Octobre–Décembre 2002

Récapitulation sur l’évolution historique de la doctrine de la corédemption

R.P. Bertrand de Margerie s.j. *

Nous voudrions ici établir un bilan de l’évolution historique et des étapes successives traversées par la conscience ecclésiale à propos du rôle de Marie dans le mystère de la Rédemption. Nous entendons ici par corédemption ce que comprennent sous ce mot l’ensemble des théologiens : la participation privilégiée de Marie, en tant que Mère de Dieu, au mérite et à la satisfaction offerts par le Christ à la Trinité sainte, comme il résultera de notre première partie, manifestant l’état actuel de cette doctrine. C’est seulement à partir de cet état actuel que s’éclairera le parcours historique qui nous permettra de mieux comprendre le sens de l’évolution historique : notre seconde partie.

La pensée récente du Magistère, illustrée par quelques théologiens connus de différents pays.

Le magistère ordinaire de l’Église constitue son point de départ fondamental en vue d’exposer sa doctrine. C’est ainsi que le Pape Pie XII partant « de l’enseignement concordant du magistère ordinaire et de la foi concordante du peuple chrétien pour établir que l’Assomption corporelle de la Mère de Dieu au ciel était déjà une vérité révélée par Dieu et contenue dans le dépôt divin confié par le Christ à son Épouse, et doit être crue par tous les enfants de l’Église. »1

On peut en dire autant de cette autre vérité : la Vierge Marie a été intimement associée par le Christ à sa naissance et à sa mort pour le salut du monde ; tel est l’enseignement formel du concile œcuménique Vatican II reprenant et confirmant la pensée et la doctrine de plusieurs Papes des XIXe et XXe siècles.

Citons à nouveau les textes clairs et si impressionnants du concile Vatican II : « Cette union de la Mère avec son Fils dans l’œuvre du salut est manifeste dès l’heure de la conception virginale du Christ jusqu’à sa mort […]. La vénérable mère du divin Rédempteur, généreusement associée à son œuvre à titre absolument unique apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, et par son ardente charité » (LG 57 et 61).

Le Concile cite en ce sens plusieurs Pères latins et grecs.

Cette coopération de Marie avec le Rédempteur pouvait seulement être tout à fait singulière et sans pareille dans l’ordre de l’agir une fois qu’on a compris que Marie était sans pareille dans l’ordre de l’être par sa maternité divine ; et c’est ce que le concile Vatican II affirme dès le début du ch. VIII de Lumen Gentium : Marie est un membre suréminent et absolument unique de l’Église, ce qu’avait déjà vu et exprimé clairement saint Augustin (Sermo 25, PL 46, 938) ici implicitement cité par Vatican II.

Le schéma élaboré par la Commission préparatoire du Concile en 19622 a cité une série de textes des Papes des XIXe et XXe siècle affirmant cette association privilégiée et unique de Marie au mystère de la Rédemption ; leur sens convergeant est évident : cette association fait déjà partie du patrimoine doctrinal et du magistère ordinaire de l’Église et il n’y a aucune différence entre l’affirmation de Marie corédemptrice et cette affirmation d’association unique et privilégiée, non quant aux termes, mais quant à la substance de la pensée et l’enseignement.

Ainsi rappelait-on, à la veille du Concile, que Marie est la « généreuse associée du divin Rédempteur », suivant que l’affirmait Pie XII en définissant l’Assomption (DS 3902), associée avec Jésus et sous lui pour offrir, en nouvelle Ève, l’holocauste de son amour maternel, pour tous les fils d’Adam, au Père éternel ; Léon XIII avait déjà dit dans sa lettre Parta humano generi (1901) que « Marie non seulement était présente au mystère de notre Rédemption, mais y avait participé » (non adfuit tantum sed interfuit).

On pourrait multiplier les textes officiels des papes des deux derniers siècles disant en substance la doctrine de la Corédemption, même sans le nom ; il en résulte qu’ils affirmaient que le mérite de Marie, au pied de la croix, obtenait en dépendance du Christ crucifié, le salut du monde, tout en expiant, de la même manière subordonnée, le péché du monde envers la Trinité sainte.

C’est bien en ce sens qu’une série d’éminents théologiens ont compris au cours des deux derniers siècles la doctrine sur la participation privilégiée de Marie au mystère de la Rédemption comme étant celle du magistère ordinaire de l’Église.

C’est ce qu’ont vu notamment, de différentes manières et sous des angles différents, le cardinal Newman, M. J. Scheeben, le P. J. de Aldama, M. J. Nicolas, le cardinal Journet et Mgr B. Gherardini. Ensemble impressionnant de théologiens connus issus de pays très différents.

Le cardinal Newman, dans sa lettre à Pusey, s’appuie sur les Pères de l’Église notamment Irénée de Lyon et les Pères grecs prolongeant le concile d’Éphèse (431) pour affirmer que Marie est la coopératrice privilégiée de notre salut.3

M. J. Scheeben a traité longuement de la collaboration de Marie nouvelle Ève, mère virginale des rachetés, à l’œuvre de la Rédemption et au sacrifice du Christ en trois chapitres conclusifs de sa mariologie. Rachetée par le Christ, elle ne peut collaborer avec Lui que sur la base de la grâce reçue de Lui. Elle représente l’Église qui communique la grâce de la Rédemption.4

Pour le Père de Aldama, la vérité exprimée dans la thèse de la Corédemption mariale a été proposée par les pontifes romains durant plus d’un siècle à toute l’Église, il est impossible qu’ils l’induisent en erreur, car ce serait le triomphe – impossible – des puissances de l’enfer (Mt 16).5

À partir de 1937 et de l’étude magistrale du P. M. J. Nicolas sur « le concept intégral de maternité divine » (RT, 42, 58–93 et 230–272), une série de mariologues, notamment espagnols approfondissent la valeur sotériologique de la maternité divine.6

Le cardinal Journet7 expose, à maintes reprises, la notion analogique de corédemption telle qu’elle se présente chez les chrétiens, dans et par l’Église, et d’une manière suprême chez la Mère de Dieu.

Dans son Petit catéchisme de la Sainte Vierge, en 1964, le cardinal affirme : « La Vierge s’est unie à toutes les souffrances de la vie et de la mort de Jésus, au Calvaire, en suppliant que le sacrifice de Jésus, apporte la grâce à tous les hommes ; Jésus pensait à ce moment aux grandes souffrances de sa mère ; il les unissait à celles qu’il endurait lui-même pour nous sauver. Les souffrances de Jésus qui est Dieu ont une valeur infinie ; elles sont rédemptrices. Les plus saintes souffrances de la Vierge et des chrétiens n’ont qu’une valeur finie ; elles ne sont que corédemptrices.

