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Juil.–Sept. 2002

Notes de lecture

Les dossiers brûlants de l’Église. Au soir de la vie de Jean Paul II.

Gérard Leclerc. Presses de la Renaissance, 2002, 290 p.

Journaliste, et donc observateur quotidien de l’évolution de notre monde, philosophe depuis son adolescence, et donc en quête du sens de cette évolution, Gérard Leclerc est un croyant, un fils de l’Église. Tous ces titres nous invitent à le lire et à découvrir avec lui ce qu’il appelle « les dossiers brûlants de l’Église » : « Ce qui est proposé au lecteur dans ces dossiers, c’est une démarche intellectuelle, une recherche libre qui réclame de sa part autant de réflexion que de liberté. » (p. 9) Il nous invite à une participation active, éventuellement à une opposition.

La première partie, intitulée « L’Église catholique dans ses murs et son voisinage », présente en cinq chapitres l’état de l’Église « au soir de la vie de Jean-Paul II ». Celui-ci nous est décrit comme un poète, un philosophe marqué par l’influence du personnalisme et de la phénoménologie, un pasteur, un homme d’innovation théologique, en cohérence avec la tradition, un « athlète de Dieu supérieurement doué » qui a su donner « un formidable coup de jeune à l’Église » (p. 38). Tout au long de ces pages, G. Leclerc analyse rapidement l’évolution de l’Église depuis Pie XII et la situation actuelle à travers l’évocation de plusieurs membres du Sacré-Collège. Sans omettre de signaler la crise des vocations en Europe, il souligne le rayonnement des communautés nouvelles.

Plus réflexive, la seconde partie, avec ses neuf chapitres, aborde « les défis contemporains du religieux ». La résurgence du phénomène religieux n’est pas sans ambiguïté. Par ses dogmes, l’Église « donne à penser », ce sont des jalons qui permettent d’entrer dans le mystère de Dieu et de l’homme et non un « repli à l’intérieur de ses frontières » (p. 70–73).

Relations avec le judaïsme, « au tournant du troisième millénaire, jamais juifs et chrétiens n’ont été si proches » (p. 82), utilité du lien œcuménique, « avec le recul du temps, l’œcuménisme apparaît à tous comme une démarche irréversible » (p. 86) – les rapports avec l’orthodoxie sont peu évoqués –, grâce et difficultés du dialogue interreligieux, « il est en effet tentant d’aller vers une relativisation de l’Église comme instrument salut » (p. 89), tout cela est bien vu et aboutit à répondre à la question cruciale : « Faut-il renoncer à évangéliser le monde ? »

Les pages 93 à 101 y sont consacrées, à partir du rassemblement d’Assise en octobre 1986. Pour Jean-Paul II, le dialogue interreligieux et la mission universelle doivent être menés de pair, dans la loyauté et le respect : « L’Église ne renonce pas à annoncer la lumière du Christ, mais elle s’interdit de le faire dans le mépris de l’autre, dans le mépris de sa culture » (p. 97). Il y a cependant un double danger : celui d’une super-religion mondiale qui aboutirait à un éclatement de la foi et celui d’une récupération de l’espace religieux par le politique, ce qui pervertirait le dialogue interreligieux en un « ersatz de religion civile » (p. 101). Ce dernier danger a été remarqué depuis quelques mois par les évêques de France.

Affirmer la foi dans le monde d’aujourd’hui, tel sera pour G. Leclerc le dossier prioritaire du successeur de Jean-Paul II. Cela suppose l’inculturation de cette foi dans les différentes cultures, ce qui « entraîne à la fois un travail de purification à l’encontre de l’idolâtrie et, en parallèle, un travail d’accueil et de mise en évidence de tout ce qu’il y a de bon, de vrai, de riche, de digne, d’humain dans ces cultures » (p. 104).

Par ailleurs, dans notre vieille Europe, « l’Église peine à se faire entendre au sein de la modernité » (p. 108). Le consensus démocratique peut-il définir la vérité ? Existe-t-il une vérité transcendante ? I1 y a un front intellectuel qui va jusqu’au rejet du principe d’humanité, jusqu’à la mort de l’Homme.

L’appel du Pape à la nouvelle évangélisation veut répondre à ce défi d’aujourd’hui. Revenir à la Parole de Dieu est une nécessité vitale dans notre monde sécularisé.

