Juillet–Septembre 2002

« Charles Journet, un témoin du 20e siècle »

Échos de la Semaine théologique de Fribourg, 8–12 avril 2002

Abbé Jacques Rime *

Un lieu à la hauteur de l’événement, la vaste chapelle de « Regina Mundi », l’ancienne maison étudiante marianiste de Fribourg, abrita cinq jours durant un colloque consacré à la mémoire du cardinal Journet dans le cadre d’une semaine interdisciplinaire de la faculté de théologie de l’université.

Charles Journet a vécu de 1891 à 1975. Après quelques années de vicariat, il fut professeur au séminaire de Fribourg de 1924 à 1970 et fonda la revue Nova et vetera en 1926. Il s’attela à une vaste enquête ecclésiologique qu’il synthétisa dans son œuvre maîtresse, L’Église du Verbe incarné (3 tomes, 1941, 1951, 1969). Pendant les années brunes, la fermeté avec laquelle il combattit le totalitarisme lui valut quelques conflits avec son évêque et l’autorité civile. En 1965, Paul VI le nomma cardinal et il put ainsi participer à la dernière session du concile Vatican II.

Quelle fut l’orientation générale du colloque ? Lundi et mardi, après une partie biographique, les conférenciers abordèrent les questions philosophiques et ecclésiologiques. Le jour suivant, ils présentaient la vision journétienne du monde et de la politique et traitèrent, jeudi, de certains points particuliers de sa théologie : œcuménisme, théologie du mal, essence du sacrifice de la messe. Vendredi, l’accent était mis sur la spiritualité et l’art avant une réflexion sur l’intérêt d’éditer aujourd’hui l’œuvre du cardinal.

Un témoin du XXe siècle, abordé de multiples manières

Le sous-titre du colloque s’intitulait : Charles Journet, un témoin du XXe siècle. L’étude de la biographie de Journet, mort plus qu’octogénaire, nous apprend qu’il n’a pas seulement traversé son temps, mais qu’il s’y est engagé. La condamnation de l’Action française ou les positions doctrinales libérales des pasteurs de Genève sont pour beaucoup dans l’élaboration de L’Église du Verbe incarné. La guerre d’Espagne et la conflagration mondiale qui la suivit inspirèrent sa réflexion sur la vision chrétienne de la politique. Lui-même fut un acteur non négligeable du mouvement thomiste et du concile Vatican II.

Le colloque a relevé la pluralité des regards que l’on peut porter sur Charles Journet, regards historique, ecclésiologique, politique, artistique, littéraire, spirituel. A leur tour, ces différents regards ont signalé, me semble-t-il, plusieurs tensions qui traversent son œuvre sans pour autant l’écarteler.

Connaissance spéculative et théologie mystique

Les conférenciers ont montré que Journet appartenait à l’école thomiste, dans la sous-école maritanienne. Les œuvres de Journet comportent plusieurs discussions scolastiques serrées : réflexions sur le pouvoir indirect de l’Église, sur la métaphysique des anges etc. On peut voir en Journet une certaine suffisance doctrinale où tout est jugé à l’aune du thomisme. Mais d’un autre côté, comment justifier son amour de la mystique et des artistes ? On peut sortir de la difficulté en relevant que Journet vivait dans un univers fait de subtiles distinctions : la connaissance discursive des théologiens n’est pas la connaissance mystique des saints ou la connaissance intuitive des poètes.

Plusieurs conférenciers ont insisté sur l’aspect apophatique de la pensée journétienne. Le professeur de philosophie Dominic O’Meara parla de l’incognoscibilité divine. M. René Mougel, directeur du Centre d’études Jacques et Raïssa Maritain à Kolbsheim (Alsace), montra combien chez ces amoureux de la vérité que furent Journet et Maritain les sagesses philosophique et théologique sont dépassées par la sagesse mystique. Le père Michel Cagin de Solesmes expliqua que la connaissance mystique et la connaissance théologique portent sur un même sujet, la réalité divine, mais qu’elles diffèrent par leur mode de connaître : « Sur la route que la foi ouvre par les concepts, l’amour fait aller la foi plus loin les concepts ». Dans son homélie à la messe de mercredi, le père Jean-Pierre Torrell présenta quatre saints modèles dont l’expérience s’inscrivit dans la réflexion ecclésiologique de Journet : Augustin, Thomas, Jean de la Croix et Catherine de Sienne. Quant à Mgr Mamie, ancien évêque du diocèse et ancien élève de Journet, il rapporta que dans ses cours, pour parler de la transcendance du mystère, son professeur traçait un cercle. Dans ce cercle il dessinait un polygone dont les angles touchaient la circonférence du cercle. Le cercle désignait le mystère divin, le polygone la théologie. Par cette image, il voulait montrer que la théologie atteint véritablement les choses divines, mais en certains points seulement. La surabondance du mystère la dépasse infiniment.

