Escrivá et l’Opus Dei
Entretien avec Mgr Dominique Le Tourneau et Arnaud Gency *
B. Le Pivain
Le 6 octobre prochain, vingt-sept ans après sa mort, cent ans après sa naissance, Mgr Escrivá de Balaguer sera canonisé par le Saint-Père, après avoir été béatifié le 17 mai 1992 sur cette même place Saint-Pierre de Rome. Que représente cet événement pour l’Opus Dei, et quel est son sens pour l’Église ?
A. Gency
En décidant de canoniser Josemaría Escrivá, l’Église prononce officiellement et sûrement la sainteté de ce prêtre que Paul VI avait déjà qualifié d’« une des personnes qui a reçu et correspondu le plus à la grâce dans l’histoire de l’Église ». C’est une joie très profonde pour tous les fidèles et amis de l’Opus Dei, si redevables au fondateur.
Ce sera incontestablement une grande fête ecclésiale. En 1928, la fondation de l’Opus Dei ouvrait un nouveau chemin de sainteté dans l’Église : la sanctification au milieu du monde, chacun à sa place, dans et à travers ses occupations ordinaires. Le 6 octobre prochain, ce message et l’Œuvre qu’il a fondée pour le proclamer seront proposés à nouveau comme une voie de sainteté.
B.P.
Au-delà de cette canonisation, le phénomène de l’Opus Dei dans l’Église, à une époque où beaucoup d’instituts plus anciens éprouvent des difficultés à se maintenir, ne laisse pas indifférent. Fondé en 1928 par une prêtre de 26 ans, le mouvement compte à sa mort, le 26 juin 1975, plus de soixante mille membres – aujourd’hui quatre-vingt quatre mille –répartis sur les cinq continents. Faut-il s’étonner d’une procédure de canonisation que certains jugent rapide ? Y-a-t-il donc d’autres moyens que la sainteté de la personne pour faire avancer une cause ?
A.G.
La volonté manifeste de Jean-Paul II, depuis le début de son pontificat, est de proposer aux catholiques d’aujourd’hui des saints modernes, preuves que l’idéal chrétien continue d’être vécu partout dans le monde, par toutes sortes de personnes.
Le « record » de vitesse est toujours détenu par saint François d’Assise (2 ans). Mère Teresa, par dérogation du pape, devrait être béatifiée d’ici deux ans, soit quatre ans après sa mort...
Si Josemaría Escrivá a été canonisé relativement vite, il ne faut pas s’en étonner. Outre l’importance et l’originalité du message qu’il a proclamé, considérez que le tiers de l’épiscopat mondial a demandé sa canonisation et que les récits de 10 000 faveurs étaient déjà parvenus au postulateur de la cause au moment où elle a été ouverte. Il y a eu un véritable phénomène de dévotion populaire dès après sa mort. Le seul ouvrage Chemin, édité à plus de 4 millions d’exemplaires, a été traduit en 42 langues.
Quant au travail d’investigation réalisé sur Josemaría, il a requis l’audition de pas moins de 92 témoins, tous de visu et extérieurs à l’Opus Dei pour plus de la moitié d’entre eux, et l’étude des écrits du fondateur (13 000 pages) en plus de la reconnaissance d’un miracle. Le sérieux du travail fourni est indispensable pour que la cause puisse être étudiée. Tout comme une thèse, un travail rigoureux et bien présenté est le gage de la réussite et de la rapidité de l’étude qui sera menée par la congrégation pour la cause des saints. Enfin, la moindre des choses n’était-elle pas que les disciples de Josemaría, apôtre du soin des petites choses, présentent un travail bien fait ?
B.P.
Dans son homélie pour la béatification, le Saint-Père affirmait : « Avec une intuition surnaturelle, le bienheureux Josemaría a prêché inlassablement l’appel universel à la sainteté et à l’apostolat. » Comment faut-il comprendre la nouveauté de ce message, ou encore, en quoi fallait-il ici une intuition surnaturelle ?
D.L.T.
