Est-il raisonnable d’aimer son prochain ?
Pierre Gardeil
Cette question en forme de sujet de bac fait pressentir, et peut-être craindre, une dissertation professorale. Ce qui suit comportera cependant plus d’histoires que d’analyses. De bonnes histoires, je le dis sans vanité : elles ne sont pas de moi. Et s’il arrive que l’article dérape du côté du concept, patience : pour faire sourire, la prochaine ne sera jamais loin.
Voici la première :
David va trouver son rabbin et lui confie sa peine :
– Rabbin, mon fils Samuel... que tu connais, n’est-ce pas ?
– Certes, n’ai je pas contribué à son instruction ? Un garçon fort sympathique...
– Eh bien, il me déçoit aujourd’hui cruellement. Voulant récompenser son premier succès universitaire, j’avais cru bon de lui offrir un voyage en Inde... Il est revenu hindouiste ! Que dois-je faire, rabbin ? Que me conseilles-tu ?
– De prier Elohim, David ; de Le prier tous les jours dans la pureté de ton cœur. Elohim te guidera.
Un mois se passe, où David prie Dieu chaque jour, mais, apparemment, en vain... Il retourne chez son rabbin :
– Rabbin, Elohim ne m’a pas éclairé...
– L’as-tu prié avec constance et pureté de cœur ?
– Fidèlement, et du mieux que j’ai su !
– Elohim répond toujours. Ainsi, David, écoute ma propre aventure : moi ton rabbin, j’ai aussi un fils...
– C’est Jacob, que nous connaissons tous ; un magnifique jeune homme ! Il touche à la fin de ses études, et bientôt sera rabbin à son tour.
– Hélas ! mon cher Samuel. N’est-il pas allé cet été en Égypte ? Eh bien, sache qu’il est revenu musulman !
– Ton fils Jacob musulman ! My God ! Et qu’as-tu fait, rabbin ?
– J’ai prié Elohim, et Il m’a répondu.
– Et qu’a-t-Il répondu ?
– Il m’a dit : « Ah ! je te comprends, rabbin. Moi aussi, autrefois, j’ai eu un fils... »
Apparente déraison de la charité
Ce Fils, convenons-en, a mis bien du désordre dans l’idée qu’on se faisait de Dieu. La puissance législatrice (voire tyrannique ?), connue comme personnelle et miséricordieuse certes, mais invisible, solitaire, partiale, parfois vindicative, et, dans le meilleur des cas, ambiguë, est devenue pour nous, chrétiens, cet être dont l’effusion trinitaire est l’essence, et qui n’a d’autre nom, dit saint Jean, que l’Amour.
Côté devoirs, les hommes n’y ont pas gagné. On vous a dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent.
Cela passe la loi du talion, qui semble si naturelle, et qui exprimait d’ailleurs une exigence morale supérieure aux fureurs archaïques et à leurs arbitraires désignations victimaires. Avec le talion, il ne faut haïr que les coupables. Or, Jésus demande davantage : il faut aimer les ennemis !
Sans laisser au mal tous les droits. L’autorité doit régir, et sévir selon nécessité, mais pour le bien commun. Chercher la justice, non la vengeance. Ne pas laisser la haine gagner notre cœur.
Cette morale chrétienne de l’amour du prochain semble un peu folle ; elle est pourtant (quand on la voit pratiquée) saluée et reconnue alors même que le christianisme paraît s’effacer sous nos climats. À mesure que croît la mondialisation, nous nous sentons solidaires des plus misérables de la planète, qu’ils soient dans les banlieues grouillantes du Caire ou sur les plateaux désolés du Pérou. Une ardente charité y conduit les meilleurs d’entre nous, et nul, croyant ou pas, ne discute leur générosité. Notre XXe siècle a ses héros à la chrétienne. S’il fallait n’en citer qu’un, nommons le père Kolbe, qui prend la place d’un condamné à mort (et à quelle mort !) Peut-on aller plus loin dans l’amour du prochain ?
Cependant, dans le temps même où de tels exemples forcent notre admiration, leur héroïcité en proclame la vertu quasi-impossible. Ces gens-là sont-ils des surhommes ? On ne peut pas nous demander ça ! Il est peut-être très beau de donner sa vie pour son prochain, mais c’est au-dessus de nos forces ; il n’est donc pas raisonnable de proposer aux hommes cette loi.
D’ailleurs, les formes extrêmes du dévouement et de l’héroïsme ne sont-elles pas suspectes ? N’insistons pas sur les dérèglements de l’affectivité qui peuvent rendre compte de telles conduites masochistes (rappelez-vous quelques étranges « crucifiés » de la Semaine Sainte, que des actualités voyeuristes montrent si volontiers...). Mais l’amour-propre a bien sa place dans certains élans plus tortueux qu’on ne croirait. Nous serions de bon cœur poltrons, écrit Pascal, pour en acquérir la réputation d’être vaillants.
