Pot-pourri de Jérusalem
Fr. Olivier-Thomas Venard
Invisibles, subtiles, futiles peut-être, et pourtant si présentes à nos existences, pour peu qu’on y prenne garde, les odeurs sont l’enveloppe matérielle de notre pensée, et c’est sans doute pour cette raison qu’elles occupent une place si importante dans notre mémoire. Au moment de quitter Jérusalem pour quelques mois, j’en remplis une pleine boite pour vous amis de Képhas : bruits... choses vues... parfums... : ainsi se clôt une première série d’entraînements esthétiques préliminaires à vos futurs pèlerinages !
En allant au Mont des Oliviers
Les arômes du café torréfié dans une échoppe de la rue Al Sala`adin serpentent dans l’air vif du matin, lorsque vous sortez de votre cellule, vers 6 h 15 sur la terrasse du clocher de la Basilique Saint-Étienne.
L’odeur de fournée mêlée à celle du papier journal, dans la rue, en croisant les dépôts de pain frais tout juste garnis à cette heure.
Le très persistant parfum de la rangée de rosiers plantée derrière des grilles à mi-pente de la route encombrée qui contourne la Vieille Ville à l’Est et descend vers le Cédron, qui parvient à percer les pestilences qui s’échappent des pots d’échappement d’un trafic tentaculaire de bon matin, comme, d’une seiche, l’encre.
Les pestilents effluves des conduits d’égouts enterrés en surface, au fond de la vallée du Cédron, qui se mêlent à l’odeur des oliviers, des romarins, et des figuiers, énormes et généreux du « Petit Eden », ancien jardin des rois David et Salomon, tout au bout de l’Ophel, aujourd’hui à l’abandon... Il y a quelques années, le Cédron n’était plus qu’un ruisseau d’eaux usagées, de mousses répugnantes : on a creusé des canalisations pour l’enfouir avec ses exhalaisons, mais elles ne se laissent pas oublier, et s’expriment par le moindre puisard.
Délicats parfums de la création du Bon Dieu ; puanteurs de la cité des hommes : le Combat spirituel que le Sauveur mena jadis en ces lieux trouve des échos olfactifs dans ce combat des esprits de l’air, au fond de la vallée...
Les senteurs de rose ou de jasmin qui émanent doucement du fond de la Grotte de la Dormition, avec des bouffées de fraîcheur rupestre, accompagnées de quelques notes de très anciennes mélodies chantées par les voix graves des Orthodoxes qui y célèbrent la Messe, sur votre passage, dans la vallée du Cédron.
Dans les escaliers tout en haut du Mont, l’odeur musquée caractéristique du passage du petit âne blanc – et ses traces ! –, conduit par un vieil Arabe des villages au-delà du Mont. Il descend chaque matin à l’entrée de la Basilique de l’Agonie, contre le Jardin des Oliviers, pour conduire sans fatigue les rares pèlerins qui visitent les Lieux saints jusqu’au sommet du Mont. Noria touristique.
Juste avant d’entrer chez les Bénédictines, le bouquet capiteux et virginal du jasmin qui s’ébouriffe au-dessus de la porte blindée.
Domestiques
La saveur de chlore de l’eau du robinet les veilles ou avant-veilles de shabbat nous rappelle que les techniciens et les ouvriers des stations d’épuration existent et qu’ils ont droit, eux aussi, au repos hebdomadaire. (Sans doute double-t-on la dose, pour garantir que l’eau reste potable durant le grand repos ?)
La vapeur poivrée qui envahit le couloir de chapes le matin où les sœurs aspergent d’eau et d’acide chlorhydrique le vieux pavement byzantin souillé de poussières de chaux et de ciment au cours du chantier de réfection complète de notre Bibliothèque par la Commission européenne.
L’odeur de vacances à la campagne qui s’élève en volutes blanches depuis le fond du parc, où Mohammed le jardinier fait brûler la vaine fenaison de plusieurs mois de végétation sauvage à l’ombre de nos arbres. Il ignore la tondeuse, semble-t-il : pourquoi tondre et entretenir une herbe que l’été aura tôt fait de transformer en poussiéreux paillasson ? – et pourtant des mètres cubes d’eau patientent, dix mètres au-dessous du jardin, prêts à tout faire reverdir, dans plusieurs grandes citernes voûtées byzantines...
