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Oct.–Déc. 2002

Vivre la liturgie

Entretien avec S.E. Monsieur le Cardinal Jorge A. Medina Estevez, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements

Propos recueillis à Rome le3 juillet 2002 par l’abbé Bruno Le Pivain

Rome, une matinée de juillet. Il fait chaud, même très chaud, et les ventilateurs, quand ils fonctionnent, sont les bienvenus. Le célèbre trafic de la capitale méditerranéenne s’est déjà bien assoupi. Il reprendra en septembre, à son rythme connu. Dans les dicastères romains, on continue de servir l’Église, comme ailleurs dans les presbytères de campagne ou les missions lointaines, les cloîtres tendus vers le ciel ou les communautés ou mouvements d’Église, les familles chrétiennes ou les aumôneries de banlieue. C’est toujours l’Église du Verbe Incarné. Dans quelques semaines, le Cardinal Medina, dont la responsabilité s’étend sur toute l’Église, en un domaine si sensible à l’âme religieuse, achèvera son mandat et servira sans bruit, tout aussi assidûment. Pour l’heure, il prend une heure et demie pour deviser paisiblement, à deux pas de la Place Saint-Pierre.

Bruno le Pivain

Éminence, vous êtes Préfet de la congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements. Je vous remercie d’avoir accepté de prendre sur votre temps pour adresser quelques mots aux lecteurs de Kephas. Pourriez-vous d’abord nous expliquer le rôle d’un Dicastère comme le vôtre, auprès du Pape ?

Cardinal Medina

Le rôle du Dicastère, c’est d’aider le Saint-Père et les évêques, et aussi d’exécuter les directives du Pape dans le domaine des compétences qui ont été assignées à la Congrégation par la Constitution Pastor Bonus. Les activités de la Congrégation se répartissent dans trois domaines. La partie la plus importante a trait à l’ensemble des responsabilités que le Dicastère exerce sur la liturgie latine. Il y a aussi une compétence qui me semble un peu étrangère à la nature de la Congrégation, mais qui s’explique par l’histoire de ce Dicastère : ce sont les dispenses que le pape accorde pour les mariages non consommés. C’est une compétence qui devrait, à mon avis, se trouver ailleurs. Toutefois, étant donné que cette congrégation est la continuation de l’ancienne Congrégation des sacrements, qui s’en occupait,  on a conservé ici cette pratique. Il reste enfin une section assez pénible, celle des dispenses accordées aux prêtres qui quittent le ministère, et qui demandent au Saint-Père d’être relevés du célibat et des obligations qui proviennent de l’ordre sacré. Chaque année, on compte environ 500 renvois et dévolutions de prêtres à l’état laïc, ou plus exactement dispenses des obligations cléricales : il s’agit de prêtres jeunes, ou de prêtres qui étaient dans le ministère depuis de nombreuses années, et qui finalement font cette démarche auprès du Saint-Père, et puis parfois de prêtres qui ont quitté le ministère et qui se trouvent en danger de mort ; dans ce cas, on leur accorde immédiatement la dispense, afin qu’ils puissent mourir dans la grâce de Dieu.

Bruno le Pivain

À quelle époque, ou à quelle occasion, a été fondée la Congrégation pour le Culte Divin ?