La troisième partie, « Une société postmoderne qui s’interroge », aborde en six chapitres les questions plus spécialement morales. Les problèmes concernant la sexualité sont largement développés. Sont à lire les réflexions sur la place de la femme dans l’Église, sur l’importance de la différence sexuelle que d’aucuns voudraient éliminer, sur le drame de l’homosexualité, sur la grandeur et la difficulté de l’amour humain, sur l’apport du christianisme dans le développement de la notion de personne comme dans le libre consentement de l’engagement matrimonial. Partant de l’affirmation de la Genèse – « Dieu créa l’homme à son image (...), homme et femme Il les créa » –, G. Leclerc écrit ces lignes : « Si la différence sexuelle est centrale pour le christianisme, ce n’est pas à l’appui d’un fait de nature. C’est un fait surnaturel, un fait divin. L’amour se manifeste ici-bas à travers la différence sexuelle. L’Église ne reviendra jamais là-dessus. Sinon elle contredirait ce qu’il y a de plus essentiel, de plus fort, ce qui est au cœur même de l’acte créateur » (p. 196–197).

De la quatrième partie, « L’épreuve de vérité au cœur du monde », chacun des trois chapitres aborde une question fondamentale.

« L’Islam en guerre contre le reste du monde ? » (p. 219–244). En y joignant le chapitre IX de la seconde partie, « Le conflit de l’Islam avec la modernité » (p. 139–147), nous avons en ces pages un développement intéressant sur une question qui agite beaucoup les esprits aujourd’hui. G. Leclerc distingue clairement le fondamentalisme et l’islamisme. Le fondamentalisme est l’attitude normale du musulman dans sa lecture du Coran, qu’il estime être la Parole intangible de Dieu qu’aucune exégèse ne peut relativiser. Le mot est donc « incorrect lorsqu’on l’emploie pour désigner l’extrémisme politique qui se réclame de l’islam ». Le terme d’islamisme est plus précis en ce dernier cas. Cette attitude n’est pas née d’une réaction religieuse mais d’une opposition à la modernité. Les terroristes sont pour beaucoup des hommes cultivés. L’accueil de la modernité les a déçus, frustrés. Ils l’on alors considérée comme opposée à la nature religieuse de l’homme. Elle est donc à combattre par tous les moyens pour défendre la pureté de l’Islam. « Les islamistes sont des modernes désenchantés, des modernes en état critique, des renégats de la modernité, des modernes durablement déçus » (p. 231). Pour certains auteurs, même avant les événements de septembre 2001, l’histoire marche vers le choc des civilisations. Le christianisme ne s’inscrit pas dans cette perspective : « Il ne se dispose pas à l’affrontement violent, il se dispose à la rencontre » (p. 223). Cela dit, il existe effectivement dans le monde de réels conflits entre chrétiens et musulmans !

« Transgression de la Loi, déni de la personne » (p. 245 253). Face aux manipulations du vivant, la question se pose : n’allons-nous pas vers la négation de l’homme : naissance sous X, clonage, arrêt Perruche… Tout est-il permis ? La loi, dans la ligne de la Bible, est à vivre comme « la sauvegarde de l’humanité » (p. 250). « L’homme est structuré par des interdits » (p. 252). « Quelle est la mission de l’Église face au péril, face à la négation de l’humanité ? C’est de rappeler la loi et la façon dont le Christ est venu dépasser la loi sans l’abolir » (p. 252).

« Ce que l’Église peut apporter au monde » (p. 254–279). Loin d’être source d’aliénation, la vérité donne sens à la vie. Cela nous est transmis dans la tradition judéo-chrétienne. Et l’auteur de rappeler avec bonheur le sens biblique des dix commandements. J’aime personnellement les appeler des chemins de vérité qui nous font vivre la liberté comme don de Dieu. […] Le Dieu de la Bible est Dieu ami des hommes. Tous les préceptes qu’il donne ne sont pas des absurdités, ce sont des moyens pour l’homme de s’humaniser, d’acquérir son autonomie, sa liberté » (p. 259).

G. Leclerc achève sa réflexion en défendant la notion de personne, si importante dans notre relation avec Dieu et avec les autres, contre la tentation destructrice de la gnose.

Cette présentation, souvent incomplète, laisse deviner la richesse et la diversité des sujets abordés dans ce livre. A ceux qui n’ont pas le loisir ni la possibilité de lire sur chacun d’eux des ouvrages plus élaborés, le livre de Gérard Leclerc est à recommander pour apprendre à y réfléchir. L’auteur lui-même sait bien qu’il a opéré des choix (p. 9). Qu’il soit chaleureusement remercié de nous aider à prendre du recul sur tous ces dossiers brûlants.