Plus généralement (plus gravement), ce que l’on prend pour l’amour du prochain peut être convaincu de solidarité exclusive. Pensons seulement à la camaraderie du sport : le commentateur de rugby loue l’esprit d’équipe, la solidarité, voire l’abnégation des « avants de devoir »... mais ils sont tels parce qu’il y a des adversaires, pour ne pas écrire un plus gros mot. (L’honneur véritable du sport est de rendre, par l’observation de la règle, l’animosité ludique... et temporaire ! En ce sens, rien n’est plus réconfortant que l’échange des maillots après le match). Cet exemple a le mérite de mettre au clair la vérité que nous soupçonnions sans toujours oser l’écrire : la fraternité est un sentiment ambigu, qui, trop souvent, ne surmonte une rivalité première que par la désignation d’un adversaire commun. Mettant au jour cette cruelle marche du monde, René Girard n’a-t-il pas ruiné la bonne conscience révolutionnaire, qui, si longtemps, exalta les haines au bénéfice d’une « justice » follement proclamée ? (Et sur ce point, il n’est pas interdit à la conscience contre-révolutionnaire de s’examiner elle-même...) Soit de nation, soit de classe, soit de parti, tant de « fraternités » éprouvent leur force joyeuse dans une exécration commune... La lutte ! Or, celui qui meurt pour un camarade mourrait-il pour un adversaire ?
La question paraîtra incongrue. Dire ça, c’est trop, c’est absurde ; il est impossible, cet amour universel !
Déraison vérifiée de l’amour – propre
N’est-ce pas plutôt l’amour-propre qui est raisonnable, qu’il soit individuel ou collectif ? Et puisque nous sommes des animaux raisonnables, nous savons que notre intérêt bien compris implique une réciprocité entre les hommes ; cela va jusqu’à nous rendre capables de surmonter l’égoïsme : un altruisme intelligent accorde nos désirs à la nécessité, dont fait éminemment partie l’inévitable voisinage. Le plus grand malheur des quartiers difficiles n’est-il pas la promiscuité ? Plus nous sommes riches, plus nous faisons large la distance qui nous sépare du voisin. N’approche pas, lui disons-nous, l’espace qui nous sépare est sacré.
Autrui existe, je ne le rencontre que trop ; alors, faisons un pacte au lieu de nous faire la guerre. Et puisqu’autrui devient de nos jours universel, faisons un pacte universel : organisons la terre par l’accord de tous au bénéfice de chacun.
Cela n’ira pas sans quelques renoncements, mais qui pourront servir eux-mêmes à une modération de nos désirs (écologiquement souhaitable), celle qu’on nomme depuis vingt-cinq siècles « la sagesse », invoquée de nouveau après l’illusion des historicismes triomphants. Je l’entendais récemment « dans le poste » : Vous êtes nombreux sur les pistes ; alors, skiez zen ! (Sous-entendu : mais ailleurs, éclatez-vous !)
Toutefois, entre les solidarités fondées sur l’accusation commune (la bonne conscience de tous les « camps ») et les procédures mentales qui permettent de vivre en paix au-dehors comme au-dedans, on ne voit pas la place que pourrait raisonnablement occuper un véritable amour du prochain. C’est moi qui m’intéresse, la raison de l’ego est toujours la meilleure. Lui seul est porteur de droits, parce que l’existence subjective est la première et finalement la seule certaine. (Disant cela, on s’éloigne d’ailleurs beaucoup de l’Orient, dont la pente est au contraire panthéiste...) Ces droits sont illimités, en tant que rien, qui soit du même ordre d’éminence, ne saurait leur donner de bornes.
La subjectivité romantique serait-elle passée dans le concept d’Homme à majuscule employé depuis plus de deux cents ans ? Le sujet auto-créateur, affirmant sa différence absolue, est intouchable dans cette différence même, qui est proprement « lui ». Notre essence, c’est la liberté : philosophie que mai 68 n’a pas manqué d’emprunter à Sartre. Mais déjà on pouvait lire dans « Les nourritures terrestres » : Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et deviens – patiemment ou impatiemment – ah ! le plus irremplaçable des êtres !
Chaque ego étant porteur d’une telle essence, d’absolue singularité, les droits de la conscience deviennent premiers et derniers, rien ni personne ne peut les juger du dehors.
Une seule limite à cette expansion : l’empêchement possible causé à un autre ego ; est mal ce qui gêne la liberté d’autrui... mais on ne saurait pécher contre soi ! Or, étant donné ce que l’on est en vérité, on ne peut guère s’exempter de toute destinée sociale ; comment accorder cela à la croyance nouvelle, selon laquelle chacun est à lui-même sa propre fin ? On le peut ! Il suffit de proclamer principale la tâche de « libération » : le militant libertaire travaille à émanciper l’humanité de l’odieuse « obéissance » ! Dans un tel régime, l’amour du prochain est une fantaisie permise, voire un moyen de hâter l’universel affranchissement, à condition que sous cette étiquette on ne nous refile pas la marchandise des vieilles servitudes !
