Janvier–Mars 2003

Vin, pub et religion

Dionysos Balouiré*

Trois mots qui à première vue n’ont rien en commun…et pourtant !

« Nous sommes les moines de saint Bernardin…
Pour notre dîner de bons petits oiseaux
Que l’on nomme cailles, bécasses ou perdreaux
Et la fine andouillette et le petit Mâcon
C’est ça qu’est bon et bon et bon.
Et voilà la vie, la vie chérie ha ha,
Et voilà la vie que tous les moines font ! »

Quel étudiant n’a pas chanté ce refrain pour fêter le succès à un examen ?

Que celui qui ne l’a jamais chanté me lance la première pierre.

L’imagerie populaire voit le moine en robe de bure et scapulaire, et ceint d’une grossière corde. Le visage est réjoui, rubicond, jouisseur, l’œil égrillard et la bedaine proéminente. Tous les religieux se reconnaîtront, bien sûr, dans ce portrait. Cette image viendrait-elle du temps lointain où Bernard de Clairvaux fustigeait ses frères bénédictins ? J’en doute. L’époque est trop lointaine.

La publicité s’est emparée de cette image et d’autres mots et expressions à connotation religieuse : Le moine sur nos fromages et en pub à la télé; un pope barbu avec en fond une église byzantine et en premier plan une croix… Je ne vous parle pas de la jouvence du célèbre abbé, ni des galettes du plus connu des archanges !

Quant aux vins ? Que dire ! Il y a pléthore. Je ne parle pas de ceux qui légitimement portent le nom de leur commune ou de leur terroir comme Châteauneuf-du-Pape (qui à la révolution fut rebaptisé Châteauneuf-Calcernier à cause des fours à chaux avoisinants) ou Le Puy Notre-Dame (petit village d’Anjou au sud de Saumur qui possède une magnifique collégiale du XIIe siècle contenant une relique d’une des ceintures de la Vierge rapportée des croisades par Guillaume IX, duc d’Aquitaine, en 1001). Un excellent vin est produit sur cette commune. Je parle de toutes ces étiquettes portant le nom de nos saints : Pierre, Martin, Vincent etc. précédé de domaine, clos, prieur, prieuré, mission, cellier, commanderie, ermitage ou lermitage (en un seul mot) et qui souvent ne sont que des vins de table ou des vins de pays. La croix de… aussi fait recette, souvent suivie d’un nom de saint, avec en arrière plan un monastère et une croix. Les papes, souvent vieux, n’y échappent pas non plus.

Mais tout cela n’est que broutille. Voici deux exemples, pris à l’extérieur de nos frontières, qui se servent de la religion pour faire de la réclame (appelée de nos jours la pub). Le nom donné à ces vins, plus que leurs qualités, leur assure leurs succès. Ces noms n’ont pas été inventés hier. Ils ont plusieurs siècles. Je veux parler du Liebfraumilch en Allemagne et du Lacrima Christi en Italie.

Liebfraumilch ou Liebfrauenmilch se traduit généralement par Lait de Notre-Dame. Les spécialistes pensent qu’il s’agit, à l’origine, d’un vin produit dans un petit vignoble des faubourgs de Worms qui se nommait Église Notre-Dame.

Pour goûter au plaisir des vins allemands et comprendre les étiquettes, deux conditions sont nécessaires : comprendre parfaitement la langue et connaître la législation allemande fort complexe, sur les vins. En effet en Allemagne les critères de qualité sont totalement différents de ceux que nous connaissons. En une formule lapidaire, plus un vin est sucré meilleur il est.

Le terme Lait de Notre-Dame plut énormément. La législation allemande, très vague, permit et permet encore de produire du Liebfraumilch avec des vins provenant de différentes régions. C’est donc un vin de coupage, produit en grande quantité (plus d’un million d’hectolitres), souvent de qualité médiocre et bon marché. 99,9% part à l’exportation vers l’Angleterre et les États-Unis. Les Allemands, eux, n’en boivent pratiquement pas. Pas fous les indigènes ! Faute de comprendre quelque chose aux vins allemands les consommateurs étrangers n’ont vu que la marque qui est accrocheuse surtout quand le dessin de l’étiquette en rajoute : trois religieuses vêtues à l’ancienne, en bleu avec cornette et voile blanc. Elles vendangent toutes souriantes.

Merci Notre-Dame. Le commerce s’est servi de Ton nom. Tu nous as enrichis.

Qui chassera les modernes marchands du Temple ?

Ami amateur de vin, avant de t’initier au vin allemand renonce au Liebfraumilch, uniquement à cause de sa qualité, tant d’autres vins t’enchanteront.

Le Lacrima Christi ou lacryma Christi del Vesuvio : les larmes du Christ.

Sa réputation internationale remonte bien avant le XVIIIe siècle. Tous les éléments sont réunis pour un titre accrocheur : les larmes, le Christ, le Vésuve. Et n’oublions pas que nous sommes en Italie. Naples, sa baie célèbre, Capri… Gardien de ce site le Vésuve aux pentes couvertes de vignes. Le vignoble est d’importance moyenne, mais la production est immense et malgré cela ce vin est quasiment introuvable. Pas une bonne pizzeria dans le monde, à Paris, New York ou Singapour qui ne vous proposera du Lacrima Christi ! Quel succès ! Sur quoi est-il bâti ? Sur une légende.

La légende : Jésus, prêchant la bonne parole, monta au sommet du Vésuve et contempla ce paysage magnifique. Il le compara au paradis mais voyant les habitants pécheurs, des larmes emplirent ses yeux et coulèrent abondamment sur le sol. Plus tard, quelqu’un planta de la vigne à cet endroit. Il fallait y penser ! Plus c’est simple et bête, mieux ça fonctionne. Je donne le premier prix de communication posthume à celui qui a trouvé ce stratagème.

Et le vin en lui-même ? Le Lacrima Christi del Vesuvio provient officiellement des coteaux du Vésuve et se décline dans toutes les couleurs, les saveurs, les parfums, les qualités. C’est en général un vin bien moyen, mais comme il est introuvable il n’a pas de prix.

Merci Jésus. Tes larmes ont enrichi depuis plusieurs siècles, vignerons, négociants, restaurateurs et toutes les professions collatérales. C’est un miracle. Il faudrait que l’on songe à le rajouter dans les Évangiles.

* Depuis la « viti » des années cinquante à Beaune, n’a guère quitté la vigne ou le vin, parmi coteaux, caves ou domaines. Dégustateur officiel dans différents concours français.