Paul-Marie Guillaume – Évêque de Saint-Dié

Le témoin secret de la Résurrection

Robert Babinet Éditions Jean-Cyrille Godefroy (12 rue Chabanais, 75002 Paris), 2001, 250 pages, 20 euros.

Alertés par Marie-Madeleine (« Ils ont enlevé le Seigneur »), Pierre et Jean courent au tombeau. Jean arrive le premier, aperçoit des linges dans le tombeau, mais laisse Pierre entrer le premier. Pierre voit les linges funéraires, Jean entre à son tour, et il écrira à propos de lui-même : « Il vit, et il crut. »

Les différentes traductions des versets 6 à 8 du chapitre 20 de l’évangile de saint Jean rendent mystérieuse, ou plutôt incompréhensible, la réaction de l’évangéliste : « Il vit et il crut. » La TOB est, sans surprise, celle qui brouille le plus les cartes : « Il considère les bandelettes posées là et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. »

Dans d’autres traduction, les bandelettes sont les linges, le linge qui avait recouvert la tête est le suaire, etc.

A la suite des travaux de Ceslas Lavergne et du Père André Feuillet, Robert Babinet a entrepris de disséquer le texte grec et de lui faire dire ce qu’il veut vraiment dire, en tenant compte non seulement des mots et de la grammaire grecques, mais aussi des influences sémitiques. Dans les années 90, il avait déjà publié ses recherches, et ses conclusions, dans La Pensée Catholique. Il les synthétise aujourd’hui dans un livre intitulé Le témoin secret de la Résurrection.

Au terme d’une démonstration très fine et fortement argumentée, Robert Babinet arrive à la conclusion que le mot othonia doit être traduit, non par bandelettes ou par linges, mais par « linceuls », et que le mot soudarion doit être traduit, non par suaire, mais par « serre-tête ». Kemeina veut dire « gisants » (comme l’est le corps du Christ dans le même évangile), et non « posés » ou « déposés ». Eis hena topon doit se traduite par « à la même place », et non « dans un autre endroit » ou « à part ».

Ainsi Pierre et Jean ont-ils vu « les linceuls gisants et le serre-tête qui était sur sa tête : celui-ci au milieu des linceuls n’est pas gisant mais distinctement enroulé à la même place ». Autrement dit, ils ont vu les linges funéraires exactement comme ils étaient sur le Christ mort déposé au tombeau, à la seule différence près... que le corps n’est plus dedans, et qu’il en est sorti sans rien toucher. Ce qui est impossible à tout homme, a fortiori mort, ainsi qu’à tout voleur de cadavre. Seul un corps glorieux est capable d’une telle opération. Et voilà pourquoi dès que Jean vit les linges, « il crut » en la Résurrection.

Le linge principal est donc désigné comme « les linceuls », ce qui correspond au sindôn évoqué par les autres évangiles. Mais pourquoi le pluriel ? Parce que saint Jean a cru voir deux linceuls : la pièce de tissu, d’une longueur double de celle du corps, enveloppait le corps du Christ par dessus et en dessous. Le corps ayant disparu, la partie supérieure s’est affaissée sur la partie inférieure, laissant croire à la présence de deux draps superposés. Cela correspond évidemment au Linceul de Turin. Qui est l’autre grand sujet des recherches de Robert Babinet.

Et dans ce même livre, il reprend aussi et complète les études qu’il y avait consacrées dans La Pensée Catholique. Il apporte notamment la preuve irréfutable que le Saint-Suaire se trouvait à Constantinople en 1205, année où il fut volé par les croisés lors du sac de la capitale byzantine, et qu’il fut transporté à Athènes, dont le seigneur était alors le Français Othon de La Roche. Mais où se trouvait le Linceul avant d’apparaître à Lirey en Champagne en 1356 ? Robert Babinet développe ici l’hypothèse (avec nombre d’arguments et d’indices de toutes sortes) qu’il était l’« idole » que certains templiers, au cours de leur procès, avouèrent avoir adoré.

