Juillet–Septembre 2002

La sainteté en 2002 : défi ou utopie ?

Abbé Gérard Thieux*

Le 6 octobre prochain aura lieu une nouvelle canonisation, après celles – entre autres – de Juan Diego et de Padre Pio : deux saints d’une extrême popularité, au Mexique pour le premier, en Italie pour le second. Cette fois-ci il s’agira de Josemaría Escrivá, prêtre et fondateur de l’Opus Dei.

Le jour de sa béatification, 300 000 fidèles s’étaient réunis Place St Pierre, provenant du monde entier. Tous furent heureux de se retrouver pour entendre le Saint-Père béatifier celui qui n’avait eu, pendant toute sa vie, qu’une seule devise : « Me cacher et disparaître pour que seul Jésus brille ». Mais à vrai dire c’est l’Église universelle qui se réjouit lors des canonisations et se réjouira par conséquent de celle du 6 octobre, car c’est à Elle qu’appartiennent tous les saints. Toute canonisation contient en effet un message, destiné à ceux qui restent et qui reçoivent en héritage le trésor de la vie et de la doctrine du nouveau saint. Jean-Paul II doit donc avoir beaucoup de messages à faire passer au monde, car jamais un Pape n’aura été aussi actif sur le plan des Béatifications et des Canonisations. Depuis que la Congrégation pour les Causes des Saints fut instituée en 1588 jusqu’à l’élection du Souverain Pontife actuel, les saints étaient 296 et les bienheureux 808. Mais tout au long de son pontificat, ce Pape a canonisé 459 saints et proclamé 1274 bienheureux.

Comment dès lors ne pas voir dans le simple énoncé de ces chiffres une volonté affichée de médiatiser la sainteté et de nous la rendre plus familière, plus proche. Et dans le cas qui nous occupe, de nous faire comprendre qu’elle est à la porte de notre vie quotidienne.

La grandeur de la vie quotidienne

Ce titre est celui d’un Congrès qui a eu lieu à Rome du 8 au 12 janvier 2002 pour inaugurer l’année du Centenaire de la naissance de ce prêtre, dont la renommée de sainteté s’était répandue comme une traînée de poudre dans le monde entier, très tôt après avoir quitté ce monde. Un titre qui semble banal, et l’est d’un certain point de vue : la vie quotidienne mérite-t-elle un Congrès de quatre jours, fût-il organisé à Rome ? Pourquoi s’attarder à étudier par le menu ce que nous vivons tous, tous les jours, dans une parfaite lucidité, avec son lot de joies, de souffrances, d’espoirs, de réussites et d’échecs, et qui ressemble parfois tant – pour reprendre une expression bien connue de sainte Thérèse d’Avila – à « une mauvaise nuit dans une mauvaise auberge » ? Fallait-il vraiment passer du temps à discuter d’un thème aussi commun ?

Quelques jours plus tard, un Consistoire ordinaire de cardinaux approuvait le décret super miraculo de la Cause de Canonisation de celui qui avait été béatifié 10 ans plus tôt. Ainsi s’achève un long processus au terme duquel l’Église décide de présenter au monde entier l’enseignement de ce prêtre qui, à, ses débuts, avait pourtant été traité de fou, et dénoncé comme hérétique, et qui est maintenant sur le point d’être présenté au monde entier comme modèle de sainteté, et donc comme chemin de sanctification. Que s’est-il passé entre temps ? Quel est ce message qui semble si banal et que l’Église fait sien en élevant son auteur à la gloire des autels ?

Jean-Paul II rappelait aux assistants au Congrès romain, que « dès le début de son ministère sacerdotal, le bienheureux Josemaría Escrivá a placé au centre de sa prédication la vérité selon laquelle tous les baptisés sont appelés à la plénitude de la charité, et que la façon la plus immédiate d’atteindre cet objectif commun se trouve dans la vie quotidienne. Le Seigneur veut entrer en communion d’amour avec chacun de ses fils, dans le tissu des occupations de chaque jour, dans le contexte quotidien dans lequel se déroule l’existence ».1

Et il précisait quelques lignes plus loin : « Pour chaque baptisé qui veut suivre fidèlement le Christ, l’usine, le bureau, la bibliothèque, l’atelier, les murs du foyer peuvent se transformer en autant de lieux de rencontre avec le Seigneur, qui a choisi de vivre pendant trente ans dans l’ombre. Pourrait-on mettre en doute que la période passée par Jésus à Nazareth ait été déjà une partie intégrante de sa mission salvifique ? Pour nous aussi, donc, le quotidien, dans sa grisaille apparente, dans sa monotonie faite de gestes qui semblent se répéter, toujours semblables, peut acquérir l’importance d’une dimension surnaturelle et en être ainsi transformé ».2

Transformer la grisaille en lumière surnaturelle. Voilà une définition de la sainteté à laquelle on ne s’attend pas forcément quand on ouvre un traité de spiritualité ou une biographie de saint. On s’attend plutôt, pour évoquer la sainteté, à des envolées mystiques, à de belles paroles, à des sermons enflammés, et pourquoi pas à quelques effets de manche. On préfère citer quelques miracles, si possible du vivant du candidat à la sainteté. Et si, après sa mort, son corps dégage une odeur de rose, on est comblé !

Or, comme le rappelle le Souverain Pontife et comme n’a cessé de le prêcher le futur saint Josemaría, le modèle à suivre n’est pas aussi « compliqué ». Il n’est pas constitué de faits et gestes médiatiques ; ni de grandes déclarations. Il porte en revanche un nom : celui de Jésus, le Christ, qui a passé trente années de sa vie à Nazareth. Saint Irénée, pour ne citer que lui, ne disait au fond pas autre chose : sa célèbre formule « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » est un appel, audacieux mais très concret, à se sanctifier en suivant le modèle proposé par Jésus. Alors pourquoi, si le message a été lancé dès la fin du IIe siècle, n’a-t-il pas été suffisamment entendu ni suivi au cours des 20 premiers siècles de la vie de l’Église ?

Les raisons d’un oubli

On peut probablement invoquer ce goût bien humain, et souvent immodéré, pour le sensationnel, pour ce qui sort de l’ordinaire, pour l’extraordinaire. Mais la réalité est peut-être ailleurs. C’est peut-être l’Écriture que l’on a oubliée. Car celle-ci nous offre clairement la possibilité de faire de la sainteté un idéal accessible à tous. Au demeurant, quand on faisait remarquer au fondateur de l’Opus Dei qu’il ne prêchait pas vraiment quelque chose de nouveau, il répondait qu’effectivement, le message que le Seigneur lui avait demandé de diffuser dans le monde entier en fondant l’Opus Dei était « vieux comme l’Évangile, et nouveau comme l’Évangile ». Alors, oui, c’est peut-être l’Évangile que l’on a oublié…

Pour nous en convaincre, il suffit de remonter, si l’on peut dire, à la Création, ou plus exactement au récit que nous en fait l’auteur sacré.