Ainsi, la philosophie des droits de l’homme est à double face : d’une part, elle affirme très heureusement la dignité de tout homme (mais sans dire clairement que nous la tenons de notre nature spirituelle) ; à ce titre, elle est à la source de nobles combats, et elle a contribué à faire cesser quelques injustices en ce bas monde. D’autre part, si elle refuse les implications métaphysiques inscrites dans cet appel à la dignité spirituelle, elle laisse l’essence humaine à la merci d’une définition par chacun, et par exemple à la merci d’une réduction à quelque complexe pulsionnel. « C’est mon choix », comme on dit à la télé française ! Le viol, non ; mais oui à la poupée gonflable. Pas de pédophilie sur sujet réel, mais sur image de synthèse ? Ca fait du mal à qui ? « Ton corps est à toi ! » (Ce vieux titre – le sait-on ? – est d’un célèbre leader radical de la IIIe République).
Cette offense à une destinée spirituelle dont l’exigence, sinon l’attrait, ne cesse jamais d’être sentie, entretient un prurit d’audace : écoutez les affranchis faire les braves sur leurs « libres » radios ! Devant les bien-pensants, on éprouve la jouissance du refus (l’esprit qui toujours nie), on affirme très haut le droit à n’importe quelle transgression. Devant soi-même, on n’est pas fier tous les soirs. Reste à se fuir ; le siècle a popularisé à cette fin quelques pratiques, en voie de légalisation rampante, si j’ai bien compris l’avenir de « l’herbe »...
Impossibilité constatée de la sagesse
Cessons de juger les autres. Moi non plus, je ne suis pas fier. Les méchants m’ont conté leurs mensonges frivoles, écrivait Racine d’après saint Paul... c’est donc que je les ai suffisamment écoutés pour les entendre. Ou est-ce leur multiple voix qui parlerait en moi-même ? Pourrai-je en surmonter la cacophonie ? Cesser, enfin, d’être méchant et malheureux ?
C’est à quoi s’est appliquée l’antique « sagesse » ; elle s’y applique de nouveau, si j’en crois la vogue bouddhiste (qui est peut-être, pour une part, une vague médiatique chargée de recouvrir la plage chrétienne de nos pensées). Après la chute fracassante « des idéologies » – comme on dit, mais ce pluriel est bien pudibond –, la recherche d’une sagesse intime s’offre à remplacer les espérances historiques.
Cette recherche regarde du côté de l’Orient. Très vieille histoire, en général méconnue.
À la fin du IVe siècle avant J.C., alors qu’Athènes a perdu ses espérances de leadership et jusqu’à sa liberté politique, un certain Zénon de Cittium, illuminé par les sagesses orientales – peut-être, déjà ! par le bouddhisme –, va en développer une version occidentale promise à de multiples renaissances chaque fois que notre civilisation aura des crises de mélancolie : c’est le stoïcisme. Il s’agit de mettre son âme au diapason de l’âme du monde – déjà la dialectique de l’ego et du Soi. Maîtriser ses désirs pour apaiser l’inquiétude, s’éveiller (le Bouddha est « l’Eveillé ») à la nécessité qui règle toutes choses, y conformer son vouloir, devenir regardeur éclairé du monde, cesser de prétendre y intervenir selon nos impulsions et nos appétits.
Et le prochain ? Le considérer avec bienveillance, s’exempter de violence et de haine, qui sont des dérèglements, faire même acte de compréhension compatissante, toutefois avec mesure, et pourvu que les malheurs des autres n’aillent pas jusqu’à nous troubler. Ton ami a-t-il perdu son fils ? demande Epictète. Il t’est permis de le consoler ; s’il le faut, tu peux même gémir avec lui... cependant, n’aille pas gémir du fond de l’âme. (Jésus n’était guère stoïcien, qui pleura sur son ami Lazare, et sur sa ville Jérusalem...)
Bienheureuse ataraxie... Est-elle possible ? Non. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les Stoïciens eux-mêmes. Sauf, peut-être, Socrate, ou Hercule... personne n’est ni n’a été sage, avouaient-ils. Parce que la coïncidence de notre vouloir au vouloir du monde exige une impossible justesse ! Et manquer la cible de peu ou de beaucoup, c’est toujours la manquer. J’admire l’intelligence de ce pessimisme : que le numéro soit faux du premier chiffre ou des dix chiffres, il l’est également pour celui qui attendait sa fiancée au bout du fil ! (L’idéal serait-il de n’attendre personne ?)
Ainsi, le stoïcisme conduisit à une lucidité toute occidentale les illuminations qu’il reçut de l’Orient. C’est pourquoi le bouddhisme, dont je lis dans « Le Monde » qu’il est « la plus vive pensée de notre temps », ne me convaincra pas qu’il existe une voie sûre pour la sérénité. Non, il n’est pas d’état où l’intériorité s’ouvre enfin à la sagesse. C’est de la blague, y compris – pardon si je scandalise quelques lecteurs – en régime chrétien.
