La mondialisation comme simulacre de la catholicité
Denis Sureau *
L’essai bref mais dense du jeune théologien américain William Cavanaugh1 est moins une analyse (brillante) du processus actuel de globalisation qu’une invitation originale à renouveler le discours chrétien sur la politique et à repenser l’engagement des catholiques dans la sphère publique. Parce qu’il considère que la mondialisation n’est que l’aboutissement logique de la politique moderne, il est conduit à consacrer l’essentiel de son analyse à la mise à nu des fondements de l’État-nation. « Ma thèse, c’est que la théorie politique moderne, prétendument « séculière » et neutre, est en réalité une théologie masquée, qui fait de l’État moderne un État sauveur, en lieu et place de l’Église. Prendre conscience du caractère parodique, ou « hérétique », de cette sotériologie, c’est déjà commencer de réimaginer l’espace et le temps dans une perspective authentiquement théologique. »
Cavanaugh constate : « Au nom d’une pseudo-paix civile, la théologie a abandonné tout discours politique authentiquement chrétien. » Ce faisant, il se démarque radicalement des vaines tentatives des penseurs catholiques du XXe siècle visant à concilier la modernité politique avec les projets de « nouvelle chrétienté » (Maritain), « nouvelle théologie politique » (Metz), « nouvelle théologie publique » (Neuhaus) qui réduisent tous l’Église à n’être qu’« un membre parmi d’autres de la société civile ». Et les théologiens de la libération dissolvent eux aussi l’Église dans le monde. De fait, « aucun de ces modèles n’a fondamentalement remis en question la légitimité théologique du projet politique moderne. »
A l’origine du « mythe de l’État comme sauveur », on trouve les guerres de religion et l’idée que, face au désordre provoqué par le choc des convictions spirituelles, seule la puissance publique est capable de restaurer la paix. Ce thème sera développé ad nauseam par les théoriciens du libéralisme (Hobbes, Locke, Rousseau) et il a été abondamment repris par les journalistes au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Or en fait les guerres de religion furent attisées et manipulées par l’État pour détruire les vestiges de l’ordre ecclésial du Moyen âge, conforter sa puissance et ainsi neutraliser l’Église. Corrélativement, le christianisme fut réduit à n’être qu’une « religion » (le concept n’apparaît qu’à cette époque : avant la religio était une vertu) renvoyée progressivement dans la région des croyances personnelles et privées.
L’État-nation moderne est né. Il ne cessera d’enfler, et Cavanaugh affirme à contre-courant des thèses souverainistes que la globalisation est son terme logique : « Loin de signifier la fin de l’État-nation, la mondialisation représente en réalité l’hyperextension d’un phénomène qui, après avoir subsumé les espaces communautaires locaux sous l’autorité de l’État territorial souverain, recouvre, puis fait disparaître, le particulier concret dans l’universel abstrait. (...) La mondialisation, c’est la décréation du monde, une fausse catholicité qui voudrait intégrer à peu de frais la réfraction complexe du local et de l’universel telle qu’elle est mise en œuvre dans la conception chrétienne d’un espace véritablement catholique. » Face à la représentation actuelle de l’espace et du temps sous-jacente à la globalisation, Cavanaugh oppose la représentation chrétienne qui se manifeste dans l’Eucharistie : « Relativement à l’espace, la célébration eucharistique « fait l’Église », Corps du Christ, qui, parce qu’il est essentiellement liturgique, est un corps public. Ce corps n’est pas un corps « spirituel » ou symbolique. Il ne saurait être configuré à l’âme du croyant individuel. Dans l’Eucharistie, les hommes sont rassemblés en une communauté où l’équation de l’individu et du groupe se résout en une participation mutuelle des hommes au Corps du Christ. En outre, les communautés eucharistiques à travers le monde forment une unique catholica qui, bien qu’universelle, se manifeste toujours localement. »
Cavanaugh propose une « contre-politique eucharistique » : la célébration de l’Eucharistie, sacrement de l’unité et de la paix, est le « creuset d’une éthique politique authentiquement chrétienne. On voit donc que l’urgence, aujourd’hui, n’est pas de se ménager un moyen pour influencer le pouvoir laïc par le biais de la société mais plutôt de restaurer une pratique liturgique capable de redonner aux chrétiens la conscience de la dimension politique de la foi, et par là de produire des hommes de pouvoir dont le langage sera un langage de paix et de vérité. »
Nous n’avons qu’esquissé l’articulation de ce livre d’une rare densité et d’une extrême richesse. Il sera prochainement complété par l’édition en langue française d’un livre-témoignage, Torture and Eucharist, qui lui est antérieur et éclaircit certains points. La pensée de William Cavanaugh rejoint en partie, dans sa contestation de la cité séculière, celle des penseurs du mouvement intellectuel anglo-saxon « radical orthodoxe », notamment John Milbank et Catherine Pickstock2. Il a d’ailleurs participé au livre-programme de ce courant, Radical Orthodoxy : A New Theology, par un chapitre intitulé The City : Beyond Secular Parodies où il prône un « anarchisme eucharistique ».
Eucharistie et mondialisation nous laisse un peu sur notre faim. Concrètement, une action politique authentiquement catholique ne se limite évidemment pas à la célébration eucharistique. Cependant telle n’est pas la pensée de Cavanaugh, qui s’est exprimé ailleurs (notamment dans Torture and Eucharist, né de sa première expérience dans le Chili de Pinochet) sur des solutions alternatives politiques et sociales très concrètes telles que les entreprises vivant l’économie de communion des Focolari. Cette perspective est aussi celle du puissant mouvement italien Communion et libération : très hostiles à l’État tentaculaire, réclamant « plus de société, moins d’État », les catholiques italiens ont créé des centaines de coopératives pour répondre aux besoins de leurs concitoyens tout en mettant en œuvre la doctrine sociale de l’Église. Pour Cavanaugh, les chrétiens doivent cesser de s’en remettre complètement à l’État et agir eux-mêmes et ensemble en organisant des activités concrètes : par exemple, en ouvrant des foyers pour femmes enceintes, par-delà le combat contre les lois permettant l’avortement. L’Église se manifestera de la sorte comme un corps social alternatif.
Cavanaugh est l’anti-Maritain. Il conteste sa distinction spirituel/temporel. Pour Maritain, l’Église est seulement l’âme du monde, les chrétiens ne forment un corps qu’au plan spirituel et n’agissent dans le temporel qu’individuellement, « en chrétiens » et non « en tant que chrétiens ». Pour Cavanaugh, l’Église est un Corps – le Corps du Christ – qui n’est pas que spirituel, un corps de résistance qui manifeste « la présence bouleversante du Christ-Roi dans la politique du monde ».
* Président du journal L’Homme Nouveau, est aussi l’éditeur de la lettre d’information Chrétiens dans la Cité et du mensuel Transmettre. Il prépare un essai théologique sur la globalisation.
- Eucharistie et mondialisation. La liturgie comme acte politique. Ad solem, Genève, 2001, 126 pages.
- Sur ce mouvement prometteur, lire l’étude du F. Olivier-Thomas Venard, « Radical Orthodoxy : une première impression » parue dans La Revue thomiste, 101 (2001), p. 409–444. Les éditions Ad Solem ont publié, de Catherine Pickstock, Thomas d’Aquin et la quête eucharistique. D’autres livres devraient suivre. Ces théologiens et philosophes anglicans et catholiques démontent avec force les mirages de la sécularisation.
