Juillet–Septembre 2002

Le poids politique de la foi

Abbé Bruno Le Pivain

Le patriarche écologiste, le « sommet de la terre » et la Croix du Christ

Le 10 juin dernier s’achevait à Venise le IVe Symposium de l’Adriatique sur la religion, la science et l’environnement. Il revenait au patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomaios Ier de prononcer le discours de clôture, ce qu’il choisit de faire en prenant comme sujet « La dimension eucharistique, ascétique et spirituelle du sacrifice »1. Que viennent donc faire l’ascèse et la spiritualité du sacrifice en matière de science et d’environnement ?

Ce 26 août 2002 commence à Johannesburg le « Sommet mondial sur le développement durable », plus souvent connu sous l’ingénue dénomination de « Sommet de la Terre ». On doit y envisager comment il devrait être possible à la fois de continuer à développer l’économie – au moins celle des pays riches – et de préserver la vie de la nature, avec celle de ses habitants humains. Sauvegarder l’environnement, tout spécialement l’eau, qui est l’élément vital premier, c’est en effet aussi protéger la vie humaine.

A l’heure de la globalisation, oubliés les « pays sous-développés », dépassés même les « pays en voie de développement », place au « développement durable »2. La formation d’une nouvelle culture planétaire, seule capable de répondre aux enjeux de la mondialisation, demande des outils à la hauteur de ses ambitions. Devant l’inflation de ces termes brandis en slogans et tenant lieu tout à la fois de conscience morale et de programme politique, le vieux prêtre breton qui réfléchissait à une étude sur la tempérance sociale lâchait, mi-agacé, mi-affligé : « Lorsqu’une réalité n’existe plus, elle se réfugie dans les mots. »

Pourtant, même parmi les voix écoutées dans la cour des grands, on hésite parfois devant la consistance de cette expression de « développement durable ». Ainsi par exemple du sociologue Edgar Morin : « Ne faut-il pas nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain ? »3 Lequel Edgard Morin prône de lui substituer une politique de l’homme et de la civilisation, laissant entendre que les critères purement économiques, et d’une économie occidentale, du développement à tout crin, ignorent l’essentiel de ce qui fait l’humanité, et par conséquent, ne lui sont pas adaptés. Proposant alors de confier à l’ONU une « gouvernance » qui puisse coordonner la politique mondiale en ces matières, Edgard Morin fustige cependant « l’immaturité des États-nations, des esprits, des consciences, c’est-à-dire fondamentalement l’immaturité de l’humanité à s’accomplir elle-même. » Il en appelle alors à une « métamorphose tout à fait inconcevable », qu’il espère cependant sans bien savoir, semble-t-il, d’où elle pourrait jaillir.

A ce « Sommet de la Terre », le patriarche Bartholomaios n’a pas été invité parmi les 60 000 spécialistes chargés d’accoucher, autour d’une bonne centaine de chefs d’État, notamment ceux du G 77, d’un plan d’action en 153 articles répartis en 615 alinéas, et de faire le point sur l’Agenda 21 adopté voici dix ans à Rio, en gardant un œil sur la courbe hésitante d’un CAC 40 à l’humeur vagabonde. Sa contribution n’aurait pourtant pas été inutile.

Son analyse vigoureuse rejoint celle du sociologue au moins sur un point, qui est la nécessité de mettre l’homme, et non plus les chiffres ou les slogans, au centre des préoccupations. Mais elle comporte sur l’autre deux avantages décisifs : elle décrypte les causes profondes d’une impuissance politique – au sens premier du mot –, et, les ayant dépistées, elle plaide pour une solution sans ambiguïté.


De ce discours, voici quelques éléments clés.