« Et Dieu dit… », « et il en fut ainsi… », « et Dieu créa… » : c’est toujours avec ces mots que sont introduites les « arrivées » de ce qui fait notre quotidien : la lumière, le jour, la nuit, le ciel, la terre et la mer, les plantes, les astres et les étoiles, les poissons et les oiseaux, les animaux de toutes sortes. Et la conclusion est toujours la même : « et Dieu vit que cela était bon » ; c’est-à-dire que toutes ces réalités participent de la bonté même de Dieu, elles sont saintes.

La création de l’homme est, elle, plus solennelle : « Et Dieu dit : faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance ».3 Sans que cela soit encore explicite, c’est déjà la sainteté que le Créateur propose à sa créature. Et Il lui propose également son « champ d’action » : « emplissez la terre et soumettez-la … dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre … Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture ».4

La conclusion est, elle aussi, plus solennelle que les précédentes : « et il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon ». La sainteté est ainsi mise à la portée de l’homme : il n’aura pas à aller chercher bien loin la gloire qu’il doit rendre au Créateur ; elle est à sa disposition immédiate, pourrait-on dire.

L’autre récit de la Création, qui semble destiné à compléter le premier, nous brosse de manière plus précise le portrait du cadre de vie dans lequel l’homme devra chercher à vivre en harmonie avec son Créateur : « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé (…) Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder ».5

La première profession dans laquelle l’homme, à peine créé, fut appelé à se sanctifier, semble donc bien être celle de jardinier…

Le quotidien détourné…

Le péché originel, cette vérité essentielle à la foi 6, est cependant venu casser la dynamique de la sainteté originelle voulue par Dieu pour sa créature : « Dans ce péché, l’homme s’est préféré lui-même à Dieu, et par là même, il a méprisé Dieu : il a fait choix de soi-même contre Dieu, contre les exigences de son état de créature et dès lors contre son propre bien ».7

Le travail, la vie quotidienne du travailleur, source originelle de rencontre avec Dieu, s’accompagne maintenant de souffrance, de difficultés : À l’homme, il dit : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise ».8

Cette nouvelle et triste condition de l’homme l’obligea à vivre désormais éloigné de l’intimité de son Créateur, et eut donc une répercussion immédiate sur son quotidien : celui-ci ne serait plus ce « lieu » où nos premiers parents entendaient « le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour » 9, mais un « lieu » où viendraient se mêler égoïsmes et intérêts conflictuels ; c’est-à-dire un « lieu » où viendrait s’infiltrer l’orgueil, comme le montre l’épisode bien connu de Caïn et d’Abel : « Abel devint pasteur de petit bétail et Caïn cultivait le sol. Le temps passa et il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande à Yahvé, et qu’Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur graisse. Or Yahvé agréa Abel et son offrande. Mais il n’agréa pas Caïn et son offrande ».10

Que s’est-il passé ? Peut-on « lire entre les lignes » ? Pourquoi Dieu n’agréait-il pas le travail de Caïn, alors qu’il se complaisait dans celui d’Abel ? L’Écriture nous dit clairement que ce dernier lui offrait ce qu’il avait de mieux, les meilleurs produits de sa terre, de ses troupeaux, bref, de son travail. Les offrandes de Caïn, en revanche, ne devaient consister qu’en quelques produits, avariés peut-être, ou en quelques animaux chétifs ; bref des miettes de ses biens et de son travail… ; un peu comme nous, qui, de nos jours, offrons souvent à Dieu – j’ai beaucoup de travail, vous comprenez ? – des miettes de temps…

Où le Créateur reparle de la sainteté

L’homme a donc commencé à se détourner de Dieu, et le travail quotidien est devenu l’une des causes de cet éloignement, contrairement au dessein originel du Créateur. Pourtant, comme le rappelle Jean-Paul II, « avec toute cette fatigue – et peut-être, en un certain sens, à cause d’elle – le travail est un bien de l’homme. (…) Il n’est pas seulement un bien « utile » ou dont on peut « jouir », mais il est un bien « digne », c’est-à-dire qu’il correspond à la dignité de l’homme, un bien qui exprime cette dignité et qui l’accroît. En voulant mieux préciser le sens éthique du travail, il faut avant tout prendre en considération cette vérité. Le travail est un bien de l’homme – il est un bien de son humanité – car, par le travail, non seulement l’homme transforme la nature en l’adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, « il devient plus homme » ».11

Dieu entreprit alors de « redresser la barre » afin de ramener à lui les brebis égarées. Très tôt après le péché originel et à de nombreuses reprises, comme nous pouvons le lire tout au long de l’Ancien Testament, il rappela l’existence éternelle de Sa Sainteté ; nos pères dans la foi reçurent bien ce message et surent le proclamer. Ainsi Moïse, dans son cantique d’action de grâces après le passage de la Mer rouge : « Qui est comme toi parmi les dieux, Yahvé ? Qui est comme toi illustre en sainteté, redoutable en exploits, artisan de merveilles ? » 12 Ou encore les prêtres de l’ancienne Loi, qui s’adressent à Dieu « sainteté parfaite » 13, lorsqu’ils le prient.

Cette sainteté ontologique, Dieu entend la communiquer aux hommes, bien qu’ils soient pécheurs, et non encore rachetés par la Rédemption du Fils. C’est ce qu’il transmet au prophète Ézéchiel : « Lorsque je rassemblerai la maison d’Israël du milieu des peuples où elle est dispersée, je manifesterai en elle ma sainteté aux yeux des nations ».14

Dans le Nouveau Testament, pareillement, l’auteur de l’épître aux Hébreux explique, lui aussi, que la Providence divine envoie souvent à ses enfants des épreuves, manifestations de l’amour du Père, qu’il permet « pour notre bien, afin de nous faire participer à sa sainteté ».15

La réception du message

Mais ces déclarations divines ne sont pas simplement destinées à l’encouragement des masses. Comme l’écrit joliment André Frossard, « Dieu ne sait compter que jusqu’à un ».16 Il veut manifester son amour à chacun de ses enfants, et c’est du reste seuls, tels des enfants uniques, que nous comparaîtrons devant l’amour du Père, à l’heure de mesurer notre vie concrète aux plans que Dieu avait fait pour nous. C’est la raison pour laquelle l’annonce générique de l’Ancien Testament deviendra ensuite appel concret et personnel, dans le Nouveau Testament.

