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Oct.–Déc. 2002

Les enjeux ecclésiologiques de « subsistit in » en Lumen Gentium 8

Abbé Albert Jacquemin *

Le Concile Vatican II fut un concile éminemment ecclésiologique, en ce sens que le mystère de l’Église fut au cœur de sa réflexion et de ses travaux.

Qu’est-ce que l’Église ? Pour la première fois de son histoire, l’Église se saisissait de cette question. Jamais elle n’avait ainsi parlé d’elle-même, de sa nature et de sa mission pour les dire au monde. Jamais elle ne s’était penchée de la sorte sur son propre mystère pour le scruter et se mieux comprendre elle-même.

Les quatre Constitutions majeures du Concile ont toutes l’Église pour centre. Mais la Constitution « Lumen Gentium », promulguée le 21 novembre 1964, qui L’Église y est aborde dans la lumière du Verbe incarné, est incontestablement le document pivot du Concile Vatican II.

« Le Christ est la lumière du monde ; réuni dans l’Esprit-Saint, le Saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes créatures la bonne nouvelle de l’Évangile, répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église. »1 Ainsi commence la Constitution. Le Christ est premier et l’Église en est le reflet. On doit donc retrouver en elle quelque chose2 du Verbe incarné qui l’irradie.

Le Christ est Dieu et homme tout à la fois, et dans le Christ l’humanité assumée par le Verbe est à son service comme instrument par lequel il communique le Salut. De la même manière, l’Église est analogiquement l’organe prolongeant de façon vicaire l’humanité du Christ pour transmettre aux hommes la grâce.

Et cette Église, divine et humaine, spirituelle et visible, cette Église du Christ qui existe dans l’histoire, qui vit au cœur des sociétés humaines sans s’en séparer jamais ni se confondre avec elles, « Lumen Gentium » nous déclare qu’elle « subsiste » dans l’Église catholique. L’expression – inédite – n’a pas manqué de susciter de nombreux commentaires. Qu’avait-on voulu dire exactement ? L’Église catholique renonçait-elle à se prétendre l’unique Église du Christ ? Et les Églises non catholiques pouvaient-elles désormais disputer ce monopole à l’Église catholique ? Citons le passage en question.

« Cette Église [l’unique Église du Christ] comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle se trouve (subsistit), gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures, éléments qui, appartenant proprement par don de Dieu à l’Église du Christ, appellent par eux-mêmes l’unité catholique. »3

Nous pourrions résumer ces lignes en d’autres termes :

L’Église du Christ est unique, et sur la terre elle subsiste dans l’Église catholique bien que des éléments ecclésiaux se trouvent en dehors d’elle.

Nous engagerons donc notre réflexion sur trois questions s’articulant autour du verbe « subsistit », l’unité de l’Église du Christ, sa réalisation concrète dans l’Église catholique et la force de salut des Églises et Communautés ecclésiales non catholiques.

L’unicité de l’Église

1 – Le mystère de l’Église. Dans le Credo nous professons l’Église une, sainte, catholique et apostolique. L’Église du Christ est une « car le Fils incarné en personne a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, rétablissant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. »4

L’Église est une car elle puise ses origines au sein de l’unité substantielle unissant les Trois personnes divines dans le mystère de la Trinité. Un texte magnifique de saint Cyprien résume la pensée du Concile : l’Église universelle est « un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint. »5

Aussi dès son premier paragraphe, la Constitution Lumen Gentium nous désigne-t-elle l’Église comme un sacrement. L’Église est « dans le Christ en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime de Dieu et de tout le genre humain. »6

Pour mieux comprendre ce que cela signifie, il est nécessaire d’approfondir la notion de sacrement. Le mot sacrement, venant de sacramentum en latin, lequel était la traduction du grec mysterion (mystère), désigne dans la pensée de saint Paul en particulier le dessein de salut pour le monde, contenu dans le secret de la pensée du Père depuis les origines et révélé ouvertement par le Christ à ceux qui croient en Lui.7 D’une façon générale, on peut dire que la notion de sacrement désigne une réalité visible appartenant au monde visible mais re-présentant (c’est-à-dire rendant présentes pour l’homme) des réalités spirituelles invisibles : le sacrement fait entrer visiblement dans notre monde sensible, et partant en nous, les réalités du monde invisible.

L’initiative de cette entrée de l’invisible dans le monde visible ne peut revenir qu’à Dieu car l’homme n’a pas prise sur Dieu. Un sacrement dont la source serait l’homme ne se réduirait qu’à une projection de la conscience humaine et serait dépourvue de toute vraie transcendance.

