Janvier–Mars 2003

Une idée de jardin

Jean-Louis Guérin *

L’omniprésence des jardins, et le grand cas que nous en faisons aujourd’hui, pourraient nous entraîner à penser que la notion de jardin s’impose, depuis des temps immémoriaux, comme une évidente nécessité, une donnée naturelle à laquelle l’homme n’a fait que s’adapter, ou encore un besoin vital, un irremplaçable accessoire sans lequel l’homme est voué à sa perte.

Il semble pourtant que le jardin ne soit nullement nécessaire à l’homme pour survivre. C’est une création gratuite, dont il porte en lui l’idée et le germe de l’expression et, quand il s’y sent prêt et que les circonstances le permettent, qui provoque soudainement au plus profond de lui un très fort besoin d’enfantement libératoire. Une pulsion spirituelle qui l’entraîne à saisir une bêche.

Au printemps de l’année 2000, d’attirantes affiches publicitaires d’une grande surface de jardinerie appelaient notre attention en ces termes : le jardin, une seconde nature. Jeu de mots, certes, mais phrase ô combien ajustée et révélatrice du chaland interpellé, et du niveau de culture dominante en nos jardins. Cicéron, il y a plus de vingt siècles, a très bien décrit ce qu’était la première nature, la nature naturelle en quelque sorte, qui l’émerveillait autant que nous aujourd’hui. Il a rendu parfaitement clair le concept de seconde nature, métamorphose de la première nature par la culture des terres et des bois. Grand créateur de jardins, il aurait tout aussi bien pu définir à la suite le jardin comme la troisième nature, c’est-à-dire l’union de la nature, du travail cultural de l’homme et de l’art. Jacopo Bonfadio et les humanistes le firent avec brio seize siècles plus tard.

Il est intéressant de noter, et ce n’est ni hasard ni nécessité, la permanence dans l’histoire de l’idée de nature métamorphosée par la main et l’esprit; elle resurgit avec force en cette fin de siècle, mise en exergue par les historiens, notamment J. D. Hunt, comme l’une des idées forces récurrentes exprimée sous diverses formes par les écrivains du jardin. Nul doute malheureusement qu’une part notable de nos jardins issus des plantations et cultures de végétaux achetés en masse dans les grandes surfaces (plus de dix milliards d’euros de chiffre d’affaires en France), et des espaces verts bien tondus de nos urbanistes, ne donnent raison au publiciste : point d’art ni de troisième nature dans ce bazar. Cicéron ne reconnaîtrait pas, dans la culture foisonnante et bigarrée de ces végétaux urbanisés, les éblouissantes métamorphoses des campagnes cultivées qu’il contemplait des terrasses de ses exils.

À l’évidence nous avons les jardins de nos natures. Si la première n’est plus guère visible qu’en certaines forêts, si de la seconde les lois sont bafouées, si la troisième ne s’exprime qu’en reconstitutions historiques coûteuses et froides, il vaut mieux se dire de suite que l’idée même de jardin troisième nature, expression d’une symbiose réconciliant par son travail et son esprit l’homme avec ses origines, n’est pas faite pour le siècle qui vient. Nous ne parlons jamais tant de ce qui nous fait le plus défaut. Mais confiance, demain, juré, c’est l’esprit que je cultive.

Aujourd’hui, l’idée de jardin, création non nécessairement inscrite dans les besoins vitaux, est, avec tous les superlatifs qu’on estime convaincants, assimilée à celle de l’art; c’est-à-dire une production de l’esprit, un travail de fermentation sur une matière pétrie ou caressée par les mains, soulevée et transfigurée par la levure de la science et le souffle de l’artiste. On ne compte plus les ouvrages tenant pour acquise l’inscription des jardins au rang des arts, persuadés de leur accorder ainsi une dignité qui leur aurait longtemps été injustement refusée. Tant mieux pour eux, qui se voient désormais inscrits aux programmes des écoles et des reportages télévisés ! Et mieux encore, inscrits aux programmes de subventions des Conseils généraux et régionaux, nos nouveaux princes aux désirs de jardins, dont ils se veulent, pour leur image et notre plaisir, les fastueux mécènes ! Et tant mieux pour les écrivains de ces ouvrages souvent aussi magnifiquement illustrés que désespérément vides de sens et de connaissances ! Et tant mieux pour le rêve, le rêve d’artiste qui compresse par trop nos plexus, car s’il est un lieu pour libérer le rêve, c’est bien sur le chemin entre la fleur et l’arbre ! Les arts ne souffriront pas de ces amalgames et peut-être même y puiseront-ils un renouveau d’inspiration.