Saint Jean avait vu aussi le « serre-tête ». Et ici prend place la dernière découverte en date de Robert Babinet : la « sainte coiffe de Cahors ». Cette relique oubliée fait l’objet de la couverture du livre. C’est elle qui est « le témoin secret de la Résurrection », « la partie manquante du Saint-Suaire ». Robert Babinet montre que cette pièce de tissu correspond à ce qui manque sur l’image de la tête de l’homme du Saint-Suaire : une bande de chaque côté du visage, le cou, et l’arrière de la tête. En outre, les taches de sang qu’on voit sur la « sainte coiffe » correspondent à celles qui manquent à l’arrière du crâne sur l’image du Saint-Suaire pour compléter les blessures de la couronne d’épines. Et Robert Babinet a découvert aussi une troublante gravure grecque du début du XIIe siècle (qui se trouve dans le trésor de Notre-Dame de Paris), représentant le tombeau vide, où l’on voit distinctement le « serre-tête », à sa place comme dit saint Jean selon la traduction de l’auteur, et qui ressemble à s’y méprendre à la « sainte coiffe de Cahors »...

En homme de foi, Robert Babinet souligne les implications théologiques et spirituelles de ses démonstrations. Si certaines affirmations sont contestables, voire irrecevables (ce qu’il dit de la généalogie du Christ, avec un contresens sur le commentaire que fait Jésus du verset de psaume Le Seigneur a dit à mon seigneur : assieds-toi à ma droite), l’essentiel est remarquable. Notamment ce qui concerne la lumière. Un thème qui résulte du plus saisissant raccourci qui soit entre la science contemporaine et le dogme de la Résurrection : des spécialistes américains de la photographie stellaire, mettant dans leur appareil de développement en trois dimensions une photographie du Linceul de Turin, furent stupéfaits de voir apparaître le personnage en relief : les seules photographies qui permettent d’obtenir un tel résultat sont celles dont la source lumineuse est le sujet lui-même (comme c’est le cas pour les étoiles). Le « sujet », ici, est celui qui se disait la lumière du monde, que le Credo désigne comme Lumen de lumine. En grec, et donc dans les textes originaux des évangiles, la lumière, c’est Phos, le mot avec lequel on a créé « photographie » (dessiner avec la lumière), et c’est une photographie qui a révélé le visage du Linceul, dont la restitution en trois dimensions montre qu’il fut la source de la lumière...

Hervé Kerbourc’h

Osons reparler de l’enfer

Jean-Marc Bot, Éditions de l’Emmanuel, 2002, 270 p., 10 €.

S’il était d’usage, autrefois, d’entretenir une certaine mythologie autour de la naissance : « Les enfants naissent dans les choux ou sont apportés par des cigognes... », on côtoyait en revanche, dès le plus jeune âge, la dure réalité de la mort. Il semble bien que ce soit devenu aujourd’hui rigoureusement l’inverse : le domaine de la transmission de la vie et la naissance n’a plus aucun secret pour personne tandis que la mort est cachée et décrite avec un langage très imagé : « Papy est parti pour un grand voyage... » Les annonces de décès révèlent souvent cette tendance moderne : « Des yeux se sont fermés pour s’ouvrir à la lumière », traduisant sans doute une certaine idée de l’immortalité de l’âme, mais probablement pas une foi en la vie éternelle, ou alors selon une conception plus stoïcienne que chrétienne.

Ce qu’il y a après la mort ? Aujourd’hui, toute réponse est acceptée, pourvu qu’elle ouvre à un monde « soft » karma, nirvana, réincarnation, conscience euphorique ou sommeil profond, la culture moderne est généreuse de ces paradis en tout genre. Pessimistes s’abstenir ! Et surtout au diable les peurs d’antan et son attirail de flammes, fourches, et pieds crochus.

Paradoxalement, l’idée de l’enfer est restée très répandue dans notre culture. Le Cardinal Ratzinger le soulignait lors de sa conférence à Notre-Dame de Paris. Il rapportait cette idée apparemment surprenante, d’un philosophe allemand qui se réclamait d’un agnosticisme prudent, mais qui, pourtant, se disait fermement convaincu de l’existence de l’enfer, et d’apporter pour preuves toutes les atrocités passées ou présentes dont les hommes sont capables1. Il n’est sans doute pas étonnant, dans une société qui perd ses repères et s’éloigne de Dieu, de voir progresser l’idée proprement infernale de l’absence de Dieu. Ajoutez à cela la religiosité débridée d’un bon nombre de jeunes qui n’hésitent alors pas à se tourner vers le spiritisme, la magie et même vers les sectes satanistes.

