Juillet–Septembre 2002

Joseph II, un cas isolé ?

Abbé Vincent Richard *

À la mort de l’Impératrice Marie-Thérèse, le 29 novembre 1780, l’aîné de ses fils (elle avait eu 16 enfants) Joseph devint Empereur d’Autriche : de cet homme de 39 ans, qui tombera malade en 1787 et mourra prématurément en 1790, l’histoire a retenu le curieux surnom « d’Empereur sacristain » – et c’est vrai que les dix années de son règne furent marquées par une ingérence de l’État dans les affaires de l’Église (et jusque dans les plus petits détails) qui n’a guère d’équivalent en deux mille ans d’histoire de l’Église. Mais avant d’essayer de comprendre le pourquoi de cette attitude qui a profondément surpris ses contemporains, rappelons brièvement en quoi a consisté ce qui a gardé pour la postérité le nom de « joséphisme ».

En dix ans de règne, Joseph II a promulgué 6000 décrets concernant les questions religieuses ! Tous les domaines de la vie de l’Église ont été visés. On peut citer ce qui touche aux autres confessions chrétiennes et religions avec la « patente de tolérance » du 13 octobre 1781 ; certes, l’Empire était très disparate linguistiquement, ethniquement et religieusement, plusieurs régions s’étaient vues déjà accorder certaines tolérances – mais ce texte s’étend à tous les non-catholiques de tout l’Empire : ils peuvent pratiquer leur culte, construire des temples à leurs frais (sans visibilité du porche et sans cloches) dès que leur communauté atteint 100 personnes et ils ont accès aux emplois publics, aux grades académiques ; en 1782 le serment universitaire sur l’Immaculée Conception et le Credo fut supprimé et la tolérance étendue aux Juifs (persécutés par Marie-Thérèse) : en 1785, le serment d’obéissance au Siège romain fut supprimé et la franc-maçonnerie (Joseph II avait été lui-même initié) strictement réglementée. Et l’on peut remarquer que les protestations qui accompagnèrent ces mesures – celles du Cardinal Migazzi de Vienne, du nonce Garampi, celles qui vinrent de Croatie, de Hongrie et surtout des Pays-Bas autrichiens – n’y changèrent rien. Ce sera strictement la même chose pour les autres mesures ; par exemple, s’agissant des Pays-Bas, Marie-Thérèse qui avait associé son fils pendant 15 ans au gouvernement de l’Empire lui avait dit : « ce pays très fervent est le meilleur fournisseur d’impôts de l’Empire, laisse-les en paix » – il n’en tint aucun compte.

Concernant les couvents, Joseph II n’a jamais vu la moindre utilité sociale aux contemplatifs : « le moine est un individu à tête tonsurée que le peuple vénère à genoux », « mais étant inutile au monde, il ne peut être agréable à Dieu ». Il interdit aux religieux d’avoir le moindre rapport avec des supérieurs qui ne résideraient pas dans l’Empire et un édit du 29 novembre 1781 supprime 600 couvents (un autre en frappera 163 supplémentaires) tant d’hommes que de femmes parce qu’ils ne s’occupent ni d’enseignement ni des malades ni de travaux d’érudition ; on estime que 38 000 moines et moniales furent concernés – et l’application par des fonctionnaires arrogants et moqueurs fut brutale ; de nombreux Ordres disparurent de l’Empire et les autres (bénédictins, prémontrés…) ne purent subsister qu’en prouvant qu’ils avaient des « activités utiles ». Curieusement (cela semble être un cas unique dans l’Histoire !) les 60 millions de florins environ que procurèrent ces biens sécularisés ne furent pas versés à l’État mais à une « Caisse de la Religion » en vue de bâtir des paroisses et de relever le traitement des prêtres !