Les premiers à recevoir le message de la sainteté de leur Seigneur, à le comprendre et à le confesser personnellement, sont les Apôtres. Le Christ incarne devant eux, dans le quotidien de leur existence, la sainteté divine tant annoncée par les prophètes. Et lorsqu’il s’agit d’en accepter l’exigence – au moment de l’annonce, difficile certes à entendre et plus encore à comprendre, du pain de vie, « ma chair pour la vie du monde »17 qu’ils devront manger pour s’unir au Christ –, Simon-Pierre répond sans hésiter : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu ».18

Plus tard, dans ses lettres à la communauté chrétienne, Pierre précisera encore sa pensée : « à l’exemple du Saint qui vous a appelés, devenez saints, vous aussi, dans toute votre conduite, selon qu’il est écrit : Vous serez saints, parce que moi, je suis saint ».19

Paul fera de même, avec des paroles tout aussi évidentes de clarté : « Voici quelle est la volonté de Dieu : c’est votre sanctification ».20 Et pour qu’il ne nous reste aucun doute sur le caractère divin de cet appel, il décrit sans équivoque son origine et son objectif : « C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien-Aimé ».21

L’application du message

Le bienheureux Josemaría aimait beaucoup citer ce texte, fondateur pour lui de tout le tissu de relations personnelles que le chrétien doit tisser avec son Seigneur. Le chrétien est en effet le disciple du Maître, il doit s’identifier à lui. Mais cette identification ne peut se contenter d’être superficielle ; il ne s’agit pas simplement de porter une croix au cou ou de placer une belle icône au-dessus de son lit (pratiques par ailleurs tout à fait louables et recommandables…). Ce dont il s’agit est infiniment plus « engageant » : devenir un disciple signifie entreprendre un chemin précis, adopter les modes de pensée et d’action de celui que l’on veut suivre et imiter, devenir un « autre Christ » précisait souvent le futur saint Josemaría. Et il ajoutait avec audace : « le Christ lui-même », traduisant ainsi à sa manière ce que saint Irénée, déjà cité, disait à ses contemporains.

Cela est vrai, bien entendu du prêtre, configuré au Christ par le sacrement de l’Ordre, « icône » du Christ prêtre 22. Mais cela est tout aussi vrai pour le simple fidèle, que le baptême a transformé en « une création nouvelle (2 Cor 5, 17), un fils adoptif de Dieu (Gal 4, 5–7) qui est devenu participant de la nature divine (2 Pi 1, 4), membre du Christ (1 Cor 6, 15 ; 12, 27) et cohéritier avec Lui (Rom 8, 17), temple de l’Esprit Saint (1 Cor 6, 19) » 23. C’est pourquoi le fondateur de l’Opus Dei écrivait : « Vous penserez peut-être que je ne parle que pour un groupe de personnes choisies. Ne vous laissez pas tromper si facilement par la lâcheté ou par la commodité. Que chacun ressente, au contraire, l’urgence divine d’être un autre Christ : ipse Christus, le Christ lui-même ; bref, l’urgence de rendre notre conduite cohérente avec les normes de la foi. Car la sainteté à laquelle nous devons aspirer n’est pas une sainteté de deuxième rang, qui d’ailleurs n’existe pas. (…) Certes, il s’agit d’un objectif élevé et ardu. Mais ne perdez pas de vue que personne ne naît saint ; le saint se forge au jeu continuel de la grâce divine et de la réponse de l’homme. (…) C’est pourquoi je te dis que, si tu veux te comporter en chrétien cohérent (et je sais que tu y es disposé, même s’il t’en coûte si souvent de te vaincre ou de continuer à faire aller de l’avant ce pauvre corps), tu dois apporter un soin extrême aux détails les plus insignifiants. Car tu n’atteindras la sainteté que Notre Seigneur exige de toi qu’en accomplissant avec amour de Dieu ton travail, tes obligations de chaque jour, faites presque toujours de petites réalités ».24

Certes, comme le rappelle Escrivá, ce n’est pas une tâche facile, les embûches sont nombreuses, et les tentations d’abandon sont fréquentes ; mais la grâce divine est prévenante : le Père ne demande pas l’impossible à ses enfants. Dieu « nous a sauvés et nous a appelés d’un saint appel, non en considération de nos œuvres, mais conformément à son propre dessein et à sa grâce » 25 précise saint Paul. Et c’est pourquoi le chrétien doit se convaincre que la grâce ne lui manquera pas, le soutien de ses frères non plus, et l’aide de l’Église encore moins.

Les premiers chrétiens, eux, l’avaient bien compris, comme en témoignent ces merveilleuses expressions qui viennent fleurir les introductions et les conclusions des lettres de saint Paul : « Saluez chacun des saints dans le Christ Jésus. Les frères qui sont avec moi vous saluent. Tous les saints vous saluent, surtout ceux de la Maison de César ».26 Un sourire ému vient peut-être aux lèvres en lisant ces lignes pleines de respect pour le genre de vie choisie par nos aînés dans la foi. Mais une réflexion plus sérieuse peut suivre : pourquoi ne parlons-nous plus comme cela ? Quelle réaction provoquerais-je si je m’adressais ainsi dans ma correspondance, ou dans les messages électroniques que je peux aujourd’hui faire passer aux chrétiens du monde entier ? Que s’est-il passé pendant ces vingt siècles pour que cette manière de parler me paraisse désuète ?

Le message aurait-il été oublié ?

N’aurions-nous pas tout simplement oublié la sainteté ? Ne l’aurions-nous pas un peu trop facilement rangé dans un coin de notre bibliothèque, avec ces livres que l’on offre pourtant si facilement aux premiers communiants : les vies des saints ? Car si l’on aime bien offrir ce genre d’ouvrages (« ça ne pourra lui faire que du bien »), on s’en défait vite, tout occupés que nous sommes aux « affaires du monde », autrement plus importantes, pensons-nous… Les saints sont très bien dans leur niche, sur leur piédestal, mais pas dans ma vie : ils feraient désordre ! Et terriblement encombrants !