« Cela est certainement le caractère qui nous distingue en tant qu’êtres humains : l’être humain n’est pas seulement un animal logique ou politique, mais avant tout un animal eucharistique, capable de gratitude et doté du pouvoir de rendre grâce à Dieu pour le don de la création. […] Sans cette action de grâce, nous ne sommes pas véritablement humains. » Le livre de William Cavanaugh, « Eucharistie et mondialisation », analysé dans ce numéro de Kephas par Denis Sureau4, ne dit pas autre chose. Une mondialisation sans éthique, mais aussi une éthique sans référence à une dimension transcendantale, conduisent à une impasse, parce qu’elles ne correspondent pas à la réalité de la nature, à l’ordre naturel des choses, dont les paysans et les marins, les parents et les éducateurs savent qu’il revient au galop quand on prétend le chasser sans ménagement. Point n’est besoin d’imaginer ici un quelconque « retour de l’ordre moral », bardé d’interdits et de condamnations issus d’une culture bourgeoise. Bien au contraire, c’est la paix, la « tranquillité de l’ordre », selon l’impérissable formule de ce grand pasteur et docteur que fut le saint évêque berbère Augustin, qu’il s’agit de servir.

Dans le domaine du respect de la vie humaine, la cas de figure est tout aussi éloquent, selon un processus par étapes dont Michel Berger détaille les conséquences juridiques et sociales5. Jean-Paul II rappelait à l’Académie Pontificale des sciences sociales le 27 avril 2001 : « Nous assistons ici à une croissance prométhéenne du pouvoir sur la nature humaine, au point que le code génétique humain lui-même est mesuré en termes de coûts et de bénéfices. »

Ayant donc posé le diagnostic, le patriarche plaide sans façons pour une ascèse dont il rappelle qu’elle dépasse, sans d’ailleurs les nier, les seules pratiques rigoureuses de jeûne ou autres privations, auxquelles l’on associe ordinairement ce mot : « C’est en effet une partie de ce que ce mot recouvre ; mais le terme d’askesis signifie bien plus que cela. Il signifie, en ce qui concerne l’environnement, que nous devons faire preuve de ce que le philokalia6 et d’autres textes spirituels de l’Église orthodoxe appellent enkrateia, « la maîtrise de soi ». » Une réalité sous-tend cette ascèse : « Ce besoin d’un esprit ascétique peut être résumé en un seul mot-clé : sacrifice. Telle est exactement la dimension qui manque à notre éthique de l’environnement et à notre action écologique. »

Loin de mettre en doute l’intention de tous ceux qui tirent, quelquefois depuis longtemps, la sonnette d’alarme sur un grave danger, désormais imminent, Bartholomaios 1er leur indique le chemin d’une réelle volonté politique : « Nous ne manquons pas d’informations scientifiques et techniques sur la nature de la crise écologique actuelle. Nous savons non seulement quoi faire, mais également comment le faire. Pourtant, en dépit de toutes ces informations, on accomplit malheureusement peu de choses dans la pratique. Le chemin est long de la tête au cœur, et encore plus long du cœur aux mains. Il n’existe qu’une seule façon : grâce à la dimension du sacrifice qui nous fait défaut. […] Nous parlons souvent de crise de l’environnement ; mais la véritable crise réside non pas dans l’environnement, mais dans le cœur de l’homme. […] Les interventions et les conférences peuvent aider à réveiller nos consciences, mais ce dont nous avons véritablement besoin, est d’un baptême de larmes. »

L’objection majeure, au moins dans les sociétés mieux nanties, n’est pas ignorée : « Parler de sacrifice est démodé et même impopulaire dans le monde moderne. Mais si l’idée de sacrifice est impopulaire, c’est avant tout parce que de nombreuses personnes ont une idée erronée de ce que signifie véritablement le sacrifice. Elles imaginent que le sacrifice signifie une perte ou la mort ; elles voient le sacrifice comme quelque chose de sombre ou de triste. […] Pour les Hébreux, le sacrifice ne signifiait pas renoncer, mais simplement donner. Dans son essence fondamentale, le sacrifice est un don – une offrande volontaire rendue en culte par l’homme à Dieu. »

