Janvier–Mars 2003

Les vertus nécessaires à la jeunesse actuelle

Abbé Victor Alain Berto

Prêtre du diocèse de Vannes, Fondateur du foyer d’enfants Notre-Dame de Joie et de l’Institut des Dominicaines du Saint-Esprit, l’abbé Berto (1900–1968) se considérait avant tout comme un père de jeunesse, à cause de sa mission canonique auprès d’enfants déshérités pour lesquels il était bien souvent la seule image vivante d’un véritable père. Théologien lumineux, il rendit service sans compter dans l’Église, auprès de personnes aux destinées aussi diverses que l’Action catholique, Mgr Lefebvre durant le Concile Vatican II, la Mission de France, des communautés ou de nombreux chrétiens qui recherchaient le soutien de sa pensée et de sa foi imprégnées de romanité.

À ce double titre, le texte qui suit mérite, encore aujourd’hui, une attention particulière. Kephas remercie les Dominicaines du Saint-Esprit, héritières et dépositaires de son œuvre, de permettre la publication de ces pages inédites. On pourra encore consulter les recueils d’écrits de l’abbé Berto, Pour la sainte Église romaine (DMM 1976), Notre-Dame de Joie – Correspondance (NEL 19892), Le cénacle et le jardin, Intelligence et spiritualité du sacerdoce (Dominique Martin Morin 2000).

L’un des sujets abordés lors des conférences ecclésiastiques du diocèse de Vannes en 1949 porte sur « les vertus les plus nécessaires à la jeunesse actuelle. » Intéressé et désireux de répondre à la sollicitation d’un prêtre ami, l’abbé Berto, parmi ses nombreuses activités, jette sur le papier l’ébauche d’une réponse, sans trouver ensuite le temps de reprendre ses notes. Tel quel, le raisonnement n’a pourtant rien perdu de son actualité.

Après avoir mis en évidence le rôle prépondérant des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, l’abbé Berto remarque que l’idéal de simplicité évangélique auquel amène la pratique de ces vertus ne peut se passer des autres vertus qui permettent à cette vie de la foi de s’épanouir dans l’âme. La suite du texte applique ces vérités à l’éducation de la jeunesse, dans une approche d’un réalisme vigoureux.

Bruno Le Pivain

On peut dire que les vertus dont la « jeunesse actuelle » a besoin sont d’abord les plus nobles, celles dont la possession décore davantage l’être humain. Ici encore, rien qui convienne particulièrement à la « jeunesse actuelle » : ces vertus ont toujours été et seront toujours les plus nécessaires, qui contribuent davantage à configurer le chrétien au Christ, à lui rendre, comme « homme nouveau », la beauté perdue par le « vieil homme. » (2 Cor 3, 17)

Répondre aux besoins du monde moderne

Le fond de la pédagogie chrétienne est donc immuable. Il reste vrai pourtant qu’à de certaines époques le climat spirituel ambiant présente tels ou tels traits, accessoires en eux-mêmes, mais qui demandent néanmoins une particulière vigilance. Le piédestal est moins important que la statue, mais si le piédestal s’effrite, la statue tombe. Ainsi, tout en maintenant la précellence des théologales, et sans jamais négliger de les cultiver directement et pour elles-mêmes, on peut être conduit, pour le bien même de la vie théologale, à cultiver systématiquement des vertus très inférieures, mais qui conditionnent l’épanouissement des théologales, dans telles circonstances données de temps et de lieu. Il faut donc déterminer ces circonstances, ou, ce qui revient au même, discerner les périls qui menacent principalement la croissance spirituelle des jeunes gens, à notre époque et dans nos régions. Ici, autant d’avis que de cervelles, sans compter les avis des écervelés. L’un dit que le grand mal de nos jours c’est l’athéisme pratique, un autre que c’est l’affaiblissement du sens de l’Église, un autre encore que c’est l’indiscipline des mœurs, un quatrième l’abandon des pratiques cultuelles. Ils ont tous un peu raison. Ce n’est qu’une question de priorité, et encore toute relative, parce qu’en raison de l’interpénétration des causes, il serait illusoire de s’attacher à un seul élément du problème; ils se tiennent tous et dépendent tous les uns des autres.

On peut cependant essayer d’établir un certain ordre, au moins dans les idées, parce que dans la pratique pédagogique il faut toujours s’y prendre « par tous les bouts », comme lorsqu’un navire présente plusieurs voies d’eau également mortelles, il faut les calfater toutes ensemble pour éviter le naufrage.