La doctrine de la médiation corédemptrice de la Vierge, peut-être définie demain, rappelle aux chrétiens qu’à l’image de Marie, unie au sacrifice rédempteur que son Fils offrait pour toute l’humanité, ils sont invités dans un univers de plus en plus solidaire économiquement, mais de plus en plus divisé spirituellement à être dans le Christ et par le Christ, avec toute l’Église, non seulement des membres sauvés, mais encore des membres sauveurs de ce monde contemporain qui leur est hostile et des millions d’âmes qu’il renferme (…). L’incorporation introduit dans le monde la loi de rédemption et de rachat du péché par l’amour ; cette loi est en source dans la Vierge, puis, quand viendra son tour, dans l’Église. Ce sont les degrés de la corédemption. »

Comme on le voit, le mystère de Marie corédemptrice se situe, pour le cardinal Journet, entre le mystère unique d’une Rédemption opérée seulement par le Christ et le mystère participé d’une corédemption opérée par tous les membres vivants de l’Église. Il dit encore : « Dans l’Église, la Vierge seule est l’Église et plus que toute l’Église elle-même. Elle est l’Église au temps de la présence du Christ. C’est le sens de la mystérieuse vision de l’Apocalypse (Ch. 12).

La mystérieuse identification entre la Vierge et l’Église que nous présente l’Apocalypse n’a pas laissé sans réaction ce grand théologien qu’était le cardinal Journet et il en conclut que l’Église est appelée en Marie et à sa suite, grâce à elle, à devenir, et toujours plus, corédemptrice. Il y a chez saint Jean un parallèle d’une part entre la Femme qui accepte de lutter contre le Serpent et finit par le vaincre, aux temps où elle ne peut enfanter que des fidèles et d’autre part, la Femme au moment unique où représentée par la Vierge, elle peut enfanter le Christ.

Il faudra que l’Église prenne expérimentalement conscience au cours du temps, de la mission corédemptrice de chaque chrétien et de sa mission corédemptrice de chaque chrétien et de sa propre mission corédemptrice, par rapport au monde pour qu’elle puisse saisir, à partir de là, toute l’excellence et toute l’ampleur de la mission corédemptrice de la Vierge.

Le progrès de la doctrine sur la Vierge répond au progrès de la connaissance concrète que l’Église est amenée à prendre de son propre mystère au cours des siècles.

Cette constatation du cardinal Journet montre à quel point il contemple ensemble le mystère de Marie et celui de l’Église.

L’ensemble des théologiens que nous avons cités développent la mystérieuse association de Marie à la Rédemption ; et bien avant Vatican II. On peut dire que cette affirmation, commune avant le dernier concile, a été singulièrement renforcée par l’ensemble du ch. VIII de la constitution Lumen Gentium. La participation privilégiée de Marie à l’œuvre du salut du Christ constitue, de par le texte de Vatican II, une donnée capitale de la foi actuelle de l’Église. Les expressions sont diverses (coopération, collaboration, etc.) mais l’affirmation est unanime. À partir de cette conviction de l’Église actuelle, nous pouvons remonter jusqu’aux origines du christianisme pour retrouver le témoignage constant de la certitude de l’Église.

La catéchèse mariale de Jean-Paul II en 1995–1997

Le Souverain Pontife Jean-Paul II a donné à l’Église soixante et onze catéchèses sur le mystère de Marie dans le Mystère du Christ et de l’Église.8

Sauf quelques exceptions9, cet enseignement doctrinal n’a guère retenu l’attention des théologiens ou des penseurs chrétiens. Nous voudrions ici souligner les principaux points, les orientations doctrinales majeures contenues dans cette catéchèse prolongée, analyser la qualification doctrinale qu’elle mérite, notamment dans son lien avec Vatican II qu’elle veut expliquer, clarifier, prolonger et approfondir, et avec Vatican I.

a. Deux points essentiels :

On veut parler ici de l’association unique de Marie au Sacrifice Rédempteur comme Médiatrice et Avocate.

Le 18 septembre 1996 (G. 114–116), après avoir cité saint Irénée (AH V.19.1), Jean-Paul II déclarait : « En prononçant son oui total au plan divin, Marie est pleinement libre devant Dieu. Elle se sent personnellement responsable vis-à-vis de l’humanité, dont l’avenir est lié à sa réponse. Dieu place entre les mains d’une jeune femme le destin de tous. Le oui de Marie pose les prémices pour que se réalise le dessein que, dans son amour, Dieu a préparé pour le salut du monde. « Elle a prononcé son oui au nom de toute la nature humaine » (CEC 511). Dans la dépendance et la subordination, il s’agit d’une véritable coopération comportant à partir de l’Annonciation une coopération active à l’œuvre de la Rédemption. Comme le dit Irénée, Marie est devenue, par son obéissance, cause de salut pour elle (Ève) et pour tout le genre humain » (AH III.22.4).

Le 2 avril 1997 (G. 155–157), Jean-Paul II souligne que Marie au pied de la Croix : « Souffrit cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime née de sa chair le consentement de son amour » (Lumen Gentium, 58). Le Concile nous rappelle, à travers ces paroles, la compassion de Marie, sa « volonté de participer au sacrifice rédempteur et d’unir sa souffrance maternelle à l’offrande sacerdotale de son Fils. »

Le 26 février 1997 (G. 147), à propos des noces de Cana, en rappelant ensuite la présence de Marie au Calvaire : « L’Évangéliste, dit Jean-Paul II, aide à comprendre la façon dont la coopération de Marie s’étend à toute l’œuvre du Christ. »

Mais le texte le plus important du Pontife, préparé par les précédents, est celui de la catéchèse du 9 avril 1997 (G 158–160).

Le Pape y rappelle d’abord que « saint Augustin attribuait déjà à la Vierge le titre de coopératrice de la Rédemption ».10

Jean-Paul II continue en précisant : « Appliqué à Marie, le terme de coopératrice assume toutefois une signification particulière. La collaboration des chrétiens au salut se réalise après l’événement du Calvaire, dont ils s’engagent à diffuser les fruits à travers la prière et le sacrifice.

