nous voyons que cet « ineffable attrait intérieur » est habituellement traduit en langage humain par la voix extérieure, humaine, sensible de celui qui s’adresse aux jeunes pour leur demander : « N’as-tu jamais entendu cette voix intérieure qui t’appelle peut-être à tout quitter pour suivre Jésus et le servir comme prêtre ? » Ne faut-il pas ici se demander s’il ne serait pas urgent de s’adresser de façon plus explicite et plus régulière aux jeunes, en groupe ou en particulier, pour les inviter à s’interroger sur cet appel au sacerdoce ministériel que, peut-être, le Seigneur leur adresse ?
Une pastorale des vocations
L’Église, par la voix du Saint-Père, réaffirme régulièrement l’importance capitale de la pastorale des vocations, comme par exemple dans le chapitre 4 de « Pastores dabo vobis ». A qui incombe cette pastorale ? Aux services diocésains, régionaux, nationaux, internationaux qui lui sont consacrés ? Certainement, et ils le font avec un dévouement inlassable qui porte son fruit. Cependant il ne faut pas oublier que l’Esprit agit aussi à travers les événements tout simples de la vie quotidienne : l’ambiance familiale, le témoignage d’un prêtre, une parole entendue en temps opportun, une expérience spirituelle, un rassemblement de jeunes, etc. L’éclosion des vocations est la responsabilité de tous, évêques, prêtres, consacrés, laïcs, services ecclésiaux, familles... Il faudrait que nous ayons tous le souci permanent de la pérennité des prêtres dans l’Église et que nous soyons soucieux d’apporter notre collaboration personnelle à l’œuvre divine qui s’opère dans le cœur de tous ces jeunes que le Seigneur veut envoyer dans sa vigne.
Avant même de parler vocation, l’Église, les prêtres, les mouvements savent qu’il importe d’offrir au plus grand nombre possible de jeunes la possibilité d’une rencontre personnelle avec le Christ et de les aider à faire une expérience d’Église. Les vocations naissent souvent dans ce contexte. Un camp, un rassemblement, un pèlerinage, une retraite, ou plus simplement le service dominical de l’autel, une série de rencontres hebdomadaires ou mensuelles en aumônerie, constituent des moments privilégiés pour écouter la Parole de Dieu, entrer dans une relation personnelle avec le Seigneur, découvrir la valeur du silence dans lequel Dieu se fait entendre, approfondir et partager sa foi, se dévouer généreusement au service des autres, apprendre à tenir dans une fidélité qui dure. Ces moyens, parmi bien d’autres, permettent à l’Esprit de façonner le cœur des jeunes qui seront l’Église demain et sont déjà l’Église aujourd’hui.
Expérience de groupe qui gagne souvent à être complétée par un suivi personnel grâce à la direction spirituelle et la confession régulière. Lorsqu’on interroge les prêtres sur la priorité à donner dans le cadre de la pastorale des vocations, ils insistent, parmi d’autres points, sur la disponibilité du prêtre qui accepte de donner du temps aux jeunes. Le contact personnel avec un prêtre aidera un jeune à découvrir le dessein d’amour que le Seigneur a sur lui. Les jeunes ont besoin d’être accueillis et écoutés bien avant qu’ils puissent exprimer clairement leurs aspirations. L’accueil et l’écoute leur permettent de découvrir peu à peu la grâce que Dieu a posée dans leur cœur. Puisqu’il a déjà été question de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, on peut noter combien elle a été sensible au respect avec lequel sa sœur Pauline et Mère Marie de Gonzague, la prieure du Carmel de Lisieux, ont accueilli ce qu’elle appelle « ses grandes confidences », lorsqu’à neuf ans elle leur a confié sa vocation pour le Carmel (Ms A, fo 26). Quelque soit son âge, l’enfant, le jeune, a besoin de trouver en face de lui un adulte qui prenne au sérieux la possibilité de l’appel de Dieu et lui manifeste un a priori positif et confiant. Il en a d’autant plus besoin que cet appel porte en soi un caractère mystérieux et demeure plein d’inconnues. Soutenu par la confiance de l’adulte, l’enfant, le jeune, entrera avec assurance dans un cheminement vocationnel. Il sera alors possible de discerner peu à peu son authenticité et d’accompagner patiemment le jeune disciple pour qu’il y apporte une réponse libre, mûre, enthousiaste.
