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Oct.–Déc. 2002

Vatican II, un concile mal connu

Abbé Gérald de Servigny

Le 11 octobre 1962, le bienheureux Pape Jean XXIII ouvrait solennellement le IIe concile œcuménique du Vatican. Pendant quatre années, sous forme de quatre sessions d’automne, plus de 2000 évêques réunis sous l’autorité du Pape ont travaillé, discuté, approfondi des schémas préalablement préparés en commissions. Ce sont au total 16 documents qui ont été promulgués officiellement par le concile.

Quarante ans après son ouverture, le concile Vatican II reste encore, pour un bon nombre de catholiques, prêtres ou laïcs, largement inexploré : si cette aventure ecclésiale a profondément marqué les esprits, par contre les textes eux-mêmes, élaborés pendant quatre ans par les Pères conciliaires, sous la mouvance de l’Esprit Saint, sont peu à peu tombés dans l’oubli.

Tout au long de son pontificat, le Pape Jean Paul II a demandé aux catholiques d’approfondir l’enseignement du dernier concile. Il a donné pour cela plusieurs instruments tels que le Catéchisme de l’Église Catholique ou l’encyclique Veritatis Splendor. Le Saint Père rappelait encore au début de ce nouveau millénaire, dans sa lettre apostolique Novo millennio ineunte, l’importance de recevoir les textes du concile :

« À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu’ils soient lus de manière appropriée, qu’ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église » (no 57).

Quel Concile ?

Outre la charge affective, consciente ou non, attachée à son nom, Vatican II exprime des réalités diverses selon les registres dans lesquels il est abordé : histoire, sociologie, théologie...

Dans un premier sens et dans une perspective historique, il désigne la réalité événementielle, l’aventure, vécue au jour le jour, de ceux qui ont préparé, participé, organisé, intrigué, négocié lors de cette entreprise faite de petites histoires, de maladresses et de beaucoup de générosité. Chacun pourrait ici raconter ses souvenirs, bons ou moins bons, ou publier ses mémoires. C’est le « concile vécu » comme réalité humaine, avec ses moments de grandeur et ses heures de doutes, qui s’inscrit dans la grande histoire de l’Église... Dans un contexte nouveau – celui de la médiatisation du monde moderne, inconnue auparavant – les « petites histoires », relayées par le prisme déformant de la presse, ont pris une importance énorme, insoupçonnée. Mais outre cet aspect purement journalistique, l’intérêt du « concile vécu » est de faire comprendre la culture religieuse et théologique dans laquelle s’élaborent les textes, les débats et leurs enjeux théologiques et pastoraux de sorte qu’il permet de mieux saisir la dynamique interne des textes conciliaires.

Cependant un document conciliaire n’est pas seulement, n’est pas d’abord le fruit de tractations, de négociations ou de compromis ; mais comme texte magistériel, il est l’écho fidèle de la voix du Bon Pasteur. Et Vatican II, rappelons-le, n’appartient pas à la rubrique des hauts faits de guerre, même si ces mots résonnent trop souvent dans l’intelligence collective des catholiques comme un tournant, une révolution, une trahison, ou une grande avancée, selon les points de vue. Ce concile appartient, avant ces considérations qui ont somme toute un intérêt limité, au Magistère de l’Église et doit être reçu comme tel, selon l’autorité de chacun de ses textes. Les Pères conciliaires ont été incontestablement les instruments dont l’Esprit Saint s’est servi, mais qui ne sont peut être pas les mieux placés pour en parler, ayant du mal à dépasser leur seul point de vue fondé sur leurs interventions et contributions. Il est sans doute plus difficile d’entrer dans un texte qui est partiellement le sien, que dans une formulation que l’on découvre. Ainsi est-il frappant de voir que quand Congar commente la Constitution Lumen Gentium, il commente Congar mais a du mal à entrer dans ce qui n’est pas de sa facture.1 De même, lorsque Journet commente ce texte sur l’Église, il commente surtout ses propres vues assumées par le Magistère.2 On se rend alors compte du laps de temps nécessaire pour entrer véritablement dans les vues d’un concile. Voici ce qu’écrivait Mgr Renard :