Cette curieuse appréhension à l’égard de la sainteté, de la vie chrétienne intense, de l’invitation adressée par le Christ – « je me tiens à la porte et je frappe » 27 – ne date en fait pas d’hier. Saint Augustin s’en plaignait déjà, dans une homélie : « Évidemment nous le louons maintenant, quand nous sommes rassemblés dans l’église ; mais lorsque chacun va chez soi, il semble cesser de louer Dieu » 28. C’est une question d’unité de vie, de cohérence interne, que l’on peut facilement expliquer en appliquant le principe bien connu : «  loin des yeux, loin du cœur  ».

En fait, le chrétien du XXIe siècle a peut-être tout simplement oublié que l’Évangile est un livre de vie ; de vie vivante, devrait-on ajouter si ce n’était un évident pléonasme ! Et un livre est fait pour être lu ! C’est pourquoi les conseils du fondateur de l’Opus Dei tournaient souvent autour de la méditation de l’Évangile. Le lire et le « contempler » ; c’est-à-dire, pour reprendre les explications du Petit Robert « considérer attentivement ; s’absorber dans l’observation… ».

Repartir du Christ

Un gamin de onze ans, à qui je demandais un jour s’il lisait de temps en temps l’Évangile, m’avait répondu en haussant les épaules : « l’Évangile ? Bof ! Je le connais par cœur ! ». Ce n’est malheureusement pas un simple mot d’enfant. Que de chrétiens adultes qui, sans le dire peut-être, adoptent la même attitude et ne lisent pas le texte sacré, pourtant porteur du Christ. Le bienheureux Josemaría, lui, avec une autre vision, la vision d’une âme qui se sait enfant de Dieu, parlait plutôt d’identification sans cesse renouvelée avec le Jésus de l’Écriture : « Quand on aime quelqu’un, on désire connaître tous les détails de sa vie et de son caractère, de façon à s’identifier à lui. C’est pourquoi nous devons méditer la vie de Jésus, depuis sa naissance dans une crèche, jusqu’à sa mort et à sa résurrection. Dans les premières années de mon travail sacerdotal, j’avais l’habitude d’offrir des exemplaires de l’Évangile ou de livres racontant la vie de Jésus. Car il nous faut bien la connaître, l’avoir tout entière dans notre tête et dans notre cœur, afin qu’à tout moment, sans qu’il soit besoin d’aucun livre, en fermant les yeux, nous puissions la voir comme dans un film ; afin qu’en toute circonstance les paroles et les actes du Seigneur nous reviennent en mémoire ».29

Nos esprits rationnels et « branchés » (mais branchés sur quoi ?) nous suggèrent à demi-mot, pour nous en convaincre, que les paroles, certes très belles et émouvantes, de l’Évangile sont désormais déconnectées de la réalité d’aujourd’hui, et ne sauraient nous servir de guide dans nos choix concrets. On préfère en revanche lire un auteur à la mode, ou l’éditorial de tel journal, « toujours très percutant, vous ne trouvez pas ? ». L’Évangile ? On veut bien l’écouter à la Messe du dimanche, essayer de suivre le commentaire qu’en fait Monsieur le Curé dans son homélie, mais une fois ce moment passé, revenons vite aux affaires du siècle, à leur gestion, aux vrais soucis, qui se comptent en Euros, et non en versets et en chapitres…

Entrer dans les scènes de l’Évangile « afin qu’en toute circonstance les paroles et les actes du Seigneur nous reviennent en mémoire » , suggère le bienheureux Josemaría. « Repartir du Christ » nous demandait Jean-Paul II dans la troisième partie de la Lettre qu’il nous a adressée au terme du grand Jubilé de l’an 2000 30. C’est enthousiasmant, mais ce n’est pas toujours évident. Déjà, quelques années après la mort du Christ, saint Jean écrivait, avec probablement une pointe d’amertume, qu’il a dû transformer en prière car il était saint : « Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli » 31. Curieusement, mystérieusement, l’homme ne reçoit pas son Dieu. La créature n’écoute pas son Créateur. L’enfant ne suit pas les conseils de son Père.

Laisser le Christ entrer dans nos vies

Quand le chrétien essaie, en revanche, d’entrer dans les scènes qui décrivent « tout ce que Jésus a fait et enseigné » 32 , il s’ouvre, il permet au Christ d’entrer dans sa vie. En s’assimilant à l’un des personnages qui ont vécu avec Lui, il l’entendra s’adresser à sa conscience, à sa réflexion intérieure, et, dans sa méditation, il recevra des conseils précis, de l’intérieur pourrait-on dire, des conseils personnalisés. Toute la vie du bienheureux Josemaría, toute sa prédication aussi, était imprégnée de cette conviction, fruit de son expérience, que Jésus s’intéresse à l’homme dès que l’homme veut bien s’intéresser et s’adresser à lui. Et que par conséquent, la sainteté n’est pas une affaire de spécialiste, mais une aventure surnaturelle personnelle qui se déroule dans le concret de l’existence, entre Dieu et celui qui sait être et se comporter comme son enfant.

Il ne s’agit pas, autrement dit, de faire de temps en temps un petit geste dans la direction du ciel, mais de faire entrer Jésus dans telle action, dans telle tâche précise. De l’associer « de l’intérieur » à nos gestes, parce que ce sont des gestes qu’il a pu faire. De lui présenter nos états d’âme, parce qu’il a pu les connaître. De lui demander conseil sur la décision à prendre, parce qu’il a pu se trouver dans une situation analogue.

Prenons des exemples :

Dans une sélection de textes réalisée par Mgr Barbarin, évêque de Moulins, à l’occasion d’un Pèlerinage à Vézelay, en avril 2002, consacré à la prière pour les vocations, se trouvait ce petit témoignage du Frère Laurent de la Résurrection, carme du 17e siècle, cuisinier dans son couvent à Paris : il vivait sans cesse en présence de Dieu. « Il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes choses à faire. Je retourne ma petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu. Quand elle est achevée, si je n’ai rien à faire, je me prosterne par terre et adore mon Dieu de qui m’est venue la grâce de la faire, après quoi je me relève plus content qu’un roi. Quand je ne puis autre chose, c’est assez pour moi d’avoir levé une paille de terre pour l’amour de Dieu ».33

L’exemple de Nazareth

Dans une homélie prononcée le 19 mars 1963, fête de saint Joseph 34, le bienheureux Josemaría expliquait : « Joseph était un artisan de Galilée, un homme comme tant d’autres. Et que peut attendre de la vie un habitant d’un village perdu comme Nazareth ? Rien d’autre que le travail, jour après jour, et toujours avec le même effort ; et, à la fin de la journée, une maison petite et pauvre, pour y refaire ses forces et recommencer sa tâche le jour suivant. Mais Joseph, en hébreu, signifie Dieu ajoutera. Dieu ajoute à la vie sainte de ceux qui accomplissent sa volonté des dimensions insoupçonnées : l’important, ce qui donne valeur à toute chose, le divin. À la vie humble et sainte de Joseph, Dieu ajoutera, si je puis dire, la vie de la Vierge Marie et celle de Jésus notre Seigneur ».