Les jeunes sont exigeants et, lorsqu’ils se sentent appelés à devenir prêtres, ils veulent, dans les domaines humain, spirituel, théologique, pastoral, une formation de qualité qui les prépare à servir le mieux possible une Église et un monde où les difficultés ne manquent pas. L’Église sait bien que les jeunes répondent plus volontiers à l’appel du Seigneur lorsque, dans le cadre de la pastorale des vocations comme dans celui des séminaires, on correspond avec justesse à leur soif d’exigence et d’absolu. Dans un contexte de remises en cause parfois radicales et de mutations profondes, ils sentent également le besoin de recevoir un enseignement qui soit fidèle au Magistère et manifeste la continuité de l’Église à travers les siècles.
Quand on parle des vocations, on pense immédiatement aux prêtres car ils font partie de la structure même de l’Église. Sans eux, l’œuvre du Seigneur dans le monde serait compromise. Mais il est une autre forme de vocation dont l’Église a un besoin urgent : les consacrés. L’histoire de l’Église montre que l’Évangile est une réalité rayonnante, en particulier parce qu’il est vécu d’une manière radicale par tant d’hommes et de femmes qui suivent le Christ dans l’obéissance, la pauvreté et le célibat pour le Royaume, selon une variété de charismes qui révèle l’extraordinaire richesse de la grâce. L’expérience séculaire révèle aussi la fécondité apostolique de la complémentarité des prêtres et des consacrés dans le champ de la mission.
Le témoignage des prêtres
L’organisation d’une pastorale des vocations est donc essentielle. Elle appelle cependant une autre exigence. Il n’est pas rare que les jeunes choisissent leur avenir selon un modèle auquel ils veulent s’identifier. Le témoignage, l’exemple, jouent ici un rôle primordial. Cela est souvent déterminant pour la naissance d’une vocation. Un prêtre heureux, un prêtre dont l’être, les actes, les paroles, l’habillement, la proximité pastorale des personnes correspondent à l’état de vie qu’il a embrassé, ce prêtre ne donnera-t-il pas envie à des jeunes de devenir comme lui ? Si Jean-Baptiste a pu conduire André et Jean à Jésus et leur donner la possibilité de le suivre, c’est
bien parce que le Précurseur était lui-même un témoin qui avait tout quitté pour réaliser sa propre vocation, un prophète qu’on écoutait volontiers, un homme qui n’opérait pas de signes extraordinaires mais dont toutes les paroles sur Jésus étaient vraies (Jn 10, 41). Avant de s’attacher à Jésus, André et Jean étaient les disciples de Jean-Baptiste. Confiants à l’égard du Baptiste, il ont suivi celui que Jean leur désignait comme « l’Agneau de Dieu » (Jn 2, 36–37).
L’éclosion des vocations requiert que les prêtres puissent témoigner avec joie du mystère de la consécration qui les habite, de cette unité de vie qui nous est présentée par Presbyterorum Ordinis au numéro 14. La prière quotidienne, profonde, prolongée ; le ministère vécu – en communion avec l’évêque et le presbyterium – comme un généreux don de soi à l’Église et aux personnes ; la fidélité sans cesse renouvelée aux exigences de la vie sacerdotale ; bref l’enracinement de tout l’être dans le mystère du Christ bon Pasteur, envoyé par le Père et consacré par l’Esprit Saint : tels sont les principaux éléments de la charité pastorale qui conduisent le prêtre vers une sainteté authentique et féconde, une sainteté qui rayonne d’elle-même, qui rend attrayant le mystère du Christ et donne le désir de le suivre selon la vocation propre à chacun.