Il restructura complètement la carte des diocèses et des paroisses – créant douze nouveaux diocèses, en supprimant d’autres ; estimant que tout fidèle ne doit pas avoir à marcher plus d’une heure pour aller à l’église, avec une moyenne de 50 paroisses nouvelles créées chaque année, il institua 800 nouvelles paroisses (en Autriche, Bohème et Moravie surtout) pendant son règne. Le bouleversement apporté par Joseph II dépasse totalement la seule organisation géographique ; pour lui, prêtre et évêque ont une utilité d’abord sociale : éducation du peuple, entretien des bonnes mœurs (qui sont nécessaires à la prospérité du pays) … et leur fonction sacrée est secondaire. Donc il va réduire (en les fixant lui-même dans le détail) les pratiques extérieures de la piété très exubérante de ce catholicisme austro-hongrois que l’on appelait catholicisme baroque : interdiction des confréries, suppression des processions, des pèlerinages, des temps d’adoration, de la récitation du rosaire, moins de fêtes chômées, moins de messes de requiem, fermeture d’oratoires et de chapelles ; même l’architecture est réglementée : les églises doivent être néo-classiques. Et c’est là que le souci de détail de l’Empereur lui vaudra le surnom d’Empereur sacristain : les ornements liturgiques, l’usage de l’encens, le nombre de cierges, les sonneries de cloches, tout est réglementé ainsi que les taxes à payer (messes, obsèques, mariages, baptêmes). Ce qui peut paraître un catalogue étrange de mesures pointilleuses obéit en fait à une logique interne. Joseph II voit dans l’Église un instrument pour unifier un Empire très disparate (et c’est pourquoi la prédication devra se faire partout en allemand – et pas en allemand dialectal mais en haut-allemand) et dans les ministres du culte des fonctionnaires du gouvernement (c’est pourquoi, plutôt que de perdre du temps en dévotions, ils devront créer des œuvres sociales, des dispensaires … et les Évêques devront prêter un serment de fidélité à l’Empereur).

C’est dans la logique de ce système que Joseph va prendre des mesures qui heurtent de front la structure même de l’Église. Cela concerne la formation des prêtres : le décret du 30 mars 1783 interdit toute formation des prêtres dans des « établissements privés » (séminaires, noviciats) et impose à tout futur prêtre de séjourner 6 (puis 4) ans dans des « séminaires généraux » créés de toutes pièces dont l’État nomme les maîtres, fixe les études (pas de scolastique mais des « sciences religieuses », de la théologie morale – avec des manuels jansénistes et le Febronius – de l’histoire avec des manuels « d’inspiration protestante » et beaucoup de sciences profanes) ; ce n’est qu’après y avoir séjourné que les candidats aux ordres pourront aller dans les séminaires épiscopaux et encore ne pourront pas y séjourner plus de 6 mois avant d’être ordonnés. Le bénédictin Rautenstrauch, que l’Empereur a chargé d’organiser ces séminaires voit le curé de paroisse comme un « éducateur scolaire », un « conseiller en hygiène publique et en économie », un « organisateur de l’aide aux malades et aux pauvres ». Cela concerne également les dispenses matrimoniales. La loi du 4 septembre 1781 interdit à tout ressortissant de l’Empire de solliciter soit de Rome soit du nonce apostolique les dispenses matrimoniales nécessaires en cas d’empêchements canoniques : puisque (d’après le conseiller impérial Cobenzl) « le mariage est un objet principalement civil et accessoirement religieux, les empêchements participent du même caractère » et donc, on s’adressera uniquement à l’ordinaire du lieu « qui possédait le pouvoir de dispenser originairement ».

Le conflit avec le Pape Pie VI (qui fut pape de 1775 à 1799 et qui eut après le joséphisme à affronter la Révolution française et mourut en exil à Valence) était inévitable, Joseph II refusant toute accommodation. Pour lui, il est clair que c’est à l’État de procurer le bien matériel et moral à ses sujets et donc d’avoir à sa disposition immédiate les institutions qui concourent à cette tâche – dont l’Église. Dès lors, le Saint-Siège constitue un obstacle – car il professe des théories dépassées voire dangereuses comme celle de la supériorité du spirituel sur le temporel, car il draine hors de l’Empire l’or des fidèles et du clergé, car il réclame des Évêques et des ordres monastiques une obéissance qui constitue un danger pour l’État. Joseph II estime donc non seulement qu’il n’a pas besoin de consulter le Pape pour les réformes projetées mais encore qu’il est nécessaire de restreindre au maximum ses possibilités d’intervention : dès le 26 mars 1781, le placet impérial était obligatoire pour l’entrée dans l’Empire de tout document pontifical ; suivront la suppression de l’exemption de tous les ordres religieux, l’interdiction des bulles In Coena Domini et Unigenitus. L’affaire des dispenses matrimoniales est plus grave encore car les Évêques tentèrent d’obtenir du Pape qu’il leur accorde les indults nécessaires et, devant son refus, passèrent nombreux outre et tentèrent de justifier théologiquement leur conduite.

