Janvier–Mars 2003

Lacordaire, un homme de son temps ?

Frédéric-Pierre Chanut*

 « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon berçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »
1

Jean-Baptiste Henri Lacordaire est né comme Victor Hugo en 1802. C’est sans doute le seul point commun entre les deux grands hommes. Peut-être peut-on voir dans ces deux personnalités majeures les archétypes de l’homme engagé – pour risquer un anachronisme – du XIXe siècle.

Lacordaire embrasse avec passion toutes les questions de la France d’alors. Sa vie comme ses activités suivent une évolution qui nous conduit vers l’approfondissement et la spiritualisation tout en restant imprégnées des mêmes principes depuis le début.

Un homme de la Parole.

Même si ses silences restent plus éloquents, c’est le verbe qui définit le mieux le jeune Lacordaire. Il passe pour avoir eu une jeunesse tumultueuse qui ne l’empêcha pas de faire son droit à Dijon et de s’inscrire au barreau de Paris. Là son éloquence pouvait s’appuyer sur ce visage ascétique que nous lui connaissons par les peintres qui le représentèrent par la suite dont se dégage ce regard si pénétrant. La parole est son fort à tel point qu’il plaide même lorsqu’il est refusé au barreau. Il faut une intervention du conseil de discipline pour mettre fin à cette tromperie.

À plusieurs reprises confronté à la justice, il assure seul sa défense et joue de tous les subterfuges pour amenuiser la peine qu’il encourt. Ainsi, en septembre 1831, dans l’affaire de l’école qu’il ouvrit avec Montalembert sans autorisation mais en devançant le décret sur la liberté de l’enseignement, il sut infléchir ses juges qu’il qualifia à maintes reprises de « nobles pairs » pour se voir appliquer seulement une amende de cent francs pour une infraction incontestable. La liberté de l’enseignement venait de faire un grand pas.

L’aisance oratoire dont il sut faire preuve au tribunal n’a pas eu de grandes occasions politiques de se révéler. Cependant il fut élu député en 1848 et devait participer aux premiers pas de la démocratie en France après la monarchie de juillet bien peu chrétienne. Choqué parle comportement du peuple qui envahit la salle il donne bien vite sa démission et se retire de la vie politique après le coup d’État de 1851 à propos duquel il affirmait par antiphrase : « Je protestais par mon silence ».

La maîtrise du verbe, c’est chez Saint Dominique qu’il va la peaufiner, la consolider et la développer. Sa correspondance révèle un souci d’exercer sur l’opinion une influence en matière politique comme religieuse. Il ne pouvait devenir qu’un prédicateur à temps et à contre temps au service des causes les plus nobles comme les plus variées. Le carême de Notre-Dame sous les auspices de l’archevêque de Paris accueillit le frère Henri-Dominique en 1850 puis l’année suivante et devait encore compter sur lui celle d’après.

La fulgurance du style et la rigueur du raisonnement ne pouvaient que séduire l’auditoire. C’est un hommage au verbe mais aussi à la plume qu’il faut voir dans son élection à l’Académie française au siège d’Alexis de Tocqueville. Le jour de sa réception, en 1861, il croisa Guizot qui lui manifesta son estime et son admiration. Les deux hommes quoique très différents partageaient la conviction que la religion chrétienne était indispensable pour la société. C’était là encore l’assurance d’une liberté de parole sous l’Empire autoritaire. Napoléon III, agacé par cette élection, ne s’y trompa pas.

Un homme d’action.

Son action suit une théorie politique établie. Lacordaire fut son premier biographe et, à ce titre, il considère son premier engagement politique comme une erreur : c’était l’aventure de L’Avenir aux côtés de La Mennais, dont il s’éloigne bien vite, et de Montalembert.

En ce siècle aux forts remous politiques, un esprit vivace et libre comme le sien ne pouvait se contenter d’une observation béate : il se devait d’intervenir. Il se forgea donc une attitude entre le libéralisme et le légitimisme toute pétrie de providentialisme.