Le vrai paradoxe est probablement que l’idée d’enfer se heurte à une opposition surtout de la part des chrétiens ! Pourquoi ? Il est difficile de le dire. La réponse communément avancée est alors l’usage qu’en firent nos devanciers dans la prédication. On les accuse d’en avoir trop usé ou mal usé, au moins abusé pour inciter leurs ouailles à progresser dans la vertu, alors plus par crainte du châtiment que par amour. Est-ce vrai ? Peut-être. Le Pape Jean Paul II leur reconnaît cependant, quant à lui, des mérites réels : « Combien d’hommes se sont convertis et confessés grâce à ces sermons et à ses descriptions de l’au-delà ! »2 Qui, en effet, n’a pas besoin de quelques vives exhortations, de temps en temps, pour vaincre sa tiédeur ?

Mais une chose est sûre, après un rejet massif de cette forme de prédication, il faut aujourd’hui une sérieuse audace pour parler de l’enfer dans le milieu des catholiques engagés.

De l’audace, l’abbé Jean-Marc Bot en a, lui qui ose reparler de l’enfer. Le curé de la cathédrale de Versailles, qui publie avec l’Imprimatur de son Vicaire Général, vient en effet nous annoncer avec courage une terrible nouvelle : l’enfer existe et il est habité !

A l’aide de la raison et de la révélation, le Père Bot aborde loyalement, du point de vue anthropologique et théologique, la question de l’enfer et de la damnation, en tenant compte des objections actuelles. Partant du sacrifice du Christ comme source de salut, centre de l’histoire, chemin de réconciliation avec le Père offert aux hommes, l’auteur en vient à la question du refus et donc de l’enfer. Pour cela il commence par inventorier et tordre le cou à quelques conceptions et représentations erronées de l’enfer : l’enfer victimal décrit par la seule souffrance, l’enfer existentiel qui se défini comme l’absurde de l’existence humaine enfermée sur elle-même, l’enfer catégoriel selon une conception comptable et moralisante de la culpabilité (c’est un peu l’enfer de Dante), l’enfer essentiel comme métaphysiquement, socialement et moralement nécessaire à l’harmonie de la création (conception de Leibniz reprise par Teilhard de Chardin), l’enfer ontologique comme une forme d’anéantissement, l’enfer chirurgical où seul le péché serait condamné mais non le pécheur, l’enfer hypothétique qui serait une simple possibilité pour chacun mais invérifiable.

Après avoir franchi cette partie, il reste au lecteur à affronter la dure réalité de l’enfer.

A l’origine de la damnation, il y a l’enfermement dans le péché qui est désigné comme le « péché contre l’Esprit », le seul qui ne soit pas pardonnable (cf. Mt 12, 31–32). Cet entêtement dans le péché se veut, dans l’intention du sujet, définitif et durable et engendre la séparation définitive et éternelle de Dieu.

Une question, très débattue aujourd’hui, se pose autour du nombre des damnés : du romantisme balthasarien au pessimisme augustinien, la palette des opinions est étendue. L’étude des Écritures, de la Tradition et du Magistère apportent déjà quelques réponses claires : l’enfer existe. De plus, « les écritures affirment très nettement l’existence d’un enfer composé de démons et de damnés » (p. 132) ; « L’existence de l’enfer peuplé de démons et de damnés est une vérité de foi définie, un dogme parfaitement énoncé dans la Sainte Écriture et unanimement enseigné par la sainte Tradition » (p. 137–138).

L’enfer contient certainement les anges rebelles, mais contient-il beaucoup d’humains ? Notre auteur penche pour le grand nombre des élus et le petit nombre des damnés, mais il faut bien avouer qu’un pronostic en ce domaine reste très difficile.

Que dire de Judas ? L’interprétation la plus évidente des affirmations du Christ – « Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne soit pas né » (Mt 26, 24) et « aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de la perdition » (Jn 17, 12) – fait normalement conclure à la damnation. « Seul un a priori étranger à l’Évangile permet à certains de conclure que personne ne sait si Judas est perdu ou sauvé » (p. 174). L’auteur pousse plus loin encore l’investigation et démasque une fausse citation, plusieurs fois reprise, qui ferait dire au Seigneur à sainte Gertrude : « Ni de Salomon, ni de Judas, je ne te dirai ce que j’ai fait, pour qu’on n’abuse pas de ma miséricorde » et qui est probablement de sainte Mechtilde... mais ne parle pas de Judas.