Il nous semble, sauf meilleur avis, que le plus grand des maux du monde moderne est de se refuser au sérieux de la vie; c’est un mal ancien, puisque l’Écriture de l’Ancien Testament le désigne expressément : « Il a estimé que notre vie est un jeu d’enfant » (Sap 15, 12); mais il est certain que le nombre de ceux pour qui la vie n’est qu’un jeu, c’est-à-dire une aventure dépourvue de signification et dont le seul contenu valable est la somme disparate de plaisirs qu’on peut s’y procurer, ce nombre est aujourd’hui incalculable. Ce n’est autre chose sans doute que la conception païenne de la vie, mais c’est un paganisme aggravé infiniment et infiniment plus exécrable, parce qu’il resurgit, comme dit saint Hilaire, « au milieu des temps chrétiens », medio Evangeliorum tempore.

Si cette vue est juste, il suit que la première conviction à inculquer à la jeunesse chrétienne, et (dans l’ordre du conditionnement, non dans l’ordre d’excellence, ainsi que nous l’avons dit plus haut) le premier habitus à lui faire prendre, c’est la conviction que la vie doit être sérieusement vécue, c’est l’habitus de faire sérieusement les choses sérieuses.

« La victoire sur le monde, c’est notre foi. »

Comme conviction, l’état d’esprit dont il s’agit relève évidemment de la foi. C’est la foi seule qui est capable de nous convaincre efficacement que la vie présente n’a pas sa justification en elle-même, pas plus que la préface d’un livre, et qu’elle ne prend sa valeur que par référence à l’éternité. Il est du reste certain que la foi doit recevoir l’appoint des dons de sagesse, d’intelligence, et surtout de science, parce que ceux-là seuls, en qui l’Esprit-Saint agit par ce don, « réalisent » quel est le droit usage des créatures, et le peu qu’elles sont en elles-mêmes. C’est pourquoi ce don correspond à la béatitude des larmes. Mais en ceux qui aiment Dieu l’Esprit-Saint agit normalement par ses dons, aussi bien par le don de science que par les autres.

Comme habitus pratique, disposition spontanée à faire sérieusement les choses sérieuses, l’état d’esprit dont il s’agit relève principalement de la tempérance, et secondairement de la force.

1) Parmi les vertus annexes de la tempérance, saint Thomas fait place à ce qu’il appelle la « studiosité », c’est-à-dire l’amour ordonné de l’étude, opposée à la curiosité ou papillonnage, ce qu’on pourrait encore appeler « l’esprit amateur. » La futilité de l’esprit, le goût des informations banales, de la pseudo-science acquise à bon marché par la radio ou le cinéma, tout cela est intempérance, absence de frein contre les plaisirs faciles. C’est de l’intempérance « annexe » parce que les plaisirs en cause ne sont pas parmi les plus véhéments, mais c’est précisément à cette sorte d’intempérance que nous avons affaire de nos jours, parce que c’est elle qui s’oppose à l’amour ordonné des occupations sérieuses.

À la tempérance correspond le don de crainte de Dieu. Assurément rien n’est plus propre à retirer l’âme de la bagatelle que ce vif sentiment de la majesté divine toujours présente qui est l’effet propre du don de crainte, complément et supplément de la tempérance. À ce don correspond d’autre part la béatitude de la pauvreté selon l’esprit, qui consiste dans le « dédain du temporel » (Somme théologique, IIa Ilae, q. 19, a. 12).

2) Dès que le mal à éviter ou le bien à procurer présentent un caractère ardu, ils ne peuvent être évités ou procurés sans un certain exercice de la force. Or il est certain que, si la pente est fort naturelle vers le bien apparent des amusements, le bien réel du devoir est un « bien ardu »; la joie même qu’on éprouve à l’accomplir est une joie de conquête, dont sont seuls capables les cœurs forts, les « magnanimes » au sens de saint Thomas.

Le principe d’autorité

Immédiatement après le « sens chrétien de la vie » considéré, ainsi que nous venons de le faire, à la fois comme une conviction et comme un élan, nous mettrions l’esprit de soumission, le respect de l’autorité et du principe d’autorité. L’adolescent, par définition, n’est pas mûr, donc il doit mûrir; mais il ne mûrira tout seul, ni on ne le mûrira malgré lui. Il a besoin d’autrui pour se former, il a besoin de consentir à être formé. Or il n’est pas douteux que les mœurs d’aujourd’hui, mœurs sociales, mœurs politiques, mœurs domestiques même, n’aillent à développer un très funeste esprit d’indépendance, qu’on flatte inconsidérément jusque dans beaucoup de mouvements catholiques ou soi-disant tels, en affectant de tout laisser (ou en faisant semblant de tout laisser) à la discussion et à la direction des « jeunes », comme on jargonne à présent. Ici encore, l’américanisme n’est pas loin. On continue, comme si Léon XIII avait parlé pour les chiens, à exalter les « vertus actives », décorées des noms d’initiative, de prise de conscience, de responsabilité, au détriment des « vertus passives », humilité, docilité, obéissance. Le résultat est ce que nous voyons !

