Janvier–Mars 2003

Apophtegmes des Pères

De la concorde parfaite

1 – Deux anciens demeuraient ensemble dans la même cellule et jamais ils n’avaient eu la moindre dispute. Le premier dit à l’autre : « Faisons, nous aussi, une dispute, comme les autres hommes. » L’autre répondit : « Je ne sais pas comment on fait une dispute. » Le premier lui dit : « Vois, je vais mettre au milieu cette brique, et je vais dire qu’elle est à moi; toi, tu diras : Non, elle est à moi; et ainsi commencera la dispute. » Ils mirent donc une brique au milieu d’eux, et le premier dit : « Cette brique est à moi. » Et l’autre dit : « Non, elle est à moi. » Et comme le premier disait de nouveau : « Elle n’est pas à toi, mais à moi », l’autre reprit : « Si elle est à toi, prends-la et va-t-en. » Et ils se retirèrent sans avoir pu arriver à se disputer.

2 – Un frère était moine dans une communauté et souvent il se mettait en colère. Il se dit : « Je vais me retirer à l’écart, et, n’ayant plus de rapports avec qui que ce soit, je serai délivré de cette passion. » Il partit donc et demeura seul dans une caverne. Un jour, ayant rempli sa cruche d’eau, il la posa à terre et aussitôt elle se renversa. Il la remplit et elle se renversa encore. Il la remplit une troisième fois et elle se renversa de même. Saisi de colère, il l’empoigna et la brisa. Rentré en lui-même, il reconnu qu’il avait été trompé par un esprit, et il dit : « Voilà que j’ai voulu vivre seul et cependant j’ai été vaincu par la colère; je retourne donc à la communauté, car on a besoin partout de force, de patience et du secours de Dieu. » Il se leva donc et retourna à sa place.

La mise à l’épreuve de la patience

1 – Les frères firent l’éloge d’un moine en présence de l’abbé Antoine. Celui-ci, l’ayant éprouvé, trouva qu’il ne supportait pas l’injure et lui dit : « Toi, frère, tu es comme un édifice dont l’entrée est splendide mais dont l’arrière est pillé par les voleurs. »

2 – Quelques-uns vinrent trouver l’abbé Agathon, ayant entendu dire qu’il avait un grand discernement et ne se mettait jamais en colère. Voulant l’éprouver, ils lui dirent : « C’est toi, Agathon, l’orgueilleux et le débauché ? » Et il disait : « C’est moi. » Ils ajoutaient : « C’est toi, Agathon, le brigand et le calomniateur ? » De nouveau il répondit : « C’est moi. » Uns troisième fois ils l’interrogent : « C’est toi, Agathon, l’hérétique ? » Mais il répondit : « Non, je ne le suis pas. » Alors ils lui demandèrent : « Pourquoi as-tu reconnu les premières accusations et n’as-tu pas supporté la dernière ? » Il leur dit : « Les premières, je me les attribue à moi-même pour le profit de mon âme; mais être hérétique, c’est être séparé de Dieu, et je ne veux pas être séparé de Dieu. »

3 – Quand l’abbé Moïse fut ordonné prêtre à Scété, l’évêque le revêtit du manteau blanc et lui dit : « Voilà l’abbé Moïse devenu tout blanc. » Car il était noir de corps. Mais il répondit : « Penses-tu, seigneur père, que, devenu blanc au dehors, je puisse jamais le devenir aussi au-dedans ? » Voulant l’éprouver, l’évêque dit aux clercs : « Quand il approchera de l’autel, chassez-le et que l’un de vous le suive pour entendre ce qu’il dira. » Lors donc qu’il fut entré, ils le chassèrent en l’injuriant : « Va-t-en dehors, Éthiopien. » Lui, en sortant, se disait en lui-même : « C’est bien fait pour toi, sale noiraud. Alors que tu n’es pas un homme, pourquoi viens-tu parmi les hommes ? »

Extraits du Livre des anciens – Apophtegmes des Pères.

Traduction française de dom Lucien Regnault, Cerf 1995, Coll. Foi vivante.