Janvier–Mars 2003

La saveur des mots

R.P. Joseph Bochenski o.p. *

Traduit du polonais par Mathias Izycki

Après les premières pages parues dans Kephas no 1 (« l’autorité » et « l’intellectuel », p. 109–114), voici trois autres mots reçus dans le langage courant, auxquels le Père Bochenski donne un sens inusité. Avec le recul impitoyable de l’historien et la sobre précision du scientifique, l’esprit un peu facétieux du dominicain permet un réel approfondissement moins anti-conformiste que non-conformiste.

La Renaissance

Phase transitoire, durant presque deux siècles et demi, entre le Moyen Âge et l’Époque Moderne en Europe. Pendant cette période eurent lieu des changements considérables dans plusieurs domaines. L’art et la science, entre autres, se développèrent de façon superbe. Il faut distinguer dans la Renaissance de nombreuses composantes et plusieurs étapes de développement. Son évocation véhicule diverses superstitions tellement enracinées que la science contemporaine n’essaie de les abolir, au prix d’un énorme effort, que maintenant.

1. La première superstition, et probablement la principale, est la croyance (avouée d’ailleurs par de nombreux représentants de la Renaissance) qui consiste à penser que la Renaissance est justement une renaissance, une résurrection de la culture et de la civilisation après le long intervalle de « l’Âge Moyen » barbare, qui, selon cette opinion, doit être une sombre interruption entre deux périodes de culture. C’est une superstition découlant d’une ignorance totale du Moyen Âge et de sa liaison étroite avec la Renaissance, pour ne mentionner que deux domaines totalement différents : la poésie et la vie économique. Dante a vécu au XIIIe siècle, donc au sommet du Moyen Âge, et Pétrarque au XIVe, et non au XVIe. En ce qui concerne la vie économique, sa renaissance authentique survint aussi au XIIIe siècle, moment où se développèrent de manière remarquable le commerce et les banques. Le discours même selon lequel la Renaissance a découvert les auteurs antiques est encore une superstition. Comme on le sait aujourd’hui, on n’ajouta à cette époque que deux manuscrits grecs anciens à tous ceux déjà répertoriés – tous les autres se trouvaient déjà en Occident, surtout en France. L’Europe occidentale avait déjà vécu aux XIIe et XIIIe siècles un autre retour vers l’Antiquité, qui manifestait un grand intérêt envers l’homme et la nature.

2. Une autre superstition consiste en une confusion entre deux composantes contraires de la Renaissance, c’est-à-dire ce qu’on a appelé l’humanisme d’une part, et d’autre part la nouvelle science de la nature. L’humanisme est l’ennemi de toute logique, de toute raison et de toute science de la nature; il la considère comme un travail « mécanique », indigne d’un homme de culture, qui doit être un écrivain, un rhéteur, un politicien. Le personnage de l’« homme de la Renaissance » qui ressemblerait en même temps à Érasme de Rotterdam et à Galilée est un mythe, et la croyance en une vision uniformément renaissante du monde est une superstition.

3. La troisième superstition consiste à faire l’éloge de la philosophie de la Renaissance comme « supérieure » à la scolastique qui la précédait. La vérité est que, si nous passons outre Nicolas de Cuze (qui n’avait rien à voir avec l’esprit de la Renaissance) et Galilée (qui a vécu au crépuscule de la Renaissance), les gens de la Renaissance ne sont, comme l’a bien remarqué Kristeller, ni bons ni mauvais philosophes, car ils ne le sont pas du tout. Ils sont souvent d’éminents écrivains, savants, connaisseurs des textes classiques, ils savent ironiser, broder des facéties, créer des chef-d’œuvres de la littérature, mais ils ont peu en commun avec la philosophie. Les opposer aux penseurs du Moyen Âge est donc pure superstition.

4. Est encore une superstition la croyance selon laquelle la Renaissance constitue une révolution brusque, en rupture totale avec le passé. Même s’il est vrai qu’eurent lieu pendant ces siècles de profondes métamorphoses, elles furent toutes liées organiquement au passé, et dans chacun de ces cas, il est possible de montrer à quel moment du Moyen Âge elles naquirent. Cela va si loin qu’un des meilleurs connaisseurs de la Renaissance, Huizinga, put l’appeler « l’automne du Moyen Âge ».