L’important n’est donc pas dans « ce que je fais », dans l’« extérieur » ; l’important n’est pas l’avoir mais l’être. Ce qui me permet de rechercher la sainteté et, peut-être d’y parvenir, ce n’est pas la qualité de mes actions, mais la qualité de ma relation personnelle avec Dieu. Ma capacité de recevoir la grâce divine et d’y correspondre. Il est important de bien le comprendre si l’on veut assimiler l’ordre donné par le Seigneur : « soyez saints comme mon Père céleste est saint ». Ou si l’on veut suivre la directive donnée par St Jean à la fin de ses écrits : « que le saint se sanctifie encore ».35 On pourrait penser que l’apôtre nous incite à accumuler les bons états de service, mais il n’en est rien. La recherche de la sainteté dans le quotidien est d’un autre ordre. Elle a une autre origine. Elle ne s’alimente pas à la source de réunions de travail, de commissions ou de sous-commissions qui devraient trouver de nouveaux moyens d’aller plus loin, plus vite, plus en profondeur… Elle s’appuie en revanche sur une réalité aux racines d’éternité : la vocation. Une vocation divine, comme celle de Joseph, et comme celle de tous les saints.

Le travail, source de sanctification

Il n’est pas possible de comprendre le message du fondateur de l’Opus Dei, ni le phénomène pastoral et ecclésiologique nouveau que représente cette institution de l’Église, sans comprendre que l’appel à « sanctifier son travail, se sanctifier par son travail, sanctifier les autres par son travail » – qui résume si bien le message que Dieu a voulu confier au bienheureux Josemaría pour qu’il le transmette autour de lui, dans le monde entier – est une véritable vocation divine.

Ainsi s’exprimait le fondateur, dans une homélie datant de 1963 : « Le chrétien sait que Dieu fait des miracles : qu’Il en a fait il y a des siècles, qu’Il a continué ensuite et qu’Il continue encore maintenant à en faire, car le pouvoir de Dieu n’a pas diminué. Mais les miracles sont une manifestation de la toute-puissance salvatrice de Dieu, non un expédient pour réparer les conséquences de notre incompétence ou pour faciliter la commodité. Le miracle que vous demande le Seigneur c’est de persévérer dans votre vocation divine de chrétien, c’est de sanctifier le travail de chaque jour : le miracle de transformer en alexandrins, en vers héroïques, la prose de chaque jour, avec l’amour que vous mettez dans vos occupations habituelles. C’est là que Dieu vous attend. Il attend que vous soyez des âmes responsables, remplies de l’ardent désir de faire de l’apostolat, et compétentes dans leur travail ».36

L’Opus Dei : une vocation et un esprit

Afin d’y voir plus clair, essayons d’approfondir ces deux mots, qui reviennent constamment dans l’enseignement du futur saint Josemaría lorsqu’il entend expliquer la nature de l’engagement que prennent les fidèles de la Prélature. Car il leur donne une connotation non pas nouvelle, mais bien précise.

Vocation signifie appel divin. Comme je le faisais remarquer plus haut, le mot est souvent employé de manière univoque pour désigner la vocation sacerdotale de l’homme qui décide d’entrer au séminaire, ou la vocation religieuse de qui décide d’entrer au monastère, dans une Congrégation religieuse, ou dans un état « de vie consacrée ». Certes le concept de vocation s’est élargi au cours de ces dernières années, notamment avec l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler les « Communautés nouvelles ». Mais dans ce cas aussi, on parle de vocation de « consacrés », de « laïcs consacrés », de « vie en communauté » : autant de termes rattachés à un état de vie qui implique un engagement sanctionné par des vœux ou par des promesses. Rien que de très louable et de tout à fait nécessaire à la vie de l’Église. Pour preuve l’approbation de nombreux Instituts séculiers et de nombreuses communautés nouvelles, et l’affection affichée dont l’entourent les autorités de l’Église hiérarchique ; sans compter les innombrables fruits apostoliques que ces institutions apportent dans la barque de Pierre.

Une vocation « laïque »

Mais pour Escrivá l’utilisation du mot vocation renvoie avant tout à la vocation qui prend racine dans le baptême et s’épanouit dans l’activité apostolique, qui est celle de l’Église missionnaire voulue par le Christ : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde ».37

C’est de cette même vocation dont parle aussi le Concile Vatican II : « Sous le nom de laïcs nous entendons ici tous les fidèles, à l’exclusion des membres engagés dans un ordre sacré et dans un état religieux reconnu par l’Église ; c’est-à-dire les fidèles qui, après avoir été incorporés au Christ par le baptême, ont été associés au peuple de Dieu et rendus à leur manière participants de l’office sacerdotal, prophétique et royal du Christ, et qui exercent pour leur part la mission dévolue au peuple chrétien tout entier dans l’Église et dans le monde. Le temporel est un domaine propre aux laïcs et qui les caractérise ».38

Et le Concile précise encore : « De par leur vocation propre, il revient aux laïcs de chercher le royaume de Dieu en administrant les choses temporelles et en les ordonnant selon Dieu. Ceux-ci vivent dans le siècle, engagés dans toutes et chacune des affaires du monde, plongés dans l’ambiance où se meuvent la vie de famille et la vie sociale dont leur existence est comme tissée. C’est là qu’ils sont appelés par Dieu, jouant ainsi le rôle qui leur est propre et guidés par l’esprit évangélique, à travailler comme de l’intérieur, à la manière d’un ferment, à la sanctification du monde et à manifester ainsi le Christ aux autres, principalement par le témoignage de leur propre vie, par le rayonnement de leur foi, de leur espérance et de leur charité ».39

Il s’agit donc, pour reprendre l’expression de Lumen gentium, d’une vocation qui vient « du dedans » ; qui ne demande pas à celui ou à celle qui la reçoit de sortir de son état de vie, ne serait-ce que quelques heures par semaine, mais qui lui demande précisément d’y rester, d’y faire « descendre » l’amour du Christ pour que celui-ci lui donne une forme et une force surnaturelle et apostolique que, sans Lui, il ne pourrait posséder.

