Janvier–Mars 2003

Carte postale de Tokyo

Pierre-Yves Fux*

Le Japon, grand et riche pays que font parfois oublier l’énorme Chine et les centres les plus dynamiques de la région (les « Dragons » que sont Hongkong, Singapour, Formose et la Corée du Sud, ainsi que les « Tigres », tels les Philippines ou la Thaïlande), a accueilli la Coupe du monde de football et, avec elle, nombre de visiteurs et de journalistes qui ont mis en lumière quelques facettes de ce pays – qui est à lui seul une civilisation. Voici une carte postale de Tokyo, préparée par l’auteur des « visages de Rome ».

C’est le dernier Empire du monde, auquel préside une dynastie plus que millénaire. Chaque règne y est une « ère », qui porte son nom particulier (l’actuel est Heisei, « la paix accomplie ») et d’après laquelle on compte les années (2002 est Heisei 14). Pourtant, le calendrier utilisé au Japon est bien le calendrier grégorien, avec ses mois et ses semaines. Paradoxe : l’institution impériale a perduré parce que, durant des siècles, l’empereur avait perdu tout pouvoir politique; relégués à Kyoto par les militaires au pouvoir à Edo, les empereurs étaient parfois au bord de la misère. En 1868, alors que le Japon se voit forcé de s’ouvrir au monde, le pouvoir impérial est restauré et transféré à Edo, que l’empereur rebaptise « Tokyo ». C’est l’ère Meiji, celle d’une modernisation à la fois volontariste et précisément maîtrisée. Depuis, l’empereur vit dans le jardin entouré de grands bastions de basalte et de fossés où nagent les carpes : ce que Roland Barthes appelle le « centre vide » de Tokyo. Pas une seule ligne de métro n’ose passer sous ce domaine ouvert au peuple le 1er janvier, pour les vœux de Nouvel-An.

Tokyo, ville de 15 millions d’habitants – le double, avec l’agglomération – n’a pas d’autre centre fixe et clairement lisible. Le centre semble être partout et nulle part, et les quartiers sont sans cesse reconstruits, au gré des besoins et des modes. Les autoroutes urbaines, construites sur pilotis, parviennent à fluidifier quelque peu le trafic, mais ici, point de Champs-Élysées, de Corso ou de perspective Nevsky. Dévastée par le tremblement de terre de 1923 puis par les bombardements américains, Tokyo fut reconstruite deux fois au cours du XXe siècle, mais sans véritable plan d’urbanisme. La loi, qui protège fortement les propriétaires mais taxe durement leurs héritiers, ne favorise pas la construction de grands ensembles. On bâtit en hauteur, sur une surface très petite et très coûteuse; puis on démolit et l’on reconstruit, très vite, selon des normes anti-sismiques strictes mais sans contraintes esthétiques : la plus grande fantaisie semble régner et les folies les plus belles côtoient les plus hideuses.

Thon et thé vert

Au fond de sa baie polluée, l’ancien village de pêcheurs devenu, déjà depuis des siècles, l’une des plus grandes villes au monde, envoie ses navires sillonner les mers du monde entier pour trouver un thon toujours plus rare et tant d’autres produits de la mer, de la viande de baleine aux crevettes les plus minuscules (poisson et riz sont la base de l’alimentation, au Japon). Il vaut la peine de se lever de bon matin pour aller à Tsukiji, parcourir la grande halle aux poissons et fruits de mer. Tels des obus métalliques engivrés, les thons surgelés y sont exposés; non loin de là, aussi, les coquillages aux organes repoussants soigneusement alignés, les tentacules pourpres ou rouges des pieuvres disposés en plates-bandes, les crustacés émergeant de la sciure, les anguilles en tas informes, et tous ces yeux fixes et ronds de dorades, de morues et de tant de poissons inconnus en Europe. De ces produits de la mer, le meilleur se déguste cru : sashimis et sushis, maintenant partis à la conquête des tables européennes, se mangent ici dès l’aube, dans les bars tout proches du marché de Tsukiji.