Prenons le sacrifice par excellence : ce n’est pas le bois de la Croix, ce ne sont pas les clous, la couronne d’épines, qui sont l’essentiel du sacrifice qui sauve. Bien d’autres croix avaient jalonné l’histoire romaine, qui ne laissaient que le souvenir de l’ignominie. Il eût fallu des clous, des épines, à la mesure de ce don, qui est sans mesure. C’est le don au monde de Celui qui est venu non pas « pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17) qui fait le sacrifice de la Croix et lui confère sa valeur infinie. Les « instruments de la passion » en sont le signe, la preuve, ô combien cruelle, ô combien tangible, voulus et subis dans tout leur réalisme. Ils sont eux-mêmes l’annonce de la Résurrection, sans laquelle la Croix n’a aucun sens. Ils sont eux-mêmes vénérables à cause de cela. Le sacrifice est d’abord orienté vers la communion, la libération, non la destruction. Comment pourrait-on autrement parler de sacrifice de louange, d’action de grâces ?

C’est ce don intérieur, en quoi saint Augustin fait consister le « verum sacrificium »7, qui est fécond. « Seul ce que nous offrons dans la liberté et dans l’amour est véritablement un sacrifice », note encore Bartholomaios 1er. Autrement dit, c’est le sacrifice de soi qui prouve l’amour, non celui qui se fait sur le dos d’un autre. Ce sacrifice est politiquement et socialement indispensable : « Il ne peut y avoir de salut pour le monde, d’espérance d’un avenir meilleur, sans la dimension du sacrifice qui nous fait défaut. Sans un sacrifice coûteux et intransigeant, nous ne pourrons jamais agir en tant que prêtres de la création afin de renverser la spirale de la dégradation de l’environnement. […] Tel est le fondement de toute éthique de l’environnement. »

Il évoque enfin la cérémonie de la Théophanie du 6 janvier, si solennelle dans la liturgie orientale, où, lors du rite de la grande bénédiction des eaux, qui commémore le baptême du Christ dans le fleuve du Jourdain, après un hymne de louange à la beauté de la création, le célébrant prend une croix et la plonge dans l’eau. « Elle sanctifie les eaux et, à travers elles, transforme le monde entier. »

Le patriarche de conclure : « Tel est le modèle qui doit guider nos efforts en faveur de l’environnement. La Croix doit être plongée dans les eaux. La Croix doit être au centre de notre vision. » Qui mesurera le poids politique de la Croix ?


Pourquoi ce rapprochement entre la conférence de Johannesburg et le symposium de Venise ? C’est à cause de l’expression « sommet de la terre », si étonnante, si détonante aussi quand on constate malheureusement les basses rivalités dans lesquelles se débattent trop souvent les participants, et du rapprochement qu’il est difficile de ne pas faire avec deux passages de l’Évangile de saint Jean. Le premier précède immédiatement celui que nous venons de citer : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. » (Jn 3, 14–15)

Le deuxième lui fait écho : « Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » (Jn 12, 32) Bartholomaios 1er a raison : parlons de sacrifice, et parlons-en bien.

Le véritable sommet de la terre, c’est la Croix du Serviteur souffrant. C’est le visage du Crucifié qui nous dit la vérité sur le mal – souffrance ou péché –, en nous ou au-dehors de nous, la vérité sur l’Amour qui sauve, et qui appelle au don, tendu vers l’aube radieuse de la lumière pascale, au point qu’il n’existe pas de vie chrétienne possible sans cette dimension, qui est la mesure de toutes les autres. « Pour que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ… » (1 Cor 1, 17) : c’est cette parole de saint Paul que le Saint-Père avait placée en filigrane de la troisième partie de l’encyclique morale Veritatis splendor. Puisque les sociétés sont composées d’hommes et de femmes tous appelés à ce sommet, la Croix a donc une dimension politique et sociale éminente – au vrai sens du mot –, elle est la clé de tout développement durable.