Le message de la sanctification de tous les baptisés apparaît aujourd’hui comme allant de soi. Le concile Vatican II a, fort heureusement, proclamé solennellement l’appel universel à la sainteté, au chapitre V de la Constitution sur l’Église. Tout comme il a consacré un décret à l’apostolat des laïcs.
L’époque n’est pas encore lointaine, cependant, où de telles affirmations choquaient. Au moment de la fondation de l’Opus Dei, l’idée prévalait encore que les laïcs pouvaient difficilement se sanctifier dans le monde et que l’apostolat devait être organisé par la hiérarchie. Les laïcs faisaient partie de « l’Église-enseignée » et étaient considérés comme des chrétiens de « seconde catégorie », par rapport à la condition « idéale » des prêtres et des religieux. Josemaría et les premiers fidèles de l’Opus Dei en ont fait l’expérience dans leur chair. Des religieux, qui pensaient bien faire et servir Dieu, déchaînèrent une véritable persécution contre ceux qui osaient présenter la vie ordinaire comme un chemin de sainteté. Par conséquent, ce message apparaissait vraiment révolutionnaire.
A.G.
Il l’est, en effet, au sens propre du terme, car il s’agit d’un retour à l’Évangile, à ce que vivaient les premiers chrétiens.
D.L.T.
C’est la grande idée que Dieu a fait voir à Josemaría, le 2 octobre 1928, quand il lui a demandé de fonder l’Opus Dei : ouvrir dans le monde un chemin de sanctification dans le travail professionnel et dans l’accomplissement des devoirs ordinaires.
Ceci explique que le fondateur ait été unanimement reconnu comme un précurseur du concile.
B.P.
L’expression Opus Dei était traditionnellement utilisée pour désigner la liturgie. Pourquoi a-t-elle été choisie ? Et quelle importance accorde-ton à la liturgie dans la vie de l’Opus Dei ?
D.L.T.
L’humilité personnelle et collective du fondateur l’avait poussé à désirer ne pas donner de nom à sa fondation. Mais un jour, son directeur spirituel, un père jésuite, lui demanda : « Comment va cette œuvre de Dieu ? »
« Dans la rue, j’ai commencé à penser : Œuvre de Dieu. Opus Dei ! Opus, operatio..., travail de Dieu. » Quitte à avoir un nom, celui-ci convenait parfaitement et à l’origine divine de l’Œuvre et à sa caractéristique essentielle de sanctification du travail. Donc le nom Opus Dei ne fait pas référence ici à la liturgie, mais au travail et à toutes les activités humaines.
Ceci dit, pour répondre à votre question sur la liturgie, je vous citerai deux points de Chemin :
« Ta prière doit être liturgique. – Si tu pouvais prendre goût à réciter les psaumes et les prières du missel, plutôt que des prières privées ou particulières ! » (86)
« L’Église chante, a-t-on dit, parce que la parole ne suffirait pas à se prière. – Toi, chrétien, et chrétien choisi, tu dois apprendre le chant liturgique. » (523)
Mais, ce qui est plus important encore, c’est l’accent mis par le bienheureux Josemaría sur la messe. Il l’a toujours qualifiée de « centre et racine » de la vie intérieure du chrétien. Et cette expression a été reprise par le concile Vatican II dans le décret sur les prêtres (no 14b) et dans celui sur la charge des évêques (no 30.2). C’est une façon d’assurer l’unité de vie du chrétien, « qui doit axer toute son existence sur la participation au renouvellement du Sacrifice du Christ sur la Croix, en collaborant à l’application de son œuvre rédemptrice ». D’où la suggestion du fondateur de faire de chaque journée « une messe qui dure vingt-quatre heures ». Partant de son expérience, il commentait : « Si nous vivons bien la messe, comment ne pas continuer ensuite, pendant le reste de la journée, à penser au Seigneur, en ayant soin de ne pas nous éloigner de sa présence, pour travailler comme il travaillait et aimer comme il aimait ? » (Quand le Christ passe, no 154).
B.P.
Sanctification personnelle dans le monde, et non par le monde, tel serait le programme que vous suivez. Est-il permis d’ajouter sanctification du monde ? Plus précisément, puisque l’Église, plus qu’une société parmi d’autres, est à elle seule un monde, un mystère, « sacrement universel du salut » (LG 48), la mission de sanctification personnelle est-elle séparable de ce que l’on pourrait appeler la « catholicisation » du monde profane, l’irrigation du profane par le sacré ?