À quelques pas de là se trouve l’un des plus beaux jardins japonais de la ville, au bord de la mer. Tout autour de ce domaine destiné jadis à la chasse au canard, des gratte-ciel en construction. Au printemps, les azalées roses, soigneusement taillées comme tous les arbres et arbustes, apportent au jardin une note de couleur vive; suivies par les iris, elles ont été précédées par les fleurs de cerisiers. Le calendrier des floraisons est suivi et commenté par tous les Japonais, observateurs et contemplateurs d’une nature source de ravissement comme de dangers (tremblements de terre, raz-de-marée, typhons sont fréquents). Au cœur de ce jardin se trouve une mare, aux formes et aux ponts biscornus – une lagune artificielle, dont l’eau salée change de niveau au gré des marées de l’océan Pacifique; on y voit des cormorans sécher leurs ailes. Une île abrite un pavillon, où les visiteurs peuvent goûter le thé de cérémonie. Le breuvage, vert et mousseux, est servi dans un grand bol de céramique, avec une petite pâtisserie, sur un plateau posé à même le tatami. Trois gorgées. Raffinement extrême pour un plaisir simple.

Le shintô des ancêtres

On sert le même thé dans le jardin d’iris qui dépend du sanctuaire Meiji. Blancs, roses et violets, parfois finement veinés de l’une ou l’autre couleur, les iris sont plantés au creux d’un vallon marécageux entouré d’arbres offerts après la mort de l’empereur, puis après les dévastations de la guerre, par tous les villages du Japon. Les spectateurs – car ce ne sont pas de simples promeneurs – avancent lentement, s’arrêtent parfois longuement, pour regarder. En juin, le ciel est gris et les pluies sont fréquentes : le temps idéal, me dit-on, pour contempler les iris. Le sanctuaire lui-même est le lieu où les Japonais vénèrent l’empereur Meiji et son épouse, tous deux divinisés. On leur adresse des prières en appelant leur esprit d’un claquement de mains, après avoir jeté une piécette dans un coffre recouvert d’une claie; d’autres inscrivent des vœux sur des tablettes de bois, qu’ils accrochent autour d’un arbre sacré planté dans l’avant-cour du sanctuaire.

Le shintô, religion traditionnelle du Japon, évoque à bien des égards le paganisme de nos ancêtres gréco-romains. Il est attaché au génie du lieu, a son clergé et même des sibylles – on consulte encore de nos jours des femmes chamanes. Cette religion se prolonge en danses et en théâtre sacrés. Le théâtre se joue parfois à la lueur des torches, près d’un sanctuaire shintô, avec une musique très simple, des danses très lentes, des costumes somptueux, des masques, des éventails. Tous les rôles, même féminins, sont joués par des hommes (comme dans « notre » tragédie antique) – certains, de figures particulièrement nobles et pures, le sont par des enfants. Le public japonais ne comprend plus l’ensemble des mots de ce théâtre, mais il « vit » et ressent les nuances complexes exprimées par les jeux des voix, tantôt gutturales, tantôt stridents, avec leur musicalité étrange et prenante. Les meilleurs des acteurs, à l’instar d’autres artistes ou artisans japonais, sont officiellement désignés comme « trésors nationaux vivants »; par filiation ou par adoption, ces acteurs s’inscrivent souvent dans des dynasties séculaires. Ce sens de la continuité par delà l’éphémère des générations humaines se retrouve dans le sanctuaire le plus sacré, celui d’Ise – invisible aux pèlerins, qui y viennent pourtant par millions. Le bâtiment qui abrite un miroir sacré est reconstruit de fond en comble tous les 20 ans, sur des sites proches mais différents; en 1993, comme c’est le cas à chaque génération depuis 690 après J.-C., il fallut abattre environ 13’000 cyprès pour édifier le temple, toujours selon les mêmes plans.

Pluralité des cultes

Dans leur grande majorité, les Japonais pratiquent les rites shintô, et dans leur grande majorité, sont également des adeptes du bouddhisme, arrivé ici via la Chine et la Corée. Cette cohabitation sans fusion se retrouve dans l’écriture, qui mêle à 2000 symboles ou idéogrammes chinois deux syllabaires japonais (avec pour chacun plus de 50 caractères); dans le métro, les noms des stations sont indiqués par les idéogrammes, par la transcription en syllabaire de leur prononciation, et enfin, pour les rares étrangers (moins de 5 % de la population), dans l’alphabet latin (« rômanji », « en romain », dit-on).