Que conclure ?

Un double diagnostic semble rallier une opinion croissante : d’une part la détérioration galopante de ce que certains appelleront environnement, d’autres création, mais qui reste la nature, d’autre part l’inefficacité patente des programmes et conférences jusque-là entrepris pour enrayer le processus.

Les causes immédiates, c’est-à-dire matérielles, sont suffisamment repérées par les scientifiques, et de mieux en mieux connues. Ici encore, l’accord paraît large.

Des causes plus lointaines sont maintenant également dénoncées : on accuse les systèmes économiques, et en général le primat de l’économie sur la politique.

Plus rares sont ceux qui, dans une démarche philosophique, ou au moins de réflexion éthique, remettent en cause non plus seulement un système politique ou économique, mais d’abord une conception de l’humanité, dont la nature est oubliée dans ces grands débats. Et chez ceux-là mêmes qui pointent cette carence, une surprenante incohérence affaiblit considérablement le raisonnement : l’oubli, au cœur de cette lutte en faveur de la protection de la vie de la nature, du respect et de la sauvegarde de la vie de la personne humaine, depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Il n’est pas rare de voir cohabiter dans la même personne un ardent défenseur de la protection de « l’environnement » et un farouche partisan de l’eugénisme en bioéthique. On a aussi vu récemment, dans un autre sens, des verts allemands s’élever contre cette politique eugéniste.

Au moins tous les hommes de bonne volonté, croyants ou non, peuvent-ils sur tous ces points avancer ensemble à la lumière des principes qui régissent la nature elle-même.

Pour tous encore, d’un simple point de vue naturel, le rappel de la fécondité du sacrifice bien compris, du don de soi, y compris quand il demande l’effort ou le renoncement, jette une lumière vive sur les causes lointaines de cette dégradation. Encore faut-il comprendre cette vérité primordiale : contrairement aux biens matériels, les biens spirituels grandissent à se partager.

Pour les chrétiens plus spécialement, le discours du patriarche, dans la grande tradition des Pères de l’Église avec la mise en évidence du lien entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, la création et la deuxième création, ou la re-création opérée par le Christ, la dimension cosmique du salut, permet de situer les enjeux en vérité, et de cheminer plus sûrement parmi les nombreux discours ou opinions émis ici et là.

Les catholiques, enfin, peuvent tirer grand profit d’une application ici anecdotique, mais bien essentielle dans un autre domaine, à savoir l’œcuménisme. La grande et sainte sérénité avec laquelle le patriarche Bartholomaios affirme clairement le caractère central de la Croix, du sacrifice du Christ, et donc du nôtre en lui, ne peut qu’encourager les catholiques à se délivrer des inhibitions qu’ils semblent parfois éprouver à rappeler ces grandes réalités libératrices. Le Christ en a fait le centre de son enseignement pour les apôtres, de sa vie plus encore. Dans la nécessaire attention portée à faciliter le dialogue œcuménique, à ne pas heurter l’interlocuteur, voire dans l’annonce du message évangélique, les mots « croix » et « sacrifice » ne sont pas dans l’esprit du temps, au moins officiellement. Mais ils parlent – quelquefois bien rudement – au cœur de l’homme, puisqu’il y reconnaît la trame de sa vie quotidienne, pourvu qu’ils ne soient pas caricaturés, ni séparés du mot « résurrection », qui en est le complément indissociable.