Cette descente de Dieu dans le monde ne peut venir que de Lui : elle est Révélation. Cependant Dieu n’est pas conceptualisable par l’homme ; aussi ne peut-Il se révéler aux hommes qu’en utilisant des concepts humains élaborés à partir de l’expérience des choses créées. Mais cette seule connaissance ne suffira pas à faire pénétrer Dieu dans la vie des hommes : dès lors la Révélation comportera nécessairement, dans la vie et l’histoire des hommes, l’introduction par Dieu de réalités et d’événements qui « représentent » Dieu, qui Le rendent présent, dans lesquels Il se donnera aux hommes et où les hommes pourront Le rejoindre et Le saisir.

Toute réalité sacramentelle présente donc un double aspect : le signe et la chose signifiée. Le sacrement est toujours signe d’autre chose. En tant que signe on ne doit pas s’arrêter à lui-même car le signe, par définition, est médiateur. Il unit les deux termes qu’il a charge de relier en rendant présente la chose qu’il évoque et signifie. D’autre part, ce médiateur qu’est le signe ne peut jamais être franchi car c’est à travers lui qu’on atteint ce dont il est le signe permanent.

2 – Le Christ sacrement du Père. Or ce double caractère se vérifie éminemment dans le Christ. Par l’incarnation, le Verbe de Dieu, s’unissant la nature humaine, est devenu homme. Il s’est donc manifesté aux hommes sensiblement, se rendant présent à tous ceux de sa génération. Aussi, en connaissant cet homme, c’est avec le Verbe de Dieu qu’on entrait en relation car Il est le Verbe fait chair. Nous touchons là un point culminant de réalisation de la sacramentalité : en effet, nous avons une réalité visible – le corps du Christ – qui non seulement nous renvoie à la réalité invisible du Verbe mais qui contient encore mystérieusement en elle cette réalité invisible. Dès lors, c’est en entrant en relation par la foi avec le Christ que l’homme rencontrera désormais le Verbe. Mais le Christ ne révèle pas seulement le Verbe, il est encore le signe et l’image du Père, il est Son révélateur. Par l’incarnation, le Christ est l’image visible du Dieu invisible8 : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père... celui qui me voit, voit le Père. »9

Le Christ est vraiment, peut-on dire, le sacrement de Dieu. Il constitue le « sacrement primordial »10, car toute rencontre avec son humanité fait entrer en contact avec Dieu. Tel est le mystère du Christ. D’après la lettre aux Ephésiens, 11 il apparaît nettement que le mystère du Christ comporte une dimension ecclésiale, et saint Paul encore, dans la lettre aux Colossiens, 12 après avoir dit que le Christ est « l’image du Dieu invisible » ajoute qu’il est « la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église », car pour lui, le mystère du Christ atteint sa plénitude dans la réconciliation opérée entre les hommes, Juifs et païens avec Dieu « dans le corps de sa chair, par sa mort. »13

3 – L’Église sacrement du Christ. Le mystère du Christ, c’est que « nous atteignons tous ensemble toute la plénitude de Dieu » par le fait que « le Christ demeurant par la foi dans nos cœurs, enracinés et fondés dans la charité, nous puissions comprendre avec tous les saints la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur et connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance. »14 Dans cette vision, l’Église (tous les saints) apparaît comme la plénitude du Christ, lui-même plénitude de Dieu, parce qu’en elle se dévoile aux hommes et se réalise en eux le mystère de la propre vie de Dieu dans la communion de la charité. L’Église est comme une extension de la vie même de la Trinité répandue sur toute l’humanité à partir du Fils de Dieu fait homme.15

Ainsi s’esquisse dans le rapport d’union du Christ et de l’Église la notion de l’Église sacrement du Christ. La fin de l’incarnation est de permettre à tous les hommes une rencontre plénière avec Dieu et dans ce contact de les sauver. Mais le paradoxe de l’incarnation, c’est qu’elle est simultanément historique, c’est-à-dire située dans l’espace et le temps, et universelle car elle est destinée à unir tous les hommes de tous les temps à Dieu. C’est pour répondre à ces deux exigences de l’incarnation que surgit le mystère de l’Église, prolongement du Corps du Christ qui, ayant pour fin de nous montrer le Christ et de nous incorporer à lui par les sacrements, en particulier l’Eucharistie, apparaîtra en quelque sorte comme l’extension de l’incarnation à tous les lieux, tous les temps et tous les hommes de toutes les générations, non comme un événement du passé, mais comme le moyen concret et actuel de la rencontre de chacun avec Dieu. De même que le Christ est le sacrement de Dieu, étant celui en qui et par qui Dieu se présente concrètement aux hommes, de même, dans la même ligne, l’Église est comme le sacrement du Christ en tant qu’elle nous manifeste visiblement le Christ invisible et qu’elle apparaît comme la réalité de notre monde en qui et par qui l’homme peut rencontrer le Christ et Dieu dans le Christ.