Ce conflit laissa beaucoup d’amertume au Pape qui essayait de négocier sans rompre, qui fut trompé par Joseph II et qui se rendit compte trop tard qu’il avait été faible : venu à Vienne un mois du 22 mars au 22 avril 1782 (ses cardinaux lui avaient déconseillé ce voyage), il tenta laborieusement d’obtenir des concessions – notamment sur les nominations d’évêques, lui-même cédant largement sur les indults accordés au Évêques en matière matrimoniale. Joseph II ne tint pas ses promesses et, sentant le Pape en position de faiblesse, lui fit une visite surprise au Quirinal le 23 décembre 1783 et obtint de lui de pouvoir nommer les évêques de Lombardie. Et, dès lors, la papauté ne put plus guère intervenir dans l’évolution religieuse de l’Empire : l’agitation qui se développa à partir de 1786 dans les Pays-Bas autrichiens contre les mesures impériales doit son développement non pas à Rome mais au courage de la population et des Évêques groupés autour du cardinal métropolitain Frankenberg.

On a souvent insisté sur le caractère isolé de cet étrange « joséphisme ». Le personnage est surprenant, brusque, orgueilleux, très entêté, qui a perdu très tôt sa femme et sa fille, dont le second mariage a été désastreux, qui est maladroit avec sa famille ; travailleur et sérieux, certainement sans méchanceté et voulant le bien, vivant très simplement, s’intéressant à tout et voyageant beaucoup, il est malheureusement « un esprit de géométrie sans finesse » – incapable de discuter avec un interlocuteur mais imposant son point de vue sans jamais y revenir, voulant le bonheur de son peuple mais incapable d’humanité ; on a pu le définir comme un fanatique au sens strict, c’est à dire comme quelqu’un qui vit dans les idées et qui ne peut pas avoir tort. S’y ajoute une minutie ridicule : il écrit des brochures sur la manière d’élever les poulains, sur les croisements à faire entre moutons mérinos et moutons valaques, fait vérifier dans les ateliers impériaux que garçons et filles travaillent dans des ateliers séparés et changent obligatoirement de linge au moins une fois par semaine ; la plus surprenante de ces mesures extravagantes à force d’être logiques et argumentées est d’interdire que l’on utilise du bois pour fabriquer des cercueils : tous les morts seront cousus dans des sacs de pommes de terre et enterrés ainsi ! À son avènement, le Prince de Ligne avait écrit cruellement : « ce sera un homme qui aura des velléités et qui ne les satisfera jamais, son règne sera comme une continuelle envie d’éternuer ». Avant de mourir, il renoncera sur son lit de mort à ses réformes, se choisira comme épitaphe : « ci-git un prince qui, avec les meilleures intentions, n’a jamais pu réaliser ses projets ». Personne ne le regrettera beaucoup et il laissera le souvenir d’un original.