En revanche, le concours de Marie a lieu lors de l’événement même et au titre de Mère ; il s’étend donc à la totalité de l’œuvre salvifique du Christ. Elle seule a été associée de cette façon à l’offrande rédemptrice qui a apporté le salut de tous les hommes. En union avec le Christ et soumise à Lui, elle a collaboré pour obtenir la grâce du salut à l’humanité entière.

Le rôle particulier de coopératrice accompli par la Vierge a pour fondement sa maternité divine. En mettant au monde Celui qui était destiné à réaliser la Rédemption de l’homme, en le nourrissant, en le présentant au Temple, en souffrant avec Lui, lors de sa mort sur la Croix, elle « apporte à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille » (LG, 61). Même si l’appel de Dieu à collaborer à l’œuvre du salut concerne chaque être humain, la participation de la Mère du Sauveur à la Rédemption de l’humanité représente un fait unique et sans égal. En dépit de la singularité de cette condition, Marie est, elle aussi, la destinataire du salut. Elle est la première à être l’objet de la Rédemption.

Quelle est la signification de cette coopération singulière de Marie au plan du salut ? (…) Dans le dessein divin, elle représente au pied de la Croix l’humanité rachetée11, qui ayant besoin de salut, devient capable d’offrir une contribution au développement de l’œuvre salvifique. »

Le Pape terminait cette allocution si précise en ajoutant : « Marie a exercé le rôle de coopératrice de la Rédemption toute sa vie et en particulier au pied de la Croix. » Ce qui veut dire : dès son Immaculée Conception et, pendant l’enfance du Sauveur, pendant son ministère public, et dans la primitive Église, jusqu’à sa mort.12

C’est précisément ce que soulignera la catéchèse du 25 juin 1997, sur la « Dormition de la Mère de Dieu » (G. 173–175).

Dépassant (à la lumière de saint Jean Damascène13) une certaine timidité de Pie XII (dans la définition de l’Assomption, en 1950) Jean-Paul II affirme : « Même le Maître de la nature n’a pas refusé l’expérience de la mort. (…) La mère n’est pas supérieure au Fils, qui a assumé la mort en lui conférant une nouvelle signification et en la transformant en instrument de salut. Participant à l’œuvre de la Rédemption et associée à l’offre salvatrice du Christ, Marie a pu partager la souffrance et la mort en vue de la Rédemption de l’humanité.(…) Saint François de Sales estime que la mort de Marie a eu lieu à la suite d’un élan d’amour. Il parle d’une mort dans l’amour, à cause de l’amour, par amour. Parvenant ainsi à affirmer que la Mère de Dieu mourut d’amour pour son Fils Jésus (Traité de l’amour de Dieu, Livre VII, ch. 13–14). »

Le 1er octobre 1997 (G. 197–199), le Pape traitait de Marie médiatrice : « La médiation de Marie est fondamentalement définie par sa maternité divine. En outre la reconnaissance du rôle de médiatrice est implicite dans l’expression « Notre Mère » que propose la doctrine de la médiation mariale, mettant l’accent sur la maternité. (…) La médiation maternelle de Marie n’offense en rien l’unique médiation du Christ (LG, 62). Elle en manifeste au contraire la vertu (ibidem, 60). C’est du Christ que découle la valeur de la médiation de Marie. L’influence de la Vierge n’empêche en aucune manière l’union immédiate des croyants avec le Christ, qui s’en trouve au contraire aidée (ibid.). »

Le Pape ajoute : « En proclamant le Christ unique médiateur (1 Tm 2, 5–6), saint Paul exclut toute autre médiation parallèle, mais non une médiation subordonnée : (…) « Que l’on fasse des prières pour tous les hommes » (2, 1). Les prières ne sont-elles pas une forme de médiation ? Selon saint Paul, l’unique médiation du Christ est même destinée à promouvoir d’autres médiations dépendantes et ministérielles. En proclamant l’unicité de la médiation du Christ l’Apôtre vise uniquement à exclure toute médiation autonome ou concurrente. »

Ces pensées, comme celles d’Irénée cité plus haut, permettent aussi d’affirmer que Jean-Paul II a présenté Marie comme l’avocate du genre humain. Marie est l’Associée unique au Sacrifice Rédempteur non seulement comme Oblatrice, mais encore comme Médiatrice et Avocate. (LG, 58 et 61).

Notons-le : la Médiation de Marie, exposée par le Pape, ne porte que sur les grâces reçues par d’autres personnes humaines et non sur les grâces qu’elle a elle-même reçues.

b. Marie, Corédemptrice.

Déjà en plusieurs occasions le pape avait résumé tout cet enseignement en reprenant à propos de Marie le titre (très ancien et déjà utilisé par plusieurs papes) de Corédemptrice14 : ainsi, le 31 janvier 1985, dans un sanctuaire marial de Guyaquil, en Équateur, le Souverain Pontife prononçait cette très belle déclaration : « Au Calvaire, acceptant et assistant au sacrifice de son Fils, Marie est l’aurore de la Rédemption. (…) Crucifiée spirituellement avec son fils crucifié (cf. Ga 2, 20), elle contemplait avec un héroïque amour la mort de son Dieu. (…) Elle s’unit au sacrifice de son fils qui conduit à la fondation de l’Église ; son cœur maternel partageait en profondeur la volonté du Christ de rassembler en un tout les enfants dispersés de Dieu (Jn 11, 52). (…) Ayant souffert pour l’Église, Marie a mérité de devenir la Mère de tous les disciples de son Fils, la Mère de son unité. Effectivement, le rôle corédempteur de Marie n’a pas cessé avec la glorification de son Fils » (Insegnamenti, VIII.1 (1985)318–319).

De même, Jean-Paul II a prononcé explicitement le nom de Corédemptrice dans l’audience générale du 8 septembre 1982 (Insegn., V.3(1982)404) et en 1984 (Insegn. VII.2 (1984) 1151) et encore le 31 mars 1985 (Insegn., VIII.1 (1985) 889–890). Le 6 octobre 1991, il soulignait que : « Sainte Brigitte de Suède invoquait Marie comme l’Immaculée, la Mère de Douleurs, et la Corédemptrice ; exaltant son rôle singulier dans l’histoire du salut » (Insegn., XIV.2 (199) 756). En tout, Jean-Paul II a utilisé l’expression six fois.15

L’expression de Corédemptrice dit brièvement (comme les mots « consubstantiel » et « transsubstantiation ») sans périphrase, tout ce que l’Église croit sur le rôle unique, privilégié, dépendant et subordonné16 de Marie dans l’économie du salut par rapport au Christ. Quoique Jean-Paul II l’utilise moins souvent, son emploi répété par le Vicaire du Christ souligne l’importance du thème à ses yeux : ne l’oublions pas, « l’assentiment religieux de l’intelligence et de la volonté est dû à un titre singulier au magistère authentique du Souverain Pontife même lorsqu’il ne parle pas ex cathedra ; ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère et l’adhésion sincère à ses affirmations en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier de l’insistance à proposer une certaine doctrine » (LG, 25.1).