Il y a donc des domaines, dit le Concile, où les laïcs sont les seuls à pouvoir rendre l’Église présente et agissante, car ce sont des domaines laïcs, où la présence d’un prêtre ou d’un religieux n’aurait pas de sens car leur mission est différente. Il ne s’agit pas de dire que les uns sont meilleurs que les autres, bien entendu ; il s’agit de missions différentes, et par conséquent de manières d’agir différentes.

C’est cette vocation qu’Escrivá qualifiait de « vocation laïque ». Une expression qui peut faire réagir le lecteur français, si attaché à cette fameuse laïcité devenue trop souvent synonyme de comportement anti-clérical, pour ne pas dire anti-chrétien, mais une expression facile à comprendre si l’on continue de lire le Concile et le fondateur de l’Opus Dei.

La spécificité du laïcat

« J’ai toujours pensé que la caractéristique fondamentale du processus que suit l’évolution du laïcat est une prise de conscience : celle de la dignité de la vocation chrétienne. L’appel de Dieu, le caractère baptismal et la grâce font que chaque chrétien peut et doit pleinement incarner la foi. Chaque chrétien doit être un alter Christus, ipse Christus, présent parmi les hommes (…). Cela implique une vision plus profonde de l’Église, en tant que communauté formée par tous les fidèles, de sorte que nous sommes tous solidaires d’une même mission, que chacun doit remplir selon ses conditions personnelles. Les laïcs, grâce aux impulsions de l’Esprit Saint, sont de plus en plus conscients d’être Église, d’assurer une mission spécifique, sublime et nécessaire, puisqu’elle a été voulue par Dieu. (…) La façon spécifique dont les laïcs ont à contribuer à la sainteté et à l’apostolat de l’Église est l’action libre et responsable au sein des structures temporelles, en y portant le ferment du message chrétien ».40

Cette vision des choses ne devrait pas être nouvelle, dans la mesure où le laïcat existe depuis les origines. Cependant elle n’avait pas encore été officialisée, si l’on peut dire, au sein de l’Église : les laïcs étaient les bienvenus, certes, mais n’étaient pas considérés comme des membres à part entière de la vie et du développement de l’institution ecclésiale. Tout au plus comme des auxiliaires, ou comme des bénéficiaires de ce que les prêtres et les religieux voudraient bien leur accorder. C’est ce que voulait exprimer, avec l’humour qu’on lui connaît, le Card. Albino Luciani, dans un article paru dans sa revue diocésaine, quelque temps avant d’être élu Pape et de prendre le nom de Jean-Paul 1er. Il décrivait les laïcs comme des hommes et des femmes qui se fondent dans la masse de leurs collègues « tout en s’efforçant de capter les lueurs divines que réverbèrent les réalités les plus banales. En termes plus pauvres, – expliquait-il ensuite – les « réalités banales » sont le travail que nous avons à faire tous les jours, les « lueurs divines » sont la vie sainte que nous avons à mener. Escrivá de Balaguer a dit continuellement, en s’appuyant sur l’Évangile : le Christ n’attend pas seulement de nous un peu de bonté, mais beaucoup de bonté. Il veut cependant que nous en fassions preuve non pas à travers des actions extraordinaires mais à travers des actions ordinaires ; c’est la façon de les réaliser qui ne doit pas être commune. Là, en pleine rue, au bureau, à l’usine, on devient saint, à condition d’accomplir son propre devoir avec compétence, par amour de Dieu et dans la joie, de sorte que le travail quotidien devienne non pas le « tragique quotidien » mais plutôt le « sourire quotidien ».

Ce sont des choses semblables qu’avait enseignées saint François de Sales presque trois cents ans auparavant. En chaire, un prédicateur avait alors publiquement voué aux flammes le livre dans lequel le saint expliquait que, sous certaines conditions, le bal peut être licite et où il allait même jusqu’à consacrer un chapitre entier à « l’honnêteté du lit matrimonial ». Escrivá de Balaguer va cependant, à bien des égards, plus loin que François de Sales. Ce dernier prêche aussi la sainteté pour tous, mais il semble n’enseigner qu’une « spiritualité des laïcs », alors qu’Escrivá veut une « spiritualité laïque ». François en effet suggère presque toujours aux laïcs les mêmes moyens que ceux qu’emploient les religieux, avec les ajustements opportuns. Escrivá, lui, est plus radical : il parle carrément de « matérialiser » – dans le bon sens – la sanctification. Pour lui c’est le travail matériel lui-même qui doit se transformer en prière et en sainteté. Le légendaire baron de Münchausen avait écrit une fable sur un lièvre monstrum , muni d’une double série de pattes : quatre sous le ventre et quatre sur le dos. Poursuivi par les lévriers et se sentant presque rejoint, il se retournait et continuait sa course avec les autres pattes. Le fondateur de l’Opus Dei considérait comme monstrum la vie des chrétiens qui voudraient une double série d’actions : l’une faite de prières, pour Dieu, et l’autre faite de travail, de loisirs, de vie familiale, pour soi-même. Non, dit Escrivá, la vie est unique, elle doit être sanctifiée en bloc. Voilà pourquoi il parle d’une spiritualité « matérialisée » ».41

Le danger de la confusion des genres

Il semble bien cependant, si l’on observe ce qui s’est passé dans l’Église ces dernières années, que cet aspect n’ait pas toujours été compris. On a souvent assisté, pour essayer de pallier la baisse de pratique religieuse et celle, tout aussi inquiétante, du nombre de vocations sacerdotales, à des initiatives qui ressemblent davantage à un glissement de terrain qu’à une nouvelle construction sur un nouvel emplacement. Avec beaucoup de générosité, des laïcs se sont investis dans des tâches qui ne leur reviennent peut-être pas forcément. Avec un sens des responsabilités évident, d’autres se sont réunis autour de leurs pasteurs pour trouver de nouvelles formes d’expression de la foi ou de la liturgie qui déroutaient souvent les paroissiens restés fidèles, plutôt que d’inciter ceux qui hésitaient à revenir à l’église. L’apostolat des laïcs, si clairement expliqué par le Concile, est ainsi devenu, dans beaucoup d’endroits, une initiative ecclésiastique confiée à quelques laïcs généreux de leur temps plus que, comme l’indiquait le Concile, une « action libre et responsable au sein des structures temporelles » afin de « rechercher le Royaume de Dieu (…) en les orientant vers Dieu ».