« À nous maintenant, « dans le Saint-Esprit », de lire et vivre tout le Concile, le Concile lui-même bien sûr. On l’a remarqué : il y a ce qu’on a dit du Concile par les racontages de la presse ou de la conversation : ce fut souvent inexact et fâcheux; il y a ce qu’on a dit au Concile : ce fut quelquefois inopportun et, de toute façon, cela n’engage que l’évêque qui parle ou le groupe qu’il représente, et jamais l’Église enseignante; il y a enfin ce qu’a dit le Concile : c’est un « enseignement autorisé » (Paul VI, 7 décembre 1965), qu’on ne se trompe jamais à accueillir, même si cela ne nous plaît pas : là et là seulement, se trouve la lumière pour nos pas, et pour nos vies à tous, de telle sorte que l’Église soit plus unie et plus rayonnante dans le monde actuel ».3

L’Église en effet, à la suite du Christ, par l’exercice de son ministère pastoral, sanctifie, conduit et enseigne les brebis du troupeau confié à Pierre et aux Apôtres. « La grâce de l’assistance divine, sans détruire la liberté du pouvoir pastoral ni l’affranchir de l’obligation d’enquêter, de consulter, de réfléchir, de prier, dirige ses démarches et lui fait rejoindre infailliblement les grandes fins qui lui sont assignées ».4 Appartenant à la fonction prophétique de l’Église, le concile est l’instrument dont Dieu se sert pour dévoiler son mystère et conduire son troupeau. Au disciple du Seigneur il n’est pas seulement demandé d’y porter un regard d’historien ou de journaliste, mais un regard de foi, comme y exhortait le Pape Jean Paul II : « Ce n’est que dans une perspective de foi que l’événement conciliaire s’ouvre à nos yeux comme un don, dont il faut savoir accueillir la richesse encore cachée ».5 Le « concile reçu » comme document du magistère se compose des 16 textes qui, chacun à sa manière, dit quelque chose des mirabilia Dei. C’est cet aspect du concile qui demeure, après la génération des pères conciliaires. Mais il faut bien reconnaître qu’après 40 ans, ces textes restent encore bien mal connus.

Un concile mal connu

Le « concile vécu », fut d’abord montré aux catholiques – c’est le fruit de notre société médiatisée – comme un lieu de débats quand il ne fut pas décrit comme un champ de bataille. Il ne faut pas s’étonner qu’il n’ait pas toujours été perçu comme un document de référence commune, mais davantage comme le bien propre de quelques uns qui, se tenant au devant de la scène, se seraient presque appropriés le concile.

« Vatican II a dit... » Ces sortes de sésames imprécatoires sont devenus récurrents dans le discours, plus sans doute celui du clergé que des laïcs.6 Je me suis souvent amusé à vérifier l’authenticité de ces références ou ces citations pour m’apercevoir que très souvent, elles étaient erronées. Elles avaient peut-être un lien avec le concile : un discours, une intervention, une interview, un décret d’application... mais ne pouvait se prévaloir de l’autorité conciliaire. Il ne suffit pas d’avoir suivi le déroulement du concile pour le connaître...

Chez les fidèles, cette appropriation ou au contraire son rejet se traduit par des jugements très tranchés. Ils sont d’autant plus surprenants que rares sont ceux qui ont lus les textes conciliaires. On pourrait, pour illustrer ce paradoxe, faire un sondage en demandant d’abord à chacun son opinion sur Vatican II (souvent des sentences définitives en noir et blanc) et puis après avoir écouté ces étranges litanies on demanderait à chacun ce qu’il a lu du concile : une des 4 Constitutions (Lumen Gentium, Dei Verbum, Sacrosanctum Concilium, Gaudium et Spes) ou même un seul des 16 textes conciliaires.