A ajouter dans ce dossier du spéculatif et du mystique l’intérêt de Journet pour les artistes. Journet aimait l’art : « Quand il y a de la laideur, le Royaume de Dieu est attaqué » prononça-t-il dans un cours. Dans son exposé, Mme Claire Delmas, conservateur des Antiquités et Objets d’Art de l’Aveyron montra comment Journet défendit deux œuvres d’art audacieuses : celle de Cingria, qui avait peint une apparition du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie sous la forme d’un cœur physique, et celle de Severini, qui avait représenté la Trinité à Semsales (campagne fribourgeoise) sous la forme de trois personnes humaines.

Une Église sainte, mais composée de pécheurs

Charles Journet répétait très souvent que les frontières de l’Église passent à travers le cœur de l’homme. Dans sa conférence de lundi soir, le père Georges Cottier, théologien de la maison pontificale et disciple de Charles Journet, aborda ce thème, central chez son maître, de la sainteté de l’Église et du péché de ses membres. Contre Bellarmin, dit le père Cottier, Journet prit conscience que l’amour entre dans la définition de l’Église. Il releva le fait que l’axiome « L’Église passe à travers le cœur de l’homme » doit être compris d’une manière dynamique, non spatiale.

L’axiome « L’Église est sainte, mais non sans pécheurs » doit être accompagnée d’un autre : tout ce qu’il y a de sainteté dans le monde relève déjà de l’Église. Journet a beaucoup réfléchi sur l’appartenance des non-chrétiens et des non-catholiques à l’Église. S’il n’a pas trop distingué entre ces deux situations (remarque du chanoine Bavaud, ancien collègue de Journet au séminaire), le cardinal a beaucoup réfléchi à la place d’Israël dans le mystère de l’Église, ce dont traita dans sa conférence l’abbé Lukasz Kamykowski, professeur à Cracovie. La réflexion est d’autant plus actuelle qu’aujourd’hui, releva le père Cottier, une étude sur les religions ignore la spécificité de la théologie d’Israël. On veut liquider l’Ancien Testament, fort gênant, alors que l’Ancien Testament fait partie de la foi chrétienne.

Le père Charles Morerod de l’Angelicum montra combien le travail de Journet influença le document de Paul VI sur les indulgences au sortir du concile Vatican II alors que le père Benoît-Dominique de la Soujeole, professeur à Fribourg, parla du rôle essentiel de Marie dans son ecclésiologie. Bien avant le concile, Journet avait inclus la mariologie dans le traité de l’Église. Marie est personnellement ce que l’Église est communautairement. A ses yeux, Journet est le théologien de la mouvance thomiste francophone qui est allé le plus loin dans cette direction.

Le temps et l’éternité

Une autre tension dans l’œuvre de Journet concerne les rapports du temps et de l’éternité. Sa philosophie était transculturelle, nota l’évêque du diocèse Mgr Bernard Genoud, ancien élève de Journet. Il n’aimait pas, continua-t-il en substance, il n’aimait pas que l’on coulât la transcendance dans le temps. Il ne fallait pas diviniser l’histoire. Mais bien qu’anti-Hegel et anti-Teilhard (contre lequel il polémiqua longuement), Journet, loin de se réfugier dans le spiritualisme, s’engagea pour l’édification de la cité temporelle. La nette distinction qu’il fit entre le temporel et le spirituel le rendit présent aux combats de ce temps. Parce qu’il refusa de couler la transcendance dans l’histoire, il s’opposa à toute personne se voulant reposoir de l’Esprit, duce, führer ou petit père des peuples. La tension entre l’œuvre théologique et l’œuvre politique n’est qu’apparente. M. François-Xavier Putallaz, dans sa conférence sur la conception chrétienne de la cité chez Charles Journet cita cette phrase programmatique : « [Les hommes] retrouvent le vrai goût du temps, dès qu’ils croient à l’éternité ».

Il n’y a pas de droit divin des nations, pas plus qu’il n’y a de droit divin des rois. Par contre, toutes les nations ont, au niveau temporel, une voix à faire entendre dans l’Église. Le père Bedouelle, professeur d’histoire de l’Église à Fribourg, analysa l’intérêt porté par Journet à la Pologne, à la Suisse et à la France, qui était sa patrie spirituelle. Résumant son livre, M. Guy Boissard parla du courage de Journet durant les années sombres. Journet s’efforça de montrer que les messages du pape étaient une condamnation du totalitarisme (conférence de M. Philippe Chenaux du Latran sur Journet et le magistère de Pie XII). M. Pascal Corminboeuf, président du Conseil d’État du canton de Fribourg, cita dans son témoignage d’homme politique le très beau discours que Journet prononça à la fin de la guerre en 1945.