De manière presque naturelle, le Japonais est tenté de traiter le christianisme comme il l’a fait pour le bouddhisme : on dit qu’il naît et grandit shintoïste et qu’il vieillit et meurt bouddhiste – et, de plus en plus, se marie « chrétien » (53 % des unions célébrées au Japon). À Tokyo, la mode est au mariage d’apparence chrétienne, dans des chapelles évoquant des temples protestants américains, avec des célébrants souvent très « professionnels » et « compréhensifs ». L’un des seuls hôtels Hilton au monde à être doté d’une chapelle, ornée d’une grande croix au-dessus d’une sorte d’autel et d’ambon, est celui de Tokyo, qui propose des arrangements incluant cérémonie, banquet, bal et chambres. Les autres grands hôtels fournissent les mêmes services et installations, de même que la résidence officielle du gouverneur de Tokyo, sous-louée pour de telles cérémonies nuptiales !

Le christianisme et les armes

Ce christianisme approximatif ne serait pas le premier du genre qu’ait connu le Japon, si l’on en croit ceux qui estiment que, trois siècles déjà avant l’arrivée de saint François-Xavier (le 15 août 1549), des bouddhistes chinois avaient fait pénétrer au Japon la tradition d’un sage de l’Extrême-Occident (un bodhisattva incorporé dans le panthéon national) qui ne serait autre que Jésus. Et quand, après 1597, le christianisme fut proscrit, il survécut clandestinement, sans clergé ni sacrements, sous une forme déformée (avec des rudiments de culte marial) qui perdurerait jusqu’à nos jours dans quelques familles rurales.

Les premiers missionnaires étaient arrivés avec les premiers marchands portugais, dont un produit suscita la stupéfaction au pays des samouraïs : le mousquet. Quand après le temps des missions viendra celui des persécutions – les vingt-six crucifiés de Nagasaki, en 1597, suivi de milliers d’autres martyrs –, les Hollandais n’auront pas de scrupules à aider le pouvoir à écraser les derniers chrétiens japonais, avec leurs canonnades de 1637. Cantonnés sur une île, ils pourront s’adonner à un juteux commerce avec un Japon qui, hormis cette fenêtre, se coupe totalement du monde, allant jusqu’à mettre à mort les Japonais qui rentreraient de l’étranger. En 1853, ce sont les canons du contre-amiral Perry (parvenu dans la baie d’Edo-Tokyo avec neuf vaisseaux de guerre américains) qui mettent fin à cet impossible isolement. Le christianisme est à nouveau autorisé : la cathédrale de Tokyo, édifiée en 1964, commémore le centenaire de cette renaissance. Ce bâtiment créé par l’architecte Kenzo Tange (auteur, jusqu’à ces dernières années, de nombreux autres bâtiments-phares de la ville) dessine le plan d’une croix avec des rideaux de béton plissé qui évoquent les ailes d’un oiseau géant.

Tokyo avait été dévastée, bombardée quartier par quartier, à l’issue de la seconde guerre mondiale. Hormis quelques édifices civils ou religieux préservés ou restaurés, s’ils n’ont pas été reconstruits à l’identique, rien n’est resté d’ancien. La géographie, même, semble informe : des canaux ou des rivières menant on ne sait où, une mer proche mais que l’on ne voit pas, une baie sans forme dans laquelle on a planté des îles artificielles – et aucun horizon, la ville presque sans fin. Hiroshima et Nagasaki… inutile d’en dire davantage, pour expliquer ce qui amena, une seconde fois, le Japon à accepter un ordre nouveau, venu de l’extérieur. Le martyre de Nagasaki, trois jours après Hiroshima, fait presque oublier les vingt-six crucifiés de 1597; qu’elle soit redevenue en 1945 une ville à forte communauté chrétienne n’aura pas pesé bien lourd aux yeux de militaires et de techniciens intéressés à observer les effets de leur bombe sur une ville restée intacte jusque là. Le point d’impact de la bombe fut une église catholique.

L’abeille et la fourmi

Même si la baie de Tokyo avec son Rainbow brigde suspendu et ses monorails spectaculaires circulant entre les gratte-ciel peut évoquer une New York asiatique, la hauteur moyenne des maisons est d’un ou deux étages et la ville peut évoquer une juxtaposition de villages. C’est ainsi qu’elle est conçue : les rues n’ont pour la plupart pas de nom, à la différence des quartiers et de leurs subdivisions, numérotées jusqu’au pâté de maisons et à l’appartement ! Le système est si compliqué que la moindre invitation ou publicité est accompagnée d’un plan schématique.