Faisant allusion à la catéchèse, déjà citée, du 9 avril 1997 sur la « coopération de Marie à l’œuvre du salut par son association au sacrifice rédempteur du Christ », le P. J. M. Garrigues précisait : « Dans ces phrases d’une portée décisive, le magistère ordinaire du Pape ne peut pas ne pas être engagé dans un enseignement proprement doctrinal sur un mystère aussi central que celui de la Rédemption. »

Il ajoute : « La catéchèse pontificale rattache, selon la connexion des mystères, cette vérité (à savoir le thème de la corédemption) aux dogmes déjà définis de l’Immaculée Conception et de l’Assomption, le théologien voit se dégager une conclusion théologique très riche autour des trois points suivants :

– (Marie) elle-même parfaitement sauvée par la « plénitude de grâce » (Lc 1, 28) qui lui venait déjà de la mort de son Fils pour donner au Père son fiat (Lc 1, 38), devenir par l’Esprit Saint la Mère du Fils de Dieu et être conduite au pied de la Croix ;

– la Vierge Marie, « Femme » (Jn 2, 4 et 19, 26) choisie par Dieu pour être la Nouvelle Ève, est la seule personne humaine à avoir été associée par Lui à l’acte même du sacrifice du Calvaire ;

– devenue ainsi Mère selon l’Esprit pour tous les rachetés, elle est la seule à être associée pour tous les hommes à la disposition universelle de « la plénitude de grâce » (Jn 1, 14.16) qui vient du seul médiateur (1 Tm 2, 5) car elle en a été comblée pour tous ses enfants (Lc 1, 8). »

Garrigues concluait en disant :

« Le développement dogmatique en cours articule ensemble les trois dimensions surnaturelles du rôle de Marie dans l’économie du salut : Immaculée Conception, Coopération unique à l’Acte même du sacrifice rédempteur, Assomption l’associant à la dispensation de toutes les grâces dans sa maternité spirituelle s’exprimant en une intercession pour chacun des rachetés ».17

En somme, des théologiens pensent que Jean-Paul II s’est exprimé dans cette catéchèse doctrinale sur Marie au niveau du magistère pontifical, ordinaire, universel et authentique de l’Église. C’est déjà beaucoup ; dans cet exercice, il jouit de l’assistance divine même quand il ne déclare rien de manière définitive, universelle et infaillible (CEC 892). On peut dire au moins que le Pape a proposé un enseignement sur Marie (cf. CEC 968) qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation et à un assentiment religieux (LG, 25) au moins, même s’il ne conduit pas à un assentiment de foi, tout en le prolongeant.

Vérifications nécessaires ?

Ni dans cette catéchèse du Pape, ni non plus dans le chapitre marial du Concile Vatican II n’est évidente une intention de communiquer un enseignement qui doive être cru de manière définitive ou même tenue. S’il est vrai que cette intention peut se trouver dans le magistère ordinaire et universel, suivant l’enseignement de Vatican I (DS 3011), la vérification, pensent certains, est nécessaire en chaque cas particulier ; il faut montrer que le Magistère a voulu enseigner ce qui a été cru toujours, partout et par tous.

(Dans la lettre Ordinatio sacerdotalis le Pape en vertu de son magistère ordinaire, nous assure que l’impossibilité pour l’Église d’ordonner des femmes à la prêtrise appartient au dépôt de la Révélation et demande notre assentiment définitif à ce point. Tous les chrétiens doivent le tenir, c’est-à-dire le professer comme un point connexe à la Révélation).18

Peut-on aller plus loin ? Peut-être si l’on considère avec Jean-Paul II le caractère unique du Magistère conciliaire qui engage ensemble Pape et Évêques : l’expression figure dans le texte du 13 décembre 1995.

Ce caractère unique est souligné par d’autres.

Ainsi un célèbre théologien et moraliste belge, Mgr Ph. Delhaye19, nous dit que : « Le magistère simplement ordinaire ne correspond pas aux engagements doctrinaux de Vatican II, car il s’exerce par les actes d’un pape ou d’un évêque agissant seuls.

Le magistère ordinaire universel (Vatican I) se rapproche beaucoup plus de Vatican II puisqu’il est basé sur l’idée de communion entre pape et évêques.

La prise de conscience de la collégialité du Corpus episcoporum groupé autour du pape pour une coresponsabilité permet de détecter l’exercice d’un genre nouveau du magistère ordinaire universel. Celui qui s’exerce par excellence dans un concile. »

Dans la mesure où la catéchèse papale de 1995–1997 sur le mystère de Marie veut surtout commenter le magistère conciliaire de Vatican II, elle participe en quelque manière à sa valeur et à son degré de certitude. On pourrait dire : elle atteint au niveau suprême du magistère ordinaire de l’Église universelle, et parce qu’elle engage le pape et parce qu’elle participe du magistère conciliaire.

Ici nous importe non seulement la valeur magistérielle de la catéchèse de Jean-Paul II, mais encore celle qu’il attache aux déclarations de Vatican II sur l’association de Marie au sacrifice de Jésus, sa participation à la Médiation du Christ et, comme avocate, à l’intercession de Jésus.

Ce que nous avons dit jusqu’ici répond déjà en partie à ces questions. Jean-Paul II a pris une position à la fois claire et modérée, évitant maximalisme et minimalisme à propos du texte mariologique du Concile. « Les hésitations de certains Pères (du Concile) face au titre de médiatrice n’ont pas empêché le Concile d’utiliser une fois ce titre et d’affirmer dans d’autres termes la fonction de médiatrice de Marie, de son consentement à l’annonce de l’ange, à la maternité dans l’économie de la grâce » (LG, 62). De plus le Concile affirme sa coopération absolument sans pareille à l’œuvre qui rend aux âmes la vie surnaturelle (LG, 61).