Au-delà d’une âme de la trempe du patriarche Bartholomaios 1er, il serait dommage que l’Église grecque-orthodoxe se sente retenue sur le seuil de la pleine unité pour n’avoir pas vu resplendir assez nettement au cœur de la Catholica cette grande et belle vision du salut offert au monde entier par le Sacrifice béni du Verbe Incarné, dont elle est née et qui est sa vie. On imagine l’absurde de la mosaïque absidiale de Saint-Clément de Rome, cette image prodigieuse de l’Église, sans la croix autour de laquelle tout gravite. Le patriarche nous indique la clé d’un vrai développement durable de l’œcuménisme : « Sans la Croix, sans le sacrifice, il ne peut y avoir de bénédiction, ni de transfiguration cosmique. »

Oui, « la victoire sur le monde, c’est notre foi. » (1 Jn 5, 4)

Le vieux pape missionnaire, le petit indien visionnaire et le clin d’œil de la Vierge

Cette vérité, des millions de personnes, du Canada à la Pologne en passant par le Mexique, l’ont clamée par leur présence, rassemblées, dans la torpeur de l’été, en un immense brasier de foi et d’action de grâces autour d’un vieil homme en blanc que l’on ne cesse d’enterrer quand, inlassablement, il fait naître à la vie.

Aux jeunes accourus à Toronto plus nombreux qu’annoncés d’abord, le « vieux pape » – c’est ainsi qu’il se nomme lui-même –, après avoir accueilli la Croix, signe de ralliement des Journées mondiales de la Jeunesse a rappelé l’idéal évangélique des Béatitudes dans toute son exigence, en contrepoint de l’esprit du monde. « Le Seigneur vous invite à choisir entre ces deux voix, qui sont en compétition pour s’emparer de votre âme. Ce choix constitue la substance et le défi de la Journée mondiale de la Jeunesse. »8

En Pologne, pour son huitième voyage sur sa terre natale depuis son accession au Siège de Pierre, c’est le message de la miséricorde, à laquelle il a confié le monde dans le sillage du message de sœur Faustine, que le Saint-Père est venu apporter. Avant de repartir, n’est-il pas bien chez lui pour faire cette prière qui est aussi une réponse à ce perpétuel harcèlement médiatique : « Très Sainte Mère, Notre Dame du Calvaire, obtiens aussi pour moi les forces du corps et de l’esprit, afin que je puisse accomplir jusqu’à la fin la mission qui m’a été confiée par le Ressuscité. »

Ne serait-ce sa personnalité hors pair, ou la grâce spéciale attachée à sa fonction, comment ne pas faire le lien entre ce rayonnement universel et l’opiniâtreté invincible que Jean-Paul II met à cultiver cette piété filiale et cette fidélité à sa terre, sa famille, ses amis et ses proches ? Et celles-ci ne sont-elles pas le terreau par excellence d’où se déploie si puissamment cette grâce de paternité spirituelle que les jeunes de Toronto comme le peuple polonais reconnaissent avec tant d’élan, et que le cardinal James Stafford, président du conseil pontifical pour les Laïcs, a pu saluer à l’issue des Journées mondiales de la jeunesse ?

Inutile d’être « papolâtre » pour se joindre à ces foules. Il y faut un peu d’humanité, un peu aussi de ce sensus fidei, ou de ce sensus fidelium, toutes choses que les statistiques et les analyses prévisionnelles n’ont pas encore su intégrer dans leurs comptes. Ce qu’est le mystère à l’intelligence…

« A cette heure même, il tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Lc 10, 21)


Une étape importante de ces voyages est cependant passée plus inaperçue, qui comporte malgré tout sa part d’enseignement.

Moins connu est en effet le pèlerinage de Notre-Dame de Guadalupe, à Mexico, lequel, avec vingt millions de pèlerins chaque année, est pourtant le plus grand pèlerinage marial du monde, et la référence pour tout le continent américain, qui vient y vénérer celle qu’on honore ici sous le titre de « Mère et évangélisatrice de l’Amérique ». Le 31 juillet, Jean-Paul II y a canonisé, en la nouvelle et monumentale basilique, « Aigle qui parle », le premier saint amérindien, l’humble Juan Diego (1474–1548), selon son nom de baptême9. Ainsi s’exprimait le Saint-Père lors de l’homélie : « Les paroles de saint Paul proclamées dans cette célébration éclairent cette façon divine de réaliser le salut : « Ce qui dans le monde est sans noblesse et méprisé, voilà ce que Dieu a choisi, ce qui n’est pas pour réduire à rien ce qui est, afin que nulle chair n’aille se glorifier devant Dieu » (1 Cor 1, 28–29). »