Cardinal Medina

Il faut tenir compte à ce sujet d’une longue histoire. Auparavant, il existait l’ancienne Congrégation des Rites. Après le Concile Vatican II, le Pape Paul VI avait d’abord créé deux entités bien séparées : le 8 mai 1969, la Constitution Apostolique Sacra Rituum Congregatio avait supprimé la Congrégation des Rites, et elle avait réparti ses compétences entre deux nouvelles Congrégations : la Congrégation pour le Culte Divin et la Congrégation pour les Causes des Saints. Toutefois, il existait aussi une Congrégation plus ancienne, qui avait été établie par le Pape saint Pie X, en 1908 (Constitution apostolique Sapienti Consilio) : la Congrégation pour la Discipline des Sacrements. Très rapidement, Paul VI a décidé de réunir les deux Dicastères, dont les compétences étaient proches et complémentaires, et c’est ainsi qu’en 1975, par la Constitution Constans nobis studium, le Saint-Père institua la Congrégation pour les Sacrements et le Culte Divin. Toutefois, les deux précédents Dicastères retrouvèrent leur autonomie, lorsque, en 1984, le Pape Jean-Paul II prit la décision de distinguer, d’une part, une Congrégation pour les Sacrements, et, d’autre part, une Congrégation pour le Culte Divin. L’histoire un peu mouvementée de la Congrégation s’acheva en 1988, lorsque, dans la Constitution Apostolique Pastor Bonus, le Saint-Père a de nouveau réuni les deux entités en une seule Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements. Ces diverses séparations et fusions expliquent pourquoi les sections pour les dispenses des prêtres et pour les dispenses de mariage ont été rattachées à l’actuelle Congrégation. Personnellement, je préférerais que la Congrégation s’appelle tout simplement Congrégation pour le Culte Divin.

Le travail le plus important de la Congrégation, ou si l’on veut le plus connaturel, est celui qui vise le domaine de la liturgie, c’est-à-dire l’édition des textes liturgiques, et les rééditions – ainsi, par exemple, la troisième édition typique du Missel Romain –, parmi lesquelles il convient de citer aussi l’édition assez récente du Martyrologe Romain, et celle du Livre des exorcismes.

Les traductions des textes liturgiques, faites par les Conférences des évêques, doivent être soumises au jugement de la Congrégation, dans le but de contrôler leur exactitude et leur fidélité, conformément à la dernière Instruction publiée il y a peu de temps par la Congrégation, avec l’approbation du Pape, qui était très préoccupé par la liberté et le manque de fidélité par rapport au texte original latin de certaines traductions. On a donc publié récemment, et avec l’approbation du Saint-Père, l’Instruction Liturgiam authenticam, qui établit les normes pour les traductions des textes liturgiques.

Bruno le Pivain

Cette Instruction du 25 avril 2001 fait le point sur l’application de la Constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II, spécialement dans le domaine des traductions. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Cardinal Medina

Le document précédent, qui s’intitulait Comme le prévoit, datait du 25 janvier 19691. C’était un texte qui avait été réalisé par le Consilium en vue d’établir des critères de traduction. Malheureusement, et l’expérience l’a montré, ces critères étaient trop souples, si bien que certains traducteurs prenaient des libertés assez larges. Ainsi, certains mots disparaissaient, d’autres, au contraire, changeaient, ou encore on ajoutait des concepts qui ne se trouvaient pas dans le texte latin de l’édition typique. C’est pour cette raison que, dès ma nomination comme Pro-Préfet, en 1996, le Saint-Père m’avait envoyé une lettre par l’entremise du Cardinal Secrétaire d’État, dans laquelle il demandait à la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements de préparer une nouvelle Instruction sur les traductions. Il soulignait que les critères qui devaient être retenus devaient illustrer le fait qu’une bonne traduction doit être exacte et fidèle, sans interprétation, ni périphrase. Il doit donc s’agir d’une traduction vraiment fidèle. On ne peut pas demander à un texte liturgique que son sens soit immédiatement et totalement évident par lui-même ; il faut pour cela l’aide de l’homélie, de la catéchèse, qui sont faits pour cela... Le texte liturgique doit avant tout garder sa cohérence, sa conformité avec le texte original qui, pour la liturgie romaine, est toujours le texte latin de l’édition typique.