Le Pape voit même « dans l’exposition du chapitre VIII de la constitution dogmatique Lumen Gentium une expression de la foi de l’Église (…) La signification véritable des privilèges de Marie a été amplement réaffirmée (par le Concile Vatican II) sa coopération au plan divin de salut mise en relief ; l’harmonie d’une telle coopération avec l’unique médiation du Christ est apparue plus évidente. (…) Pour la première fois, le magistère conciliaire proposait à l’Église un exposé doctrinal sur le rôle de Marie dans l’œuvre de la Rédemption du Christ et dans la vie de l’Église » (Catéchèse sur La présence de Marie dans le concile Vatican II, le 13 décembre 1995, G. 40).

De tout cela il résulte clairement que les trois vérités signalées plus haut (association unique et privilégiée à l’œuvre du salut, médiation fondée sur la maternité divine, Marie avocate) sont bien présentes dans le magistère, non seulement papal, mais conciliaire et dans son magistère ordinaire au suprême degré.

À l’époque même où Jean-Paul II commençait ses catéchèses mariales, en l’année 1995, le 25 mai, il signait l’encyclique Ut sint unum, qui comportait notamment les pensées suivantes :

« Il est possible de discerner les thèmes à approfondir pour parvenir (entre chrétiens) à un vrai consentement dans la foi. (…) La Vierge Marie, Mère de Dieu et Icône de l’Église, Mère spirituelle qui intercède pour les disciples du Christ et pour toute l’humanité. (…) Si nous devions nous demander si cela est possible, la réponse serrait : oui. La réponse est la même qu’entendit Marie de Nazareth, parce que « rien n’est impossible à Dieu. »20 Autrement dit, l’accord doctrinal sur Marie, entre chrétiens, n’est pas impossible à Dieu. Les vérités que nous avons analysées avec l’aide du Concile Vatican II et de la catéchèse pontificale font, ainsi que l’a souligné dans son récent ouvrage sur Marie corédemptrice, Mgr Brunero Gherardini, partie du patrimoine doctrinal de l’Église :

« Les conditions par lesquelles une doctrine est et doit être considérée comme une doctrine de l’Église sont totalement et amplement vérifiées dans la Corédemption mariale; le fondement est indirect et implicite, mais solide dans les Écritures21, étendu chez les Pères22 et la théologie, sans équivoque dans le magistère. Il en résulte que la Corédemption appartient au patrimoine doctrinal de l’Église.

La nature de cette appartenance, due à une conclusion théologique déduite des prémisses de l’Ancien et du Nouveau Testament, trouve son expression dans la note : « Proche de la foi ». Ses limites résultent du fait qu’elle a été proposée sans définition (non definitorio modo). Mais, proposée, elle doit être tenue de manière définitive. »

Il ajoute : « Le terme de Corédemptrice apparaît dans le vocabulaire même du Siège Apostolique à partir de 1908, avec S. Pie X, pour y demeurer jusqu’à Pie XI et après une parenthèse pendant laquelle les papes préfèrent insister sur l’association salvifique de Marie au Christ ».23 Mais le terme est revenu dans sa splendeur directe et indirecte sous le règne du Pape Jean-Paul II.24

Dans sa substance, le terme évoque la collaboration unique et privilégiée de Marie avec le Fils de Dieu pour le salut du monde. C’est la doctrine enseignée par le magistère conciliaire dont Jean-Paul II est le témoin à la fois historique (présent comme membre au Concile Vatican II) et charismatique (en tant que pontife aujourd’hui).

En fait, cette doctrine n’est-elle pas, et depuis toujours, (c’est-à-dire notamment avant Nicée I, et donc bien avant Éphèse) l’objet de l’enseignement du magistère ordinaire et universel tout autant que le canon des Écritures, et le symbole baptismal25, dans un lien étroit avec l’infaillibilité des fidèles in credendo, et surtout comme l’expression de l’infaillibilité du témoignage épiscopal, à la fois dispersé et réuni, pendant les trois premiers siècles ? Avant Nicée et Éphèse, les évêques unanimes ne croyaient-ils pas que Marie avait été associée d’une manière unique au Christ sauveur en lui donnant la vie de manière consciente, libre et volontaire. Irénée n’en fut-il pas le témoin ?

Il pourrait sembler à première vue que nous contredisons ici ce que nous avions énoncé plus haut ; nous disions : « La vérification et nécessaire en chaque cas particulier montrant que le point affirmé a été cru, toujours, partout et par tous ! »

Mais nous disions : « Certains pensent que cette vérification est nécessaire. » Ce n’est pas la pensée des historiens du christianisme.

En réalité, cette vérification paraît évidente à propos du symbole baptismal. Il est tout aussi clair que, pendant les trois premiers siècles avant Nicée, Marie a été vue par le magistère ordinaire et universel des Évêques comme ayant collaboré d’une façon unique à l’Incarnation rédemptrice par son acceptation virginale de la Maternité divine (cf. Ignace d’Antioche et Irénée).

Cependant jusqu’ici, disait Vatican I, le magistère ordinaire ne paraît avoir transformé aucune doctrine, même certaine, en dogme de foi (Constitutions du Concile du Vatican, Paris, 1895, t. II, p. 123).

Conclusion de ce paragraphe

Nous rejoignons ainsi la problématique de Pie IX (Tuas Libenter)26 de Vatican I (infaillibilité du magistère ordinaire et universel) et de Ad Tuendam fidem (première catégorie de vérités révélées) et aussi la seconde catégorie des vérités, soit historiquement, soit spéculativement connexes à la vérité révélée.27

La vérité de Marie corédemptrice, non encore dogmatiquement définie par le magistère extraordinaire, est à la fois crue comme divinement révélée par le magistère ordinaire et universel depuis toujours, définitivement crue, plus que proche de la foi et tenue dans sa technicité comme connexe à la Révélation.28

Le Pape a exprimé cet ensemble complexe dans sa catéchèse de 1995–1997. Même si elle n’a pas été jusqu’ici l’objet d’une grande attention de la part du monde théologique, le Pape pourrait, s’il le voulait, résumer l’ensemble de cet enseignement dans une encyclique concentrée autour de la présentation de la collaboration unique et privilégiée de Marie à l’œuvre du salut. Il faut même dire que les enseignements de Vatican II sur ce point lui offrent déjà une base très suffisante à une définition dogmatique de ce qui est déjà la certitude de la foi de l’Église.

c. De manière implicite mais substantielle, l’Église a toujours présenté la coopération privilégiée de Marie à l’œuvre de la Rédemption.