Le livre s’achève sur les annexes : des textes d’Adrienne von Speyr, Anne-Catherine Emmerich, le récit des apparitions de Fatima, sœur Faustine et le manuscrit de l’enfer. Notre perspicace auteur a déjà devancé les objections : « Je demande donc au lecteur de ne pas donner à ces textes une importance exagérée » (p. 196). On peut craindre en effet qu’il n’ait pas choisi ici le meilleur quinté de textes sur l’enfer !

Ceux qui ne comprennent toujours pas pourquoi le Père Bot ose reparler de l’enfer, pourront méditer cette allocution de Pie XII (p. 147–148) : « Il n’y a plus de temps à perdre pour arrêter ce glissement de nos propres rangs vers l’irréligion, et pour réveiller l’esprit de prière et de pénitence. La prédication des premières vérités de la foi et les fins dernières non seulement n’a rien perdu, en nos jours, de son opportunité, mais elle est devenue plus que jamais nécessaire et urgente, même la prédication sur l’enfer ».

La vie est un combat contre l’homme révolté qui gît au fond de soi-même, se nourrit de l’orgueil et reste malheureusement capable de s’entêter jusqu’au point de non retour. Seule la docilité à la grâce du Seigneur peut terrasser le vieil homme. La considération de l’enfer, loin de décourager, contribue à ouvrir son cœur aux merveilles de la miséricorde du Dieu de Majesté.

Gérald de Servigny.


  1. Cardinal Joseph Ratzinger, in Quel avenir pour l’Église ?, conférences Notre-Dame de Paris 2001, Presses de la Renaissance, p. 163–164.
  2. Jean-Paul II, Entrez dans l’Espérance, Plon - Mame, 1994, p. 265.

Déclin ou sursaut de la foi ?

André Manaranche, s.j., , Le Sarment, 2002, 172 p. 15 Euros.

« Pourquoi les catholiques, en France, sont-ils si divisés ? », se demandent souvent les étrangers, perplexes devant l’extrême compartimentation du domaine ecclésial français qui ressemble, pour le non-initié, à un vrai labyrinthe. Cette interrogation, elle est aussi celle des jeunes, nés après la plupart des querelles, arrivés en ce monde avec l’élection du Pape Jean-Paul II, mais aussi celle de François Mitterrand... génération sans complexe mais non sans paradoxe (p. 15) et dont l’agressivité vis à vis de l’Église révèle la peur et l’ignorance. C’est à eux que le Père André Manaranche, s.j., dédie son dernier livre qui se veut « une réponse franche à leur inquiétude... agressive mais cordiale » (p. 8).

L’auteur s’appuie dans un premier temps, sur diverses enquêtes d’évaluation de l’Église de France, menées depuis une cinquantaine d’années ; chacune donnant une photographie, à une époque donnée, dans la longue évolution de l’Église. Ces diverses contributions – d’Emmanuel Mounier, des abbés Godin et Daniel, du Cardinal Suhard, du Père Boulard, de Jean Delumeau, de Mgr Hyppolite Simon, de René Rémond, de Marcel Gauchet et de quelques autres – s’articulent autour de la déchristianisation du Pays et tout spécialement celle des masses. Ce faisant, la simple évocation de cette époque laisse deviner, au-delà des statistiques, les difficultés traversées. Sans s’attarder, l’auteur cite (p. 19–22) la condamnation de l’Action Française, la naissance de l’Action Catholique, la place des catholiques sous l’occupation, les prêtres-ouvriers, les divers mouvements d’Église, la période conciliaire etc. Toute une époque marquée par une problématique récurrente : comment (re)christianiser les masses ?

Après l’étude de ces évaluations successives, Le P. Manaranche s’interroge sur le diagnostic du déclin de l’Église au XXe siècle. A la suite du dernier concile, il tente pour cela un examen de conscience « en ce qui concerne l’apparition de l’athéisme, les difficultés de l’œcuménisme et les hésitations apportées à la reconnaissance de la liberté religieuse » (p. 67).

En ces domaines, les examens de conscience ont été nombreux, incités par le Pape Jean-Paul II, et faits avec d’autant plus de courage qu’ils n’ont pas toujours été bien perçus (à Drancy par exemple, p. 71), mais ils semblent cependant entachés d’une certaine partialité : « Soit dit en passant, on aimerait que l’Église d’après le concile ait le courage (même si c’est un peu tard) d’une repentance adressée à ses propres fidèles, pour n’avoir pas maîtrisé la terrible crise des années 70–80, pour n’avoir pas réussi à stopper ou à freiner la chute insensée des vocations, pour n’avoir pas empêché une terrible hémorragie sacerdotale de plusieurs milliers de prêtres, pour n’avoir pas évité un schisme douloureux, pour avoir suspecté ceux qui tentaient de relever la situation » (sont désignées ici les communautés nouvelles) (p. 67–68).