En second lieu, sa politique est trop ambitieuse pour être facile à comprendre : il a voulu trop vite centraliser et unifier l’Empire, supprimer servage et corvées chez les paysans ; très expansionniste et se croyant bon stratège, il a mené des guerres désastreuses. En matière religieuse, le tome 10 de l’Histoire du christianisme se fait l’écho des divergences d’interprétations de l’ensemble de sa politique. La thèse d’Edward Winter est que Joseph II a voulu réaliser pleinement le Reformkatholicismus, c’est-à-dire a voulu réformer de façon rationaliste l’Église romaine qui n’a que partiellement répondu à l’idéal du Concile de Trente, s’est attardée dans le baroque, la superstition, la méfiance envers les progrès scientifiques, ce qui fait que l’Autriche a pris du retard sur l’Allemagne protestante (Frédéric II de Prusse obsède Joseph II par ses succès). Pour Ferdinand Mass, le joséphisme est un Staatskirchensystem, une pratique absolutiste et administrative visant à constituer une Église autrichienne soumise à l’État et non plus au Pape. Bref, les objectifs de Joseph II ne sont pas si clairs à comprendre sur le fond.

On peut faire remarquer aussi que le catholicisme autrichien est très particulier au point d’être appelé « catholicisme baroque » : la Réforme catholique y a reconquis plus de territoires que partout ailleurs et cette chrétienté est très marquée par les prédications missionnaires et l’influence des Jésuites, par le culte des saints, d’innombrables processions, des confréries, des sanctuaires mariaux, bref un catholicisme ostentatoire, luxueux, extériorisé, parfois un peu superstitieux, très riche (énormes abbayes et domaines ecclésiastiques) et l’art baroque partout présent. L’attitude de Joseph II envers l’Église ne peut être isolée de ce contexte.

Enfin, le territoire des Habsbourg est une telle mosaïque de peuples, de langues, de religions qu’il n’a aucun équivalent dans un autre pays. Il est clair que c’est le catholicisme nettement majoritaire qui « cimenterait » le mieux cet ensemble disparate.

Il ne semble pas juste de trop insister sur l’isolement du « joséphisme », sauf à s’accorder sur ses aspects caricaturaux et ridicules. Il semble plus juste d’en faire l’expression extrême de la mentalité d’une époque vis à vis de l’Église et du Magistère.

Tout d’abord, il ne faut pas oublier que Joseph II n’a rien d’un « philosophe » ni d’un sceptique. C’est un catholique pratiquant, se confessant (et malgré les demandes de sa mère, il refusa toujours d’avoir son confesseur attitré), communiant, sincère, voire dévot – même s’il n’entre pas du tout dans la piété « baroque » de son peuple. Celui qui s’en prendra à l’Église en est un fils.

Ensuite, il serait faux de dire que Joseph II a inventé un système : même si l’étude de Claude Michaud dans le tome 10 de l’Histoire du christianisme va peut être un peu loin dans l’idée d’attribuer l’essentiel du joséphisme à l’impératrice Marie-Thérèse, il est certain que c’est sous le règne de celle-ci et avec son accord que l’influence dite « janséniste » (qui n’est pas le jansénisme stricto sensu mais une réaction à la piété baroque par le rigorisme moral – opposé au « laxisme » des jésuites – par l’étude scientifique de la Bible et des Pères, par la philosophie de Descartes, le style néo-classique – opposé au baroque –, le rejet des pèlerinages, confréries et processions) va se développer beaucoup et que de nombreux évêques (dont l’archevêque Migazzi qui va occuper le siège de Vienne de 1757 à 1799) seront favorables à ce courant qui est très influent dans l’entourage impérial (avec le médecin personnel de Marie-Thérèse, Gerard van Swieten, son confesseur assomptionniste Ignaz Müller …). Tout cela va être encore plus sensible lorsque Kaunitz deviendra chancelier d’État : l’État va réglementer et restreindre les rapports avec Rome, intervenir dans l’organisation des ordres religieux, le nombre des fêtes chômées, intervenir dans les affaires de l’Église en Lombardie, autoriser plus largement les « hérétiques » (luthériens) en Bohême – mais sans aller jusqu’à proclamer la tolérance à l’égard des dissidents.

Il faut remarquer aussi que, si original fût Joseph II, ses conseillers allèrent dans le même sens : c’est le même Kaunitz qui justifiera la décision de confier aux Évêques la gestion des dispenses matrimoniales ; c’est le bénédictin Rautenstrauch qui établira le programme des séminaires généraux.