Tout d’abord en présentant clairement, à travers les Évangiles et l’Épître aux Galates, Marie comme la Mère vierge de Jésus Sauveur. Quelle coopération plus intime pourrait-il y avoir que de donner au Fils de Dieu la vie terrestre qu’il allait sacrifier pour le salut du monde ? L’affirmation du Credo dans ses deux versions est la proclamation la plus ancienne par le Magistère des Apôtres du mystère de la Corédemption.

Pendant les trois premiers siècles, l’Église reconnaît comme une vérité constituant le fondement même de la foi chrétienne que Jésus Sauveur est le Fils de Marie ; ce qui veut dire que Marie l’a engendré et élevé en vue du salut du monde.

L’affirmation de la Corédemption commence avec le christianisme et il est assez étonnant de penser qu’on ait pu omettre de souligner ce point. Annoncer l’Évangile, c’est annoncer le Christ Fils de Marie, c’est donc annoncer que Marie a été, dès le début de la vie humaine de Jésus, mêlée à son projet de sauver le monde.

Bien avant Éphèse, bien avant Nicée I, pendant l’époque où seul existait le magistère ordinaire d’une Église déjà universelle, avant même Irénée de Lyon, Méliton de Sardes proclamait en Asie Mineure que Marie est « la belle Agnelle » qui nous a livré le salut du monde.

Irénée de Lyon traduira peu après cette image en l’affirmation bien connue : Marie a été cause de salut pour le monde entier, évidemment sous la dépendance du Christ. Il apparaît donc que dès le IIe siècle, l’Église confesse le Christ comme sauveur par et avec Marie.

Aux yeux de Scheeben et du cardinal Newman, les Pères du Ve siècle notamment sous l’influence du concile d’Éphèse, ont vu en Marie la Nouvelle Ève et la mère du Dieu sauveur.

Déjà dans sa période anglicane, Newman exalte la coopération de Marie à l’œuvre de notre Rédemption, comme seconde et meilleure Ève. La première Ève avait collaboré à la chute d’Adam en lui étant subordonnée ; pour Newman, la participation de Marie à la réparation de la chute était essentielle et subordonnée au Second Adam.

S’inspirant des écrits de Jérôme, Ambroise et Pierre Chrysologue, Newman souligne le rôle actif des deux Ève ; il va jusqu’à parler du rôle « méritoire et réel » de Marie dans la mission salvifique du Christ au sein de l’économie de sa grâce, au point d’être digne de notre invocation.

Le premier millénaire a été dominé, dans son expression de la mission de Marie au service du Dieu sauveur, par une forte conviction concernant la maternité divine non séparée de la virginité perpétuelle ; c’est comme Vierge que Marie est Mère de Dieu et comme vierge non seulement dans l’enfantement mais perpétuellement ; il est aussi permis de comprendre dans cette virginité en tant que maternelle une obscure pré-perception du sacrifice rédempteur, auquel sa virginité la faisait participer.

Participation plus claire et plus explicite dans la pensée d’Arnaud de Chartres.29

Il serait suivi dans cette voie par saint Bonaventure30 : « La bienheureuse Vierge a payé entièrement le prix de notre Rédemption quand le Christ a souffert sur la croix pour le payer entièrement afin de nous racheter ; la vierge présente, acceptait et communiait à la volonté divine ; elle paya le prix de la Rédemption du genre humain. »

Bonaventure ne se contente plus de l’affirmation d’une contribution de Marie au salut du genre humain par le consentement même douloureux à l’Incarnation passible et mortelle du Fils unique de Dieu. Il nous montre Marie payant le prix du Sang au pied de la Croix.

Selon son ami saint Thomas d’Aquin, le Christ, pour que nous pussions, en consentant à nos propres morts, nous sauver nous-mêmes, s’est incarné. Marie, à l’Annonciation et au pied de la Croix, représentait le genre humain et consentait en son nom à la mort sacrificielle du Christ. Grâce à ce consentement de Marie, nous pouvons joindre au sien nos consentements individuels à notre propre salut.

Ce point résulte clairement de la considération de l’ensemble des affirmations de Saint Thomas, vues dans leur connexion mutuelle. Pour lui, la grâce de Marie, dès l’Annonciation et, a fortiori, au pied de la Croix (car elle avait augmenté entre temps) était si grande qu’elle suffisait pour le salut de toute l’humanité.31 Notre salut consiste précisément à nous approprier les mérites et satisfactions du Christ en Marie, par Marie, avec Marie en nous tenant debout avec elle au pied de la Croix.

Pendant le second millénaire, l’activité méritoire et satisfactoire de Marie lors de l’Incarnation et au pied de la Croix, non ignorée mais peu soulignée durant le premier, a été beaucoup plus accentuée. Notamment durant le XIXe siècle.

À la veille du concile Vatican II, la maternité sotériologique de Marie, c’est-à-dire sa collaboration maternelle à l’œuvre de la Rédemption du genre humain, était très largement admise par l’ensemble des théologiens catholiques.32

Telle était la situation au moment où s’ouvrait le Concile. Les actes de la commission préparatoire, s’ils soulignent la volonté de ne pas parler de Marie « corédemptrice »,33 manifestent aussi que la substance de cette doctrine était largement tenue, comme allait le montrer le vote en faveur du ch. VIII de Lumen Gentium, en affirmant à de multiples reprises l’association unique et privilégiée de Marie au Christ rédempteur et en dépendance de lui..

Le terrain d’ailleurs avait été préparé par le témoignage des saints34, des candidats à la sainteté et des auteurs spirituels de bonne note dans l’Église. Depuis plusieurs siècles ils parlaient des mérites et des satisfactions de Marie corédemptrice, intimement associée au sacrifice du Christ en croix.

Les catéchèses, soit occasionnelles, soit systématiques, du Pape Jean-Paul II, déjà avant 1995 et surtout après, jusqu’en 1997, prolongèrent les enseignements du concile Vatican II et les interprétèrent dans le sens d’une affirmation de la médiation corédemptrice de Marie.

Conclusions

Certes les affirmations du concile Vatican II et des Papes récents (XIXe et XXe siècles) dans un sens équivalent en substance à la corédemption ont plus d’importance que des opinions théologiques les interprétant.

Il reste (et ce n’est pas négligeable) qu’aux yeux de beaucoup de théologiens de bonne note l’affirmation « corédemptrice » à propos de Marie fait partie du trésor exposé par le magistère ordinaire de l’Église.