Bruno le Pivain

Que répondriez-vous à un certain nombre de gens qui éprouvent une certaine réticence face à ce que l’on pourrait appeler, de manière lapidaire, le « centralisme romain », ou qui ont du mal à comprendre certaines directives romaines ? En d’autres termes, comment expliquer qu’à travers ces divers textes, vous êtes effectivement un pasteur, vous exercez bien le rôle du Bon Pasteur à la tête de la Congrégation pour le Culte Divin ?

Cardinal Medina

Il me semble important de faire référence à l’histoire de l’Église et d’en connaître le sens. Aux IIIe, IVe et Ve siècles, la liturgie, dans les diocèses, était marquée par une assez large créativité. On peut parler à ce propos de liturgies diocésaines. Ensuite, progressivement, surtout après le Concile de Trente, le Pape saint Pie V a voulu uniformiser un tant soit peu cette extrême variété des textes. À notre époque, avec les déplacements permanents de populations, il n’est pas concevable de retrouver la situation des premiers siècles, qui était caractérisée par des liturgies diocésaines comportant des particularités multiples. De fait, les langues modernes ont pris l’avantage sur les dialectes qui existaient autrefois, et qui demeurent encore aujourd’hui ; cette situation requiert donc de consacrer un soin particulier à l’égard des textes qui sont employés dans la célébration officielle de la liturgie. Ainsi, je pense que le Saint-Siège a pour rôle de rendre service aux diocèses et aux épiscopats en vue de maintenir, d’une part, le caractère particulier et original de chaque langue, et, d’autre part, en même temps, la vérification de la fidélité du texte en langue vernaculaire par rapport au texte authentique, qui est contenu dans l’édition typique en langue latine.

Quant au rôle de pasteur dont vous me parlez, le Seigneur m’a préparé à réaliser le travail que je mène ici à partir d’une assez longue expérience. De fait, au début de mon ministère sacerdotal, je fus professeur de métaphysique, puis de dogmatique, et j’ai surtout enseigné la théologie des sacrements. J’ai pris part aux quatre sessions du Concile Vatican II, et j’ai donc vécu cette expérience unique d’une manière très directe. J’ai ensuite participé comme consulteur aux travaux de révision du Code de droit canonique, pour la partie consacrée aux sacrements, en ma qualité de professeur de théologie sacramentaire. Durant une vingtaine d’années, j’ai aussi été membre de la Commission théologique internationale, et j’ai donc eu l’opportunité de prendre part à ses différents travaux. Puis, en 1985, j’ai été nommé évêque auxiliaire d’un diocèse voisin de Santiago, Rancagua, qui est assez important, puisqu’il compte aujourd’hui 750 000 habitants. Devenu évêque diocésain, j’y suis resté huit ans.

Le Saint-Père m’a demandé de prêcher la retraite annuelle de Carême au Vatican, une prédication qui s’adresse à lui-même et à la Curie romaine. C’est alors que j’ai appris, juste avant que la retraite ne commence, que le Saint-Père avait décidé de me transférer à Valparaiso, qui est le deuxième diocèse le plus important du Chili, après Santiago, même s’il n’est pas un archevêché, du fait qu’il compte à peu près un million d’habitants. J’y suis resté trois ans, puis j’ai été appelé à Rome. Je suis donc arrivé à la Curie romaine avec une expérience d’évêque auxiliaire, d’administrateur apostolique, d’évêque diocésain d’un diocèse rural, comme c’était le cas à Rancagua, et d’évêque d’un diocèse comportant d’importantes zones urbaines, comme à Valparaiso. Je m’en réjouis, car cela m’a permis d’acquérir une expérience non négligeable à l’égard de réalités très diverses, que j’ai appris à appréhender d’une manière et avec une sensibilité bien différentes de celles qu’on n’acquiert que par les livres, les articles ou les recensions, sans passer par une expérience pastorale directe.

Bruno le Pivain

Vous parliez des langues, des dialectes. Existe-t-il des principes qui doivent régir une bonne inculturation dans le domaine de la liturgie ?