L’affaire se passe en 1531. Voici dix ans que Cortès a pris la ville de Mexico, alors capitale de l’empire aztèque. Ce 9 décembre, lendemain de la fête de l’Immaculée, Juan Diego, veuf depuis peu, récemment converti, marche seul, sur la route de 16 kilomètres qui mène de son village, Tolpetlac, à l’Église Saint-Jacques, tenue par les Franciscains. Il est quatre heures du matin. Soudain, une mélodie ressemblant au chant d’une multitude d’oiseaux attire son attention. Du cœur d’une nuée lumineuse, une voix féminine l’appelle par son nom. La sainte Vierge, dont les traits sont ceux d’une indienne, lui demande de voir l’évêque, Mgr Juan Zumarraga : « Je désire que l’on me construise une église en ce lieu, et là, comme une Mère, pleine de compassion envers toi et envers tes semblables, je manifesterai ma douce clémence aux indigènes et à ceux qui m’aiment et qui me cherchent. » Devant les réticences de celui-ci, Juan Diego obtient un signe de Marie. Elle lui fait cueillir des roses pour les porter à l’évêque. Lorsque l’Indien ouvre devant l’évêque le manteau (son ayate) où il les tient serrées, ils découvrent l’image de la Vierge imprimée sur le tissu. Convaincu, Mgr Zumarraga se rend le lendemain, avec Juan Diego, au lieu de l’apparition puis le fait raccompagner chez lui, pour constater la guérison de son oncle gravement malade, guérison annoncée par la Vierge. Celui-ci raconte l’apparition dont il a également bénéficié : la Vierge, dit-il, demande à être appelée Notre-Dame de Guadalupe : c’est le nom d’un village d’Espagne, Sierra de Guadalupe, où l’on vénérait une image de la Vierge offerte par le pape Grégoire le Grand à saint Léandre, évêque de Séville.

Très vite, des foules viennent vénérer l’image. Des sanctuaires seront édifiés, l’un après l’autre, le précédent étant devenu trop petit ou endommagé par des secousses sismiques, fréquentes dans la région. Guadalupe devient le lieu de ralliement de toute l’Amérique, où les pauvres, particulièrement, se savent chez eux.

Mais le vingtième siècle, et ses avancées scientifiques, vont apporter au pèlerinage une nouvelle impulsion. Comme pour le Suaire de Turin, la formation de l’image de la Vierge imprimée sur le manteau, la conservation parfaite de ce dernier, la fixation et la tonalité des couleurs, laissent les chercheurs interdits. En 1979, le Pr. Philip Serna Callahan et Jody Brant Smith se livrent à une étude de l’image aux rayons infrarouge. Les clichés révèlent les retouches faites à différentes époques à l’aide de pigments connus et à l’or, en particulier dans les galons : elles se craquellent avec le temps. Les ajouts postérieurs sont visibles, mais l’image primitive demeure inexpliquée.

Mieux : en 1951, un dessinateur, Charles Salinas Chavez, observe à la loupe une photographie de l’image. Soudain, dans la pupille de l’œil droit, il croit discerner la silhouette d’un buste d’homme. Il fait appel au Dr Rafael Lavoignet Torija, chirurgien, qui examine l’image directement, à cinq reprises, entre juillet 1956 et mai 1958. Son rapport est formel : on retrouve dans l’œil de la Vierge de Guadalupe l’image exacte, selon les lois découvertes par l’optique moderne, du buste d’un homme barbu qui devait se trouver à environ 40 centimètres de la pupille. Il semble que l’œil ait comme « photographié » la rencontre. Et la courbure de la cornée est étonnement semblable à celle que l’on observe in vivo.