Et notre auteur de poursuivre en citant le Cardinal Schönborn qui, au Synode européen des évêques de 1999, déplorait ainsi la « connivence » d’une partie de l’Église avec le communisme : « Frères et sœurs des « pays libres » de l’ouest, ne devrions-nous pas demander pardon à nos frères et sœurs des pays communistes pour ne pas les avoir soutenus, aidés, sinon pour les avoir abandonnés par notre silence public ? » (p. 72). L’examen de conscience lucide est une épreuve...

Outre les données statistiques et comptables, le constat s’impose : l’Église de France en ses diverses composantes, et ce depuis longtemps, souffre. Soumise au choc des cultures et des générations, elle est le reflet des tendances contemporaines et du mal-être social et culturel de la société française tout entière. L’actualité nous rappelle souvent cette fracture morale dans le pays qui rejaillit nécessairement sur l’Église. Faudra t-il alors attendre un renouveau culturel pour retrouver une plus grande cohésion ecclésiale ? Ce fut la tentation et l’illusion, au cours de l’histoire, d’attendre du politique un remède aux querelles religieuses. Quant à l’idée inverse, à savoir que la communion ecclésiale serait un ferment qui pourrait aider à la cohésion sociale du pays, elle est sans doute plus juste, mais compte tenu de la place minoritaire de l’Église aujourd’hui, elle n’est peut être pas très réaliste...

Mais au-delà du regard de l’historien, du philosophe, du sociologue ou du psy..., l’auteur invite, pour entrer dans l’intelligence de l’histoire de l’Église qui est une histoire du salut, à un regard théologal, à la lumière de la Trinité divine et de sa venue en ce monde par l’Incarnation rédemptrice : « Toute l’histoire de l’Église est faite de ce Mystère pascal menacé de brisure » (p. 91). Force et faiblesse de l’Église prolongent celles du Christ. Dans ce regard de foi, l’auteur analyse alors les épreuves passées que l’Église a connu : la confrontation au paganisme de l’empire romain, puis au déisme d’Arius, au dualisme sans cesse renaissant, ainsi que les épreuves du temps présent qui ne doivent pas décourager, mais plutôt susciter une relance.

Dans une dernière partie, l’auteur tente d’exorciser des peurs qui surgissent de divers côtés. Il le fait en s’attaquant à quelques mythes tenaces :

le mythe de la fin de l’Église, sans cesse repris, et sans cesse démenti. L’Église ne périt pas, elle a les promesses de la vie éternelle.

le mythe des âges d’or de l’Église et le refuge dans l’illusion : « N’écoute pas, prévient le P. Manaranche, ces romans que racontent des chrétiens faussement traditionnels, pour lesquels c’était le Club Med’ jusqu’aux francs-maçons, aux communistes, à la République, au Concile... L’histoire de la cruauté, de la faim, de l’injustice sociale, des bombances et des débridements sexuels, sans oublier les désordres de l’Église, suffit à nier cette légende » (p. 126–127).

les mythes de toutes ces « solutions » simplistes, qui en quelques instants sont sensées changer la réalité : l’ordination des hommes mariés ou des femmes, la « promotion » du laïcat, certaines options pastorales comme l’ADAP, ou toutes ces choses qui ressemblent trop à du « bricolage » (p. 134).

« Mais, me diras-tu avec un brin de peur, c’est quand même bien la fin de quelque chose qui existait et qui existe de moins en moins ? Peut-on savoir la fin de quoi ? » s’interroge notre auteur (p. 125). La fin d’une génération, d’une culture chrétienne, assurément. Mais en même temps le début d’une évangélisation, avec sans doute des méthodes nouvelles que réclame le monde actuel ; des méthodes qui « ne viennent pas de spécialistes du marketing mais d’amoureux du Christ cherchant à le faire connaître par tous les moyens » (p. 150).

Loin de se lamenter sur les malheurs du temps ou de vouloir à tout prix les ignorer, le Père Manaranche fait un bilan de santé de l’Église de France sans complaisance. Il aborde ces 70 ans d’histoire avec tact, sans blesser inutilement, sans juger les personnes... rien qui s’apparente à un règlement de compte, mais en un style vif et concis, il arrive à dire simplement les choses, sans les cacher, sans les enfouir, dans une liberté de ton inhabituelle en ces matières. Dire ses blessures n’est-ce pas là la première et indispensable étape d’une psychothérapie ô combien nécessaire pour l’Église de France ?