La vie des « réguliers », singulièrement celle des moines et des moniales, a sans doute bien des vertus, dont la moindre est de remplacer la télévision par la prière, ce qui ne peut faire de mal à personne. Mais n’allons pas croire que quelque ashram chrétien pourrait produire une sagesse par méditation. Lisons plutôt les ouvrages des saints qui ont fréquenté ces demeures, Thérèse I ou Thérèse II par exemple, ou tant d’autres... Nous y trouverons, fidèle au poste, le spectacle ennuyeux de l’immortel péché, jalousie, irritations, mauvaise tristesse, voire rivalité, ambition, et autres désordres... en même temps qu’y fleurit un bouquet de vertus si parfumées qu’elles attirent à bon droit les gens du monde sur ces rives du chant et du silence. Une communauté est comme une famille, en plus exigeant, avec de moins vives douleurs et de moins tendres consolations... « – Que faites-vous, demandait-on à un saint trappiste, oui, que pouvez-vous bien faire à l’intérieur de vos clôtures ? – Nous tombons, et nous nous relevons... Puis nous tombons, et nous nous relevons... »
Non, le De vita beata ne s’est pas écrit dans un monastère. Alors, à quoi servent les religieux ? Ils montent la garde du Seigneur crucifié dont la résurrection parfume l’aube, et auquel leurs renoncements et leurs joies les configurent. Leur état désigne au monde l’inachèvement de ses espérances et le Médiateur véritable de son salut, ce salut que le don de leur vie rapproche de nous. Ils nous gagnent des mérites, comme disait ma grand-mère, qui savait l’essentiel. Ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle, dit une carmélite de Bernanos.
Une autre histoire : Un ami de Dieu était tenté par les femmes. Il décide de se faire ermite pour se purger de cette passion. Dix ans de solitude. La chose est faite, pense-t-il. Et il retourne dans le monde, maître de son intérieur, tandis que l’extérieur présente l’aspect rugueux de qui ne se lave guère, s’habille comme il peut, et ne se rase plus. La première créature humaine qu’il rencontre étant une femme, il se surprend à peigner aussitôt sa barbe. Et de conclure : – Je peux repartir dix ans de plus !
Faut-il rappeler notre tradition littéraire d’impitoyable lucidité ? Grandeur permise à l’homme : se connaître misérable. Cette tradition va chez nous, à peu près, de Pascal à Cioran ; mais le premier en savait davantage : Il est bon d’être lassé et fatigué dans l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur.
L’intériorité réflexive, parfois tenue pour le lieu de la tranquillité, est surtout le lieu de la débandade, ou de la torpeur. Est fort celui qui, inconscient, se projette, et ne se regarde pas. Hors même de la culpabilité, de ses hontes et de ses manœuvres, le tissu de notre être paraît affecté. Valéry : Allez, tout fuit ! Ma présence est poreuse. Ou Montherlant, dont le roi Ferrante dit à Inès, tandis que les jeunes pages font les fous dans les coulisses : Entendez comme ils rient. Un jour de leur vie s’est écoulé, et ils ne le savent pas.
Qui assignera le lieu ?
Ah ! si l’on pouvait remonter à cheval, et, sans plus se voir, se projeter sur la route ouverte à nos pas, tel un de ces chevaliers de la Table Ronde, que Simone Weil nous montre dans leur quête du Graal, la pierre philosophale, celle dont le contact change tout en or. Ils galopent dans la forêt de Brocéliande. Les voici qui tour à tour parviennent à cette clairière d’où s’échappent douze layons. Et chaque avenue ombreuse s’orne d’un point de lumière en son horizon, comme d’une étoile pour rêver... Là-bas est le bonheur, là-bas le Graal, ailleurs existe ! ... Mais quelle voie choisir ? Demandons-le à ce vieillard – un ermite ? un égaré ? Il est assis sur le tronc d’un chêne abattu ; loqueteux, misérable, il semble souffrir ; peut-être est-il aveugle ? Il entend la question cependant : quel est le chemin du Graal ? Il lève son bras en guise de réponse, le mouvement entrouvre sa cape... Chacun des chevaliers, interprétant ce geste, s’élance dans le layon qu’il croit ainsi désigné. Et ils se perdent l’un après l’autre dans le lointain, bientôt dans la nuit...
Perceval cependant, saisi de pitié devant ce vieillard si près de la mort, oublie ce qu’il cherche et le temps qui presse. Il s’oublie lui-même. Descendant de cheval : « Quel est ton tourment ? » dit-il au vieillard en s’approchant de lui. Alors, l’ermite ouvre toute grande sa cape de misère, prend le Graal qui s’y trouvait caché, et l’offre au chevalier qui ne le cherchait plus.
De cette belle histoire les leçons se tirent d’elles-mêmes. Celle-ci, par exemple : ailleurs n’est nulle part. Tout lieu est un ici, qui s’environne de perspectives trompeuses. Mensonge romantique.