Contenue dans les Écritures (Lc 1 et 2, Jn 19) du Nouveau Testament, cette affirmation est transmise par la Tradition de l’Église autant que d’autres ayant donné lieu à l’élaboration de catégories non explicitement biblique : « consubstantiel » et « transubstantiation » ; l’Église a dû recourir à ces vocables non bibliques pour défendre et pour exposer l’enseignement des Écritures sur la divinité du Christ égal au Père et sur la Présence réelle. L’association de Marie au Rédempteur ne supprime en rien le fait que Marie est créature du Christ, rachetée et sauvée par son Créateur et Fils, rémunérée par Lui dans le mystère d’une Assomption anticipée. Oui, Marie est tout ce qu’elle est par Lui. Son association privilégiée avec le Rédempteur vient de Lui.

Oui, d’autres expressions (« coopératrice privilégiée, collaboratrice ») ont été employées par le Concile et par Jean-Paul II pour désigner la même réalité, mais « corédemptrice » dit plus brièvement, sans périphrase, le même fait doctrinal, l’association unique de Marie avec le Christ pour sauver le monde. L’évolution historique et magistérielle de la doctrine mariale incline à penser que l’Immaculée, ayant triomphé de tant d’obstacles conceptuels et verbaux au cours des siècles, sera plus facilement proclamée d’abord très clairement par le magistère ordinaire et universel, puis par le magistère extraordinaire, « corédemptrice » au service de l’unique Rédempteur.

Si, en un premier moment, certains ont pu penser que le mot de « corédemptrice » était un « mauvais vocable exprimant une bonne intention », une réflexion plus approfondie pourra les incliner à admettre sa continuité réelle avec la « langue de l’Écriture et des Pères », pourvu qu’il soit bien expliqué.

Appendice

Note sur une déclaration d’une Commission théologique internationale.

Le 4 juin 1997, l’Osservatore Romano, organe officieux, mais non officiel, du Saint-Siège, publiait une déclaration d’une commission théologique internationale constituée à Czestochowa pendant un congrès mariologique également international.

À cette déclaration qualifiant de non désirable une définition dogmatique concernant Marie Corédemptrice, Médiatrice et Avocate, adhéra peu après l’Académie pontificale mariale internationale (Documentation Catholique, 1997, 693–696 : textes complets).

Dans le volume III de Théological Foundations, trois articles (du Prof. Miravalle, de Mgr Calkins et du père O’Carroll) répondent à ces objections (pp. 109–148).

Mgr Calkins remarque que les textes de la Commission et de l’Académie pontificale ne sont pas des documents officiels du Saint-Siège.

Postérieurement, comme l’a montré notre ch. VII dans les pages précédentes, le pape Jean-Paul II a présenté comme doctrine du Magistère ordinaire de l’Église celle qui concerne Marie Médiatrice et Avocate. Il avait déjà parlé au moins cinq fois de Marie corédemptrice. Citons ce discours prononcé à Guyaquil (Équateur) le 11 janvier 1985 :

« Crucifiée spirituellement avec son fils crucifié (Ga 2, 20), Marie contempla avec un amour héroïque la mort de son Dieu, elle consentit à l’immolation de la victime née de sa chair (LG 58). En fait au calvaire, elle s’est unie au Sacrifice de son Fils qui a conduit à la fondation de l’Église (…) (Jn 11, 52). Le rôle de Marie comme corédemptrice n’a pas cessé avec la glorification de son Fils » (Insegn. VIII / 1, 1985, 318–319).

On peut dire que les catéchèses mariales ont répondu en substance aux objections de la commission de Czestochowa.

Les fidèles ont, suivant le code de droit canonique (212, § 2 et 3) le droit de communiquer aux Pasteurs et aux autres fidèles leur opinion sur ce que demande le bien de l’Église, par exemple, le cas échéant, une définition dogmatique.

Le Card. J. Ratzinger dans Voici quel est notre Dieu – Plon-Mame, 2001 – nous dit :

« Je ne crois pas qu’on satisfera ce souhait, exprimé entre-temps par plusieurs millions, dans un délai prévisible. La réponse de la Congrégation pour la doctrine de la foi consiste à dire que ce qui est visé ici est déjà mieux exprimé par d’autres titres de Marie et que le concept de « corédemptrice » s’écarte aussi bien de l’Écriture que des écrits patristiques, ce qui suscite des malentendus.

« Ce qui est juste dans cette appellation, c’est que le Christ ne reste pas extérieur et forme une nouvelle et profonde communauté avec nous. Tout ce qui est à lui sera nôtre et tout ce qui est nôtre, il l’a fait sien. Ce grand échange est le contenu spécifique de la rédemption, notre libération et notre accès à la communion avec Dieu. Parce que Marie anticipe l’Église comme telle, qu’elle est l’Église en personne, cet « être-avec » est réalisé en elle de façon exemplaire. Mais cet « avec » ne doit pas faire oublier le « d’abord » du Christ. Tout vient de lui, comme le soulignent les Épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens. Marie aussi est tout ce qu’elle est par lui. »

« Le terme de « corédemptrice » obscurcirait cette donnée originelle. Une bonne intention s’exprime dans un mauvais vocable. Dans le domaine de la foi, la continuité avec la langue de l’Écriture et des Pères est essentielle. La langue n’est pas manipulable à volonté » (p. 216).

Cette déclaration récente du cardinal Ratzinger indique son opinion privée et défavorable au sujet de l’expression « corédemptrice ». Il souligne néanmoins que « Marie est l’Église en personne » ; donc en elle se réalise de façon exemplaire le fait d’être avec le Rédempteur.

Le cardinal n’ignore certainement pas que, dans le passé, de nombreux théologiens catholiques, très connus, ont utilisé ce mot d’une manière favorable.

De plus, la Congrégation pour la doctrine de la foi n’a jusqu’ici émis aucune déclaration publique au sujet de ce vocable. Et le cardinal lui-même, dans le texte indiqué ci-dessus, a pris soin de souligner ce qui lui paraît juste en cette expression.

Cependant sa déclaration ne fait aucune allusion à l’usage favorable de cette expression par le pape Jean-Paul II, à plusieurs reprises.

Rien, dans le texte du cardinal, ne semble exclure qu’à ses yeux un pape futur – ou même l’actuel – puisse se prononcer dans le sens d’une définition dogmatique relative à ce sujet. Mais il ne croit pas la chose proche.