A.G.
Effectivement, on ne peut séparer la sainteté personnelle de la sanctification du monde. L’esprit de l’Opus Dei est ainsi résumé par son fondateur : « sanctifier son travail, se sanctifier dans le travail et sanctifier les autres par le travail ». Ce triple volet souligne l’importance du travail, voulu dès le début de l’humanité comme une coopération de l’homme au dessein créateur de Dieu, selon ce que nous enseigne la Genèse (Gn 2, 15), et que le bienheureux Josemaría a comme redécouvert : l’homme a été créé ut operaretur, pour aimer et glorifier Dieu en travaillant.
D.L.T.
Permettez-moi d’insister sur l’audace théologique du bienheureux Josemaría qui capte très en profondeur le sens du travail. Après avoir affirmé que le travail est une « réalité magnifique, qui s’impose à tous comme une loi inexorable », il ajoute quelque chose d’extrêmement important. « Retenez bien ceci : cette obligation n’est pas née comme une séquelle du péché originel ; il ne s’agit pas davantage d’une trouvaille des temps modernes. C’est un moyen nécessaire que Dieu nous confie sur cette terre, en allongeant la durée de notre vie, et aussi en nous associant à son pouvoir créateur, afin que nous gagnions notre nourriture tout en récoltant du grain pour la vie éternelle (Jn 4, 36) ; l’homme est né pour travailler, comme les oiseaux pour voler (Jb 5, 7) » (Amis de Dieu, no 57).
Cette dimension co-créatrice du travail est complétée par une autre facette, tout aussi audacieuse et enthousiasmante : le travail est une tâche corédemptrice. « Pour avoir été assumé par le Christ, le travail nous apparaît comme une réalité qui a été rachetée à son tour. Ce n’est pas seulement le cadre de la vie de l’homme, mais un moyen et un chemin de sainteté, une réalité qui sanctifie et que l’on peut sanctifier » (Quand le Christ passe, no 47). Comme le travail occupe une bonne partie de notre journée, il est logique – d’une logique surnaturelle – qu’il participe à l’œuvre de rédemption de l’humanité.
A.G.
En effet, sanctifier son travail, pour l’homme moderne, c’est replacer chaque chose selon le dessein de Dieu, en faire un service rendu à la société plutôt qu’une occasion d’enrichissement personnel ou une « structure de péché » pour reprendre les mots de Jean-Paul II.
B.P.
Mgr Escrivá spécifiait également que tous les membres « savent, en outre, où ils peuvent trouver un prêtre appartenant à l’Œuvre avec qui ils pourront aborder les questions de conscience. » Sans qu’il soit nécessaire d’en décrire le fonctionnement – chose qui n’est jamais faite pour aucun ordre ou mouvement religieux, pour des raisons bien compréhensibles de respect de la vie privée –, comment conçoit-on ce qu’on appelle la direction, ou l’accompagnement spirituel dans l’Opus Dei, et quels fruits peuvent en tirer ceux qui en bénéficient ? D’autre part, que répondriez-vous à ceux qui avancent que des pressions peuvent être exercées, notamment lorsqu’une personne voudrait se détacher de l’Œuvre ? Comment analysez-vous la fameuse expression jésuite, « Perinde ac cadaver » ?
D.L.T.
L’accompagnement spirituel me semble essentiel pour une âme qui s’est engagée à rechercher la sainteté de toutes ses forces. Le bienheureux l’exprimait en ces termes : « Il convient que tu connaisses cette doctrine sûre : notre propre jugement est mauvais conseiller, mauvais pilote, s’il s’agit de diriger l’âme à travers les bourrasques et les tempêtes, parmi les écueils de la vie intérieure. C’est pourquoi Dieu veut que la barre du navire soit tenue par un Maître qui, par ses lumières et ses connaissances, nous mène à bon port » (Chemin, no 59).