Pourquoi trompeuses ? Parce que l’espace ouvre le même gouffre que le temps. Dans le temps, on ne peut se saisir soi-même. « On sait bien qu’on est le même, écrivait Valéry, mais on serait fort en peine de le démontrer. Le moi n’est peut-être qu’une notation commode. » Hypothèse abracadabrantesque, mais ce qui est inintelligible dans la durée (cf. Bergson) laisse en notre esprit assez de vide pour donner sens à l’ironie de ce trait... Pas davantage on ne peut penser l’objet dans l’espace : est-il autre chose qu’une unité d’instrumentation ? Pascal : « Qui assignera le lieu ? Une ville, une campagne, de loin sont une ville, une campagne. Mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des toits, des branches, des tuiles, des feuilles, à l’infini. » Et Sartre, se moquant du regard assuré d’un marxiste sur « l’histoire », lequel supposait que, Napoléon ou pas, la bourgeoisie aurait pris le pouvoir vers 1830, réalisant un ferme et prévisible cours des choses : « Je n’ai jamais pu lire sans rire ce texte du vieux Plekhanov...Il s’agit de savoir à quel niveau on se place pour définir la réalité. » Bonne question. Je l’avais déjà entendue dans la voix anxieuse de cette enfant de six ans qui me demandait : « Tonton Pierre, tu as vu l’homme qui rapetissait ? » Ayant pris d’un mauvais breuvage, tous les jours il s’éveillait plus petit de moitié... On avait fait un film de cette fiction, et la petite fille attendait en tremblant le soir où la télé allait montrer le malheureux ennoyé dans l’abîme...)
Pour accéder à la consistance des choses (que le réalisme philosophique affirme à bon droit), il faudrait passer par leur création, considérer que leur être (que la science met à notre disposition comme moyen) est d’abord l’effet d’un don. Cela, à leur façon, les poètes le peuvent. Mais comme le Donneur n’est connu ici-bas que « obscurément » (saint Paul), que « personne ne l’a jamais vu » (saint Jean), l’idée que nous nous formons de son existence demeure énigmatique et n’a pas de rapport direct – sauf dans la ferveur de l’art – à la réalité des créatures, ô combien contingentes... L’idée de l’existence de Dieu, telle que notre faiblesse la pense, ne suffit pas à nous arracher au sentiment de la défaillance de toutes choses, hors de nous et en nous. C’est le vertige pascalien, écho au cri du mystique : « Où t’es-tu caché... ? »
Vous savez sa réponse : « Dans le prochain ». La proximité (et donc l’assignation du lieu ?) serait enfin trouvée, alors qu’on est au péril d’un monde qui se dérobe de toutes parts ? Là où rien n’a avec nous de proportion décisive, pour celui qui ne rencontre en lui-même que contradiction et incertitude, la présence d’autrui serait une délivrance ? Tâchons de sonder ce mystère...
Oui, si « le réel » change toujours d’échelle, où est-il ? Et qui le manifestera ? Vraie réponse : le Créateur – le Donateur – qui, de l’immensité où il règne vient habiter l’infime qu’il transsubstantie, se faisant l’intime de tout dans l’émiettement du Pain et l’effusion du Vin. Développer cela serait théologiser sur l’eucharistie, qui n’est pas directement mon propos du jour – étant cependant l’horizon de tous les propos.
Mais à notre faiblesse humaine, perdue entre deux infinis, le prochain – qui est partout où est une demande audible, un besoin visible – sert de juste mesure pour dire à chaque instant « où ça se passe », où se tient l’être, qui semble ne « se tenir » nulle part. Le prochain est le maître-étalon de nos conduites, mais aucun pavillon ne l’enferme (aparté : bien que pour partie il habite Sèvres...) Il nous guérit du vertige par ce visage qui nous regarde. Ses propres attentes sont remèdes aux nôtres.
Voilà, si l’on veut, le fondement métaphysique de la morale. Chaque fois que nous faisons l’expérience du bonheur – dans le couple, la famille, la bande, le groupe nombreux, voire « la nature » illusoirement isolante mais plus peuplée encore,1 nous nous trouvons désappropriés. Nous sommes plus de ne plus être à nous.
Une telle expérience, si commune, s’inscrit au rebours des pseudo-évidences de l’amour-propre, dont l’avidité tend à entasser dans nos greniers les choses de ce monde comme notre possession. Ces choses y perdent aussitôt leur pouvoir d’être médiatrices du divin, ne l’étant plus que d’un rapport d’envie, plus ou moins heureux, à autrui comme rival. « J’ai autant ; j’ai plus... » Et après ? Cela ne me donne pas à qui parler, cela interdit au contraire la réciproque reconnaissance. Me voilà seul avec mon désir, et toutes ces choses qui ne parlent pas, et qui sont le commencement du terrible « univers muet ». L’ennui, dont Baudelaire faisait le vrai péché. Où, la raison de vivre ?