Assurance doctrinale et liberté

Il est intéressant de connaître le contexte dans lequel une personne a vécu. Journet vient de Genève. C’est à Genève qu’il est né, qu’il a passé son enfance, qu’il fut vicaire, et qu’il retourna en fin de semaine depuis Fribourg pour donner des cours et prêcher. Or la Genève religieuse des années 1900 était marquée par la présence des théologiens protestants libéraux. Leur enseignement était pratiquement déiste : ils niaient la Trinité et la divinité du Christ. Pour eux, le christianisme était la révélation de la paternité de Dieu et le principe d’une transformation morale. Dans ses premiers écrits Journet s’indigna contre une telle théologie. Même si le ton se fit plus modéré, même s’il ne citait plus ses premiers ouvrages dans sa bibliographie, Charles Journet garda jusqu’à la fin de sa vie une certaine réserve par rapport au mouvement œcuménique, comme l’a expliqué le chanoine Bavaud.

On pourrait dire, en employant une comparaison journalistique, que Journet ne faisait guère la distinction entre le relevé des faits et le commentaire. Journet, continua le chanoine Bavaud, ne se posait pas cette première question : qu’ont voulu dire les auteurs ? Mû par l’amour de la vérité, il était très attentif à éviter les équivoques si bien que son œcuménisme a une valeur apologétique indéniable. Mme Barbara Hallensleben, professeur de théologie dogmatique à l’université, montra elle aussi que Journet, malgré sa bonne connaissance des penseurs orthodoxes, considérait comme suspectes aussi bien la pluralité des théologiens qu’une réflexion intempestive sur la pluralité des Églises particulières.

Charles Journet, si prompt à condamner l’erreur, fut paradoxalement un des acteurs du décret sur la liberté religieuse proclamé à Vatican II en 1965 (conférence de l’abbé Patrick de Laubier). Son discours fit une « forte impression » dans l’aula conciliaire. Journet demandait à l’assemblée d’accepter le décret sur la liberté religieuse à cause de la distinction entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel. Sous l’aspect des choses spirituelles, la personne humaine est libre par rapport à l’égard de la société civile tout entière, qui ne peut la forcer d’aucune matière pour ses options religieuses, à moins qu’elle ne trouble l’ordre civil. C’est à Dieu qu’elle doit rendre compte de chacune de ses options. On voit comment une réflexion entreprise dès avant la guerre sur la distinction entre les deux ordres a pu trouver un point d’aboutissement dans un décret du concile.

Même si Journet fut un auteur rigoureux, ancré dans un certain courant théologique, sa pensée est vivifiée par la lecture de l’Évangile et la fréquentation des mystiques. Réagissant contre un enseignement « manualistique » de la théologie, il insistait, nous l’avons dit, pour mettre l’amour, la charité dans la définition même de l’Église et, comme l’a relevé le chanoine Bavaud, préféra, pour parler des chrétiens non-catholiques le terme de dissidents au terme plus ambigu d’hérétiques de bonne foi. On peut par ailleurs signaler avec intérêt ce passage, donné par le père Gilles Emery dans sa très éclairante conférence sur Journet et le mal : « La doctrine la plus orthodoxe, si elle est répétée sans être replongée dans la flamme d’où elle est née, si elle n’est pas traversée par quelque vertu secrète de l’Évangile, trahira, elle pourra devenir poison, et comment dès lors ne pas trembler de causer le scandale là où l’on pensait porter la lumière ? »

Pour un Journet mieux connu

La semaine théologique tenue à Fribourg a eu le mérite de faire parler de Journet et de mettre en lumière quelques aspects moins connus de son œuvre. Journet, a-t-on tendance à croire, enseigne que la messe nous rend présent temporellement à la passion du Christ (par la messe nous sommes au pied de la croix). L’abbé Nicolas Glasson, dans sa conférence sur l’essence du sacrifice de la messe, expliqua qu’une telle vision des choses caractérise le tout dernier Journet, influencé par Jacques Maritain, et que jusque dans les années 1970 Journet pensait à une présence seulement opérative de la passion du Christ à la messe.

La pensée de Journet est indissociable de la pensée de Maritain. Faut-il y voir l’influence dans un seul sens ? Bien que Maritain eût une influence énorme sur Journet, ce dernier, nota le père Cottier dans la table ronde sur Journet et les thomismes du XXe siècle, l’informa de certains problèmes : Freud et la psychanalyse, les origines de l’homme. C’est via Journet que Maritain entra dans la pensée du dominicain Marín-Sola, que Journet estimait beaucoup. Marín-Sola avait écrit L’Évolution homogène du dogme catholique et défendait une vision de la prédestination différente de celle de Bañez, qui lui valut son exil aux Philippines.

M. Marc Larivé, directeur de la maison d’édition Saint-Augustin, parla de l’intérêt d’éditer Journet aujourd’hui. Plusieurs retraites prêchées par Journet viennent d’être publiées sous forme d’entretiens. La réédition de L’Église du Verbe incarné en est à son troisième volume, de même que la correspondance entre Journet et Maritain. Il faudra beaucoup de temps pour publier l’ensemble de ses œuvres.

Espérons que la publication des actes de la semaine théologique de Fribourg fasse connaître à un large public la pensée de Charles Journet.

* Prêtre du diocèse de Lausanne, Genève, Fribourg. Aumônier de l’Université de Fribourg. Prépare une thèse de doctorat sur la vie du Cardinal Journet