Et si l’on y réfléchit un tant soit peu, l’on se rend compte que les hommes se comportent de la sorte. Nous sommes tous amenés à demander souvent des conseils à des personnes compétentes ; c’est ainsi qu’un médecin va se faire soigner par un confrère ; un architecte confie la construction de sa maison à un collègue, etc. C’est une question de bon sens et, en plus, de sens surnaturel pour l’âme.
Cet accompagnement est très respectueux de la liberté de l’individu. Il ne cherche pas à contraindre, mais à aider. Et il se limite à des conseils d’ordre spirituel et apostolique. Tout le reste n’en relève pas directement, mais seulement pour les répercussions que cela peut avoir sur la vie spirituelle : c’est-à-dire, encore une fois, dans sa dimension ascétique. L’obéissance escomptée est une obéissance intelligente. C’est à chacun qu’il revient de mettre en œuvre les conseils reçus, en toute liberté et sous sa responsabilité. Peut-être est-il intéressant de souligner que cet accompagnement spirituel est assuré en bonne partie par des laïcs, qui ont reçu une formation ascétique et théologique adéquate.
Quant aux éventuelles pressions auxquelles vous faites allusion, elles n’existent pas. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles seraient contraires à l’esprit de liberté qui découle de l’Évangile. Le Christ ne veut pas être servi aveuglément. C’est par la liberté qu’il nous a rachetés (voir Ga 4, 31). Il veut que, « librement – comme des enfants et, pardonnez-moi si j’insiste, non comme des esclaves – nous suivons le sentier que le Seigneur a tracé pour chacun de nous. Nous savourons cette facilité de mouvement comme un don de Dieu. » (Amis de Dieu, no 35). Autrement dit, on ne peut pas jouer avec les âmes, et vouloir les obliger à quelque chose pour quoi elles ne sont pas faites. Personne dans l’Opus Dei n’a intérêt à ce que vienne quelqu’un qui n’est pas vraiment appelé par Dieu à en faire partie. Le nombre ne nous intéresse pas. Ce que nous recherchons, c’est que chacun suive sa voie. C’est pourquoi, quand il s’avérait que c’était leur vocation, des jeunes se sont tournés vers les séminaires ou vers la vie religieuse, après avoir fréquenté des activités apostoliques de l’Opus Dei.
Vous comprendrez bien, d’autre part, que si quelqu’un a vraiment la vocation à l’Opus Dei, nous l’aidions à persévérer s’il rencontre des difficultés pour être fidèle. Mais tout fidèle qui veut quitter la prélature peut le faire.
B.P.
De manière plus large, on fait parfois le reproche à l’Opus Dei d’un manque de visibilité, voire d’une culture du secret, qui étonne ou même inquiète. Le fondateur s’était expliqué lui-même à plusieurs reprises sur cette question, et y avait vertement répondu. Vous rappelez « le droit légitime à la discrétion en matière de vie privée et l’absence de publicité quant à l’appartenance à la prélature, ce qui ne peut être pris pour avec un secret ». Mais tenez-vous à ce que les maisons soient visibles, ne serait-ce que pour ceux qui souhaiteraient vous rejoindre ou seulement bénéficier de votre formation ?
A.G.
D’un certain point de vue, la question que des gens se posent sur le secret est compréhensible. L’Opus Dei est une institution nouvelle dans l’Église. Pour certains, il est assez difficile de comprendre que ses membres ne mènent aucune action d’ensemble, et ne constituent pas un groupe de pression. Cela peut sembler difficile à admettre, car à contre-courant des pratiques habituelles... Mais les fidèles de l’Opus Dei se « contentent » de rechercher la sainteté, chacun dans son milieu. C’est cette banalité qui est souvent confondue avec le secret. L’Opus Dei et ses membres ont la mission de répandre le message de l’appel universel à la sainteté. Ceci est incompatible avec le secret.
D.L.T.
C’est ici qu’intervient l’influence de l’Opus Dei sur le monde : l’effort pour se comporter en chrétien en toutes circonstances a nécessairement des répercussions positives sur la façon d’envisager les relations des hommes entre eux, sur l’éthique professionnelle, sur le respect et le service du prochain, et ainsi de suite. C’est comme cela que les premiers chrétiens ont changé le monde d’alors.