IL EST RAISONNABLE D’AIMER SON PROCHAIN PARCE QUE LE PROCHAIN NOUS REND RAISON DE NOUS-MÊME. L’être qui dans l’intériorité cherche vainement sa consistance la trouve dans l’amour de l’autre : c’est de ce bois que nous sommes faits. Et donc, une philosophie qui fait tout dériver de l’expérience subjective, ou qui s’assigne pour fin la connaissance de soi, est plus décevante que le plus vain divertissement. Vous ne trouverez pas de centre en vous, mais une capacité d’effusion – que celle-ci soit contemplative ou active, recueillie ou cascadante, selon la diversité des caractères et des vocations. C’est pourquoi la quête de la sagesse, la philosophie, qui revient à la mode, à la mode grecque ou orientale, oui, cette démarche est l’illusion par excellence.
Jouons au café-philo... On s’est réuni pour parler ; et de quoi parle-t-on ? De l’amour, depuis le temps qu’on sait mal ce qui en est. Le banquet s’achève... Entre le café et l’armagnac, quand on a renvoyé les joueuses de flûte – ces Grecs aimaient rester entre hommes pour parler de l’amour – chacun propose sa définition ; Aristophane s’y montre le plus drôle... mais tout n’est pas dit, puisque Socrate n’est pas là. « Petit, va voir où s’attarde Socrate ». Le jeune esclave va, et revient : « Il médite sous le porche de nos voisins. » Quand le sage finit par rejoindre la troupe : « Alors, Socrate, dis-nous les belles choses que tu méditais sous le porche de nos voisins ! » Et Socrate parle, jusqu’à les endormir... Quand on a refait le monde, on peut somnoler sur les canapés. Mais Socrate, lui, ne dort pas. La philosophie n’est-elle pas la conscience vigile ? Dans l’aube silencieuse, il part pour le gymnase. Or, écoutez Michel Serres :
Socrate tire son épingle du jeu, comme on dit. Sa belle individuation, différente et méchante. Laide et méchante. Il court s’occuper d’elle au gymnase. L’assouplir, la nettoyer, la rendre efficace !
Le Diable s’occupe-t-il d’autre chose que du Diable ? Connais-toi donc toi-même, et jamais un autre ! (Le Parasite p. 338)
Confirmation de ces glorieuses vérités par les raconteurs et par les peintres
Ecoutez maintenant Bernanos. Il vient d’écrire à un ami, le louant pour sa douceur. L’autre a peur d’avoir été jugé fade, et tâche de se donner belle figure en disant qui il est et qui il n’est pas. L’écrivain lui répond :
« Je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela... » Qu’importe de savoir ce que vous n’êtes pas ? [...] ceux-là seuls, à travers le monde, qui ont besoin de nous, pourraient dire ce que nous sommes, puisqu’ils savent ce qui leur manque, et qu’ils trouvent en nous. Pourquoi se raconter quand on peut se donner ?
(Plon – Correspondance, Tome II p. 231)
J’entends que l’amour du prochain reste déraisonnable, puisque le prochain, envisagé comme individualité subjective, ne mérite pas l’amour que la sainteté lui porte. Une fois habillé et nourri, le pauvre ne vaut pas plus que nous, qui ne valons guère. Pour les bonnes œuvres, dit le Manara de Milosz, vous savez quelle puante vermine de chiens rogneux sont les hommes. Le misérable porte d’ailleurs, avec parfois quelque heureuse simplicité, qui en lui nous fait signe, les pénibles stigmates physiologiques et psychologiques de son abaissement. Ce n’est pas toujours beau à voir, un pauvre. Mais son manque, sa détresse ? Pour ne pas quitter Bernanos : Toutes les brèches ouvrent sur le ciel.
Encore une histoire. Je la sors d’un film injustement oublié : « Miracle à Milan », de Vittorio de Sica. C’est l’Italie du néo-réalisme et des bidonvilles, mais traité « à la fantastique ». Au bord de la grande ville, qui les a rejetés, les pauvres campent dans une plaine sinistre. Toto, jeune figure de la sainteté, et qui les aime jusqu’à partager leur vie, a reçu de sa marraine la fée le pouvoir de combler leurs désirs. Naïf, il leur demande : que voulez-vous ? Ils demandent tous voiture de luxe, manteau de vison... être déguisés en riches ! Tout triste, Toto leur procure ces jouets de faux Noël.
Oui, déguisés en riches. Les riches leur ont donc montré un très vain désirable. Pensons-y : par ce qu’il achète, chacun de nous montre à celui qui possède un peu moins, ce qu’il serait bon de posséder... La voilà bien, l’horreur économique : riches et pauvres sont trompeurs et trompés. Une vraie vertu de l’état religieux consiste à désigner au monde un autre désirable.
Mais de Sica ne s’y trompait pas. Heureux les pauvres en esprit ! C’est la pauvreté qui fait signe dans les pauvres : les tenir eux-mêmes pour bons parce que pauvres, c’est s’aveugler sur les réalités psychologiques et sociales, afin d’exclure autrement, mais non moins sûrement.