Cardinal Medina

Oui, il existe de tels principes, mais ils ne sont pas faciles à appliquer. Prenons un exemple : il existe une langue, qui s’appelle le quechua, qui est la langue des Indiens du Pérou et de l’Équateur. Or, même si c’est bien le quechua qui est parlé dans ces deux pays, il se trouve que les Indiens du Pérou ne comprennent pas le quechua de l’Équateur. Il s’agit donc théoriquement d’une langue, mais, en réalité, on est en présence de deux idiomes différents. Il convient alors de se poser la question de savoir comment traduire les textes liturgiques en quechua, qui, de fait, est parlé par quelques millions de personnes. Toutefois, il existe des langues qui sont encore moins répandues, comme par exemple le frioulais qui, dans une région du nord de l’Italie, n’est parlé que par un million de personnes, pas plus. Or, il se trouve que cette langue est reconnue par l’État italien : pouvons-nous donc refuser les traductions liturgiques en frioulais ? De même, en Inde, on compte une quarantaine de langues, qui ne sont pas seulement des dialectes : les problèmes ici sont aussi très importants. On essaie donc de faire de notre mieux, et, en général, les Évêques sont très compréhensifs, et ils collaborent très bien avec nous. En ce qui concerne la recognitio des textes liturgiques, c’est-à-dire leur approbation par la Congrégation, on exprime des remarques si la traduction, qui nous a été présentée, est manifestement inexacte.

Il se trouve qu’en Amérique latine – ce continent auquel j’appartiens par ma naissance, même si mes ancêtres sont arrivés d’Espagne, il y a trois cents ans –, on est en présence de traductions souvent différentes comportant de multiples nuances. Je serais plutôt favorable à un texte commun, mais mes confrères dans l’épiscopat n’y sont pas trop favorables.

En ce qui concerne la langue française, les textes sont les mêmes pour la France et le Canada.

Lorsqu’un problème se présente, on parvient progressivement à entrevoir des solutions, en convoquant des évêques et des experts, qui permettent de trouver finalement une issue à ces difficultés. C’est ainsi qu’on est arrivé à résoudre la question du Lectionnaire des États-Unis d’Amérique, avec l’aide de trois évêques et de dix experts, qui ont travaillé sans discontinuer durant dix jours. Dans ce cas, je suis demeuré dans une position d’observateur attentif, étant donné ma connaissance assez modeste de l’anglais.

Bruno le Pivain

Reste-t-il, dans ce foisonnement linguistique, une place pour la langue latine ?

Cardinal Medina

Oui, en théorie. En réalité, dans la plupart des cas, cette place est, hélas, assez réduite. En effet, on a perdu l’habitude de prononcer les textes en latin, y compris le Gloria et le Credo. Ainsi, on a presque totalement perdu ce précieux trésor que constitue le chant grégorien. Mozart a dit qu’il était prêt à renoncer à toute sa musique contre la composition de la seule préface ordinaire en grégorien ! De fait, le chant grégorien a une faculté d’expression unique ; c’est un chant religieux incomparable. La disparition du latin a entraîné celle du grégorien. Il existe quelques communautés monastiques, en France, comme les abbayes de Triors, Fontgombault, Solesmes, Randol et Le Barroux, d’autres encore, et dans d’autres pays, qui gardent ce chant, mais elles sont peu nombreuses, par rapport à l’ensemble des communautés qui emploient la langue vernaculaire dans les célébrations liturgiques.

Bruno le Pivain

La traduction du livre de Son Éminence le Cardinal Joseph Ratzinger, L’esprit de la liturgie2, a suscité un certain intérêt, ainsi que de nombreuses réactions dans les évêchés, les presbytères, les publications... Quel regard portez-vous sur cette publication et ses conséquences ?