Il apparaît comme un « nostalgique non légitimiste de la monarchie légitime ». Il voit dans la restauration des Bourbons une hypothèse improbable et la meilleure chose possible pour la France. En 1822, il se rallie à la Restauration car il compte qu’elle assure les libertés révolutionnaires par l’ordre monarchique. Il la rend responsable de son échec en 1830 mais récuse le régime de Louis-Philippe, qu’il considère comme un usurpateur, trop lié à une bourgeoisie corrompue et athée. Ce n’est pas par opportunisme qu’il rallie la République mais pour une raison profondément religieuse. Il voit en elle la synthèse de l’ordre et des libertés pour une rechristianisation de l’Europe. Le régime républicain s’impose moins en soi que comme la conséquence de l’échec de la monarchie. Elu député pour sa popularité, il ne siégea que quelques jours et à l’extrême-gauche. Les dérapages de mai-juin 1848 lui font perdre confiance dans l’avenir du régime républicain en France.

Selon lui, les légitimistes sont victimes d’un aveuglement : ils mettent la dynastie avant la Charte (1814). Cependant Lacordaire ne possède pas tous les éléments pour se forger une opinion complète car il n’a pas eu accès à la pensée du prince (Henri V) qu’il distingue mal dans la nébuleuse du légitimisme. Le régime qui a toutes ses faveurs c’est la monarchie constitutionnelle fondée sur la charte de 1814.

À l’heure du coup d’État, Lacordaire n’est ni surpris ni irrité mais prend la mesure de la gravité de l’événement. Courant décembre son jugement se forme et il l’intègre dans sa

vision de l’histoire de France au XIXe siècle. Il assimile alors le Second Empire au Bas-Empire romain au titre du despotisme militaire. Et ce n’est pas Guizot qui le contredirait. Il s’éloigne de Montalembert qui accepte le nouveau régime. Il abandonne les conférences de Notre-Dame pour ne pas affaiblir l’honneur du chrétien. Dans son discours à Saint-Roch du 10 janvier1853, il fait des allusions discrètes à l’Empire tout comme dans son discours de réception à l’Académie.

Lacordaire dispose de dons pour l’enseignement et l’éducation de la jeunesse, ce qui le conduit à Sorèze pour restaurer un haut lieu de l’éducation, à partir de 1854. Il y met en pratique ses capacités de gouvernement et sa conception chrétienne de la fête : « L’homme a besoin de fêtes. Retenu loin de la cité permanente qui est le terme de son pèlerinage…, il a besoin de sortir par des secousses de l’ombre monotone de sa vie et, comme Saül, d’entendre le bruit de la harpe, ou comme David, de marcher en cadence devant l’arche de Dieu. » Il y développe aussi la vertu de patience éprouvée dans la sphère politique et dans le monde religieux selon laquelle il faut du temps pour que se produisent les évolutions nécessaires.

Un homme de religion.

Les appartements Lacordaire, où il mourut en 1861, tels qu’on les voit à Sorèze ne sauraient donner la mesure de l’homme religieux spirituel ascétique qu’était le restaurateur de l’ordre des Prêcheurs en France.

Lorsqu’il rentre de Rome, il est revêtu de l’habit dominicain alors que les ordres religieux n’ont pas été rétablis.