Erreur sacrificielle : tenir quelques-uns pour les bons (ici, les pauvres) afin de mieux condamner les mauvais : de là les partages idéologiques du monde, les classes devenues catégories métaphysiques du bien et du mal... nous ne retomberons pas dans ces erreurs... Privé de l’amour de Dieu, l’amour du prochain est menacé de devenir l’autre nom de la haine. Je l’entends parfois (moins souvent que naguère...) au ton dont on me parle de « solidarité avec les exclus » ! Mais d’autre part, la religion de Dieu sans l’amour du prochain est une idolâtrie, soit l’injustice de nos rapports et la sacralisation de nos différences. Dieu seul fonde le prochain, qui seul nous montre Dieu. Celui qui dit aimer Dieu, qu’il ne voit pas, et qui n’aime pas son prochain qu’il voit, celui-là est un menteur.
Faut-il vraiment choisir entre la haine chaude des révolutions et la haine froide des conservatismes ? Les chrétiens ne sont-ils pas en charge d’annoncer un amour qui ne se fracture pas, un amour dont la visée est la réconciliation de tout l’espace, de toutes les sortes d’espace, et dont le prochain est le médiateur privilégié ?
Permettez-moi d’emprunter à l’art mes prochains exemples, puisqu’il est un inépuisable réservoir de comparaisons vraies.
Voyez comme dans ces roses de Renoir, où l’ocre le dispute au vermillon, et au jaune, et à l’or, le bleu du rideau dans le coin gauche est médiateur du bonheur sensuel. Ce demi-lointain adoucit la violence du trop proche. Voyez comme cette femme de Maurice Denis donnant le sein au premier plan à droite magnifie les fruits du grand verger qui s’étage dans les lointains.
Toute la peinture est presque faite de ces médiations : le prochain donne la mesure et la proportion, disons-le, le bonheur à l’espace.
Redescendez maintenant du tout à la partie (de Dieu au prochain), chez Van Eyck, ou fra Angelico : c’est dans le singulier – cet ange musicien, cet enfant qui sourit, cette fleur poussée dans les marges –, que le grand ordre émané du Seigneur couronnant sa Mère (par exemple) montre sa puissance infinie d’éclatante palpitation. Dans l’ordre architectural du cortège dogmatique ou de la cathédrale à mi-chemin du ciel, le Pantocrator fait lui-même notre mandala, et inonde chaque article de pensée, chaque figure processionnelle, de son ineffable splendeur.
Alors, le moindre mystère de la Vierge, le plus petit vigneron sur son chapiteau, deviennent les intercesseurs pour moi du mystère plénier. Ces miens prochains adorent le Seigneur comme les vérités regardent le principe. Ce qui peuple l’étendue n’est plus qu’un carillon de conséquences, pour emprunter sa belle formule à Robert Musil. La flèche irréprochable dans le grand lointain organise l’espace de nos alentours, et notre marche n’est plus l’errance dans le vide sans repère parmi les fugaces voisins, auto-tamponneuses de notre confort personnel, mais l’avancée généreuse, pénible, magnifique, Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.
La parabole, droit chemin pour comprendre
Ainsi, c’est le Seigneur lui-même qui nous donne du prochain. Selon le cours de nos passions, l’amour des autres est un besoin nécessaire et une tâche impossible. Toute la littérature de la lucidité nous montre malheureux en notre amour-propre, et cependant enchaînés à lui. Le thème est d’un rendement inépuisable ! Et je comprends le mot de saint Pierre, l’impulsif et l’explosif, qui dit à Jésus : Si c’est comme ça, personne ne peut se sauver ! – Tu as raison, Pierre, mais ce qui n’est pas possible à l’homme est possible à Dieu.
Cela, qui est vrai de toutes les vertus, l’est spécialement de l’amour du prochain, comme l’enseigne l’histoire suivante, qui sera la dernière de mon propos :
La question est : Qui est mon prochain ? Les types qui la posent veulent bien qu’il y ait du prochain, mais ils voudraient surtout savoir où ça s’arrête ! Et Jésus leur dit (résumons, puisque tout le monde connaît...) :
Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho... Agressé, dépouillé, par des brigands qui l’abandonnent dans le fossé. Après passage à vide du prêtre et du lévite, un survenant le recueille, répand de l’huile et du vin sur ses plaies, le conduit à l’auberge, où il verse des arrhes pour qu’on s’occupe du blessé ; il règlera tout à son retour.
Histoire idéale pour l’exégèse allégorique ; les Pères ne l’ont pas laissé passer ! Une fois le sens obvie mis en lumière (il faut secourir autrui dans la détresse), reste à dire que l’homme blessé, c’est l’homme pécheur, les brigands la cohorte des démons, le prêtre et le lévite l’ancienne alliance et les religions païennes, qui ne peuvent rien pour le salut. Le Christ se cache sous les traits du Samaritain, le vin et l’huile désignent les sacrements (dont l’un et l’autre sont matières), l’hôtellerie est l’Église, résidence du pécheur sauvé jusqu’au retour glorieux. Ce n’est plus seulement de l’éthique, c’est de la sotériologie, cette part de la théologie qui traite du salut.
