Respiration poétique
Jean-Louis Massoure *
Le Livre de Constance
« Le livre de Constance est un livre atypique et revigorant, loin des sentiers battus de la littérature contemporaine : nous sommes, non pas à cent lieues, mais à des années lumière des romans à la mode ; on trouve ici un récit transparent comme un ruisseau de montagne, des personnages d’une simplicité biblique, la vie de tous les jours (mais à quelle profondeur!) rendue dans un style d’une précision et d’une clarté remarquable. Le propos de l’ouvrage est facile à résumer: nous sommes dans les années 1940–1950, dans un petit village des Pyrénées, d’une cinquantaine d’habitants à peine. L’existence s’écoule d’une façon qui pourrait sembler monotone si le narrateur enfant n’en dégageait tout ce qu’elle comporte de véritable poésie et de sens de sacré: figurez-vous en effet, ce qui paraîtra inouï et même choquant, que les anonymes héros de ce livre «croient». Sans doute en Dieu, plus encore en la Vierge Marie... En même temps, cette croyance ne les empêche pas d’être quelque peu superstitieux, et, pire, de douter, parfois, parce qu’ils ont une conscience aiguë de la fragilité de la vie. Pour donner un sens à leur éphémère existence, ils ont décidé de faire les choses, leurs petites choses de tous les jours, comme il faut...» (Journal Sud-Ouest, 12 septembre 2000)
Les rogations
Les Rogations ont été aujourd’hui supprimées parce que victimes à la fois des progrès de la météo et de la pénurie de prêtres. C’étaient des processions champêtres destinées à attirer la bienveillance de Dieu sur les semailles et les moissons. Elles avaient lieu trois jours consécutifs, après la messe de sept heures trente.
Nous aurions donc à nous lever de bonne heure. Mon père, trop content de pouvoir nous réveiller si tôt sans scrupules, mais victime, par un injuste retour des choses, de notre colère s’il « passait l’heure », frappait trois coups à la porte de notre chambre.
Après avoir déjeuné à la hâte, je partais pour l’église, laissant maman « en retard dans sa toilette », mais convaincue contre toute évidence (le départ de procession ayant lieu dans quelques instants) qu’elle arriverait à point nommé. Nous franchissions le porche sans savoir si nous irions vers Plaous ou vers Sarrèro, mais je n’avais qu’à regarder la croix que portait, en tête du cortège, l’enfant le plus âgé pour le savoir : si elle tournait à gauche, entraînant derrière elle la barrette noire à liseré rouge du curé et le surplis blanc des autres enfants de chœur, c’était bien à Plaous que nous allions bénir les prés et les champs, nous réservant le village pour un autre jour.
Nous chantions avec entrain et conscience la longue liste des litanies des Saints. Après la Trinité, la Vierge, les Anges Gabriel et Michel, venait assez rapidement Barthélémy, le patron de la paroisse. À chaque invocation du prêtre nous répondions « Ora pro nobis » ou « Te rogamus audi nos ». Bientôt, sans doute parce que le Diable est un redoutable ennemi pour qui y croit, il profitait d’un assoupissement momentané de notre obéissance et de notre attention pour substituer à la répétition mécanique de la psalmodie d’abord l’anodin et bucolique distique :
« Aci qué ga dé bèt milhoc, dé bèrés mounyétés qué dé éra terro qui s’at bo »,
« Ici il y a du beau maïs et de beaux haricots, c’est la terre qui le veut ».
Puis plus frondeur et quelque peu blasphématoire, la formule finale :
« You éra car et tu ets os », « Moi la viande et toi les os », adaptation burlesque du « Te rogamus audi nos ».
Nous continuions ainsi pendant un long moment à faire un pied de nez aux Saints qui ne semblaient pas pour autant très troublés, puisque les chants à leur louange continuaient à aller et venir au-dessus de la procession. Nous cédions les premiers devant tant d’obstination et de sérénité mais, peut-être aussi, parce que cette transposition profane des mots rituels qui nous avait parue nouvelle, excitante même, avait subi la même usure que le répons conventionnel, et avait provoqué dans notre esprit le même phénomène de saturation, elle nous forçait à reprendre dans sa version canonique la prière que nous venions de parodier.