Il faut remarquer ensuite que les résistances furent faibles : l’expulsion de 38 000 moines et moniales n’a pas soulevé le pays, les Évêques ont presque tous accepté que l’on fasse disparaître les bulles pontificales Unigenitus et In Coena Domini et que les dispenses matrimoniales leur fussent confiées. On ne cite comme protestataires que le cardinal Migazzi et l’archevêque Bathyani de Gran. On est étonné que (sauf au Tyrol) l’institution des séminaires généraux ait été acceptée sans résistance. Le cas très particulier de la résistance des Pays Bas autrichiens s’explique largement par l’absolu marque de souplesse de Joseph II – alors que les gouverneurs et ses propres frères et sœurs tentaient d’atténuer ses décisions. Impopulaire, Joseph II n’a – sauf ce seul cas – suscité aucune révolte contre sa politique religieuse.

Enfin, on est étonné de voir que presque toutes les mesures religieuses de Joseph II lui ont survécu. De la même façon que l’Empire gardera jusqu’à sa destruction en 1919 tout le corset de fonctionnaires nombreux et tâtillons « Kaiserlich und Königlich » (K.U.K.) dont l’avait doté Joseph II, de même la plupart des mesures religieuses resteront : tout au plus, Léopold II son frère (1790–92) en supprimera les aspects les plus scandaleux (comme les Séminaires généraux) – lui-même, en Toscane, avait créé une quasi-église d’État, avec notamment en 1786 le Synode de Pistoia ; François II (1792–1835), qui admirait son oncle, puis Ferdinand Ier (1835–1848) n’y touchèrent pas, Metternich, maître du pays de 1809 à 1848, ne souhaitant pas non plus y revenir. Il faudra toute l’influence du Cardinal Rauscher sur François-Joseph pour obtenir le Concordat de 1855, mais le joséphisme restait présent dans les mentalités (contrôle des petits séminaires à partir de 1869, création du mariage civil en 1894) et choqua toute la chrétienté quand l’Empereur se permit de vouloir user d’un droit de veto au Conclave de 1903. Le joséphisme, s’il n’a pas fait extérieurement disparaître le catholicisme baroque a bien fait disparaître de toute l’Europe centrale la vie contemplative et bien des aspects de la vie chrétienne. Original et isolé, Joseph II le fut certainement mais l’essentiel de son œuvre lui a survécu plus d’un siècle.

Il ne faut ensuite pas se limiter à l’Autriche-Hongrie : il ne serait pas juste d’isoler Joseph II de son époque. On ne peut le détacher de ce mouvement complexe qu’on appelle gallicanisme et que le Dictionnaire apologétique de la Foi catholique ne peut définir plus précisément que comme « un ensemble de tendances, de pratiques et surtout de doctrines relatives à la constitution et à l’étendue du pouvoir spirituel » ; le gallicanisme n’a cessé d’évoluer depuis Constantin, Charlemagne, Philippe le Bel, le Grand Schisme d’Occident et les décrets conciliaristes de Constance. Il est très présent en France (Pragmatique Sanction de Bourges de 1438, Concordat sous François Ier en 1516, les Quatre articles de l’Assemblée du Clergé de 1682 sous Louis XIV) même si c’est sous une forme dite « modérée » : la couronne est indépendante du Pape qui ne peut délier les sujets du Roi de leur serment de fidélité, les évêques ont le sentiment de former un corps épiscopal national et aucun document pontifical ne peut entrer dans le pays si le Parlement ne l’enregistre pas auparavant. Mais, dans les pays allemands, la situation est infiniment plus complexe, tant l’imbrication des confessions est grande : la paix d’Augsbourg de 1555 y a établi le principe cuius regio eius religio et il est impossible de dissocier situation politique et situation religieuse ; l’ordre du monde passe par l’autorité de l’État et un hérétique est nécessairement un rebelle ; le prince se sent chargé du Salut éternel de ses sujets et s’arroge le pouvoir de régler le fonctionnement des confessions qui existent dans l’étendue de ses États ; et il ne faut pas oublier qu’il y a dans les États catholiques beaucoup de princes-évêques qui cumulent pouvoirs temporel et spirituel. Rome s’est depuis longtemps inquiétée de cette situation et les nonces – à Salzbourg, à Ratisbonne – suivent de très près l’évolution de la situation, ce qui ne plaît pas : dès 1673, des évêques allemands se plaignaient d’être « surveillés » par Rome.