C’est ce qu’expliquait le Card. Daneels, avec des mots pour le moins transparents, dans l’homélie prononcée le 12 janvier dernier à l’occasion du centenaire de la naissance du bienheureux Josemaría : « Certes le laïc peut prendre sur lui des charges qui appartiennent plutôt au fonctionnement interne de l’Église. Il y a une place pour les animateurs pastoraux et pour d’autres, surtout en cette période de raréfaction des vocations. Mais la place du laïc est d’abord en plein vent et non à l’abri des murs quelque peu protecteurs de l’institution ecclésiale. Nous avons grand besoin de prêtres et de religieux, bien sûr, mais au moins autant de médecins chrétiens, d’avocats, d’industriels, d’hommes politiques, d’ouvriers, de simples pères et mères de famille chrétiens. Et j’en passe. Il est d’ailleurs souvent difficile de travailler à l’extérieur, dans le chaud et froid successifs des saisons culturelles, que de s’occuper des affaires de cuisine dans l’Église, bien au chaud et avec l’air conditionné ».

C’est ce que le fondateur de l’Opus Dei appelait la « mentalité laïque », non pas tant pour l’opposer à une quelconque « mentalité cléricale » que pour en faire une force apostolique adaptée au contact avec les âmes, là où elles se trouvent, au cœur de leurs besoins quotidiens. « Vous devez diffuser partout une véritable mentalité laïque, qui conduit aux trois conclusions suivantes : être suffisamment honnête pour assumer sa responsabilité personnelle ; être suffisamment chrétien pour respecter les frères dans la foi, qui proposent, dans les matières de libre opinion, des solutions différentes de celles que défend chacun d’entre nous ; être suffisamment catholiques pour ne pas se servir de notre Mère l’Église en la mêlant à des factions humaines.

Il en ressort clairement que, sur ce terrain, comme sur tous les autres, vous ne pourrez accomplir ce programme qui consiste à vivre saintement la vie ordinaire, si vous ne jouissez pas de toute la liberté que vous confèrent l’Église et votre dignité d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu. La liberté personnelle est essentielle dans la vie chrétienne, mais n’oubliez pas, mes enfants, que je parle toujours d’une liberté qui assume ses responsabilités ».42

La vie intérieure et l’âme sacerdotale

Et parmi ces responsabilités, le fondateur de l’Opus Dei mettait en première place celle d’une intense vie intérieure, sans laquelle tout apostolat sonnerait creux : « Si tu perds le sens surnaturel de ta vie, ta charité sera philanthropie ; ta pureté, décence ; ta mortification, stupidité ; ta discipline, fouet ; et toutes tes œuvres seront stériles ».43 Il suffit d’avoir eu la possibilité de l’entendre parler et conseiller ses enfants – grâce qui me fut donnée à de nombreuses reprises pendant douze ans, et maintenant encore au moyen des innombrables témoignages audio-visuels disponibles – pour constater que c’était un véritable leitmotiv de sa prédication et de son enseignement.

Pour rappeler le besoin d’un contact vital avec le Christ, avant même de penser à une action apostolique, Escrivá associait au terme « mentalité laïque » dont je viens de parler, celui d’« âme sacerdotale ». Une expression qui lui était propre, me semble-t-il, du moins dans ce contexte. Avec ces mots, il ne faisait cependant, au fond, que reprendre ceux de St Pierre : « Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ ».44

Par âme sacerdotale, il entendait cette conscience, indispensable chez un baptisé, de n’être fécond que s’il s’appuie sur la grâce, que s’il alimente ses actes à la source de la prière et de l’esprit de sacrifice, que s’il est habité par une inépuisable envie de servir l’Église et ses frères, en allant même, s’il le faut, jusqu’à donner sa vie pour cette noble cause. Et pour ce faire, nul besoin, comme je l’ai déjà expliqué plus haut, de se retirer du monde ou simplement de s’en écarter, sous prétexte qu’il serait « pollué » par toute une série d’attitudes ou par ce que le Catéchisme appelle les «  structures de péché  » 45. Car c’est justement cette tentation de l’évasion, manière erronée de voir les choses, qui est peut-être à l’origine de la disparition de la sainteté comme objectif de vie.

La perte du désir de sainteté

Pourquoi, en effet, a-t-on perdu ce contact « vital » avec la sainteté ? Les spécialistes en sociologie religieuse ont sûrement toute une série d’explications, les unes plus judicieuses que les autres. Il me semble, pour ma part, que l’on en peut trouver une bien simple, malheureusement trop simple : c’est probablement parce que la sainteté a été petit à petit déconnectée du réel, du quotidien. La plupart de nos contemporains considèrent en effet que la seule réalité tangible capable d’influencer leurs décisions sont les éléments matériels et pragmatiques de la vie. Dieu, lui, – pensent-ils – se désintéresse de ce qui les intéresse, eux… Peut-être reste-t-il à l’écoute des ces volontaires héroïques, et un peu fous, que sont les saints, mais il est hors de portée du «  pauvre pécheur que je suis  ». C’est ce qu’illustre la requête, si souvent adressée aux prêtres : «  priez pour moi, mon Père, car j’en ai bien besoin  ». Sous-entendu : il n’y a plus que cela à faire, et vous êtes le mieux placé pour le faire, car la prière, les vertus, la sainteté, c’est votre job à vous… Moi, vous savez… !

En renvoyant le «  saint  » à une image d’Épinal ou, plus simplement, à une image pieuse, on l’a, de fait, dissocié de la vie de tous les jours.

Josemaría Escrivá avait une autre vision : « Un secret. Un secret à crier sur les toits : ces crises mondiales sont des crises de saints. Dieu veut une poignée d’hommes «  à Lui  » dans chaque activité humaine. Après quoi… pax Christi in regno Christi – la paix du Christ dans le règne du Christ ».46 Cette considération, rédigée à la fin des années 30, exprime assez bien, me semble-t-il, la quintessence de l’esprit de l’Opus Dei : donner aux hommes et aux femmes de notre temps des moyens concrets de rechercher la sainteté et de christianiser le monde qui les entoure.