Des jeunes ne seront-ils pas attirés par le témoignage de prière que peuvent donner le curé de leur paroisse ou même toute l’équipe sacerdotale lorsqu’il y en a une ? Certaines équipes se retrouvent chaque matin dans l’église pour célébrer les Laudes et vivre un temps d’oraison. Il n’est pas rare que des laïcs se joignent à eux. On pense alors à ce disciple qui voyait Jésus prier et qui lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). En certains lieux, il est possible de proposer à des jeunes de se retrouver pour un temps de prière chaque matin avant le début des cours ou du travail. Favoriser la relation avec Dieu dans la prière, c’est donner à l’Esprit la possibilité de faire entendre son appel lorsqu’il veut toucher un cœur.
Il me paraît important de signaler un autre point. Un certain nombre de raisons amènent les prêtres à abandonner pratiquement tout travail intellectuel afin de s’impliquer plus complètement dans l’activité pastorale dont l’urgence croît avec la diminution de leur nombre. Mais alors, on fait assez vite l’expérience d’une certaine usure, d’un vide qui se ressent dans la difficulté à se renouveler lorsqu’il faut donner un enseignement, par exemple à l’occasion des homélies. Il s’agit là d’un aspect important de la formation permanente qui veut permettre à chacun de se maintenir dans sa capacité pastorale. Les hommes de notre temps sont, plus qu’autrefois, spécialisés dans leur domaine propre et ils apprécient de trouver ce même niveau de spécialisation chez leurs pasteurs. Ne devons-nous pas nous demander comment les prêtres pourraient prendre un peu plus de temps pour se ressourcer intellectuellement ? En d’autres temps et dans un autre contexte, tant de presbytères possédaient les ouvrages de la Patrologie de Migne, signe de ce travail théologique qu’appréciaient les prêtres. Ce point peut avoir une incidence sur les vocations car les jeunes bénéficient largement d’une formation intellectuelle plus ou moins poussée, et ils sont sensibles au témoignage de prêtres qui, sur le plan également théologique, correspondent au souhait de Paul : avoir un esprit de sagesse et un cœur ouvert à la lumière pour connaître vraiment le Père de notre Seigneur Jésus Christ, pour savoir quelle immense puissance il a déployée en notre faveur lorsqu’il l’a ressuscité des morts, pour découvrir quelle espérance nous donne son appel (cf. Ep 1, 17–18). La perspective d’un ministère qui tienne davantage compte de l’épanouissement de leur intelligence pour une exigeante « intelligence de la foi » devrait rendre plus attrayant le ministère presbytéral.
L’importance d’un mode de vie attrayant
Le témoignage concret de la vie quotidienne ne doit pas être négligé. Les prêtres savent que la manière de vivre leur sacerdoce peut susciter des vocations ou, au contraire, les décourager. Or la diminution du nombre des prêtres dans les Églises d’Occident rend ce point particulièrement crucial aujourd’hui. Le ministère devient plus lourd, les jeunes prêtres reçoivent avant l’heure de multiples responsabilités, les déplacements en voiture prennent de plus en plus de temps, le stress augmente avec l’éparpillement des activités. En certains pays où l’Église dispose de peu de moyens financiers, les conditions précaires de logement et le manque de qualité des repas viennent parfois augmenter le poids d’une solitude physique ou morale. Il faut nous interroger avec lucidité et chercher les conditions qui assureraient aux prêtres une vie équilibrée, sereine, comblante. Cette question aura certainement des conséquences sur le plan des vocations.
Ne faudrait-il pas en particulier que les chrétiens se sentent toujours plus responsables, avec réalisme et discrétion, des conditions concrètes dans lesquelles vivent leurs prêtres ? Se posent-ils suffisamment la question de la qualité de leur logement, de leurs repas, de leur ménage, de leur linge, de leurs journées de repos ? Ont-ils le souci de les inviter chez eux, de ne pas les laisser seuls au moment où les familles se réunissent pour célébrer la joie de Noël ou de Pâques ? Savent-ils leur faire signe à l’occasion de leur fête, de l’anniversaire de leur naissance ou de leur ordination ? Les prêtres aussi peuvent traverser des moments difficiles, être touchés par la maladie. Ils ont besoin de partager leurs joies et leurs peines avec leurs confrères ou des foyers dans lesquels ils se sentent chez eux. Jésus aimait descendre à Béthanie chez Lazare, Marthe et Marie. L’amitié et le soutien discret constituent des aspects d’autant plus importants que les jeunes générations sacerdotales sont parfois moins habituées à assumer des conditions difficiles de solitude.