Ce mécontentement s’est cristallisé autour des thèses de l’évêque coadjuteur de l’archevêque de Trèves : Jean-Nicolas de Hontheim (1701–1790) a publié sous le pseudonyme de Febronius le De statu praesenti Ecclesiae liber en 1763, qui, s’appuyant sur les Fausses Décrétales, affirme que les Papes ont accru abusivement leurs pouvoirs canoniques ; il faut en revenir à leur vrai pouvoir qui se réduit à exercer un droit de surveillance pour assurer l’intégrité de la foi, à juger les causes dont l’examen leur est confié par les évêques et à convoquer les Conciles devenus nécessaires (mais pas à leur donner force de loi) ; cela revient à donner des pouvoirs presqu’illimités aux évêques (avec les Conciles comme seul contrepoids réel) et à envisager de véritables désobéissances au Pape, jusqu’à la soustraction d’obédience.

Les thèses de « Febronius » ont largement circulé, le pseudonyme a accru le mystère de ce livre mis à l’index dès 1764 (15 diocèses allemands ne publièrent pas cette censure) et lorsque l’auteur fut découvert, sa rétractation (peu claire) en 1779 ne l’empêcha pas de continuer à être protégé et à mourir, certes démissionnaire, mais en communion avec l’Église en 1790.

Et la Bavière « bastion catholique » entre en querelle avec Rome avec l’électeur Max-Joseph qui demande à partir de 1748 un archevêché à Munich que Rome refuse ; aussi, à partir de 1761, l’électeur a-t-il pris une série de mesures (taxes sur les couvents, limitation des fondations nouvelles, limitation des censures pontificales aux seuls ouvrages de théologie, formalités civiles créées avant le mariage) visant à créer une sorte d’Église d’État. Ainsi, Joseph II, comme sa mère Marie-Thérèse qui n’a jamais publié la rétractation de Jean-Nicolas de Hontheim, participe bien à ce courant du fébronianisme et les mesures prises par lui apparaissent moins originales et isolées.

Mais s’arrêter à l’Allemagne ne suffit point : c’est tout un courant gallican, hostile aux « abus romains », hostile aux ordres religieux exempts qui parcourt l’Europe. On peut citer de multiples exemples : l’accueil bienveillant réservé aux philosophes par des nombreux princes (Frédéric II de Prusse accueillit Voltaire, Christian de Wolff, Lessing et laissa le libraire berlinois Christophe Nicolai publier les écrits du mouvement de l’Aufklärung), la suppression des Jésuites commencée au Portugal dès 1758 par le marquis de Pombal, continuée en France, en Espagne, à Naples, à Parme et parachevée en 1773 par Clément XIV quand Marie-Thérèse eut cessé de les soutenir (on peut noter que l’influence des « ministres philosophes » auprès des souverains fut déterminante dans cette affaire et que Joseph II ne rompit pas avec les conseillers de sa mère ; on peut noter aussi que les 20 000 jésuites rendus brutalement à l’état laïc « préparent » les 38 000 moines et moniales chassés de leur couvents par Joseph II). Et si l’on compare avec la France et ses rois « très chrétiens », on constatera qu’il s’y est créé en 1765 une « commission des réguliers » qui, de sa propre autorité, fixera l’âge des vœux pour les hommes et les femmes, le nombre minimal de sujets pour constituer une communauté, le nombre de maisons qu’un même ordre peut ouvrir dans la même ville ; malgré les protestations de Clément XIV, cette commission ne sera supprimée en droit qu’en 1780 (et elle continuera à fonctionner jusqu’en 1784) et aura supprimé huit ordres religieux et fermé 409 maisons.