Si les théologiens ont abondamment commenté le contenu pastoral et moral du concile, en revanche l’enseignement plus dogmatique a été quelque peu laissé de côté et moins travaillé : je fus surpris en consultant les Acta Synodalia – qui contiennent toutes les interventions, orales ou écrites, des Pères ainsi que les réponses et déclarations de la Commission centrale – dans la bibliothèque d’un Institut catholique, il y a moins d’une dizaine d’années, de découvrir que les pages n’avaient jamais été coupées, et ce pour l’ensemble des volumes... Il semble que les choses changent, et les textes conciliaires sont l’objet d’investigations moins passionnées et plus scientifiques. Mais il reste fort à faire, comme le notait le Père de La Soujeole, op : « Le concile Vatican II n’est pas prêt d’avoir épuisé tout son retentissement sur la pensée théologique et, en définitive, sur la vie chrétienne ».7

Au début de ce millénaire le Saint Père exhortait une fois encore à lire les textes conciliaires :

« En préparation au grand Jubilé, j’avais demandé que l’Église s’interroge sur la réception du Concile. Cela a-t-il été fait ? Le Congrès qui a eu lieu au Vatican a été un moment de cette réflexion, et je souhaite qu’il en ait été de même, dune manière ou d’une autre, dans toutes les Églises particulières. À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu’ils soient lus de manière appropriée, qu’ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église ».8

Pastoral

Dans son discours d’ouverture le Bienheureux Jean XXIII invitait les Pères du concile à « recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral ».9 L’adjectif de pastoral, donné au concile à partir de ce moment là, a été abondamment commenté et parfois mal interprété. Une chose est sûre, il ne peut être un prétexte à une dévalorisation des textes, comme si la visée pastorale s’opposait à un contenu doctrinal. Pastoral ne qualifie pas intrinsèquement le concile, comme s’il y avait dans l’histoire de l’Église, des conciles œcuméniques pastoraux et d’autres doctrinaux. Pastoral qualifie extrinsèquement une doctrine, dans sa finalité, rappelant la portée salvifique de l’annonce de l’Évangile et de la réponse d’adhésion à la Vérité, la Voie et la Vie. Une doctrine qui aurait perdue cette orientation pastorale deviendrait vite desséchante et incapable d’ouvrir les intelligences au mystère de Dieu.

Il ne faudrait pas entendre pastoral comme négligeable ou secondaire, voire comme infra magistériel. C’est pourtant ainsi qu’il a parfois été compris, pour mieux le combattre : un concile pastoral ne s’occuperait que d’affaires disciplinaires contingentes, et n’aurait rien à faire avec l’enseignement magistériel de l’Église. C’est pour dénoncer cette tendance que le Pape Paul VI écrivait à Mgr Marcel Lefebvre :

« Vous ne pouvez pas invoquer la distinction entre dogmatique et pastoral pour accepter certains textes du concile et en réfuter d’autres. Certes, tout ce qui est dit dans un concile ne demande pas un assentiment de même nature, seul ce qui est affirmé comme objet de foi ou vérité annexe à la foi, par des actes définitifs, requiert un assentiment de foi. Mais le reste fait aussi partie du magistère solennel de l’Église auquel tout fidèle doit faire un accueil confiant et une mise en application sincère ».10

Déjà, quelques années auparavant, Paul VI s’était ainsi adressé à la Commission post-conciliaire :

« Il faut faire tout ce qui est possible pour éviter que des doutes ne s’élèvent au sujet des décisions du concile et que chacun les juge et les dénature à sa guise. Nous reprenons volontiers à ce sujet les paroles prononcées par Notre prédécesseur Pie IV pour confirmer le Concile de Trente : « si quelqu’un estime qu’il y a des obscurités dans les termes et les décisions des décrets et que par conséquent ceux-ci ont besoin d’une interprétation ou d’une précision, qu’il vienne au lieu que le Seigneur a choisi, c’est à dire au Siège Apostolique, maître de tous les fidèles ».11