Le soir, en rentrant au couvent après quelque excursion dans le pays, ou en sortant dans le jardin quelques instants, le parfum hygiénique de la résine des pins qui ombragent le parc, les essences de romarin qui s’exhalent doucement au-dessus de la terre chauffée par la journée de soleil, des effluves de térébenthines vous font penser que demain matin, comme à chaque aurore, le monde renaîtra, brillant comme la toile tout juste achevée par le Maître, neuf comme la grâce de Dieu.
Le parfum lourd de l’encens à la rose largement brûlé durant les Messes des Solennités, qui embaume tout le couvent, grimpant les deux étages le long des escaliers et des voûtes de pierre taillée, comme si le nard de Marie-Madeleine continuait de produire son effet : « toute la maison fut remplie de ce parfum »
Vers la Vieille Ville
Les émanations presque matérielles des vieux cars, de minibus un peu déglingués, de taxis communs et de caisses privées qui ont osé s’aventurer dans ces encombrements, dans Nablus Road – pour une fois, vous n’avez plus envie de plaindre les (rares) femmes palestiniennes qui portent le voile intégral : il peut aussi être un masque anti-pollution.
Et les fumées grasses des grillades qui se succèdent, sans interruption ou presque, sur le charbon ou les débris de cageots qui remplissent les demi-containers métalliques rouillés transformés en braseros de fortune, ici et là sur le trottoir, au même niveau que les pots d’échappements... Dans la fumée, une main qui secoue le poivrier au-dessus des brochettes, une pile de piments à côté...
Les très fraîches odeurs des menthes poivrées, des sauges sauvages et du romarin officinal disposés en tas, en bottes ou en sacs devant de vieilles femmes Palestiniennes assises en tailleur dans la profondeur d’une porte de pierre noircies par le temps, dans un recoin des façades, ou en plein mitan de la rue, dans leur belles robes brodées traditionnelles. Elles les vendent au poids, ces odeurs, et pour des sommes dérisoires. Haleine étonnamment pure exhalée par Jérusalem, cette si vieille dame, de tant de bouches d’ombre !
Arômes mélangés des épices multicolores offertes aux caresses de l’air dans leurs sacs de toile de jute épaisse : safran, cardamome, piments, cannelle, cardamome, muscade, sésame, cardamome...
Les effluences de la rue des bouchers arabes, en Vieille-Ville : des pyramides de poulets exhibent la flasque blancheur de la mort sur les étals ; des abats nagent dans des baquets en plastique ; d’énormes carcasses rouges en cours de découpage se balancent doucement à chaque étalage ; un remugle chaud, vaguement sucré... écœurant.
Vers le quartier Montefiori
Au-delà de la Vieille Ville, une fois passée la Porte de Jaffa, vous descendez la vallée du Tyropéon pour gagner le quartier du Théâtre, dans la Ville occidentale. Israël a planté ici à profusion.
L’odeur de miel des genêts épouse le parfum des vieilles roses sur lesquelles ils s’effondrent ; des rangées de lavandes s’efforcent de discipliner les flots de romarins partis à l’assaut des lauriers aromatiques, de terrasses en terrasses, au-dessous du moulin à vent offert jadis aux premiers immigrants juifs par Lord Montefiori – un nom prophétique ? Les longs rameaux souples des seringats blancs, les palmettes jaunes des mimosas et les branches des cytises qui barrent les sentiers de pierres plates, en cette mi-printemps, après la forte croissance causée par les pluies d’hiver, s’agitent comme des cassolettes en caressant vos jambes ou vos épaules, à votre passage, et embaument...
Ici résonne à vos narines l’appel séculaire de la Sagesse depuis Sion : Comme le cinnamome et l’acanthe j’ai donné du parfum, comme une myrrhe de choix j’ai embaumé, comme le galbanum, l’onyx, le labdanum, comme la vapeur d’encens dans la Tente. J’ai étendu mes rameaux comme le térébinthe, ce sont des rameaux de gloire et de grâce. Je suis comme une vigne aux pampres gracieux, et mes fleurs sont des produits de gloire et de richesse. Venez à moi, vous qui me désirez ! (Si 24, 16–19). Le sentez-vous, amis lecteurs ?