5. C’est enfin une superstition d’affirmer que les hommes de la Renaissance sont tous, ou du moins en majorité, des protestants d’esprit, des déistes, des panthéistes ou encore des rationalistes. La vérité est toute contraire : la majorité écrasante des hommes éminents de la Renaissance, et presque tous en philosophie, depuis Léonard de Ficino jusqu’à Galilée et Campanella, étaient des catholiques, souvent des croyants ardents, défenseurs de la foi catholique, comme par exemple Marsiglio Ficino, ordonné prêtre à 40 ans, qui a créé l’apologétique catholique moderne.

Les Lumières

Le mouvement culturel qui a pour but de remplacer l’autorité religieuse ou politique par la « raison ». Pour les Lumières, est essentielle la foi en un progrès inévitable de l’humanité vers « la lumière » et vers toute sorte de biens, ceci grâce à la science qui peut tout expliquer. S’y rattache le rationalisme, la conviction selon laquelle il n’existe pas de problèmes inaccessibles à la science et que c’est elle uniquement qui est la force bienfaisante qui conditionne le progrès de l’humanité. Les Lumières, qui étaient la foi fondamentale de l’intelligentsia européenne du XIXe siècle, sont aujourd’hui considérées par les gens cultivés comme une superstition.

En effet, rien n’est moins sûr que le prétendu progrès de l’humanité; mais il est sûr, en revanche, que maints domaines restent inaccessibles à la science; et la science elle-même a souvent apporté les malheurs au lieu du progrès promis (la bombe atomique). Mais cette superstition est toujours répandue dans les masses arriérées; elle est de plus propagée par tous les partis communistes du monde, et reste donc une superstition dangereuse.

La différence entre les Lumières et le positivisme consiste dans le fait que les Lumières reconnaissent le rôle de la philosophie, alors que le positivisme identifie pour ainsi dire la raison avec la méthode des sciences naturelles, dont le scientisme fait partie.

Les causes du surgissement des Lumières – et surtout d’une de ses composantes, à savoir la foi dans le progrès – ne sont pas encore entièrement élucidées. Sans doute, un certain rôle a tout de même été joué par l’abus d’autorité, surtout du côté des représentants de la religion, qui ont commencé à se prononcer dans les domaines de la science, bien que les religions aient pour objet les choses de l’au-delà (existentielles, métaphysiques, etc…). Ceci explique partiellement la position hostile des Lumières vis à vis de la religion.

Le Progrès

La croyance en un progrès permanent de l’humanité vers des états de plus en plus hauts, meilleurs, vers le paradis terrestre, vers « la lumière », et des réalités de ce style, est une des superstitions les plus nocives que nous ayons héritées du XIXe siècle. Elle règne encore aujourd’hui sur de grandes régions, surtout dans les pays arriérés et socialistes où le progrès est imposé par les partis communistes1. Son contenu est plus ou moins le suivant : l’homme est, par son essence, une créature progressive, c’est-à-dire que, comme espèce, il s’améliore, se perfectionne continuellement. Ce perfectionnement se manifeste dans tous les domaines. Sur le plan de la vision du monde, il passe de la superstition à la science. Dans la science, il évolue vers un savoir de plus en plus grand; en matière de technique, il maîtrise de mieux en mieux le monde. Pour la morale, il devient meilleur sans cesse. En politique, il invente les formes de gouvernement de plus en plus parfaites. Dans l’art, il crée les chef-d’œuvres de plus en plus achevés. Ce n’est que dans la religion qu’il n’y a point de progrès, car elle est une superstition que le progrès élimine de façon efficace. Et si le progrès donne de si splendides résultats, la première et la plus sainte obligation de chaque être sain est de servir ce progrès de l’humanité auquel il faut soumettre tout et tous.

Cette opinion, très répandue au XIXe siècle et encore avant la IIe guerre mondiale, est aujourd’hui rejetée par la majorité écrasante des gens éduqués dans les pays civilisés. Une meilleure connaissance des prémisses de la croyance dans le progrès, ainsi que les expériences vécues par l’humanité au cours du XXe siècle, ont démontré clairement qu’il s’agit d’une simple superstition.

Pour prendre le premier point, la croyance en un progrès qui nous vient du temps des Lumières (à une époque où elle était encore totalement sans fondement) a reçu un appui du côté de la théorie de l’évolution de Darwin ainsi que du développement des sciences modernes et de la technique. La zoologie a démontré qu’il y a un progrès permanent dans le règne animal. Cette constatation a été transposée sur le cours de l’histoire humaine. De même que les mammifères ont été un progrès par rapport aux oiseaux, l’homme moderne est un progrès par rapport à l’homme de l’Antiquité et du Moyen Âge. Mais cette transposition des catégories biologiques sur notre histoire est absolument sans fondement, ne serait-ce que parce que nous sommes ici confrontés à une période de temps très courte. Nous ne connaissons vraiment bien que trois mille ans, environ cent générations, et les cent générations ne font qu’une unité dans la mesure de l’évolution biologique. Parler de progrès dans les limites de cette seconde biologique est une superstition.