A.G.
On avance le manque de transparence des membres au sein de l’Église. Mais faut-il que chaque catholique, dans son église, porte un panneau disant pour qui il vote, de quel diocèse il vient, etc. ? Lorsqu’un catholique pratiquant rencontre quelqu’un dans la rue, dit-il systématiquement et sans raison « je vais à la messe à telle paroisse » ? Ce serait pour le moins étrange. C’est ce même naturel que vivent les membres de l’Œuvre, qui ne sont pas tenus de dire à tout le monde qu’ils récitent le chapelet tous les jours... Toute personne désireuse d’avoir des informations sur l’Opus Dei les obtient sans aucune difficulté, car nous n’avons rien à cacher. Je suis, moi-même, directeur du Service Information-Communication de la prélature en France. Toutes les activités apostoliques de la prélature ont pignon sur rue. Tout est transparent. Ce n’est que dans l’esprit de ceux qui ne comprennent pas ce que nous sommes – des chrétiens courants, de base – que peuvent naître des phantasmes, à la vie dure parfois...
B.P.
A la question « Quels rapports un fidèle de l’Opus Dei entretient-il avec l’évêque de son diocèse ou avec d’autres structures de l’Église ? », on trouve sur votre site internet cette réponse : « Les rapports qu’un fidèle laïc de l’Opus Dei entretient avec les prêtres de sa paroisse, l’évêque de son diocèse ou le Pape, sont exactement les mêmes que ceux qu’un autre fidèle catholique peut avoir. [...] Ses engagements dans l’Opus Dei sont des engagements complémentaires : ils débutent là ou l’autorité de l’évêque s’arrête. Ils ont trait à des domaines (par exemple, la vie spirituelle et l’engagement apostolique) dans lesquels tout fidèle catholique est libre de suivre le chemin qu’il veut. » Mutatis mutandis, ne retrouve-t-on pas la tension à l’intérieur de l’Église que l’on avait pu constater au XIIIe siècle, lors de la querelle des Mendiants, dont la situation vis-à-vis des structures diocésaines n’avait pas manqué de soulever quelques questions de compétences ?
D.L.T.
Encore une fois, l’appel à l’Opus Dei laisse les gens à leur place, y compris dans l’Église. Un fidèle laïc de la prélature de l’Opus Dei est donc, d’abord et avant tout, un fidèle de son diocèse et de sa paroisse, exactement comme les autres et comme avant d’appartenir à l’Opus Dei. Il s’engage dans la prélature, en répondant à un appel de Dieu, pour des domaines qui ne relèvent pas de la juridiction de l’évêque diocésain : le choix de sa spiritualité, sa formation doctrinale, son apostolat personnel.
Par conséquent, la juridiction de l’évêque diocésain et celle de l’évêque-prélat de l’Opus Dei ne se font pas concurrence : elles portent sur des matières distinctes. Il n’y a donc pas de conflit possible. Mieux encore, la prélature personnelle a été conçue par les pères conciliaires comme une offre de service pastoraux aux diocèses. La prélature de l’Opus Dei apporte l’aide pastorale de ses prêtres et l’engagement de sainteté et d’apostolat de ses fidèles laïcs à tous les diocèses dans lesquels ils vivent ou travaillent. Ils contribuent ainsi à remplir les paroisses, ils secondent les activités promues par leur curé ou par leur évêque, etc. D’ailleurs, et il est bon de le souligner, les fidèles laïcs de la prélature de l’Opus Dei vivent leur vie de foi dans leur milieu naturel qu’est la paroisse. C’est là où ils participent à la messe, où ils se marient, font baptiser et confirmer leurs enfants, reçoivent le sacrement des malades, etc.
Quant aux prêtres de l’Opus Dei, ils sont sous la juridiction de l’évêque-prélat. Ils suivent, bien entendu, les directives de l’évêque diocésain qui s’appliqueraient à tous les prêtres présents dans le diocèse. Tout ceci est encore plus clair si l’on saisit la nature de la prélature.
B.P.