Et puisque tous les hommes sont appelés au Salut en rencontrant le Christ, l’Église, Sacrement du Christ, ne passera pas tant que durera le monde. Car en tant que sacrement de la présence agissante et salvifique du Christ, jamais elle ne sera dépassée dans le monde. Elle durera ici-bas comme signe permanent du Salut opéré par le Christ jusqu’à la fin des temps où le Père récapitulant tout dans le Christ deviendra « tout en tous ».16

Cette union structurelle du Christ et de l’Église à la fois « signe et moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain »17 est fondamentale car elle implique que l’Église du Christ est nécessairement une et indivise en dépit de la division des chrétiens. L’Église du Christ est une parce qu’elle se présente comme le sacrement du Christ qui est un. Le Christ a donc institué une seule et unique Église, et cette Église nécessaire au salut, n’a pu être détruite par la division des chrétiens.

Mais cette Église qui est un organisme visible en tant qu’elle est le Corps du Christ auquel nous sommes incorporés par le baptême et l’Eucharistie, cette Église que le Seigneur voulut « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église »18 et qu’il remit à Pierre après la Résurrection pour qu’il en soit le pasteur, 19 qu’il lui confia, à lui et aux autres apôtres pour la répandre et la diriger20 et dont il a fait pour toujours « la colonne et le fondement de la vérité », 21 où allons-nous la rencontrer concrètement dans le monde ?

À cette question fondamentale, le Concile Vatican II a apporté une réponse fondamentale : « Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde c’est dans l’Église catholique qu’elle se trouve (subsistit), gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui... »22

L’unique Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique.

1 – Genèse d’un mot. Nous touchons là un point central de l’ecclésiologie de « Lumen Gentium ». Le Pape Pie XII, dans « Mystici Corporis »23, et plus tard dans « Humanis generis », avait enseigné que l’Église catholique romaine est l’unique corps mystique du Christ et partant que seule l’Église catholique romaine peut prétendre au titre d’Église du Christ.

Or au Concile Vatican II ce langage exclusif ne sera pas repris et la Constitution dogmatique « Lumen Gentium » affirmera que l’unique Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique. Que recouvre cette modification ? Signifierait-elle que l’Église catholique cesse de se concevoir dans une relation d’identité absolue avec l’Église du Christ ?

Nécessairement le choix de « subsistit » n’est pas indifférent et l’Église, à travers ce terme, a voulu apporter un développement à son enseignement classique ou du moins élargir le champ de la réflexion théologique, car si elle n’avait voulu redire strictement que ce que Pie XII avait déclaré sur ce point, à l’évidence elle n’eût pas choisi un autre mot.

Deux schémas préparatoires « De Ecclesia » avaient été élaborés par la Commission théologique du Concile.

Le premier schéma de 1962 déclarait, reprenant l’enseignement de « Mystici corporis » que « l’Église catholique romaine est le Corps mystique du Christ. »24

Mais ce schéma ne fit pas l’unanimité parmi les évêques : on lui reprochait en particulier d’établir une identité trop exclusive entre l’Église catholique et l’Église du Christ sans que rien ne fût dit du statut des autres Églises et Communautés non catholiques.

Au printemps 1963, on présenta donc un second schéma aux Pères qui affirmait toujours que l’Église du Christ est l’Église romaine, mais qui précisait cependant « que plusieurs éléments de sanctification peuvent se trouver en dehors de sa structure complète » qui sont « des choses appartenant en propre à l’Église du Christ. »25