Cardinal Medina

J’estime que le Cardinal Ratzinger, que je connais depuis 1962, est un homme d’Église remarquable, et un grand théologien, dont la pensée se caractérise par sa profondeur. Dans le livre que vous évoquez, il a signalé certains problèmes, qui réclament une solution, et il a aussi mis en lumière un certain nombre de points essentiels. La liturgie est d’abord un acte d’adoration, où l’homme se reconnaît comme une créature, totalement soumise à la puissance souveraine de Dieu. L’assemblée liturgique n’est donc pas une sorte d’assemblée de type associatif, ou, en d’autres termes, un rassemblement de personnes qui auraient la même sensibilité, mais elle est une assemblée convoquée par la Parole de Dieu, par la Foi, et elle a pour finalité d’exprimer et de réaliser la consécration de toute notre vie à Dieu. Tous, et chacun d’entre nous, nous vivons pour Dieu, et nous mourons pour Dieu (cf. Rm 14, 8). Saint Paul, dans le douzième chapitre de l’épître aux Romains, présente toute la vie chrétienne comme une offrande liturgique, avec la volonté de remettre entre les mains de Dieu la totalité de notre être. Cela correspond à la lecture chrétienne du premier Commandement, avec la quadruple répétition de l’adverbe « tout » : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit.

À propos de la sainte Messe, il faut insister beaucoup sur le fait qu’elle est avant tout un sacrifice, au sens liturgique de ce mot, parce qu’il exprime foncièrement un acte d’adoration, de latrie, comme dit saint Thomas d’Aquin, un acte qui montre, et démontre, que l’homme est totalement voué à Dieu. Et cela ne vaut pas seulement pour les évêques, les prêtres, les religieux, mais pour tous les fidèles laïcs, puisqu’il existe un appel universel à la sainteté. Le sens de la vie chrétienne, c’est donc bien la sainteté, c’est-à-dire la consécration de toute sa vie, de toute son être à Dieu.

Durant le Concile Vatican II, alors que le débat portait sur la vie consacrée, je me souviens que le Père M.D. Chenu, dominicain, était réticent sur la manière d’employer ce concept. Sa réflexion a permis de mieux approfondir le fait que la consécration a d’abord pour origine le sacrement du baptême, ce qui permet d’affirmer que tous les fidèles baptisés, donc y compris les fidèles laïcs, sont « consacrés » à Dieu. Cela n’exclut pas bien évidemment une consécration spécifique, disons plus radicale, dans la vie dite « consacrée » (dont font partie les instituts religieux), à partir d’un appel particulier, appelé « vocation », qui est réalisée par la profession des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Toutefois, on ne peut pas comprendre le premier Commandement de Dieu comme s’il était applicable seulement aux prêtres ou aux religieux et religieuses en plénitude, et à moitié pour les laïcs. Lorsque, par exemple le cardinal Ratzinger, insiste sur la position ad orientem pour la célébration de la sainte Messe, ce n’est pas l’orientation physique qui compte le plus, mais c’est l’esprit, l’être de l’homme tourné vers Dieu. En effet, le prêtre, qui célèbre le Saint-Sacrifice agit in persona Christi. Ce qui compte, c’est donc bien l’action du Christ lui-même, beaucoup plus que l’action de la personne humaine du prêtre qui célèbre. Je sais que le Père Gy a répondu au Cardinal Ratzinger, et je viens de lire ce matin la réponse du Cardinal Ratzinger au Père Gy. Nous sommes peut-être en présence d’un échange de points de vues qui se déploiera dans le temps, à longue échéance.

Bruno le Pivain

Un plus grand bien peut-il sortir de cet échange de points de vues ?