Le jardin, s’il est un art, est un art bien singulier. La matière, parce qu’elle est vivante, végétale et animale, y est trop prégnante pour que le jardinier puisse se prendre pour le principal créateur de son œuvre; l’obligation d’observation et de respect des lois de la vie biologique le place au service de cette création, très loin de la tentation d’omnipotence des créateurs en arts majeurs.

S’il dure un peu plus longtemps que le temps que durent les fleurs, le jardin n’est pas une œuvre qui résiste au temps. Il retourne d’une façon ou d’une autre à l’humus qui l’a fait naître. Chaque année en partie, puis plus complètement; en cet humus il prépare et fait un jour jaillir ses métamorphoses. La vraie matière première du jardinier, c’est l’humus, mot qui tient d’humilité par la racine, et en creusant un peu autour, nous révèle une part de notre humanité.

À oublier l’observation de l’humus et l’observance de l’humilité, le jardinier, devenu architecte, risque fort de croire qu’il peut légitimement s’affranchir des lois biologiques, de la nature qui l’entoure et de l’homme qui veut habiter sa nature, vivre et être bien avec elle. Il était au service d’une médiation entre la Nature et l’Homme; élevé au rang d’artiste ou d’architecte, il sera tenté de prendre pour objectif de s’exprimer lui-même. Il est alors voué à s’observer, à modeler le milieu à son image, à transposer sur ses compositions de jardins ses propres sentiments, ses certitudes, ses angoisses et ses fantasmes.

Des jardins voulus et créés comme expressions personnelles d’artistes, il y en a, et avec la vogue des jardins d’aujourd’hui et l’adulation médiatique sans nuance couvrant quelques-uns d’entre eux, on en verra encore. Et c’est un bien, car le jardin n’est pas un lieu pour l’exclusion ni pour l’anathème; les recherches personnelles, les remises en question et les itinéraires de déviations exploratoires sont légitimes, naturels à l’homme, source d’importants ressourcements et de découvertes géniales.

Mais l’art du dernier nouveau sublime ressemble aussi souvent, avec un peu de recul, au constant renouvellement d’expression de la vacuité d’être des précieuses ridicules. Il ne faut pas hésiter à les visiter, ces œuvres de l’art de l’instant, d’abord parce qu’elles risquent de n’être plus là demain; et aussi parce que, comme des millions de visiteurs de musées fonctionnant sur le même principe, nous nous plaisons à trouver qu’ils sont bien là où ils sont, mais surtout pas chez nous. Ils nous renforcent inconsciemment dans l’idée que l’art du végétal, c’est autre chose qu’une expression des manques de l’être.

L’idée de jardin ne peut pas complètement être assimilée à une composition artistique pure, une œuvre de l’esprit désincarné, tant elle est nécessaire obéissance à la nature et à la culture. Nul doute que ce mot d’obéissance, si d’aventure il était lu par ceux auxquels ce texte pourrait s’appliquer, ne provoque rugissements et fulgurants démentis, tant il est confusément entendu comme un abaissement. Ne craignant rien, car ils ne le liront pas, ou s’ils le lisent, ils penseront à d’autres qu’eux, nous persistons et insistons sur cette ardente obligation d’obéissance aux lois de la nature et de la culture. Vouloir s’en affranchir, c’est se barrer le chemin qui mène au jardin paradis, lieu de rencontre de l’homme culturel et cultural avec la nature. Ni l’homme, qui choisit librement ce chemin pour connaître et respecter ces lois naturelles, et par-là se mieux connaître lui-même, ni la nature ainsi habitée par l’homme, et par lui métamorphosée, ni l’homme ni la nature ne sont abaissés par cette obéissance à la vérité. Cette rencontre vitale est la raison d’être du jardin. Dans toutes les cultures, le jardin est un lieu de plénitude de l’homme réconcilié avec lui-même et ses semblables, avec ses séparations et ses déracinements, avec le temps passé et le temps perdu.