Sacrées
La vapeur sèche du béton gris chauffé par le soleil galiléen, mêlée aux essences tropicales dans lesquelles sont taillés les bancs de la Basilique de l’Annonciation et à l’odeur des encaustiques dont on les frotte. Fermez les yeux : magie des parfums ! Vous êtes à Nazareth, vous pourriez être à Rangueil, dans l’étrange église « néo-brutaliste » des dominicains de Toulouse : c’est la même odeur...
L’odeur de poussière qui vous fait tousser en entrant dans la chapelle des Éthiopiens, l’odeur de sainteté des moines eux-mêmes – ni « vieux bouc », ni « Monsieur Propre ».
Dès le portail du Saint-Sépulcre franchi, une vague odeur de mazout (oui, de mazout) qui vous rappelle les vieux poêles que vous avez connu dans la maison de campagne de vos grands-parents, jadis, en vous réveillant dans la fraîcheur humide d’un matin de Pâques. D’où vient-elle ? Je suppose que c’est l’accumulations des fumées d’huile d’olive vierge, produites par les centaines de lampes qui brûlent sans interruption devant et dans le Sépulcre, au-dessus de la Pierre de l’Onction, au sommet du Calvaire, dans chacune des chapelles de chacune des Églises, et par les milliers de petits cierges plantés partout, sur le moindre autel, dans tous les recoins où la piété séculaire vénère la trace du passage de Jésus.
La même odeur de pétrole, surprenante, en entrant à la Basilique de la Nativité, il y a trois semaines, pour célébrer sa libération avec les chrétiens de Bethléem et le Cardinal Etchegaray. (Après plus d’un mois de siège, et surtout après avoir traversé la ville où des remugles d’ordures ménagères flottaient, ici et là, nous nous attendions à d’autres relents, mais les frères mineurs s’étaient activés, deux jours durant, et tout était propre et pimpant – sauf la pièce incendiée, toute noire au dessus du cloître, une rangée de statues mutilées lors des échanges de tirs, des impacts de balles sur plusieurs façades extérieures et, paraît-il, les traces du sang d’un des malheureux tué par les snipers de l’armée d’occupation). De très nombreux prêtres de Jérusalem avaient afflué vers la basilique, remplie par toute la paroisse palestinienne, privée de messe depuis si longtemps.
Extraordinaire expérience de libération ! Après un début un peu terne dans son ritualisme latino-arabe, le vieux cardinal s’approche du micro de l’ambon pour donner son homélie et dit, simplement et presque recto tono, comme un vieux monsieur : alleluia. Aussitôt la basilique entière vrombit, explose en alléluias énormes, la chorale et ses instrumentistes s’efforcent de donner forme à l’exultation générale, deux minutes d’une liesse très pure : Visitation ! Tandis que nous écoutons les paroles très douces de l’homme en rouge – « Jésus, Marie, Joseph, les bergers : j’ai fait leur connaissance sur les genoux de Maman » ... « j’étais citoyen de Bethléem bien avant d’y venir »... – des enfants de plus en plus petits défilent devant nous, dans la contre-allée, comme une frise d’angelots espiègles : deux garçonnets, deux frères, jouent avec de petits élastiques de cuisine et font mine de nous viser – drôle de jeu ! dignes descendants de David le frondeur bethléemite !– jusqu’à ce que leur mère les rabatte vers elle. Tout cela, dans un nuage d’encens enveloppant les after-shave et les eaux de toilette des familles en habits du dimanche...
Manifestations sensibles de l’invisible, prélibations de la présence, stimulis de l’espérance, toutes ces odeurs !
Le pénétrant patchouli, mélange de fragrances fleuries et fruitées répandu en abondantes lustrations par les moniales orthodoxes munies de leurs livres de prières, que vous respirez en vénérant la pierre de l’Onction ou la Couche mortuaire dans le Sépulcre lui-même. De nombreux pèlerins humectent ensuite des objets de piété ou des étoffes dans les flaques qui brillent, à la surface du marbre poli par les ans. Je pense qu’ils les rapportent chez eux, partout dans le monde, et qu’alors se réalise à la lettre l’antique prophétie de Jésus à propos de Marie la parfumeuse, qui venait de l’oindre de nard au point d’embaumer toute la maisonnée : « amen je vous le dis, le bruit de ce qu’elle a fait aujourd’hui se répandra dans le monde entier ».
Jérusalem-Nazareth, 31 mai 2002