Dans sa conclusion l’auteur, à la suite de l’exhortation du Pape Jean-Paul II sur le troisième millénaire, invite à vivre dans la communion ecclésiale et à cultiver l’audace de la foi. En fils soumis de la Compagnie de Jésus, il recommande comme guide saint Ignace de Loyola et sa puissante école des exercices spirituels. Alors n’ayons pas peur !

Gérald de Servigny

Petite vie de sainte Foy

Dominique-Marie Dauzet, DDB 2002

Hormis le talent de l’auteur, et la sainteté de son héroïne, tout est petit dans cet ouvrage : le volume (120 pages), le prix (10 €), la fille en question (jeune adolescente), la « biographie » – mais le mot est déjà gros, puisque de cette enfant on n’a guère que des traces…

Eh bien, n’est-ce pas cela, une relique, moindre chose dans un précieux coffret ? L’ouvrage du frère prémontré est donc exactement un reliquaire. Il dit pieusement, clairement, élégamment, ce qui est à dire pour nourrir la juste curiosité du pèlerin au bivouac (ou dans sa chaise-longue). Ce quelqu’un, dont le peu qu’on sait suffit à enflammer la piété du grand nombre, au cours des âges, porte un secret qui résiste à tous les déniaisements. Oui, ceci est légende, et cela supposition. Non, on ne sait même pas le siècle du martyre : peut-être la fin du 3e, plus sûrement le tout début du 4e. Saint Caprais n’était sans doute pas évêque, et a-t-il vraiment connu sainte Foy ? Pour la nourrice qui fit l’enfant chrétienne, la voici plus probable qu’on ne pensait… L’auteur connaît ses « lumières », Dieu merci, et nous en fait largement profiter. Il en sait aussi les limites, et que l’éclairage critique, si nécessaire, ne dissipe pas le parfum de la sainteté. Il y eut des gens de chez nous, voici plus de quinze siècles, pour dire au Seigneur un oui si total que leur mort glorieuse dessina le meilleur de notre vie. Voilà la merveille qui nous fut donnée. A nous. Et à nos pères, au long des siècles, avec angle de réfraction selon les temps.

Tout cela nous est dit, parfois suggéré. On ne saurait conter d’une plume plus légère les formes et états du culte de la sainte, depuis la « translation furtive » qui la fit aveyronnaise, aux confins du 10e siècle, jusqu’au relèvement de ce culte par le zèle du père Edmond Boulbon, fin 19e, et à la ferveur jacquaire d’aujourd’hui.

Conques garde depuis plus de mille ans un trésor de beautés qui fait écrin pour de très humbles restes, et cortège pour un trésor de grâces… Lisez, vous saurez tout : comment un maçon trouve par hasard (?) dans l’abbatiale, en 1875, une caisse de cuir travaillé contenant 21 débris d’ossements d’une adolescente (les os du crâne étant jusque-là les seules reliques, dans la tête de la somptueuse « Majesté ») ; comment saint François-Xavier, arrivant en Inde, y rencontre un collège Sainte-Foy ; comment les lieux des restes sacrés décidèrent des chemins des hommes ; comment la petite agenaise conserve en ses prodiges l’enjouement de son âge enfantin…

Le savant historien laisse pointer plus d’une fois un bout d’oreille théologienne. Nouveau Bernard d’Angers (l’auteur du Livre des miracles, au 11e siècle, et qui eût sans doute mérité une chaire aux Hautes Etudes de l’époque), il est aussi le zélateur-poète de la très ancienne « Passion de sainte Foy » où le souvenir des hauts faits de Dieu s’enrubanne des imaginations de la piété, à la manière dont les reliques scintillent de l’or qui les garde.

Un seul reproche, mais pour le coup il n’est pas « petit » : le frère Dominique-Marie, qui signale les sorties parisiennes de « la Majesté » (1900, 1965, 2002) omet de citer les semaines de villégiature qu’à la fin de l’an 2000 sainte Foy d’Agen fut autorisée à passer dans sa ville natale : on peut présumer cependant que ces vacances-là furent les plus heureuses pour elle. Je craindrais, si j’étais l’auteur, de devoir faire un jour en Lot-et-Garonne le bout de purgatoire manquant encore à ma perfection…

Pierre Gardeil