C’est le clin d’œil de la Vierge aux certitudes des puissants de ce monde.


En 2002, le vieux pape missionnaire est avec les petits qui ont reconnu un des leurs : « Juan Diego, en accueillant le message chrétien sans renoncer à son identité indigène, a découvert la profonde vérité de son humanité, dans laquelle tous sont appelés à être des fils de Dieu. De cette façon, il a facilité la rencontre féconde de deux mondes et il est devenu le protagoniste de la nouvelle identité mexicaine, intimement unie à la Vierge de Guadalupe, dont le visage métisse exprime la maternité spirituelle qui embrasse tous les Mexicains. A travers lui, le témoignage de sa vie doit continuer à donner vigueur à la construction de la nation mexicaine, à promouvoir le fraternité entre tous ses enfants, et à favoriser toujours davantage la réconciliation du Mexique avec ses origines, ses valeurs et ses traditions. » Attachement à sa terre et rencontre de deux mondes, maternité spirituelle et unité d’un peuple souffrant, Jean-Paul II sait de quoi il s’agit.

Le vieux pape missionnaire transmet ce qu’a reçu, cinq siècles avant, le petit indien visionnaire. La veille, pour l’accueillir sur la terre mexicaine, le président du Mexique, Vicente Fox, s’est agenouillé devant le « doux Christ de la terre », a baisé l’anneau du pêcheur. Un monde a basculé. Voici un siècle qu’un État maçonnique pur et dur, à la tête du deuxième pays catholique du monde en nombre de baptisés, interdisait toute manifestation publique de foi, au nom d’une « éthique » de stricte séparation de l’Église et l’État, dont l’épisode sanglant et glorieux des Cristeros reste l’emblème. A l’heure de s’envoler pour Rome, le Saint-Père exhorte le Mexique à être « toujours fidèle ». Ses enfants le retiennent à la sortie de la basilique : « Jean-Paul II, mon guide, reste encore un jour ! » Un jour n’est pas assez : « Je pars, mais mon cœur reste », lance-t-il simplement.

Puis le vieux pape monte dans la papamobile. Contre toute règle protocolaire, le président Fox s’installe à côté de lui. L’Église et l’État font route ensemble, sur un chemin qui mène à Rome. Nul ne sait ce qu’ils se disent.

Sur le manteau de Juan Diego, la Vierge sourit paisiblement. Sur la pupille de celle que tous appellent ici la « Morenita », un petit indien s’émerveille. « Garde-moi comme la prunelle de l’œil ; à l’ombre de tes ailes, cache-moi. » (Ps 16, 8)

Des millions de Mexicains reprennent la vie quotidienne. Elle n’est pas toujours facile.

Mais ils le savent : « La victoire sur le monde, c’est notre foi. » (1 Jn 5, 4)

On peut en trouver le texte intégral dans l’Osservatore Romano, version française, du 18 juin 2002.


  1. Apparu officiellement en 1987 dans le rapport Bruntland remis à l’ONU, le vocable y est défini comme un développement « qui répond aux besoins du présent sans compromettre les capacités des générations futures à répondre aux leurs. »
  2. Journal « Libération » du lundi 26 août 2002, p. 8.
  3. Denis Sureau, La mondialisation, simulacre de la catholicité.
  4. Michel Berger, La justice sur fond d’eugénisme. Cf. p. 21–32.
  5. Littéralement : « Amour de la beauté ». Dans l’Église orientale, vaste recueil de traités qui constituent l’école mystique de la prière intérieure.
  6. La Cité de Dieu, Livre X.
  7. Homélie du Dimanche 28 juillet 2002.
  8. Les internautes pourront trouver une excellente relation de ce voyage mexicain sur l’agence de presse Zenit, à l’adresse zenit.org. C’est la source ici utilisée pour l’historique des faits.