Ce n’est qu’au moment d’élaborer la version définitive de Lumen Gentium que les rédacteurs décidèrent, afin d’harmoniser le maintien de l’identification de l’Église du Christ avec l’Église catholique et, en outre, la reconnaissance d’éléments ecclésiaux au-delà des limites de l’Église catholique, de proposer un mot tenant non plus que l’Église du Christ est l’Église catholique mais qu’elle subsiste dans l’Église catholique. La Commission théologique ne donnera guère de justification de ce changement : « au lieu de « est », on dit « subsiste », afin que l’expression puisse mieux s’accorder avec l’affirmation au sujet des éléments ecclésiaux qui se trouvent ailleurs. »26 Mais à défaut de toute explication de fond officielle précise, l’on s’en tint à des commentaires d’experts qui tentèrent d’évaluer les ouvertures, notamment dans le domaine œcuménique, qu’entraînait ce changement de vocabulaire. Pour connaître le sens authentique de « subsistit », il faudra attendre dans les années après le Concile que le magistère se prononce face aux diverses interprétations auxquelles l’introduction du « subsistit » donna lieu.

« Subsistit » contredit-il l’enseignement antérieur du magistère ?

Il est légitime de poser la question ; Monseigneur Lefebvre, par exemple, justifiera sa dissidence en prétendant que l’Église catholique depuis Vatican II enseigne une doctrine qui favorise l’égalitarisme et l’indifférentisme religieux : en disant que l’Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique, ne dit-on pas en d’autres termes que l’Église catholique n’est qu’une Église parmi d’autres, sans doute numériquement plus nombreuse, mais égale aux autres Églises chrétiennes qui toutes ensemble formeraient un regroupement d’Églises composant l’unique Église du Christ ?27 C’est la thèse la plus communément répandue dans les milieux traditionalistes. S’il est vrai que « subsistit » ouvre des voies dans le domaine œcuménique – notamment pour la qualification théologique des autres Églises – et donc manifeste un progrès notable en ce domaine, ce n’est pas pour autant que l’Église catholique cesse de professer son identité pleine et totale avec l’Église du Christ.

2 – Essais d’interprétation. Le verbe « subsistit » recouvre deux acceptions générales : l’une relevant du langage philosophique et l’autre du langage courant.28 Ces deux sens aident à mieux appréhender la pensée du Concile et à rendre compte à la fois de la continuité et du progrès doctrinal qu’il traduit.

La continuité s’exprime à travers le sens philosophique de « subsistit » qui renvoie à la notion philosophique de subsistance. La subsistance « désigne l’acte par lequel une réalité existe par elle-même, dans sa propre perfection et non dans une autre »29 ; c’est le mode d’existence substantielle qui appartient en propre, et d’une façon incommunicable, à un être individuel comme la personne. Ainsi en christologie, on parlera de la subsistance de l’humanité du Christ dans la personne du Verbe. On dira que dans le Christ, l’union de la nature divine et de la nature humaine subsiste dans la personne du Verbe. Appliquée au rapport de l’Église du Christ à l’Église catholique, cela signifie que l’Église du Christ, réalité concrète dans le monde, subsiste, c’est-à-dire existe pleinement en un unique sujet qui est l’Église catholique, bien que des réalités ecclésiales existent en dehors d’elle. En ce sens, il n’y a qu’une seule Église du Christ, l’Église catholique, et les autres ne sont pas à proprement parler l’Église du Christ. La Congrégation pour la doctrine de la foi a rappelé à plusieurs reprises que le Verbe « subsistit » devait être compris dans ce sens philosophique.

En réponse à un livre du P. Léonardo Boff qui soutenait que « subsistit » peut signifier que l’unique Église du Christ subsiste aussi en d’autres Églises chrétiennes, 30 le cardinal Ratzinger avait répondu que le Concile « avait, à l’inverse choisi le mot subsistit précisément pour mettre en lumière qu’il existe une seule « subsistance » de la véritable Église, alors qu’en dehors de son ensemble visible existent seulement des elementa Ecclesiae qui – étant des éléments de la même Église – tendent et conduisent vers l’unité catholique. »31

Dans une conférence donnée à Rome en février 2000, le Cardinal Ratzinger traitant de l’ecclésiologie de « Lumen Gentium » revenait sur ce point : « Par le mot subsistit, le Concile a voulu exprimer la singularité et non la multiplicité de l’Église catholique ; l’Église existe comme sujet dans la réalité historique. »32

Enfin, la déclaration « Dominus Jesus » du 6 août 2000 reprend ces précisions : « Par l’expression subsistit in, le Concile Vatican II a voulu affirmer deux affirmations doctrinales : d’une part, que malgré les divisions entre chrétiens, l’Église du Christ continue à exister en plénitude dans la seule Église catholique ; d’autre part,  ?que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures ?, c’est-à-dire dans les Églises et Communautés ecclésiales qui ne sont pas en pleine communion avec l’Église catholique. »33