Il y a dans Vatican II, comme dans tout concile, des enseignements plus doctrinaux (dans les Constitutions dogmatiques par exemple, mais aussi dans les Décrets ou Déclarations) : sur le mystère de l’Église, le sacerdoce en ses différents degrés, la Révélation et son rapport à la Tradition, et bien d’autres sujets qui sont abordés en connexion avec ces thèmes principaux. On y trouve aussi des orientations plus pastorales : la liturgie, l’œcuménisme, les rapports de l’Église avec le monde, avec l’État (la liberté religieuse), l’éducation...

Les intuitions du concile

Ce dernier concile a été abondamment commenté. Avec un peu de recul – quarante années sont à peine suffisantes –, on pourrait s’interroger, non pas sur sa raison d’être car il faudra encore du temps pour en mesurer les fruits, mais plutôt sur les grandes lignes de l’enseignement conciliaire.

Le concile a pu bénéficier pleinement des fruits d’un siècle de renouveau biblique, patristique et thomiste dans la science théologique, qui avait jeté une lumière nouvelle sur quelques points de la Révélation. On pense tout de suite à l’ecclésiologie : l’Église n’était plus premièrement considérée comme une société, sur le modèle des sociétés humaines avec ses particularités propres, mais comme un Mystère qui prolonge l’Incarnation, unissant un aspect visible et un aspect invisible. Cette conception fut déjà en partie assumée par le Magistère lui-même (cf. Mystici Corporis de Pie XII), mais il manquait un document à la fois plus solennel et plus général pour prolonger et compléter le Concile Vatican I. La Constitution dogmatique Lumen Gentium vint combler ce manque.

Après la théologie de l’Église dans son être, on se devait de réfléchir à la théologie de l’Église en son action : la prière liturgique (dans Sacrosanctum Concilium), la mission (décrite dans plusieurs textes). Relevons très brièvement les principales intuitions de ces textes nombreux et touffus :

– la vocation universelle à la sainteté. La culture religieuse de l’époque classique (teintée de Jansénisme) avait tellement mis l’accent sur la nécessité de se retirer du monde pour se sanctifier qu’on avait alors logiquement conclu que la sainteté était réservée aux clercs et aux cloîtres. Le ch. 5 de Lumen Gentium vient utilement rappeler la possibilité et la nécessité pour tous, quelque soit l’état de vie, de vivre l’Évangile.

– la participation à la mission de l’Église n’est pas réservée aux prêtres ou aux consacrés, mais incombe à tout baptisé qui, par sa prière, son exemple et son action doit être dans son lieu de vie, un témoin du Christ et un héraut de la foi.

– la dignité de la personne humaine, image de Dieu (cf. Gaudium et Spes, Ie partie), capable de connaître et d’aimer Dieu, réaffirmée solennellement dans le contexte de l’athéisme et du totalitarisme12 de l’époque contemporaine.

– outre ces intuitions majeures du concile, notons encore l’attention portée à la liturgie, prière de toute l’Église qui a son sommet, sa source, son centre dans l’eucharistie.

Quelle est l’autorité du Concile ?

On distingue communément trois degrés dans le magistère de l’Église :

– le magistère extraordinaire des définitions solennelles du Pape seul ou des conciles sous l’autorité du Pape, concernant la foi ou les mœurs, de vérités qui peuvent être formellement révélées (contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition) ou liées aux vérités révélées.

Le code de Droit canon précise ici qu’« aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie que si cela est manifestement établi » (no 749 §3).

– le magistère ordinaire universel des évêques dispersés dans le monde et unis au Pape qui enseignent la foi de l’Église. Il concerne des vérités révélées ou des vérités connexes à croire ou à tenir définitivement.

– le magistère authentique ou ordinaire du Pape ou des évêques qui lui sont unis, dans leur enseignement courant de vérités touchant à la foi ou à la morale.