La relecture des jardins à travers l’histoire du monde occidental va nous montrer que cette recherche de plénitude au jardin ne s’est pas faite sans heurt ni sans excès. Chaque époque a mis au pinacle de l’édéniquement correct un nouveau modèle de jardin calqué sur ses propres lignes de forces, avec ses pleins et ses déliés, ses creux et ses détours.

Le vingtième siècle a hérité de cette succession de bannissements et d’adoptions, et n’a, ni en Allemagne, ni en France, vraiment choisi, ni vraiment beaucoup créé durablement. On a beaucoup détruit, ce qui n’est pas une invention de ce siècle car tous les précédents ont procédé à l’effacement du tableau avant de recréer du nouveau. Fréquemment, faute d’idée on a géré l’existant ou laissé doucement vieillir ce qui avait échappé aux guerres et aux urbanisations. Il est heureux qu’en Grande-Bretagne il n’y ait pas eu, comme sur le continent, cette durable coupure entre la population et les jardins; l’amnésie collective de notre longue histoire de jardiniers de l’Europe nous a fait commettre d’irréparables destructions, produire de mièvres tableautins, imposer et exposer quelques prétentieuses impostures.

Il nous faut maintenant dépenser une prodigieuse énergie pour nous dégager de nos voies de recherches embrouillées. Embrouillées parce qu’elles n’ont ni point de départ, ni direction, ni sens. Il faut arrêter de tourner en rond dans le labyrinthe de la libre expression de notre admirable vacuité. Il nous faut retrouver le fil de la connaissance et le renouer avec celui de l’art, avant que le Minotaure ne nous écrase.

La fin du siècle passé a bougé, et même beaucoup; trop de vide a laissé place nette aux explosions vitales des germes les plus féconds. Partout, des jardins explosent sous nos pieds et déroulent un tapis triomphal pour le siècle qui vient. Y a-t-il aujourd’hui en France une seule personne indifférente aux jardins ? Qu’elle se lève et nous lui ferons vite partager nos passions ! Ce fantastique engouement pour les jardins dans notre très cyclothymique et oublieuse France, nous l’avons déjà connu : rappelez-vous, au Second Empire, au dix-huitième siècle, à la Renaissance, sous la Gaule Impériale…

L’esprit français des jardins revient en force, lassé des paresseux vagabondages du vingtième siècle et des insignifiantes parures végétales aux formes et couleurs trop éclatantes pour ne pas meurtrir l’œil et blesser l’intelligence. Cette passion pour les jardins est trop neuve et maladroite pour avoir déjà trouvé sa voie; mais c’est une puissance énorme qui avance; elle va réconcilier la France et le monde du jardin avec ses racines; elle commence un prodigieux destin…si nous savons libérer l’esprit et retrousser nos manches.

Gilles Clément, tant acharné à réapprivoiser par son art la première nature, celle de l’équilibre des milieux, nous dit : « la mode des jardins vient combler le vide idéologique. » Oui, il y a du vide, mais pas d’idéologie, qui fait florès; plutôt de spiritualité, qui fait si peur, bien qu’elle n’oblige à rien; sauf à y penser.

Le jardin comprend le langage de l’homme (Longecourt-en-Plaine)

Il faut oser au jardin prononcer le mot spiritualité, après avoir reconnu que l’esprit s’est englué dans une gangue d’engourdissantes matérialités laissant croire que la science pouvait exprimer la vie.

Cette passion des jardins ne serait-elle qu’une mode fugace ? Oui, il y a la mode des jardins; et quand c’est le jardin des modes que nous voyons fleurir, et chaque année réapparaître méconnaissable sous un costume tout neuf, nul ne croira qu’elle pouvait, cette mode, combler nos cavités et nourrir d’inspiration notre âme, notre cœur et notre intelligence. L’idée de jardin s’accommode des modes passagères mais pas du temps écrasé. Les retrouvailles de l’homme en son jardin sont une réconciliation avec le temps, le temps qu’il faut pour faire un arbre et le temps qu’il faut pour faire un homme. C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose importante, nous dit Saint-Exupéry.

* Ingénieur agronome, forestier. A exercé six ans en Afrique noire. Actuellement au Centre régional au service de la forêt privée de Bourgogne. Primé par l’académie des sciences, arts et belles-lettres. Publie aux éditions de L’Harmattan Un jardin pour le XXIe siècle, dont voici quelques bonnes feuilles.