L’Opus Dei est effectivement érigée en Prélature personnelle depuis le 28 novembre 1982. Comment s’insère une telle structure dans l’Église universelle, dans les Églises particulières ? En quoi consiste-t-elle ?
D.L.T.
La prélature personnelle est une circonscription ecclésiastique dont l’Église s’est dotée, à la demande de Vatican II, pour répondre aux défis pastoraux que pose notre époque. Le fait qu’elle soit « personnelle » ne veut pas dire qu’il s’agit d’un « diocèse personnel » du pape, comme on peut le lire parfois. Le qualificatif « personnel » montre simplement que ce n’est pas une circonscription « territoriale », comme le sont, par exemple, la plupart des diocèses.
Mais la prélature personnelle relève, exactement comme tous les diocèses, prélatures territoriales, vicariats apostoliques, etc., du saint-père par l’intermédiaire de la congrégation des évêques. C’est elle qui est compétence pour l’érection des prélatures personnelles et pour la nomination de leur prélat. C’est dire que la prélature personnelle se trouve au même niveau qu’un diocèse dans l’organigramme de l’Église. C’est ce que reconnaît même le droit civil français. En effet, un accord diplomatique entre le gouvernement français et le saint-siège a convenu d’accorder en droit civil à la prélature de l’Opus Dei un statut semblable à celui des associations diocésaines. La prélature de l’Opus Dei est donc, en définitive, un des éléments de l’organisation hiérarchique de l’Église dont celle-ci se sert pour réaliser au mieux sa mission d’évangélisation de tous les secteurs de la société.
B.P.
Peut-on dire que l’Opus Dei est élitiste ? Plus généralement, la société aujourd’hui, l’Église dans le temps présent, ont-elles besoin d’élites, et de quel type ? N’existe-t-il pas un risque de mépriser, dans la vie spirituelle la béatitude des pauvres pour prendre la place du pharisien, et dans la vie apostolique le « tout à tous » de saint Paul pour se cantonner à certains milieux sociaux ou culturels ? Enfin, historiquement, comment vous situeriez-vous, dans ce domaine, par rapport à l’Ordre des jésuites ?
A.G.
Jean-Paul II, au moyen des innombrables béatifications qui ont jalonné son pontificat, s’est fait le chantre de la sainteté proposée comme un objectif à tous les chrétiens. Est-ce de l’élitisme spirituel ? Non. C’est simplement une réponse aux besoins de saints que connaît notre société. « Ces crises mondiales sont des crises de saints » écrit Josemaría Escrivá dans Chemin (no 301). Malheureusement, on confond souvent l’état de sainteté avec la lutte pour l’atteindre. Ce que propose l’Opus Dei, c’est une formation continue pour aider chaque homme et chaque femme dans sa lutte personnelle et concrète. Sur la voie de la perfection, peu importe la vitesse ou le moyen de transport utilisé ; l’essentiel est de progresser.
Certes, et cela est affirmé dans les statuts de la prélature (no 116), l’apostolat de l’Opus Dei s’adresse d’abord aux intellectuels. Mais il s’agit d’une priorité chronologique et pas sociologique. Notre fondateur employait souvent l’image des glaciers qui, en fondant, irriguent les plaines. Il faut des intelligences supérieures, bien formées, qui soient capables de faire comprendre les vérités de la foi et leurs implications pratiques à tous les hommes ; qui puissent imprégner la culture et l’information de vision chrétienne, de dignité de l’homme. Voilà le rôle des savants. Mais c’est après à chaque milieu social de se prendre en charge. Car les ouvriers sont plus à même que les intellectuels de faire de l’apostolat avec les ouvriers, les paysans avec les paysans, les artisans avec les artisans, etc.
B.P.
Concrètement, quelles sont les raisons qui pourraient inciter une personne à se tourner vers l’Opus Dei ?
A.G.