Pour s’y retrouver, le plus simple est de demander son chemin à l’un des innombrables et minuscules postes de police. Eux – eux seuls, peut-être – connaissent tous les détails de leur secteur. L’impossibilité pour un étranger de s’orienter seul présentait un évident intérêt pour le pouvoir, qui dans l’ancienne Edo favorisait une forme d’autarcie, quartier par quartier. Hormis certains pèlerinages ou les nécessités du commerce et de la guerre, chacun n’avait qu’à rester dans le « village » qui lui était propre, sans aller voir dans les « villages » immédiatement voisins.

Aujourd’hui par contre, on ne cesse de circuler à Tokyo. Certaines gares accueillent plusieurs millions de voyageurs par jour. Pour éviter la cohue – on connaît les images des préposés du métro, gantés de blanc, poussant les passagers dans un wagon bondé –, on a marqué à même le sol un sens de circulation pour les piétons, et chaque trajet est compté au plus court et au plus logique. Au plus lucratif, aussi : d’immenses grands magasins, propriétés des compagnies de chemins de fer, ont été construits au-dessus, au-dessous et de part et d’autre des gares – le métro s’arrête ainsi parfois au 2e étage, rayon « sacs à main et maroquinerie ». Il y a parfois dix, douze autres étages, dans ces « depato » (anglicisme tiré de department store, « grand magasin »).

Ouvert ou fermé ?

Cette fourmilière, cette ruche se sait fragile : un tremblement de terre pourrait tout anéantir. Ou encore, une secte folle, comme celle qui faillit causer la mort de centaines de milliers de personnes en tentant d’empoisonner l’air du métro, en 1995. Rares sont les étrangers à venir visiter Tokyo. Non pas que l’on risque de s’y perdre ou qu’il n’y ait rien d’« exotique » dans cette métropole : c’est plutôt l’éloignement et la cherté de la vie qui écarteraient les touristes – dont le Japon n’a d’ailleurs pas vraiment besoin pour maintenir sa prospérité.

Pourquoi alors avoir voulu organiser la Coupe du monde de football, qui plus est conjointement avec la Corée, entre pays dont les relations sont délicates, tant en raison du poids du passé que de la concurrence et des préjugés du présent ? De fait, le Japon semble s’être lancé un défi et avoir cherché la difficulté. Il craignait passablement les hordes de hooligans risquant de perturber son harmonie. Mais, souffrant d’un marasme économique et peu à peu perçu comme marginal par rapport à une Chine qui ne peut que progresser (en partant de très bas) et impressionner (par sa taille même) les investisseurs lointains, le Japon a probablement ressenti le besoin de s’afficher et de rappeler au monde sa puissance et son dynamisme. « Tigres » et « Dragons », comme on appelle les pays asiatiques « émergents », n’ont qu’à bien se tenir…

Le Japon, lointain, n’est pas un pays fermé. Ni un pays simplement « américanisé », même si l’on n’y parle guère d’autre langue étrangère que l’anglais (malgré les efforts de pays comme la France, qui, depuis que Claudel y fut en poste, a créé une Maison et un Institut franco-japonais). Dans les salles de concert, on interprète de manière sublime la musique classique occidentale. Dans les grands magasins, on trouve les produits alimentaires de toute l’Europe, et de nombreux pâtissiers japonais affichent fièrement leur diplôme professionnel obtenu en France ou ailleurs. Le français se veut chic, gage de bon goût et d’art de vivre – jusqu’au ridicule d’enseignes de salons de thé telles que « Café des près », « Derrière » et même « Lieu d’aisance » ! Nous-mêmes, qu’avons-nous retenu de la langue japonaise, sinon le nom d’arts martiaux mi-sportifs, mi-rituels, de personnes aux pratiques surprenantes (geisha, sumo, kamikaze), de plats non moins curieux (sushi, sashimi) ou encore de jeux incongrus (karaoké, tamagochi), et jusqu’au hara-kiri propre à susciter l’horreur ? Le Japon est tout cela, il est aussi un pays dont le secret est peut-être de ne pas en avoir : une nation faite surtout de personnes bienveillantes, sérieuses, persévérantes, curieuses de tout. Un pays à l’image du thé de cérémonie : raffinement et complexité extrêmes, pour un plaisir sensible grave, serein, et tout simple.

* Ancien membre de l’Institut suisse de Rome, diplômé de l’école vaticane de paléographie, a soutenu en 1997 une thèse de doctorat consacrée au poète latin Prudence. À l’occasion du Jubilé, a publié en 1999, aux éditions Ad solem, Les Portes saintes.