Une dernière anecdote peut servir à illustrer l’esprit de l’Opus Dei, tel qu’il a été voulu par le fondateur et que ses successeurs, avec la grâce de Dieu et l’intercession du futur saint, sont en train de le transmettre. Quelqu’un qui se trouvait à Rome, au siège central, là même où il habitait, demandait un jour à l’abbé Escrivá quelle était, dans toute cette grande maison, la chapelle (il y en a beaucoup) qu’il préférait. Sans hésitation, il se rendit près de la fenêtre, l’ouvrit, et expliqua à son interlocuteur, quelque peu étonné : « Voici l’oratoire que je préfère : la rue ! »

C’est «  dans la rue  »que Jésus de Nazareth a passé la plus grande partie de sa vie : au milieu des siens, dans le quotidien d’une existence que les Évangiles ne nous ont pas racontée, mais qui a bien duré trente années, dans l’intimité de la vie familiale avec Marie et Joseph, et dans l’ardeur au travail de l’atelier du saint Patriarche. C’est «  dans la rue  » que Jésus est allé chercher ses disciples : ceux qui étaient pêcheurs, sur les bords du lac ; celui qui était collecteur d’impôts, à son bureau ; Philippe sur les chemins de Galilée. C’est «  dans la rue  » que Jésus est allé chercher tant d’exemples pour illustrer ses paraboles et ses enseignements : la vigne et les sarments, le berger et ses brebis, la maîtresse de maison et la drachme qu’elle a perdue… C’est «  dans la rue  » que Jésus a guéri tant de malades, réconforté tant de détresses et pardonné tant de pécheurs. C’est «  dans la rue  » que Jésus a trouvé un peu de boue dont il a fait un collyre merveilleux en la mêlant à sa salive. C’est «  dans la rue  » que Jésus a prié si souvent : au jardin des oliviers, dans la barque des apôtres, à l’écart dans la campagne. Et c’est «  dans la rue  » que les disciples sont allés chercher les premiers fruits de leur apostolat. Et l’on pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Défi ou utopie ?

La sainteté en 2002 : défi ou utopie ? La prochaine canonisation de Josemaría Escrivá est probablement un élément de réponse. À le lire, à l’entendre, c’est possible. Même si ce n’est pas facile. Car la sainteté n’est pas facile. Mais elle est possible à condition de ne pas se tromper de guide : « Lorsque tu veux faire les choses bien, très bien, tu n’aboutis qu’à les faire mal. Humilie-toi devant Jésus. Dis-Lui : As-tu vu comme je m’y prends mal ? Si Tu ne m’aides pas beaucoup, je m’y prendrai plus mal encore ! Aie compassion de l’enfant que je suis. Tu sais que chaque jour je veux ajouter une belle page au livre de ma vie…, mais je suis tellement maladroit ! Si le Maître ne guide pas ma main, au lieu de jambages bien déliés, ma plume ne tracera que griffonnages à ne montrer à personne. Désormais, Jésus, nous écrirons toujours ensemble ».47

Je laisse le mot de la fin à la plume d’un bon ami, excellent sculpteur, qui eut un jour l’idée d’essayer de « s’attaquer  » – professionnellement parlant – au fondateur de l’Opus Dei. Il ne le connaissait qu’à travers les quelques petites choses que je lui avais racontées et voyait mal comment imprimer dans la terre glaise un visage qu’il n’avait jamais vu vivre ; aussi lui avais-je laissé de la littérature, afin qu’il puisse s’imprégner un peu plus du personnage. Il m’écrivit, au bout de quelques semaines : « Le bienheureux Josemaría me posait problème. À l’étude, là aussi, l’inquiétude s’estompe. C’est dans la dernière partie de sa vie que son visage me parle davantage. Ce qui émane de cet homme semble effectivement extraordinaire. Une photo le représente sur une scène devant un échantillon d’humanité. Si ce n’est pas de l’amour, ça lui ressemble. Je crois commencer à comprendre ce qu’est l’Opus Dei. Je résumerai ma première impression en disant que derrière des paroles simples semble se dessiner un véritable renouveau, à moins qu’il ne s’agisse d’une révolution ». Une révolution d’amour dans la vie quotidienne : ne serait-ce pas une bonne définition de la sainteté ?

*Abbé Gérard Thieux, prêtre de la Prélature de l’Opus Dei. Diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Marseille, Docteur en Théologie, réside maintenant à Beyrouth, au Liban.


  1. Jean-Paul II, Discours aux participants au Congrès à l’occasion du centenaire de la naissance du bienheureux Josemaría, nº 2, in L’Osservatore Romano, édition hebdomadaire en langue française, nº 4, 22 janvier 2002, p. 2
  2. Ibidem
  3. Gen 1, 26
  4. Gen 1, 28–29
  5. Gen 2, 7–8, 15
  6. Cf. Catéchisme de l’Église catholique (CEC), nº 388 ss.
  7. Ibidem, nº 398
  8. Gen 3, 17–19
  9. Cf. Gen 3, 8
  10. Gen 4, 2–5
  11. Jean-Paul II, Lettre enc. Laborem exercens, 14-9-1981, nº 9
  12. Ex 15, 11
  13. 2 Mac 14, 36
  14. Ez 28, 25
  15. Heb 12, 10
  16. Cf. André Frossard, Il y a un autre monde, Éd. Fayard, p. 26
  17. Jean 6, 51
  18. Jean 6, 69
  19. 1 Pi 1, 15–16
  20. 1 Th 4, 3
  21. Eph 1, 4–6
  22. Cf. CEC, nº 1142
  23. Ibidem, nº 1265
  24. Josemaría Escrivá, Homélie La grandeur de la vie ordinaire, in Amis de Dieu, Éd. Le Laurier, Paris 2000, nos 6–7
  25. 2 Tim 1, 9
  26. Phil 4, 21–22
  27. Apoc 3, 20
  28. St Augustin, Homélie sur le Ps 148
  29. Josemaría Escrivá, Homélie Le Christ présent chez les chrétiens, in Quand le Christ passe, o.c., nº 107
  30. Jean-Paul II, Lettre apostolique Novo millenio ineunte, 6 janvier 2001
  31. Jean 1, 9–11
  32. Cf. Act 1, 1
  33. Fr. Laurent de la Résurrection, L’expérience de la présence de Dieu, Éd. du Seuil, Paris, 1948, p. 78 et 77
  34. Quand le Christ passe, o.c., nº 40
  35. Apoc. 22, 11
  36. Homélie Dans l’atelier de Joseph, in Quand le Christ passe, o.c., nº 50
  37. Mat 28, 19–20
  38. Concile Vatican II, Const. Dogm. Lumen gentium, nº 31
  39. Ibidem
  40. Interview, o.c., nos 58–59
  41. Card. Albino Luciani, Cercando Dio nel lavoro quotidiano, in Il Gazzettino (Venezia), 25-7-1978
  42. Josemaría Escrivá, Homélie Aimer le monde passionnément, in Entretiens, o.c., nº 117
  43. Josemaría Escrivá, Chemin, Éd. Le Laurier, Paris 2000, nº 280
  44. 1 Pierre 2, 5
  45. CEC, o.c., nº 1869
  46. Josemaría Escrivá, Chemin, o.c., nº 301
  47. Josemaría Escrivá, Chemin, o.c., nº 882