Essayons de voir à quelle catégorie appartiennent les enseignements du concile Vatican II.

Notons au préalable que les textes conciliaires n’appartiennent pas systématiquement au magistère de l’Église : ainsi lorsque le concile, n’aborde pas directement une question de foi ou de morale, mais par exemple décrit la société occidentale des années 60 (du point de vue culturel : Gaudium et Spes 54 ss, économique : GS 63 ss, politique GS 73 ss ou international GS 77 ss), il ne jouit d’aucun charisme particulier. Quarante ans après, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence, dans un concile œcuménique, de telles considérations contingentes13, qui s’inscrivaient alors dans une conjoncture porteuse et dont l’optimisme a rapidement vieilli.

Concernant l’autorité des textes conciliaires, voici la notification faite par le secrétaire général du concile à la 123e congrégation générale, le 16 Novembre 1964 : « Comme il est évident de soi, un texte du concile doit toujours être interprété selon les règles générales connues de tous. » Le texte renvoie ensuite à la déclaration du 6 mars 1964 de la Commission doctrinale :

« Compte tenu de l’usage des conciles et de la fin pastorale du présent concile, celui-ci définit comme devant être tenu par l’Église en matière de foi et de mœurs, uniquement ce qu’il a ouvertement déclaré comme tel. Les autres points proposés par le concile, en tant qu’ils sont la doctrine du Magistère suprême de l’Église, tous et chacun des fidèles doivent les recevoir et s’y attacher selon l’esprit même du concile, qui ressort, soit de la matière en cause, soit de la façon dont il s’exprime, selon les normes de l’interprétation théologique. »

Le concile, soulignait Paul VI, « a muni ses enseignements de l’autorité du magistère ordinaire suprême ; ce magistère ordinaire et manifestement authentique doit être accueilli docilement et sincèrement par tous les fidèles, selon l’esprit du Concile concernant la nature et les buts de chaque document ».14 Paul VI utilise aussi l’expression « magistère solennel de l’Église ».15

Le concile n’a pas voulu définir solennellement (c’est à dire sous une forme extraordinaire) de nouveaux points de doctrine ou de morale, en engageant son infaillibilité : c’est ici l’opinion commune. Cela voudrait dire que, parmi les textes conciliaires, seuls sont infaillibles les enseignements qui proposent à nouveau une doctrine préalablement définie, soit qu’ils appartiennent au magistère extraordinaire ou bien au magistère ordinaire universel. Les autres enseignements du concile Vatican II relèveraient alors du magistère simplement authentique auquel on doit une soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté. C’est sans doute l’opinion la plus commune, ainsi énoncée par le P. Delhaye : « Vatican II, au maximum, ne dépasse pas le premier stade [celui de l’autorité des exposés doctrinaux des conciles antérieurs n’engageant pas l’infaillibilité et représentant la « doctrine de l’Église »] puisqu’il a renoncé à aller plus loin, tout en réaffirmant son droit ».16

Cependant on trouve ici quelques opinions divergentes :

– ceux qui pensent, comme le Père Jean-Miguel Garrigues que le concile « a apporté des déterminations définitives, et donc enseignées infailliblement, quand il a pris position en matière proprement doctrinale. »17 Il donne ensuite une liste d’exemples : la collégialité épiscopale, l’épiscopat comme plénitude du sacrement de l’ordre, la Révélation transmise inséparablement par l’Écriture, la Tradition et le Magistère, le droit naturel à ne pas être contraint en matière religieuse, la non-culpabilité des juifs et pour leur non-rejet par Dieu et l’impossibilité d’être damné sur la seule base du péché originel (cf. GS 22). De tous ces exemples, le plus convainquant est sans doute la sacramentalité de l’épiscopat, parce que plus clairement défini au concile, ce non pas du point de vue formel, déclaratif, définitoire (par la forme du texte : constitution, décret ou déclaration qui n’a pas forcément d’incidence, ou la formule d’introduction : « nous déclarons », « le concile enseigne »...), mais du point de vue matériel : cet enseignement, arrivé à une certaine maturation, est mieux défini, explicité dans le texte de Lumen Gentium. En revanche on peut être dubitatif pour certains autres exemples.