Une réaction se dessine et elle est urgente. Le dernier communiqué de l’assemblée des Cardinaux et Archevêques signale le péril sous sa forme plus grave : la dépréciation de l’état ecclésiastique et de l’état religieux. À la limite, l’obéissance ne serait plus un conseil de perfection. Pour beaucoup elle n’est déjà plus une véritable vertu, dans laquelle on peut croître indéfiniment, elle n’est plus qu’une sorte de contrainte qu’une éducation idéale ne devrait pas employer. Pour l’Église c’est tout le contraire : l’obéissance fait partie intégrante de l’éducation chrétienne. L’éducation chrétienne idéale fait des obéissants, ce qui évidemment n’exclut ni l’initiative, ni l’acceptation des responsabilités, dans la mesure où ces dispositions sont vraiment vertueuses, car il ne peut jamais y avoir opposition entre vertu et vertu; il y a complémentarité.

Obéissance et docilité

Obéissance a été pris jusqu’ici au sens large. En réalité, pour revenir au tableau des vertus, il y a lieu de distinguer deux dispositions distinctes :

a) la docilité, qui est partie de la prudence, a son siège dans l’intelligence, et consiste dans une facilité à demander et à recevoir les avis des plus sages. C’est proprement la vertu du dirigé par rapport à son directeur. Il y a quelques mois, à Saint-Patern,1 un « militant fédéral » jociste a déclaré que le « militant » ne doit pas avoir de directeur, devant tout décider et tout faire par lui-même. Il est certainement regrettable que personne ne se soit trouvé pour administrer à ce jeune imbécile la calotte que méritait son outrecuidance; il est plus regrettable encore que la « formation » qu’il a reçue lui fasse trouver tout simple de déclarer périmée et nuisible une pratique, hautement approuvée pour tous les chrétiens par l’Église, et imposée par elle aux clercs et aux religieux. En climat chrétien, ces extravagances ou bien ne se produiraient pas, ou bien seraient aussitôt et durement réprimées.

b) l’obéissance proprement dite a son siège dans la volonté et est partie de la justice. C’est la justice qui porte l’inférieur à vouloir ce que veut le supérieur. Celui-ci ayant la charge du bien commun a le devoir d’y appliquer les volontés de ses sujets, même si le jugement de ceux-ci est différent du sien. Cette raison est générale; il y en a une autre, qui est particulière au cas des jeunes gens et des enfants. N’étant point en toutes choses capables de comprendre le bien-fondé des ordres qu’ils reçoivent, et qu’il est pour tant nécessaire, dans leur intérêt même, de leur donner, il faut bien passer par-dessus leur intelligence pour s’adresser directement à leur volonté. Ils ne peuvent être élevés qu’à ce prix. Ils comprendront plus tard, qu’ils obéissent d’abord.

Ainsi, prétendre en éducation se passer de l’obéissance, et de l’obéissance proprement dite, outre que c’est nécessairement tronquer l’éducation, dont un des fruits doit être précisément de développer l’habitus de l’obéissance, c’est en outre compromettre ou plutôt rendre impossible toute éducation. Remarquons encore une fois, que cela vaut pour tous les temps, mais dans le nôtre, où l’on a presque complètement perdu le sens de 1’obéissance et le sentiment de sa nécessité universelle, il est d’autant plus urgent de l’inculquer aux jeunes gens.

Comment faire ?

Il se trouve donc que, sans aucune prévision ni prédécision d’en venir à ce point, nous avons été conduits à dénombrer conformément au catalogue thomiste des vertus cardinales les dispositions qui semblent être les plus nécessaires à la jeunesse contemporaine. Toutefois nous avons suivi un ordre inverse de celui de saint Thomas : nous avons monté de la tempérance à la force, à la justice, enfin à la prudence; dans le texte hâtivement écrit, nous avons parlé de la docilité, élément de la prudence, avant de parler de l’obéissance, élément de la justice, mais une étude plus approfondie montrerait sans doute qu’il serait préférable de renverser les termes.

Pourquoi cette inversion ? Parce que très souvent, ce qui est premier dans l’intention est dernier dans l’exécution.2 Il n’est donc pas surprenant que, cherchant à établir un ordre de conditionnement, non un ordre d’excellence, nous ayons dû, pour ainsi dire, « commencer par le bas », comme on pose le piédestal avant d’y ériger la statue.