Le décret conciliaire sur l’œcuménisme « Unitatis redintegratio » enseignait cela déjà très explicitement : « Cette unité, le Christ l’a accordée à Son Église dès le commencement. Nous croyons qu’elle subsiste de façon inamissible dans l’Église catholique »34 car c’est « par la seule Église catholique du Christ, laquelle est le moyen général du salut que peut s’obtenir toute plénitude des moyens de salut. »35

Tout cela signifie que l’Église du Christ continue d’exister, avec toutes ses propriétés inaliénables et la plénitude des moyens de salut, dans l’Église catholique. On ne peut donc prétendre que « subsistit » marque une rupture avec le magistère antérieur à Vatican II car il exprime très clairement l’unicité de la réalisation de l’Église du Christ dans l’Église catholique.

3 – Un progrès doctrinal. Mais « subsistit » peut être entendu dans son acception commune. Et dans cet usage courant il est à peu près l’équivalent de « adest in » ou de « inveniri in ». Selon ce sens, nous pourrions donc traduire : l’unique Église du Christ [...] se trouve dans l’Église catholique, ou existe ou encore est réalisée dans l’Église catholique. Là se situent le progrès doctrinal et l’ouverture vers le domaine œcuménique réalisés par Vatican II : « subsistit » permet de souligner que l’identification de l’Église du Christ et de l’Église catholique en ce monde n’exclut pas cependant la reconnaissance « de nombreux éléments de sanctification et de vérité » – ecclésiaux par nature car appartenant à l’Église du Christ et pleinement possédés et réalisés dans l’Église catholique – qui font exister quelque chose de l’Église du Christ en dehors de l’Église catholique. Cela signifie que d’autres Églises ou Communautés chrétiennes détiennent des réalités ecclésiales provenant de l’Église du Christ qu’elles ont conservées et qui constituent dans ces communautés comme des ferments « appelant par eux-mêmes l’unité catholique. »36

C’est ce que rappela la Congrégation pour la Doctrine de la foi en 1973 : « Cette déclaration du IIe Concile du Vatican (L G 8) trouve son explication dans le Concile lui-même. D’après celui-ci, en effet, « par la seule [...] Église catholique du Christ, laquelle est un secours général donné en vue du Salut, on a accès à la plénitude des moyens du Salut » (U R 3), et cette Église catholique est « riche de toute la vérité révélée par Dieu ainsi que tous les moyens de grâce » (U R 4) dont le Christ a voulu combler sa communauté messianique. Mais ceci n’empêche [...] qu’« en dehors de son organisme », notamment dans les Églises et les Communautés ecclésiales jointes à elle par un communion imparfaite, « on ne trouve de nombreux éléments de sanctification et de vérité, qui, étant des dons propres à l’Église du Christ, orientent vers l’unité catholique. »37 Affirmer que l’Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique revient donc à reconnaître un caractère d’« ecclésialité » aux Églises et communautés chrétiennes qui ne sont pas en pleine communion avec l’Église catholique et que les membres de ces Églises appartiennent au Christ par le fait même de leur adhésion à leur Communauté.

La force de Salut des Églises et Communautés ecclésiales non catholiques

1 – L’appartenance à l’Église. Ainsi se trouve posée la question de l’appartenance des chrétiens non catholiques au Christ et à Son Église, et de l’ecclésialité des communautés auxquelles ils appartiennent.

Avant de définir le statut théologique des Communautés chrétiennes non catholiques et leur valeur salvifique, le Concile Vatican II a traité de l’appartenance des membres de ces Communautés au Christ et à l’Église. Le magistère avant Vatican II, déjà, s’était efforcé de définir le mode d’appartenance à l’Église de ceux qui n’appartiennent pas visiblement à l’Église catholique. Ceux-là, qui par une ignorance invincible, ne connaissent pas l’Église comme moyen général du salut, appartiennent cependant au corps de l’Église par un désir implicite s’ils observent la loi naturelle et s’efforcent de régler leurs vies sur la volonté de Dieu selon la conscience qu’ils en ont. Telle est substantiellement la doctrine qu’avait rappelée le Saint-Office à Monseigneur Cushing archevêque de Boston en 1949 au sujet du salut de ceux qui n’appartiennent pas explicitement à l’Église catholique.38

Au Concile Vatican II, « Lumen Gentium » et « Unitatis redintegratio » parlent moins d’appartenance des chrétiens non catholiques à l’Église-corps du Christ que de communion à l’Église-Sacrement du Christ. Les chrétiens non catholiques sont incorporés au Christ par le sacrement du baptême et la foi. Or le baptême est en tendance vers son accomplissement dans l’Eucharistie car la vie du Christ reçue au baptême n’atteint sa plénitude que dans l’Eucharistie. En vertu de la dynamique propre du baptême vers l’Eucharistie qui construit et fait l’Église du Christ, les baptisés n’appartenant pas à l’Église catholique se trouvent dans une certaine communion avec l’Église du Christ.