Tout en poursuivant les litanies, nous arrivions au-dessus du village d’où nous avions, en nous retournant, une belle vue sur le pignon arrière de l’église et sur un bout de cimetière dont les tombes, frappées à contre-jour par le soleil qui montait au-dessus des montagnes de Barèges et glissait vers Gavarnie, brillaient d’un éclat inaccoutumé. Les prés déjà en herbe, traversés par la même lumière oblique, semblaient gorgés d’un vert si doré qu’il s’accordait à la croix en laiton du crucifix, laquelle se dressait comme un épi précoce et mobile poussé au milieu des hommes et des champs. Le lendemain nous passions devant la fontaine, au pied de notre maison, où maman nous attendait parce qu’elle n’était pas plus en avance aujourd’hui qu’hier. Le prêtre bénissait l’eau. Nous rentrions très vite dans le village. Le crucifix ne poursuivait plus sa course rectiligne mais, la réglant sur l’arrondi de la ruelle, communiquait à la file des femmes et des enfants une flexibilité qui lui faisait épouser les coins des maisons, les rebords des cours, la pierre des murets. Les paroles et la mélodie des litanies se répercutaient sur les façades, flottaient un instant au-dessus de nos têtes, se dirigeaient d’un coup vers la queue du cortège cependant que, venant interférer avec elles, arrivaient les suivantes, modulées dans le même registre, à nouveau chassées par d’autres, qui escortaient de leur vol cacophonique la marche des fidèles. À l’ancienne école, les sureaux et les orties qui poussaient dans le fossé mal entretenu nous aspergeaient d’un parfum piquant et vert.
Près des fermes, au contraire, nous attendait une odeur de foin et d’étable à laquelle se substituait bientôt, car le village était petit, celle, encore humide de la nuit, des prés et des champs.
Ces sensations, je devais les retrouver à Luz lorsque, cinq à six années plus tard, nous déménageâmes pour habiter dans le chef-lieu du canton. Les jours de Rogations nous allions à Villenave en passant par le Calihour. La boulangerie Beillacou, située à mi-côte, nous envoyait, enrobée dans le sourd vrombissement du four à pain, le bon arôme de la pâte qui cuisait et que nous recueillions dévotement dans nos narines. Hélas, nous passions sans nous arrêter à côté de ce tabernacle rougeoyant devant lequel, sans ciboire mais un morceau de pain à la main, sans surplis mais avec un tricot blanc enfariné et ras de cou, l’officiant cassait la croûte.
Des hommes se rendaient à leur travail. Ils allaient à contre-courant de la procession. Ils nous faisaient un signe de connivence tout en gardant la tête baissée du pécheur repenti. Ceux qui fumaient dissimulaient leur cigarette dans le creux de leur paume ou la jetaient. Le deuxième jour, nous nous rendions à Solférino par Sainte-Barbe. Les glycines s’accrochaient aux grilles de la « Casa Sonia », débordaient du mur du jardin qu’elles recouvraient d’une tapisserie mauve. Le cimetière était fleuri. Le sentier, sous les arbres, sentait l’acacia. Les marronniers multipliaient, à l’infini, sur les branches, le cône blanc et gaufré de leurs fleurs que le soleil rasant allumait comme des luminaires. Dans les prés, brillaient les boutons d’or et les pâquerettes. Des bouquets de jonquilles avaient poussé ça et là. Sur les murets au soleil, appuyées sur la pierre sèche, les pervenches commençaient à déployer pour la journée qui serait chaude, leur corolle bleue, veinée de blanc. Le troisième jour, nous poursuivions jusqu’à la chapelle de Saint-Sauveur, par le pont Napoléon. Sur le chemin qui partait de Solférino de très petites sources murmuraient. Les frênes, plus tardifs que les autres arbres, avaient de petites touffes brillantes en leur extrémité. Un léger vent du sud faisait trembler les feuilles des peupliers. Avant la chapelle, dans le jardin de l’hôtel « Bon Accueil », comme un candélabre à plusieurs branches, une sorte de catalpa fleuri semblait avoir mis sa flamme sous le verre bleu de ses pétales et nous attendait, dernier reposoir agreste et charmant de notre procession.
Nous nous arrêtions à chaque croix des chemins pour une courte prière. Les habitants du quartier les avaient fleuries de roses précoces, d’aubépines ou de petites fleurs des champs qui trempaient leur tige dans une boîte de conserve trop grande dont on avait ôté l’étiquette, et qu’elles rehaussaient de leurs pétales colorés qui venaient s’appuyer sur le rebord métallique avec un négligé plein de naturel ; ou bien, à demi piquées dans un flacon médicinal, flacon violet d’éther, flacon vert tendre du sirop contre la toux, flacon translucide de la teinture d’iode mais culotté d’un liseré orangé, elles se dressaient à la fois ébouriffées et épanouies dans la clarté du matin.
* L’auteur, agrégé de lettres, est né à Chèze, un petit village du Barège, dans lequel il a passé toute son enfance de petit paysan. Écrivain et photographe, il est aussi l’auteur du Pays toy, livre qui décrit l’histoire, les traditions, la langue, et la toponymie de cette région de caractère riche, des plus beaux sites des Pyrénées centrales.