Du reste, toute comparaison cloche, et celle-ci plus qu’une autre. Non seulement il n’est pas vrai de dire qu’il faut faire l’homme avant de faire le chrétien – car dans l’ordre présent « il n’y a d’homme que le chrétien », comme dit Pascal, et il n’y a par conséquent de perfection humaine que la perfection chrétienne par le baptême qu’on ne peut ni ne doit, ni réellement ni logiquement, traiter à aucun moment par prétérition – mais encore, dans le chrétien lui-même il y a connexion de toutes les vertus. Les habitus vertueux ne sont pas séparables. Seules deux des théologales peuvent subsister après extinction de l’autre, la foi et l’espérance, mais c’est un point qui ne nous intéresse pas ici. Toutes les autres vertus croissent, diminuent, périssent ensemble. Pourquoi ?

Parce qu’au fond le bien moral est un. Toutes ses différenciations suivant la matière des vertus comportent la même référence à la fin suprême de l’homme et concrètement du chrétien. Dès que le souci de cette référence a disparu dans l’agent, il ne peut plus être question d’aucune vertu. Ainsi celui qui commet délibérément, par exemple, un acte d’impureté, et qui ainsi corrompt en lui l’habitus de tempérance, négligeant formellement la référence à la fin dernière en matière de tempérance, la néglige virtuellement en toutes les autres; et dès lors les divers habitus, privés de leur référence à la fin suprême, perdent leur âme, ce qui faisait moralement bon leur possesseur, et donc cessent d’être de véritables vertus.

Ce n’est donc pas seulement une nécessité pédagogique (ainsi que nous l’avons dit), c’est une nécessité métaphysique de s’y prendre « par tous les bouts » à la fois.

« Aime et fais ce que tu voudras. »

La référence à la fin suprême étant l’âme de toutes les vertus, cette vertu est donc la reine des autres, le principe des autres, qui a pour objet cette fin suprême elle-même en tant que souverainement préférable à tout. Cette vertu a nom charité. « Aime et fais ce que tu voudras », non en ce sens que « ce que tu voudras » deviendra bon par là même (ce serait l’hérésie quiétiste), mais en ce sens que « ce que tu voudras » ne pourra être que ce que trouve bon le Dieu que tu aimes. Tout tient donc dans l’Amour. Certes les théologales n’appartiennent pas à l’ordre des moyens, mais à l’ordre des fins, puisqu’elles sont constitutives de la perfection spirituelle ici-bas. En faire les actes ici-bas, c’est être parfait autant qu’on peut l’être ici-bas, car c’est être immédiatement uni à la fin suprême. Mais comme l’amour doit tout pénétrer, tout inspirer, tout animer, comme rien n’est moralement bon sans l’amour, la charité est aussi bien au commencement qu’au terme. On ne peut aimer Dieu efficacement et méritoirement sans croire en Lui, et c’est pourquoi la foi est nécessaire; mais elle n’est pas suffisante. Aussi, sans rien diminuer de ce que nous avons dit au début sur l’importance de la première théologale, il faut ajouter que l’éducation chrétienne, qui a pour fin l’amour de Dieu, a pour point de départ l’amour de Dieu, pour loi interne l’amour de Dieu, pour méthode l’amour de Dieu. Ce n’est pas certes qu’on ne puisse faire estimer aux enfants et aux jeunes gens les valeurs propres des vertus inférieures : ce qu’il y a de noblesse dans la sincérité ou de grandeur dans l’obéissance. On le peut et on le doit faire, seulement la sincérité ou l’obéissance ne sont des vertus que dans la charité. On ne peut donc trop tôt exciter chez l’enfant, on ne peut trop soigneusement entretenir chez l’adolescent cet amour de Dieu qui n’est point d’ailleurs une émotion sensible aussitôt évanouie qu’éprouvée, mais une préférence profonde, habituelle, spirituelle, de Dieu sur toutes choses. De même donc que saint Paul condense, pour ainsi dire, toutes les vertus dans la seule charité : « La charité est patiente, longanime etc » (1 Cor 13, 4), ainsi peut-on dire que toute la pédagogie chrétienne se résume dans l’éducation de la charité. Il n’y a vraiment qu’un commandement, et tout éducateur chrétien peut toujours enfermer tout son enseignement dans une seule parole, celle de saint Augustin que nous citions tout à l’heure. Il ne dit jamais qu’une chose : « Aime et fais ce que tu veux ».


  1. Paroisse de Vannes.
  2. Adage scolastique : primum in intentione est ultimum in exsecutione.