Alors que la solution de l’appartenance des non catholiques à l’Église du Christ, avant Vatican II, faisait totalement abstraction de leur adhésion à leurs Communautés, cette adhésion est désormais explicitement évoquée : les membres de ces Communautés chrétiennes non catholiques ne sont pas en pleine communion avec l’Église du Christ – qui subsiste dans l’Église catholique – mais en raison de leur adhésion à des communautés chrétiennes dont l’Esprit du Christ ne refuse pas de se servir comme des moyens de salut, ils sont dans une certaine communion avec l’Église. Puis, des personnes, le Concile passe aux Communautés elles-mêmes : elles ne sont pas dénuées de valeur salvifique.

2 – Ecclésialité des Communautés non catholiques. La définition de l’Église que donne « Lumen Gentium » n’est pas juridique et institutionnelle : l’Église est fondamentalement un peuple rassemblé par Dieu – mais ne Le possédant pas – un peuple communautaire, 39 organisé, 40 tendu vers la sainteté, 41 un peuple ayant reçu vocation à embrasser la totalité du genre humain.42 L’Église est le peuple de la Nouvelle Alliance que le Père appelle et réunit sans cesse en Son Fils par l’Esprit-Saint dans la foi, l’espérance et la charité. Elle est donc une Communion de foi et de charité animée par l’Esprit-Saint dont les membres sont unis par la Profession d’une seule foi, par la célébration du même sacrement de l’Eucharistie qui exprime et réalise l’unité de l’Église, et par la charité fraternelle qui unit tous les enfants de Dieu en un seul peuple. Aussi, pour réaliser et maintenir cette unité fondamentale, le Christ a-t-il doté son Église d’un triple ministère : le ministère prophétique de la Parole, le ministère sacerdotal des sacrements et le ministère royal de gouvernement, ministères confiés par lui au collège des apôtres dont Pierre est le premier puis prolongé historiquement dans celui des évêques sous l’autorité du pape.43 Cette unité, tragiquement déchirée par les divisions des chrétiens, peut être encore trouvée intacte dans l’Église catholique, c’est-à-dire dans l’Assemblée visible des fidèles qui se rattachent aux apôtres par le lien de la foi, des sacrements et de la charité. Elle subsiste pleinement dans l’Église catholique. Mais cela signifie-t-il qu’aucune unité ecclésiale ne puisse être trouvée en dehors du périmètre visible de l’Église catholique ?

Non évidemment, car si nous disons que l’unique Église du Christ se réalise pleinement dans l’Église catholique, en d’autres termes qu’elle y demeure avec tous les moyens de salut dont le Christ a doté son Église, 44 cela suppose que cette Église peut trouver des réalisations partielles, selon les degrés divers, en dehors de l’Église catholique. Cette réalisation sera plus ou moins parfaite selon que manqueront l’un ou l’autre des éléments de la Communion au Christ qui appartiennent à l’Église du Christ et qui la constituent dans on unité. Et là où il n’y aura pas pleine réalisation de l’Église, il y aura réalisation partielle de l’Église selon les degrés différents. Voilà pourquoi, pour exprimer ces divers degrés de réalisation, le magistère distingue entre « Églises » et « Communautés ecclésiales » séparées.