Et, si l’on réfléchit bien, il n’y a aucune différence de fond entre l’attitude de Joseph II et celle de l’Assemblée constituante en France établissant la sécularisation des religieux le 13 février 1790 et plus encore la constitution civile du clergé votée le 12 juillet 1790 (mesures que certains historiens déclarent être « révolutionnaires » mais qui sont en fait très clairement dans la ligne du gallicanisme du XVIIIe s. – la seule différence étant que l’autorité est passée du monarque aux représentants de la nation). Il n’y a aucune différence de fond (et l’autoritarisme brutal des deux personnages est en outre très comparable) entre Joseph II et le Premier Consul Napoléon Bonaparte ajoutant de sa propre autorité au Concordat les « articles organiques de la dite convention » que l’on découvrit lorsque le Concordat fut publié comme loi le 8 avril 1802. Dès lors, dire que Joseph II est un isolé est plus que contestable : sa postérité en Autriche, en France (et l’on pourrait même la retrouver dans le Kulturkampf de la fin du XIXe siècle tant dans l’Empire allemand qu’en Suisse et en Autriche) apparaît tout à fait visible.

Au-delà de l’étrangeté du personnage, des éléments de conclusion sur Joseph II peuvent-ils être esquissés ? On retrouve d’abord chez lui la tentation permanente de tout chef d’État qui veut mettre l’Église au service de l’État ; depuis le « césaropapisme » de Constantin jusqu’aux candidats à la magistrature surpême en France en ce printemps 2002, on retrouvera toujours ces étonnants propos : « ce que j’attends de l’Église, c’est ceci … » ; elle est simplement exacerbée par le caractère cassant et fanatique du personnage mais elle revient à ce que disait Napoléon Ier : « je ne vois pas dans la religion le mystère de l’Incarnation mais celui de l’ordre social » – c’est à dire selon la jolie formule d’Adrien Dansette « la religion-gendarme ».

On retrouve en second lieu, tout l’esprit du XVIIIe siècle : non pas l’athéisme mais une religion utile, au service de l’idéologie désormais bien présente du « progrès » – avec en particulier cet étonnant mépris pour la vie contemplative ; non pas faire disparaître l’Église mais la faire entrer dans des cadres rationnels (territoire des diocèses, des paroisses, législation canonique plus cohérente).

Peut-être enfin s’agit-il de l’aspect le plus spectaculaire d’une époque-charnière concernant les liens entre le temporel et le spirituel. L’adage (auquel les princes sont attachés) cuius regio eius religio continue à être vécu mais on est en même temps dans le cadre de ce qui devient des « États modernes » avec centralisation et concentration des pouvoirs – et les rapports avec l’Église (notamment avec la papauté, dont le rôle est mal compris et qui vit elle-même mal cette transition puisque le Pape est lui-même souverain d’un État temporel) ne peuvent que s’en ressentir. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparaîtront les thèses du libéralisme catholique, visant à séparer spirituel et temporel (et le début du XXIe siècle arrive à une nouvelle crise : le temporel en vient à nier l’existence même du spirituel – sinon en le réduisant à une intenable « sphère privée »).

Par contre, Joseph II (à l’instar des autres souverains tentés par la même ingérence dans la vie de l’Église) ne conteste pas le rôle magistériel du pape et ne lui dénie aucunement le droit de parler in rebus fidei et morum. Mais – et c’était sans doute la faiblesse de l’exercice du pouvoir de saint Pierre à cette époque – la papauté ne parlait alors pas assez en ces domaines et avait du mal à sortir d’un rôle temporel dans la gestion de ses États, dans ses rapports avec les autres souverains : la timidité de Pie VI, le fait qu’il ait accepté des concessions avec Joseph II sur des sujets touchant à l’essentiel, puis son trop long silence devant les problèmes de conscience du clergé français, s’expliquent, pour une part, par le caractère de l’homme, mais aussi par la façon dont était vécu le Magistère en cette époque complexe.

* Curé de Meursault et autres lieux, agrégé de l’Université, enseigne l’histoire dans des séminaires ou studiums monastiques.