« Aimez le monde passionnément » a écrit notre fondateur. L’Opus Dei est une école d’amour concret. Il s’agit d’aimer le monde (le milieu, l’époque) dans lequel nous vivons non parce qu’il serait meilleur ou idéal – ce serait de l’angélisme – mais parce que les circonstances concrètes de notre vie sont voulues par Dieu et qu’elles sont le lieu de notre rencontre avec le Christ. Pour atteindre cet amour du monde, il faut une solide et profonde vie intérieure, que l’Opus Dei permet de développer grâce à une formation spirituelle (accompagnement spirituel et sacrements) et doctrinale (cours, théologie, lectures...) C’est en résumé ce qui donne un sens à notre vie de fidèles de l’Opus Dei, et qui peut conduire certains de nos amis à se tourner vers l’« Œuvre de Dieu ».
B.P.
Quels sont les rôles respectifs des prêtres et des laïcs dans l’Opus Dei ? Comment s’opère le discernement des vocations sacerdotales ? Vous pouvez aujourd’hui compter sur un total de 1800 prêtres. Quel rôle un prêtre de l’Opus Dei peut-il avoir dans un diocèse ?
D.L.T.
Tous les fidèles laïcs hommes de la prélature qui vivent le célibat apostolique, sont en quelque sorte « disponibles » pour devenir prêtre. En soi, l’appel à l’Opus Dei est une invitation à mener sa vie chrétienne à fond en tant que laïc. Mais l’Opus Dei a besoin de prêtres qui connaissent bien son esprit. C’est pourquoi Dieu a fait voir au bienheureux Josemaría, qui cherchait depuis longtemps la place des prêtres dans l’Œuvre, qu’ils devaient provenir de ses laïcs. Il s’agit donc d’un nouvel appel, d’une nouvelle modalité de la vocation à faire l’Opus Dei. Le prêtre de la prélature est incardiné dans celle-ci, c’est-à-dire qu’il est ordonné pour le service des tâches pastorales de l’Opus Dei.
Les prêtres des différents diocèses ne peuvent pas faire partie de la prélature. En revanche, Dieu peut les appeler à vivre l’esprit de l’Opus Dei dans une association de prêtres, la Société sacerdotale de la Sainte-Croix. Mais ils restent sous la dépendance exclusive de leur évêque diocésain.
Certes, le prêtre reçoit le caractère sacerdotal, qui lui confère le sacerdoce ministériel. Mais, dans l’Opus Dei, la vocation est la même pour tous : le laïc n’est pas plus que le prêtre. D’ailleurs, en dehors de l’évêque-prélat, du vicaire régional dans chaque « région », du prêtre vicaire secrétaire à ces deux niveaux d’organisation, les prêtres de la prélature n’ont pas de fonctions de gouvernement. Leur mission consiste à prêcher, célébrer la messe, assurer l’accompagnement spirituel de nombreuses âmes, donner des conseils. C’est dire que le gouvernement de la prélature est assuré, à la tête de chaque circonscription, par un prêtre, car, s’agissant d’une structure hiérarchique, le pouvoir sacré est donné par le sacrement de l’ordre. Mais le prélat et ses vicaires sont entourés de conseils composés presque exclusivement de laïcs, qui sont donc partie prenante dans le gouvernement.
Ceci dit, il arrive que des évêques demandent des prêtres pour des activités spécifiquement diocésaines. Quand cela est possible, l’Opus Dei est heureux d’y répondre favorablement. C’est le cas, en France, par exemple, du vicaire judiciaire des archidiocèses de Paris et de Marseille.
B.P.
Auriez-vous encore quelques mots à dire sur les principaux traits de la spiritualité propre de l’Opus Dei ? En particulier, puisque la canonisation de Mgr Escrivá tombe le jour de la fête du fondateur des Chartreux, comment est-on contemplatif à l’Opus Dei ?
D.L.T.
Nous avons déjà mentionné la sanctification du travail, dans sa triple dimension, le travail étant conçu comme « co-créateur » et « corédempteur », la caractère central de la messe dans la vie quotidienne, et l’importance accordée à la liberté. Ajoutons-y un sens aigu de la filiation divine, l’imitation des trente années de vie cachée du Seigneur, la mise en valeur de l’âme sacerdotale du baptisé unie à sa mentalité laïque, la recherche de l’unité de vie, c’est-à-dire le fait d’éviter les compartiments étanches et de faire en sorte que toute l’existence contribue à la sainteté et à l’apostolat, une intense vie de prière et une fréquentation régulière des sacrements, une profonde dévotion envers la Sainte Vierge, saint Joseph et les anges gardiens, un profond amour de l’Église et du pape, quel qu’il soit. Et la contemplation au milieu du monde.