Le Concile Vatican II d’abord, 45 puis les déclarations « Mysterium Ecclesiae » et « Dominus Jesus »46 établissent une distinction entre « Église » et « Communauté ecclésiale ». L’appellation d’« Église » vaut pour les communautés qui, bien que n’étant pas en parfaite communion, avec l’Église catholique en raison de divergences doctrinales ou disciplinaires, possèdent des biens provenant du Christ comme la foi et les sacrements, en particulier l’épiscopat et l’eucharistie, par lesquels l’Église existe et s’édifie en elles. L’Église du Christ est présente dans ces Églises.47 C’est le cas en particulier des Églises séparées d’Orient. Quant aux « Communautés ecclésiales » à qui manque la « substance propre et intégrale du mystère eucharistique »48 (et de l’épiscopat), comme les diverses Confessions issues de la réforme, « elles ne sont pas des Églises au sens propre »49 quoique leurs membres, en raison de leur baptême, sont unis au Christ par les liens d’une authentique charité. L’Église du Christ n’est pas pleinement réalisée dans ces Communautés mais on y trouve des moyens de sanctification qui appartiennent à l’Église. La valeur salvifique de ces Communautés ecclésiales est donc dérivée de la plénitude de grâce et de vérité confiée par le Christ à l’Église catholique qui est le moyen de Salut50 et en ce sens elles « ne sont nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du Salut puisque l’Esprit du Christ ne refuse pas de se servir d’elles comme moyens de salut. »51

En d’autres mots, la valeur salvatrice de ces communautés vient de leur participation à l’Église catholique dont le Concile affirme qu’elle possède « la plénitude des moyens de sanctification » et qu’elle est « le moyen général de salut ». C’est donc en tant qu’ils sont les mêmes que ceux de l’Église que ces moyens sont salvifiques ; et c’est en tant qu’elles sont dans une certaine communion avec l’Église catholique que les autres Communautés ne sont nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du Salut.

Avec le Cardinal Journet, nous pourrions dire en définitive que l’Église catholique réalise en acte achevé l’unique Église du Christ tandis que les autres Églises et Communautés ecclésiales la réaliseraient en puissance, appelées à « s’actuer » à proportion qu’elles suivront le dynamisme des éléments ecclésiaux « appelant l’unité catholique » qu’elles conservent.52

3 – Perspectives œcuméniques. Ainsi se trouvent jetés les éléments fondamentaux et les principes catholiques de l’œcuménisme. Les chrétiens doivent tendre de toutes leurs forces à retrouver l’unité que Jésus a voulue pour tous ses disciples et pour laquelle il a prié solennellement la veille de sa mort.53

Depuis Vatican II, l’Église catholique s’est engagée résolument sur la voie de la recherche œcuménique. Mais cet idéal que nous devons réaliser n’est pas à rechercher dans le regroupement des différentes Églises et Communautés chrétiennes. L’Église nous est donnée par le Christ et nous devons la recevoir en Lui. Elle n’est pas à inventer à partir des fragments épars d’une unité originelle que les divisions en des confessions chrétiennes différentes et parfois rivales, (catholicisme, orthodoxie, protestantisme) auraient pulvérisée. « Mysterium Ecclesiae » met en garde contre cette déviance : « Aussi n’est-il pas permis aux fidèles d’imaginer que l’Église du Christ soit simplement un ensemble – divisé certes, mais conservant encore quelque unité – d’Églises et de Communautés ecclésiales ; et ils n’ont pas le droit de tenir que cette Église du Christ ne subsiste plus nulle part aujourd’hui de sorte qu’il faille la tenir seulement pour une fin à rechercher par toutes les Églises et Communautés. »54

Dès lors les bases de la réflexion et du dialogue œcuméniques consisteront d’abord à déterminer le statut théologique des Églises et Communautés ecclésiales séparées dans leur rapport à l’Église catholique, ainsi que le lien de l’Église catholique à l’Église du Christ ; puis il s’agira d’inviter constamment tous les chrétiens à la conversion, c’est-à-dire à écarter de leur vie et de leur cœur, avec un zèle toujours plus attentif, tout ce qui pourrait aux yeux du monde et d’abord devant Dieu, étouffer « l’appel de l’Esprit qui oriente tous les chrétiens vers l’unité pleine et visible »55 et entraver l’espérance évangélique de la conversion du monde.

Conclusion

La formule selon laquelle l’Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique a engendré les interprétations les plus contradictoires rejetant en deux camps opposés ceux qui défendent que l’Église catholique est de manière univoque l’Église du Christ et ceux qui, se prévalant de ce terme, ont conclu que l’Église catholique avait renoncé à sa spécificité et qu’elle n’est plus qu’une Église parmi les autres Églises chrétiennes.

Cette bataille autour d’un mot révèle que nous sommes au cœur d’un débat dont les enjeux sont fondamentaux car ils visent à définir le statut spécifique de l’Église catholique ainsi que la dimension œcuménique du concept d’Église et d’appartenance à l’Église. Rien dans les textes de Vatican II ne permet d’affirmer que l’Église catholique ait renoncé à s’identifier à l’Église du Christ et l’emploi de « subsistit » ne saurait infirmer cette prétention ; mais le choix de ce mot n’est pas neutre et sa portée est considérable. Il permet d’exprimer un élargissement substantiel de l’idée que l’Église catholique se fait d’elle-même, de l’Église du Christ et des autres Communautés chrétiennes.