Le sens moral de la parabole est en effet moins clair qu’il ne semblait d’abord. N’est-ce pas le Samaritain que le Christ aurait dû mettre dans le fossé ? Répondant à la question « Qui est mon prochain ? » on s’attendrait qu’il montrât, conformément à son enseignement constant, que la Bonne Nouvelle éclate dans l’amour pour les êtres méprisés, ce que les Samaritains étaient pour les Juifs. Or, le Samaritain n’est pas celui qui est secouru, mais celui qui porte secours.
Notre embarras va croissant, à considérer l’inadéquation de la réponse de Jésus à la question qu’on lui pose. On lui demandait : « Qui est mon prochain ? » (puisqu’il assure toujours qu’il faut aimer son prochain !), et, au lieu de répondre, il raconte une histoire après laquelle il demande lui-même : « Qui a été le prochain de l’homme tombé ? »
Réponse : le Samaritain, soit celui qui vient d’ailleurs. Et le sens ultime de la parabole ne serait-il pas d’enseigner que d’homme à homme la charité n’est pas possible, si le Christ venu du Père ne la dédouane pas des exclusives qui s’y cachent ? Sans moi, vous ne pouvez rien faire !
Comment cela est-il vrai ?
Reprenons le précepte : aimer son prochain comme soi-même.
Premier sens : à l’égal de soi-même. Autrui est égal à moi en droit puisque nous avons la même nature : l’humanité. Là-dessus se fonde la vertu kantienne, que je ne méprise pas, mais que le cours de l’histoire, mettant à mal l’idée d’homme, et l’idée de nature, a depuis longtemps méprisée. Même « nature », peut-être, mais existences concurrentes. Rivalité. Le même engendre la mort : « Chaque conscience, dit Hegel, cherche la mort des autres consciences. »
Deuxième sens du « comme soi-même » : comme une partie de soi-même. Comme si autrui et moi étions, non de même nature, mais de même substance (selon ce qu’on n’ose plus dire dans le Credo à propos des personnes divines). De même substance. De même être !
Comment, de même être ? !
Difficile à comprendre, mais facile à voir : la main est-elle l’ennemie de l’œil ?
Entre frères, on peut être rivaux, mais entre membres du même corps ? Il est raisonnable d’aimer son prochain, car rien n’est plus raisonnable que de s’aimer soi-même.
Serions-nous le même corps ? Certes, c’est même cela, le salut : prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous. Si en le prenant, nous devenons lui, nous devenons aussi le frère. Saint Paul : vous êtes membres les uns des autre. Ailleurs : le Christ est la Tête, et nous sommes les membres. Saint Jean : je suis la Vigne, et vous êtes les sarments. Saint Pierre : laissez-vous devenir les pierres de cet édifice spirituel...
Le christianisme n’est pas la prédication d’une morale impossible, c’est le don d’un salut inespéré, et désirable plus que tout. Il est venu pour nous donner, non pas un texte, ni d’abord un ordre, mais un corps !
Don Juan, à l’aurore de la modernité, se trompe grandement quand il refuse d’aider le pauvre « pour l’amour de Dieu », et prétend le faire « pour l’amour de l’humanité ». De ce culte abstrait, nous savons ce que vaut l’aune. Nous avons vu les suites... C’est si j’aime le prochain pour l’amour de Dieu que cet amour tendra au véritable. Encore faut-il aimer beaucoup le Seigneur pour aimer le prochain sans feinte ni repentir. La charité dont parle saint Paul, patiente, pleine de bonté, qui ne s’aigrit point (elle a dû mourir jeune !), qui ne se réjouit pas de l’injustice, mais se réjouit de la vérité (elle doit pas avoir la télé !), qui croit tout, excuse tout, espère tout, supporte tout... cette charité est bien au-delà des actes, puisqu’elle pourrait faire défaut même à celui qui donnerait tout son bien aux pauvres ! Cette charité, surhumaine, c’est le Bon Dieu. Je l’entends venir depuis longtemps, je l’entends m’interroger, dans le livre, quelquefois sans livre, avec les voix du dedans. Comme sa question est simple, comme elle est embarrassante, et souvent déplacée : Pierre, m’aimes-tu ?
C’est lui qui n’est pas raisonnable.
- Rousseau, dans la prétendue « solitude » chérie, évoque pour M. de Malesherbes les plaisirs de la retraite : « ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides mais délicieux, que j’ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable Auteur. » Que de monde pour ce « moi seul » ! Il serait intéressant d’analyser « la nature », particulièrement les animaux, comme médiatrice de son accès euphorique au Créateur... Que le lecteur trouve ici la promesse d’un nouvel article !