Cela rejoint la deuxième partie de votre question et votre allusion à la Saint-Bruno, le 6 octobre, jour de la canonisation de Josemaría. Il existe une conception étriquée de la contemplation, qui la réserve à une élite et la fait dépendre d’un retrait du monde. Le bienheureux Josemaría invite le chrétien à être contemplatif vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Même si je le respecte, écrit-il dans un de ses ouvrages, je ne partagerai jamais le point de vue de ceux qui séparent la prière de la vie active, comme s’il s’agissait de deux choses incompatibles. » Il voulait, en effet, unir le comportement de Marthe et celui de Marie, les deux sœurs de Lazare. Et il ajoute : « Nous autres, enfants de Dieu, nous devons être des contemplatifs : des personnes qui, au milieu du grondement de la foule, savent trouver le silence d’une âme qui s’entretient sans cesse avec le Seigneur ; et le regarder comme on regarde un Père, comme on regarde un Ami que l’on aime à la folie » (Forge, no 738).
B.P.
Notre revue s’appelle « Kephas ». Comment peut-on être romain ?
D.L.T.
Comment être romain, me demandez-vous ? En étant uni au pape, tout simplement. Je me rappelle avoir accompagné le bienheureux Josemaría place Saint-Pierre, pour réciter un Credo pour le pape et l’Église. C’était une habitude chez lui. Il a voulu ancrer sa fondation dans la romanité. Je pourrais en donner beaucoup d’exemples. Le plus frappant est peut-être son souci d’installer l’Opus Dei à Rome dès que la fin de la seconde guerre mondiale l’a permis. Quand il se rend à Rome pour la première fois, atteint d’un diabète très grave et après un voyage particulièrement éprouvant, il descend dans un appartement que seule la rue sépare des appartements du pape. Et il passe la nuit à prier pour le successeur de Pierre...
Il crée ensuite des centres de formation, le Collège romain de la Sainte-Croix et le collège romain de Sainte-Marie, pour que beaucoup de ses fils et de ses filles spirituels viennent y suivre des études ecclésiastiques et se plonger dans la romanité et l’universalité de l’Église. C’est une façon de faire vivre ce qu’il écrivait dans Chemin : « Catholique, Apostolique, Romain ! – Il me plait que tu sois très romain. Et que tu aies envie de faire ton « pèlerinage », videre Petrum, pour voire Pierre » (no 520).
Je l’ai d’ailleurs souvent entendu confesser sa foi en l’Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Encore un petit rien, significatif cependant : le nom donné au Bulletin officiel de la prélature de l’Opus Dei est... Romana. Être romain, en définitive, c’est peut-être participer plus pleinement à la mission apostolique de l’Église et contribuer à en renforcer l’unité. « Notre sainte Mère l’Église, dans un magnifique geste d’amour, répand la semence de l’Évangile dans le monde entier. De Rome à la périphérie. – Lorsque tu participes à cette expansion dans le monde entier, guide la périphérie vers le pape, afin que toute la terre ne soit qu’un seul troupeau sous un seul pasteur : pour qu’il n’y ait qu’un seul apostolat ! » (Forge, no 638).
* Respectivement : membre de l’Opus Dei, canoniste, auteur d’un « Que sais-je ? » sur l’Opus Dei et récemment d’un autre sur le droit canonique ; directeur de la communication pour l’Opus Dei en France.
Service Information-Communication de
la prélature de l’Opus Dei
30, rue de Miromesnil 75008 Paris
paris@opusdei.org
Bibliographie sommaire
D. LE TOURNEAU, L’Opus Dei, « Que sais-je ? », 5e éd.,
1998
F. GONDRAND, Au pas de Dieu, 3ème éd., 1991
A. VAZQUEZ de PRADA, Le fondateur de l’Opus Dei, vol. 1, 2001