L’Église du Christ « subsiste » dans l’Église catholique : en d’autres termes, cela signifie que l’Église catholique réalise pleinement l’Église du Christ car elle a conservé la plénitude des moyens de salut. En ce sens elle peut être dite la véritable Église du Christ. Mais l’unité de l’Église n’est plus conçue en termes exclusifs d’identité – cette communauté est ou n’est pas l’Église du Christ –, mais de degrés de réalisation : cette communauté réalise plus ou moins parfaitement l’Église du Christ.

Les autres Églises ou Communautés chrétiennes non catholiques réalisent en partie – c’est-à-dire imparfaitement – l’Église du Christ mais elles n’en possèdent pas moins une valeur d’ecclésialité et une force salvatrice propres qui sont un don du Christ à Son Église de laquelle elles participent.

Seule la substitution de « subsistit » à « est » était en mesure d’exprimer cette réalité complexe.

On peut dire que le verbe « subsistit » constitue vraiment l’une des trouvailles de « Lumen gentium » et que désormais toute réception correcte de l’ecclésiologie de Vatican II passera nécessairement par une interprétation de ce mot-clé.

* Prêtre du diocèse de Paris, licencié en théologie.


  1. Lumen Gentium (LG) 1.
  2. LG 8.
  3. LG 8.
  4. Gaudium et spes (GS) 78 § 3.
  5. LG 4.
  6. LG 1.
  7. Cf. Eph 3, 8–11.
  8. Cf. Col 1, 15.
  9. Jn 14, 7–9.
  10. Cf. E. Schillebeckx, Le Christ sacrement de la rencontre de Dieu, Lex orandi, Cerf, Paris, 1964, p. 22.
  11. Cf. Eph 3, 8–11.
  12. Cf. Col 1, 15 sq.
  13. Cf. LG 9 ; Col 1, 26–27 ; Eph 2, 14–16.
  14. Eph 3, 17–19.
  15. Cf. Yves Congar, Esquisses du mystère de l’Église, Paris, Cerf 1941, p. 59–91.
  16. Col 3, 11.
  17. LG 1.
  18. Cf. Mat 16, 18.
  19. Cf. Jn 21, 17.
  20. Cf. Mat 28, 18.
  21. I Tim 3, 15.
  22. LG 8.
  23. Mystici Corporis, Foi catholique (FC) de Dumeige, no 497.
  24. Acta synodalia Concilii Vaticani II (AS), I, p. 4–15.
  25. AS I, p. 219–220.
  26. AS III/I p. 177.
  27. Cf. Guillaume de Tanouärn, « Le Cardinal Ratzinger a-t-il condamné l’œcuménisme ? », Fideliter 138, Nov. Déc. 2000, p. 6–12.
  28. Cf. B.D. de la Soujeole, in Le sacrement de la communion, Éditions universitaires de Fribourg, Cerf, 1998, p. 83–89.
  29. B.D. de la Soujeole, op cit., p. 86.
  30. Cf. Leonardo Boff, Église : charisme et pouvoir, Lien commun 1985.
  31. Notification de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, Documentation catholique (DC) 1985, p. 484–485.
  32. Cardinal Ratzinger, L’ecclésiologie de la Constitution conciliaire Lumen Gentium, DC 2223 (2000), p 311.
  33. Dominus Jesus (DJ) 16.
  34. Unitatis redintegratio (UR) 4.
  35. UR 3.
  36. LG 8.
  37. Déclaration Mysterium Ecclesiae, 24 juin 1973, DC 1973, pp 664–665.
  38. Cf. FC 507.
  39. LG 9.
  40. Cf. LG chap. III.
  41. Cf. LG 40.
  42. Cf. LG 5.
  43. Cf. UR 2.
  44. Cf. UR 4.
  45. Cf. UR 19.
  46. DJ 17.
  47. Cf. UR 3.
  48. Unitatis redintegratio no 22.
  49. DJ 17.
  50. Cf. UR 3.
  51. UR 3.
  52. Cf. Charles Journet, L’Église du Verbe incarné, t. 2, Desclée de Brouwer 1951, p. 688.
  53. Cf. Jn 17, 21.
  54. Mysterium Ecclesiae no 1.
  55. Ut unum sint no 99.