N’y a-t-il pas là une manière de favoriser les vocations ? Comment un jeune pourrait-il désirer devenir prêtre si la vie concrète des prêtres qu’il connaît lui apparaît trop lourde à assumer ? On le voit, cette tâche dépend encore de tous, évêques, prêtres et laïcs.
Conclusion
L’œuvre des vocations est difficile. Le nombre des séminaristes est peu élevé dans les pays occidentaux francophones. Les régions rurales sont particulièrement touchées et il peut arriver que certains prêtres se sentent découragés devant les difficultés qu’ils rencontrent quotidiennement et hésitent à parler aux jeunes de la vocation sacerdotale. Certaines théories qui s’appuient sur des éléments trop partiels de l’Écriture ou de la Tradition, veulent faire croire que le ministre de demain ne sera plus le prêtre que l’on connaît aujourd’hui, ce prêtre dont le ministère et la vie ont pourtant été magnifiquement présentés par le Concile Vatican II dans le décret Presbyterorum Ordinis.
Les difficultés existent et on peut appliquer à la pastorale des vocations les encouragements que le Saint-Père a tenu à exprimer aux « prêtres méritants, qui exercent leur ministère avec honnêteté et cohérence, et parfois avec une charité héroïque » (Lettre aux prêtres du Jeudi Saint 2002, no 11) :
« Je vous dis mon admiration pour ce ministère discret, tenace, créatif, bien qu’il soit parfois traversé par les larmes de l’âme que Dieu seul voit et qu’il « recueille en ses outres » (cf. Ps 55, 9). Ministère d’autant plus digne d’estime qu’il est davantage éprouvé par les résistances d’un monde largement sécularisé, qui expose l’action du prêtre aux embûches de l’épuisement et du découragement. Vous le savez bien : cet engagement quotidien est précieux aux yeux de Dieu. » (Lettre aux prêtres du Jeudi Saint 2001, no 3).
Les difficultés sont toujours une occasion de renouveler notre espérance. L’espérance n’est rien d’autre qu’une confiance absolue en Dieu pour qui rien n’est impossible là où notre pauvreté, notre faiblesse, notre misère nous placent dans une situation humainement difficile, douloureuse, voire bouchée. Les difficultés deviennent alors l’occasion d’une grâce car elles purifient notre manière de voir et d’agir. L’Esprit permet ces impasses pour éprouver notre foi, susciter notre espérance, nous encourager à demander humblement la lumière sur ce que nous devons faire, et la force pour l’accomplir. L’Église, que le pape définit comme mysterium vocationis (Pastore dabo vobis, no 34), vit de l’appel de Dieu à la sainteté, en sa présence dans l’amour (cf. Ep 1, 4), et elle met toute sa confiance dans cet appel. La sainteté dans l’Église se réalise en partie à travers le service de ses prêtres. Aussi, la foi en l’Esprit Saint, la confiance inébranlable en l’Église dont la tradition sacerdotale est séculaire, suscitent déjà, jour après jour, chez les prêtres, les consacrés, dans les familles, cette audace qui s’adresse aux jeunes afin qu’ils entendent l’appel que le Seigneur ne cesse de lancer dans le secret de leur cœur.
« Duc in altum ! » Que l’Esprit donne à tous et à chacun la grâce d’une audace renouvelée.
Dans cette espérance, laissons à Jean-Paul II le dernier mot qui nous encouragera à œuvrer inlassablement pour les vocations :
« Les prêtres ont, à propos des vocations, une responsabilité particulière qu’ils ne peuvent ni ignorer, ni laisser de côté, ou déléguer. Par leur vie, par leur exemple, par la parole, par leur joie et par la qualité du travail apostolique, ils doivent éduquer les autres et tout spécialement les jeunes à découvrir le goût du service de l’Église. Tout cela, pour un ministre de Dieu, est une question d’honneur, un acte de fidélité à sa propre vocation, c’est une preuve d’« authenticité » de sa propre existence » (Rome, 15 mars 1981).
* Préfet de la Congrégation pour le Clergé, Président de la Commission Ecclesia Dei.