– quelques-uns pensent que, parmi les textes conciliaires, les enseignements généraux formulés avec autorité peuvent appartenir au magistère ordinaire universel et sont infaillibles. Le P. de Saint-Laumer attribue par exemple ce caractère d’infaillibilité à la doctrine du droit de la personne humaine à une certaine liberté religieuse.18 Là encore, ce seul principe d’un enseignement général fait avec autorité, sans qu’il soit tenu compte de la formulation (plus ou moins achevée), nous semble un peu court pour conclure à l’infaillibilité.

– ceux qui envisagent « la possibilité d’un enseignement infaillible de par la nature même de la chose enseignée ». C’est ainsi le cas, ajoute le P. Basile Valuet osb, « si le magistère ordinaire enseigne une doctrine comme révélée (et qui de ce fait, ne peut pas ne pas être définitive) ». Il conclut alors : « Il n’est pas exclu que s’y [dans un concile] trouvent des enseignements non définis, mais infaillibles en vertu du magistère ordinaire universel ».19 Cependant, là encore, pour qu’un enseignement puisse entrer dans une telle catégorie il semble nécessaire qu’il se présente sous forme d’une doctrine suffisamment précisée, explicitée.

Quoiqu’il en soit, et en attendant que l’autorité qualifie elle-même les enseignements du concile, on doit dire qu’ils appartiennent au moins au Magistère simplement authentique, ce qui indique toute leur importance : même s’ils ne sont pas revêtus de l’infaillibilité, ils ne sont pas pour autant faillibles et donc négligeables. Les enseignements du magistère simplement authentique « sont proposés pour conduire à une intelligence plus profonde de la Révélation, ou bien pour rappeler la conformité d’un enseignement avec les vérités de foi, ou enfin pour mettre en garde contre les conceptions incompatibles avec ces vérités ou contre des opinions dangereuses susceptibles d’induire en erreur ».20 Ils réclament du fidèle catholique une vraie et loyale soumission de l’intelligence et de la volonté.

Conclusion

« On a déjà tant écrit autour du Concile ! », notait Mgr Garrone, en introduction de son livre paru en 1966.21 Nous ne voulons pas ici spéculer davantage sur l’opportunité, la place, le rôle, l’enjeu du concile dans l’histoire religieuse. Sera-t-il considéré comme un tournant historique ou une parenthèse vite oubliée... l’histoire le dira peut-être. Aller plus loin, ne serait-ce pas oublier que Dieu est Maître de la destinée comme de l’itinéraire de l’Église et défier la Providence ? Quarante ans ne sont sans doute pas de trop pour prendre un peu de recul avec l’évènement et ce que l’on appelle pudiquement la période post-conciliaire. Sans doute faudra-t-il attendre un peu de temps encore pour que le regard dépassionné de l’historien puisse sereinement scruter les témoignages de ces dures années...

Il convient de le rappeler : l’enseignement du concile est avant tout un texte magistériel. En cela il n’est assurément pas le seul. Il est une œuvre parmi toutes les autres de la mission prophétique de l’Église, qui nous enseigne en tout temps les vérités à croire, les actions à accomplir pour faire progresser le Royaume de Dieu en nous et autour de nous. Ces documents doivent être reçus avec docilité selon l’esprit de l’Église en sa grande Tradition. Voilà le véritable esprit du concile qui inspire une juste interprétation. La notion d’« esprit » du concile est en effet quelque peu équivoque. Alors que l’esprit d’un texte est l’idée qu’il développe dans sa fine pointe, l’esprit du concile est devenu un certain état d’esprit, nourri de dialectique, se prévalant peut-être de quelques « autorités » de l’époque, qui a présidé à l’interprétation des textes... Aussi, pour éviter cet écueil, le P. de Lubac, invite à lire le concile « sérieusement, sans parti-pris quelconque. C’est le premier et indispensable moyen d’en dégager l’esprit : autrement, cet « esprit » n’est que fantaisie... »22