Cardinal Medina

Il pourrait être enrichissant si l’on considère que le Cardinal Ratzinger a fait appel, dans sa réflexion, à ce qu’il y a de plus essentiel dans la liturgie. Après le dernier Concile, on a beaucoup insisté sur le rôle, certes réel, des traductions. Je me demande jusqu’à quel point on a tenu également à souligner l’esprit, le sens profond de la liturgie, de l’adoration. En plein milieu du XVIe siècle, qui correspondait au sommet de la gloire pour le royaume d’Espagne, sainte Thérèse de Jésus (d’Avila) – nous autres, de langue hispanique, nous l’appelons la « grande Thérèse », ce qui peut paraître excessif, puisque sainte Thérèse de l’Enfant Jésus est aussi Docteur de l’Église – parle souvent de Dieu avec le vocabulaire de la cour. Pour elle, Dieu est toujours « sa Majesté ». Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de rois, en tout cas il n’y a plus de cours royales ; ce sont des formes culturelles et politiques qui sont considérées comme dépassées. Toutefois, pour sainte Thérèse de Jésus, le respect dû au roi n’était que le reflet lointain du respect avec lequel on devait se présenter devant Dieu.

Cette conception rejoint la Règle de saint Benoît, qui comporte un petit chapitre : De la révérence dans la prière, qui me semble capital. En effet, il n’existe pas de vraie prière adressée à Dieu, si celui qui prie ne se présente pas dans une attitude de respect profond. C’est pourquoi la Congrégation comprend bien les fidèles qui veulent recevoir la sainte communion à genoux ; nous répondons positivement à leurs plaintes. Il n’est pas juste de le leur interdire : le fait de recevoir la communion à genoux n’est quand pas un « péché mortel », qui empêcherait de recevoir le Corps du Christ. Certaines étroitesses d’esprit risquent vraiment de faire oublier l’essentiel.

Bruno le Pivain

Vous rappeliez l’importance du sacrifice comme fondement d’une attitude de vraie dévotion. Peut-on concilier ou, au contraire, faut-il opposer la théologie du sacrifice et la théologie du mystère pascal ?

Cardinal Medina

Les deux manières de s’exprimer ne s’excluent absolument pas, elles sont même plutôt complémentaires. En effet, le Christ s’est offert en sacrifice, et son sacrifice revêt la forme de la célébration pascale. La Pâque des Juifs était pour eux le sacrifice de l’agneau, dont le sang les avait préservés de l’ange exterminateur. Le Sang du Christ préserve ceux qui en sont lavés de la ruine du péché. Le mystère pascal, c’est cette présence de Jésus ressuscité au milieu de son Église. L’épître aux Hébreux illustre cette signification profonde de la mort du Christ. Il est vrai, toutefois, que l’action du Christ ne se limite pas à sa mort rédemptrice sur la Croix, car il est évident que sa Résurrection complète sa mort sur la Croix. Ainsi, je ne vois aucune opposition entre la théologie du sacrifice et la théologie du mystère pascal ; au contraire, elles sont liées l’une à l’autre, et elles sont même indissociables.

J’ai effectivement lu un texte répandu par la Fraternité Saint-Pie X, qui me paraît excessif, unilatéral. Certes, il existe des excès, ici ou là, comme, par exemple, ces personnes qui ne parlent plus du Saint-Sacrifice de la Messe. Il reste que prétendre que tous les maux de l’Église proviennent du seul fait que la notion de mystère pascal aurait remplacé celle du sacrifice rédempteur ne correspond pas à la vérité. Un célèbre Président du Conseil français, le fameux Talleyrand-Périgord, qui, certes, ne fut pas une personne ayant fait preuve d’une haute qualité morale, disait que tout ce qui est excessif est nuisible. On peut dire que, au moins sur ce point, son opinion était juste.