Il ne nie pas d’ailleurs que l’Église, dans son magistère ordinaire, ait déjà pris position sur la substance de cette doctrine (Marie a mérité, en dépendance du Christ, le salut du genre humain). Il ne nie pas non plus que l’Église a adopté le terme non biblique de « Mère de Dieu ».

En bref, le cardinal Ratzinger, tout en faisant allusion à quelques réponses données par la Congrégation pour la doctrine de la foi à ce sujet, s’exprime comme un théologien privé et n’exclut pas d’autres opinions, soit au sujet du vocable qu’il trouve mauvais, soit au sujet de ses connexions bibliques et patristiques. Il est clair qu’il préfère d’autres expressions exprimant la même idée. Parmi elles il y aurait la suivante : Marie est la principale coopératrice de Jésus en tant que Sauveur du monde.

* Jésuite, auteur de nombreux ouvrages de théologie et de spiritualité. Membre de l’Académie Pontificale Saint Thomas d’Aquin et de diverses sociétés françaises et américaines d’études mariales.


  1. Pie XII, AAS 42 (1950) 800.
  2. Schéma de la Commission préparatoire (1962) p. 93 à 110.
  3. Gregoris Nicolas, Mary’s cooperation in the “Economia salutis” according to Newman, Roma, 2001, p. 385.
  4. Scheeben, M. J. : La Mère virginale du sauveur, ch. 13, 14 et 15, Paris, 1953.
  5. J. A. de Aldama, S.J., Posición actual del Magistério eclesiastico en el problema de la Coredención, Estudios Marianos, 19 (1958) 45–75 ; E. Llamas, Eph. Mariol. 12 (1962) 383–422.
  6. Cf. E. L. Martinez, Maternitad divina y colaboración de Maria a la Redención, Estudios Marianos, 64, 1998, 87–413.
  7. Cardinal Ch. Journet : Petit catéchisme de la Vierge, 1955, S. Maurice (Suisse) ; Sept paroles du Christ en croix, Fribourg, 1952, p. 63 ; Notre Dame des Sept douleurs, Paris, 1934, 52 ss.
  8. Ces catéchèses ont été publiées en français sous le titre de Marie dans le Mystère du Christ et de l’Église, Catéchèse sur le Credo, éd. Parole et Silence, Paris, 1998, 229 p., avec présentation de Juan Miguel Garrigues. Nous les citerons ici par la lettre G. suivie de la page.
  9. Comme Mgr B. Gherardini, cité en n. 14 ; ou le livre collectif sur Mary at the foot of the Cross, Acts of the International Symposium on Marian Coredemption, Ratcliffe College, England ; publié par Academy of Immaculate, New Bedford, MA 02741–3003, USA.
  10. Augustin d’Hippone, De Sancta Virginitate, PL 40399.
  11. Point de vue de saint Ambroise : cf. B. de Margerie, S.J., Le mystère de la mort de Marie dans l’économie du salut. Au-delà du fait, le sens. Marian Library Studies, Dayton, vol. 9, 1977, 189–235.
  12. Pour saint François de Sales (sermon 61) la mort de Marie résulte de la blessure d’amour reçue au pied de la Croix, intentionnellement présente et offerte au Calvaire elle fait partie de sa coopération à la Rédemption. Ambroise de Milan l’avait entrevu.
  13. Saint Jean Damascène, SC 80, 107 § 10.
  14. Voir R. Laurentin, Le titre de Corédemptrice, Paris-Rome, 1951 ; voir aussi J. B. Carol, O.F.M., De Corredemptione B. V. Mariæ, Cité du Vatican, 1950 ; et P. Sträter, S.J., Sententia de immediata cooperatione B. Mariæ Virginis ad Redemptionem cum aliis doctrinis marianis comparatum, Gregorianum 25(1944) 9–37.
  15. Arthur Burton Calkins, Pope John Paul II’s teaching on Marian Coredemption in Mary Coredemptrix, Mediatrix, Advocate, Theological Foundations II, Santa Barbara, CA, 1997 ; p. 113–148.
  16. Ainsi quand le Pape parle de ses collaborateurs, il ne prétend pas dire qu’il y a égalité entre lui et eux.
  17. Malgré le P. Garrigues, cité n. 1, p. 7, le pape actuel utilise donc six fois le terme corédemptrice.
  18. DC 42 (1994) : « L’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église » ; le cardinal J. Ratzinger précise (ibid. p. 613 bas) : « Le pape ne propose aucune nouvelle formule dogmatique, (…) il s’agit d’un acte du magistère authentique ordinaire du Souverain Pontife, l’objet de cet acte est la déclaration d’une doctrine enseignée comme définitive et donc non réformable. »
  19. P. Delhaye, DTC, Tables, t. III, Vatican II, Autorité des textes conciliaires, col. 4349.
  20. DC, Ut sint unum, § 79 et 102, DC 92 (1995) 589 et 595.
  21. Gherardini, Marie Coredemptrice, sur la preuve biblique.
  22. Gherardini, pp. 222–226 ; cf. Civ. Catt. 151/1, 2000, 87–88 ; voir mon étude sur Ambroise dans Marian Library Studies, cité n. 4.
  23. Gherardini, pp. 129–144.
  24. Léon XIII ne parle pas de corédemptrice, mais emploie diverses expressions (comme auxiliatrix et reconciliatrix) qui signifient la même chose.
  25. B. D. Dupuy, O.P., Encycl. Catholicisme, art. Infaillibilité, t. V, 1566 ; cf. DTC, art. Église : IV.2 (1924) 2193s ; VII.2 (1927) 1705.
  26. DS 3011.
  27. DC 1998 col. 657 ; le cardinal Ratzinger a montré que la même vérité peut être successivement crue en connexion avec la Révélation puis être reconsidérée comme révélée, cas de l’infaillibilité pontificale.
  28. Ibid.
  29. Arnaud de Chartres, PL 189, 1727.
  30. S. Bonaventure, De donis Spiritus Sancti, VI, 19.
  31. S. Thomas d’Aquin, In salutationem Angelicam Expositio.
  32. Cf. E. Llamas Martinez, O.C.D., Maternidad divina y colaboración de María a Redención, Estudios Marianos 64 (1998) 387–413.
  33. Cf. n. 2 : Schéma de la commission préparatoire (1962) p. 100.
  34. Mary at the foot of the Cross, Acts of the International Symposium on Marian Coredemption, Ratcliffe College, England, 2000, p. 173–266.