Il y a plus de vingt ans, le P. Philippe Delhaye appelait de ses vœux un « retour à l’authenticité dans l’étude du Concile et dans les conséquences légitimes que l’Église en tirera23 Alors, en ce début du troisième millénaire, le temps est peut-être venu de recevoir et d’approfondir l’authentique concile Vatican II, qui est, comme le rappelait le Saint Père le 13 octobre dernier, « une boussole fiable pour s’orienter sur le chemin du siècle qui commence ».


  1. Cf. Y. M. Congar, Entretiens d’automne, Cerf, Paris, 1987.
  2. Cf. Ch. Journet, l’Église selon Vatican II, in Théologie de l’Église, DDB, Paris, 1986.
  3. Mgr A. C. Renard, l’esprit du Concile et « l’ouverture de l’église au monde », Salvator, Mulhouse, 1967, p. 43.
  4. Ch. Journet, Théologie de l’Église, Paris, DDB, 1958, p. 166.
  5. Jean Paul II, Discours au congrès international sur la mise en œuvre de Vatican II, 27 février 2000, no 2.
  6. Le P. Ph. Delhaye appelle « méta-Concile » les dépassements, les falsifications, les contrefaçons du concile, cf. Le Méta-Concile, in Esprit et Vie, no 39, 25 septembre 1980, p. 513–516.
  7. B. D. de La Soujeole, Le sacrement de la communion, Paris, Cerf, 1998, p. 7.
  8. Jean Paul II, Lettre apostolique Novo millenio ineunte, 6 janvier 2001, no 57.
  9. Jean XXIII, Discours du 11 Octobre 1962, DC 4 novembre 1962, col 1383
  10. Paul VI, Lettre à Mgr Marcel Lefebvre, 11.10.1976, DC 19.12.1976, p. 1058.
  11. Paul VI, Allocution à la Commission centrale post-conciliaire, 31 janvier 1966, D. C. no 1465, col. 299.
  12. On peut tout de même s’étonner que parmi les formes de totalitarisme, il ne soit pas même fait mention du communisme qui étendait son empire sur une vaste partie du globe.
  13. « Éléments contingents », « circonstances mouvantes », sont les expressions utilisées dans la première note de la Constitution.
  14. Paul VI, Audience générale du 12 janvier 1966, DC, 1966, col. 420.
  15. Paul VI, Lettre à Mgr Marcel Lefebvre, 11. 10. 1976, DC 19. 12. 1976, p. 1058.
  16. Ph. Delhaye, art Vatican II, in D T C, Tables Générale, III, col. 4345.
  17. Jean-Michel Garrigues, art Autonomie spécifique et ouverture personnelle de la raison à la foi, in « Nova et Vetera », Octobre-Décembre 1998, p. 96.
  18. In La Nef, mai 1993, p. 19–20.
  19. P. Basile Valuet, osb, La liberté religieuse et la Tradition catholique, éditions Sainte-Madeleine, 1998, T I A, note de la page 31. Soulignons que l’auteur, à la même page, ne semble cependant pas vouloir assimiler l’enseignement conciliaire au magistère ordinaire universel.
  20. Note doctrinale de la Congrégation pour la Doctrine de la foi du 29 juin 1998, illustrant la formule conclusive de la Professio fidei, D. C. no 2186, p. 655.
  21. Mgr Garrone, Le Concile – Orientations, Les Éditions ouvrières, Paris, 1966, p. 5.
  22. H. de Lubac, Entretien autour de Vatican II, Cerf, Paris, 1985, p. 27.
  23. Ph. Delhaye, Le Méta-Concile, in « Esprit et Vie », no 39, 25 septembre 1980, p. 525.