On peut de même affirmer que les accents portés par une certaine vision protestante sur ce sujet sont eux-mêmes excessifs : on insiste, en effet sur l’adverbe seulement, en s’exprimant ainsi : seulement la grâce, seulement la foi, seulement l’Écriture Sainte. La doctrine catholique se caractérise, de son côté, par le mot et, puisqu’elle affirme : la foi et les œuvres, l’Écriture Sainte et la Tradition, le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel. De même, on voudrait parfois présenter les diverses confessions sous une forme simplifiée : le catholicisme serait la religion des sacrements, le protestantisme, la religion de la Parole de Dieu... Cette simplification excessive, qui conduit à une certaine opposition, est fausse, puisque, notamment, on peut constater que tous les sacrements contiennent, comme forme essentielle, une Parole, qui provient dans la plupart des cas de l’Écriture Sainte, ce qui a permis au Concile de Trente d’affirmer que les sept sacrements ont été institués par Jésus-Christ lui-même. J’aime bien le mot « catholique », parce que, en reprenant sa racine grecque katholon, il exprime la totalité, ou, si l’on veut l’ensemble, ce qui implique la démarche spécifique de ne pas privilégier une partie de la réalité, en laissant les autres considérations dans l’ombre. On peut donc dire aussi que le mot « catholique » est synonyme d’« intègre ». À ce propos, je me souviens que le Père Henri de Lubac, jésuite – avec qui j’avais noué une très belle amitié, malgré le fait qu’il me dépassait beaucoup en science, en sagesse et en âge – était très opposé à la traduction du mot « catholique » par universel. En effet, le terme « universel » se comprend généralement en rapport avec une science bien déterminée, la géographie, qui l’emploie dans un sens spécifique. Or, c’est saint Ignace d’Antioche qui, le premier, a employé le mot « catholique », à une époque où justement l’Église n’avait pas encore atteint une étendue universelle sur le plan géographique. Ce terme, qui fait partie de la confession de notre foi, a donc une signification bien plus ample et profonde.

Bruno le Pivain

Éminence, quelle « place », si l’on peut dire, doit occuper la liturgie dans notre vie chrétienne ?

Cardinal Medina

La vie chrétienne est une unité. Les quatre parties du Catéchisme, d’après le schéma du Concile de Trente, que l’on a maintenues dans le Catéchisme de l’Église catholique, ne peuvent pas être comprises l’une sans l’autre. De fait, on peut affirmer ceci :

– La foi commande la liturgie.

– La liturgie exprime la foi.

– La foi révèle le sens profond de la vie morale.

– La vie morale parvient à son sommet par l’expression de l’offrande de soi-même à Dieu dans le Christ, par la célébration de la sainte Messe.

– La prière est alimentée par la foi. Elle est aussi une partie essentielle de la liturgie. Elle est le lieu où l’on découvre la volonté de Dieu, à travers l’inspiration de l’Esprit Saint. Ainsi, la vie chrétienne forme une unité ; il est donc vain de vouloir dissocier la foi, la liturgie, la vie morale et la prière, car toutes les quatre sont indispensables. Il me semble donc inadéquat de parler d’une « place » de la liturgie dans la vie chrétienne, car la liturgie, tout comme d’ailleurs la foi, la vie morale et la prière, sont des éléments constitutifs de la vie chrétienne.

Cette vision globale de la vie chrétienne a pour conséquence que les munera (les fonctions ou charges) s’enchevêtrent. Ainsi, le munus docendi (la fonction ou charge d’enseignement) est corrélatif à la liturgie et aussi au gouvernement ecclésial. Un Évêque ne peut donc jamais affirmer : « Je suis exclusivement un enseignant et un maître (munus docendi) ». Non, pourrait-on lui répondre, car « vous êtes avant tout un prêtre (munus sanctificandi) ». De même, il ne peut pas prétendre : « Je suis seulement un administrateur (munus gubernandi) ». Non, car le sommet de la vie d’un évêque, c’est la célébration liturgique, la proclamation de la foi, même s’il n’est quelquefois pas facile de la proclamer, avec force et sans ambiguïtés. Toutefois, on ne peut pas non plus mettre de côté le témoignage suprême du martyre.


  1. Cf. le texte complet dans la Documentation catholique no 1538 du 20 avril 1969, p. 367 sq.
  2. Éd. Ad solem, 2001.