Ce sera sa grande œuvre pour lequel il sollicita Dom Guéranger qui profite d’un concours de circonstances pour réinstaller les Bénédictins dans le giron de la Fille aînée de l’Église. Ils ont entretenu des relations de loin en loin grâce à Mme Swetchine qui les présenta l’un à l’autre en mai 1831, avec laquelle Lacordaire entretient une correspondance privée où conseils et questions d’actualité sont abordés sans protocole et avec franchise. Est-ce par un clin d’œil de la Providence qu’aujourd’hui encore les fils de saint Dominique prêchent la retraite annuelle des moines noirs ? Ils ont tous les deux une même conception de la vie religieuse fondamentale, un même zèle pour Dieu, un même désir de conversion pour la France. La restauration dominicaine rencontre plus d’oppositions car les couvents sont urbains et Dom Guéranger a su présenter les Bénédictins comme utiles socialement pour la science et la culture. Lacordaire rencontre des difficultés internes et institutionnelles. Leur amitié née à Rome en 1837 s’estompe à partir de 1845 à cause de la question liturgique. En 1838, Lacordaire rédige un mémoire pour éclairer le pape sur la liberté légitime des ordres religieux et leur restauration. Il rappelle que la critique de la vie religieuse s’appuie sur les couvents d’Ancien Régime qu’il fustige sévèrement. C’est un véritable appel à la liberté pour l’Église dans un pays qui se gargarise de cette liberté depuis cinquante ans. Il y manifeste aussi son désir d’entrer chez les Prêcheurs. Il est indéniable que Dom Guéranger a joué un rôle dans la vocation dominicaine de Lacordaire.

Dès 1824, Lacordaire s’était converti au christianisme de son enfance. La religion devient le fondement et la raison d’être de la société. Les rois et les peuples sont aveugles sur le vrai bien de la société. Pour lui, l’égalité croissante et la liberté comprimée ont conduit à la Révolution. La lutte contre l’absolutisme apparaît alors comme l’œuvre de la Providence qui force les despotes à révéler leur antichristianisme, ressort de l’absolutisme. Il en déduit une typologie inspirée d’Aristote, fondant une attitude religieuse : la tyrannie est la corruption de la monarchie et la démagogie celle de la démocratie. C’est une vision indéniablement libérale qui éclaire ses prises de position, son enracinement spirituel lui faisant sacrifier les moyens pour la fin et son intervention dans la vie politique. Il écrit d’ailleurs dans sa Correspondance2 : « Je compte vivre et mourir en pénitent catholique et en libéral impénitent ». Par conséquent, il se démarque de l’Église gallicane et de Mgr de Quélen, archevêque de Paris, trop liée au légitimisme. C’est encore Mme Swetchine qui sert d’intermédiaire. Il apparaît donc comme un ultramontain libéral, position difficile alors à tenir.

Homme de son temps, il le fut assurément. D’ailleurs il eut une postérité débattue et nombreux furent ses détracteurs – comme tel biographe qui faisait de lui un « tribun du cloître » – en même temps que ses défenseurs radicalisaient ses positions comme s’il n’était pas possible de faire autrement. Il ne faut pas se tromper et prendre le frère Henri-Dominique pour un opportuniste : au contraire il a en horreur l’ambiguïté et s’en explique très régulièrement au cours des grands tournants de sa vie. Il considère donc les libéraux athées comme des hommes du passé et finit par condamner La Mennais. La conciliation de l’encyclique Mirari vos3 et du libéralisme lui semble tout à fait possible. Ses prise de positions se nourrissent à plusieurs inspirations : l’obéissance romaine et l’engagement social, la profondeur mystique et le goût de l’action. Lacordaire devenait un modèle de religieux libéral et prophétique qui justifiait les choix a posteriori de l’Église, à la filiation spirituelle large.

Ce portrait esquissé de cet « Achille chrétien » tire l’essentiel de ses informations des communications du Colloque Lacordaire organisé les 24 et 25 octobre 2002 à l’Abbaye École de Sorèze.

* Enseigne l’histoire dans le secondaire à Toulouse, chargé de cours en histoire médiévale à la Faculté libre des Lettres de l’Institut catholique de Toulouse.


  1. V. Hugo, Les Feuilles d’automne, 1831.
  2. H.-D. Lacordaire, Correspondance, 1816–1839, Paris, 2002. Édition établie par G. Bedouelle, O.P. et l’abbé C.-A. Martin.
  3. Encyclique de Grégoire XVI qui condamnait les idées libérales de La Mennais (1832).