En même temps, une meilleure connaissance de l’histoire de la culture a permis de constater que le progrès est plutôt une exception en ce domaine, qu’il ne se manifeste que dans les périodes relativement courtes et seulement dans certaines composantes de la culture. Il est vrai, en effet, que nous avons eu, depuis le XVIIe siècle, un développement magnifique des sciences naturelles et de la technologie basée sur elles. Les résultats de ces dernières sont surtout imposants. Mais il n’y a pas eu dans l’histoire, pour autant qu’on sache, un progrès moral de l’humanité. Pour le dire plus précisément, on peut souvent noter un progrès dans les limites d’une période, d’une civilisation. Par exemple, le progrès dans l’Égypte antique depuis les temps de règne des Hyksos jusqu’à la XVIIIe dynastie est évident. Mais après le progrès moral vient d’habitude une régression. Pour s’en tenir à l’exemple de l’Égypte, la position de la femme dans le Nouvel Empire (XVIe – XIVe siècle av. J.-C.) fut meilleure qu’actuellement en Suisse. Or, dans la même Égypte règne aujourd’hui l’islam, selon lequel la femme, à ce qu’il paraît, n’a pas d’âme. Appeler cela un progrès serait une galéjade.

Par ailleurs, le XXe siècle a vécu des crimes sur une échelle démesurée, sous forme de meurtres massifs accomplis dans les cruels camps allemands et russes – de vrais génocides que nous n’avions pas connus en Europe depuis longtemps. Parler de progrès moral permanent de l’humanité est donc une superstition.

Il en est de même, semble-t-il, dans plusieurs autres domaines. Par exemple, il n’est pas du tout évident que les formes étatiques existant actuellement soient meilleures que celles du Moyen Âge, comme on le croit si souvent. C’est un fait qu’environ quatre cinquièmes des pays du monde sont gouvernés moins bien, par des caciques plus ou moins cruels, que ce ne fut le cas au temps des anciens pharaons ou des césars romains. On pourrait dire de même à propos de la science pure et de l’art.

Une chose est sûre : on a assisté ces derniers temps – depuis à peu près le XVIIe siècle – à un progrès considérable dans les techniques. Ainsi, on a découvert par exemple, une nouvelle méthode de la notation de la mélodie (d’où la possibilité de créer de grandes opéras, des oratorios – et tant d’autres choses – qui n’existaient pas avant). Dans la construction des bâtiments, de nouvelles techniques ont apparu (le béton), qui ont rendu possibles de nouvelles formes architecturales. Dans la logique elle-même, l’application de la technique formelle a facilité le progrès de façon considérable. Mais quand nous nous demandons si le peintre moderne, du fait qu’il dispose de meilleures techniques, est meilleur peintre que Michel-Ange, ou si Frege est un plus grand logicien que Diodoros de Cronos, la réponse est qu’on ne le sait pas. De toute façon, il n’est pas évident qu’il y ait eu – dans l’essentiel – un progrès quelconque relatif à ces choses-là.

Il en découle que l’affirmation consistant à poser un constant et général progrès de l’humanité est d’abord complètement imaginaire; et ensuite, une contradictoire avec les faits connus. Et comme il s’agit des choses appartenant au domaine de la science et à propos desquelles on veut trancher a priori, nous sommes ici en face d’une superstition typique. Il est vrai, en même temps, qu’un progrès restreint est possible aussi bien chez les individus qu’au sein des nations. Il faut donc solliciter un tel progrès. Mais la position « progressiste » décrite plus haut est une superstition.

* Dominicain (1902–1995), professeur à l’Université de Fribourg. Philosophe, logicien, théologien et soviétologue. Auteur d’un certain nombre d’ouvrages, notamment en logique, il ne laissa jamais indifférent ceux qui l’approchèrent, tant par son insatiable soif de connaissances que par son esprit aiguisé. Traduit du polonais par Mathias Izicky, docteur en philosophie de l’Université de Bâle, spécialiste de la physique nucléaire de haute énergie, ami du P. Bochenski.