Janvier–Mars 2003

Ne nous soumets pas à la tentation

Paul-Marie Guillaume *

La sixième demande du Notre Père en sa première partie est difficile à bien comprendre. Les traducteurs en savent quelque chose. « C’est une parole mystérieuse », avoue Mgr Daloz.1 Le choix oecuménique décidé pour la liturgie : « ne nous soumets pas à la tentation » n’a pas fait l’unanimité, y compris chez les exégètes. Des savants comme Jean Carmignac et Raymond J. Tournay s’y sont opposés.2

Mon propos n’est pas de donner une nouvelle traduction au grec, qui se lit mot à mot : « Ne nous introduis pas dans la tentation », mais d’essayer de faire comprendre pourquoi cette expression fait difficulté : il nous faut prendre un peu de recul pour examiner d’abord l’ambiguïté du mot grec peirasmos, traduit par tentation, et la relation de Dieu lui-même avec la « tentation ». Aucune traduction ne pourra éliminer la difficulté de bien comprendre cette expression, sinon en disant autre chose.

Epreuve ou/et tentation

Le mot grec peirasmos signifie épreuve ou tentation. En français les deux termes ne sont pas équivalents : l’épreuve a un aspect positif, c’est une situation qui permet de tester sa force, son courage, sa fidélité; la tentation, au contraire, a un aspect négatif, c’est une situation qui entraîne au péché.

Cette distinction très claire l’est sans doute un peu trop car, bien souvent, l’épreuve elle-même peut mettre l’homme dans un état tel qu’il n’y résiste pas et, d’autre part, la tentation de son coté est une épreuve, mais « une épreuve difficile ou douloureuse »,3 dont on peut sortir vainqueur. « La tentation, écrivait Cyrille de Jérusalem, ressemble à un torrent difficile à traverser ». Les uns y arrivent, les autres sont submergés. Ainsi la tentation d’avarice de Juda l’a submergé, tandis que la tentation de reniement aboutit au repentir de Pierre. Et Cyrille de faire appel au Psaume 66, 10–12 : « Tu m’as éprouvé, ô Dieu, (…) nous sommes passés par le feu et par l’eau, puis tu nous a conduits au rafraîchissement », en commentant : « entrer au rafraîchissement c’est la même chose qu’être sauvé de la tentation. »4

Il est toutefois évident que l’état d’épreuve/tentation n’a pas la même relation avec Dieu et avec Satan. Dieu éprouve mais ne tente pas. Satan peut se servir de cette épreuve pour tenter, c’est-à-dire pour pousser au mal.

L’exemple d’Adam et Ève au Paradis est éclairant. Dieu veut tester, éprouver Adam et Ève en leur permettant de manger de tous les arbres du jardin sauf un. Le serpent intervient alors et transforme insidieusement l’épreuve en tentation et cela se termine mal !

De même, le sacrifice d’Isaac est une épreuve/tentation. Abraham aurait pu y perdre la foi en la Parole de Dieu, mais, comme l’écrit. Ben-Sira, « dans l’épreuve (peirasmos) Abraham fut trouvé fidèle » (44, 20).

La place de Dieu dans l’épreuve/tentation

Tout au long de la Bible, nous voyons Dieu mettre son peuple à l’épreuve, par exemple en lui donnant à manger de la manne : « je veux les mettre à l’épreuve pour voir s’ils marcheront selon ma loi ou non » (Ex 16, 4; cf. Dt 8, 2–3).

Il est plus difficile de situer Dieu par rapport à la tentation au sens fort du mot. Dieu est-il l’auteur de la tentation ? On le croirait en le voyant, par sa colère, pousser David à faire un recensement qui apparaît comme un péché contre sa propre royauté : « la colère du Seigneur s’enflamma encore contre les Israélites… » (2 Sam. 24, 1). Une telle attribution, si directe, a posé question aux hommes de la Bible et le texte parallèle du livre des Chroniques substitue Satan à la colère de Dieu (I Chron. 21, 1).

« Il ne convient pas de penser, écrivait Origène, que Dieu conduit quelqu’un en tentation comme s’il le livrait à la défaite. »5

Est-ce à dire pour autant que la tentation échappe au regard de Dieu ? Rappelons-nous que dans le livre de Job, Satan n’agit pas de lui-même; il lui faut la permission de Dieu pour éprouver/tenter Job (Job 1, 6–12). Plus mystérieusement encore, Saint Matthieu introduit le récit des tentations de Jésus par ces mots : « Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour y être tenté par le diable » (Mt 4, 1). Certes, c’est le diable qui tente, mais l’Esprit n’est pas resté sans agir !

Satan n’est pas un dieu à l’égal du vrai Dieu. L’Apocalypse le décrit « enchaîné » (Ap. 20, 2). Dieu demeure toujours le Maître : il délivre de l’épreuve, mais, nous dit Saint Pierre, « il garde les hommes impies pour les châtier au jour du Jugement » (2 Pi 2, 9).

Dans un article consacré à Mt 6, 13, Pierre Grelot estime que la tentation « n’en reste pas moins, avec son arrière-plan satanique, une épreuve providentielle sur laquelle Dieu garde son pouvoir et à laquelle il soumet positivement l’homme pour tester sa fidélité. »6 De son côté, Jean-Luc Vesco écrit : « Dieu ne tente pas, mais il peut conduire quelqu’un dans une situation critique de tentation. »7 J’ajoute, avec saint Paul, que Dieu ne tente jamais personne au-delà de ses forces et qu’il donne toujours les grâces qui conviennent (cf. 1 Co 10, 13).

« Rien n’échappe à la souveraineté de Dieu, pas même la tentation ni le pouvoir de Satan. »8 Cela nous met en plein mystère du mal ! Oscar Cullmann a bien analysé la tension qui existe entre la toute-puissance de Dieu et le pouvoir du mal.9 Le contemplatif de la Bible est « fasciné par le mystère de la présence de Dieu en toutes choses. »10

La demande du Notre Père

La première partie de la sixième demande est l’unique parole au négatif de toute la prière. Elle est mise chez Matthieu en parallèle avec « mais délivre-nous du mal ». Ce rapprochement permet de bien traduire peirasmos par « tentation » et non par « épreuve », comme certains le voudraient.

Que demande-t-on à Dieu ? Il s’agit de ne pas entrer dans la tentation, d’éviter de s’y complaire et d’y sombrer. Joachim Jeremias parlait de la « préservation de la chute au moment de la tentation. »11 Pour J. Carmignac, « on demande la grâce de ne pas s’engager dans la tentation, de ne pas y consentir et non pas celle de ne pas y être exposé ou soumis. »12 Origène, déjà, précisait que la demande ne porte pas sur le fait de ne pas être tenté, ce qui est impossible, « mais de ne pas succomber lorsque nous sommes tentés. »13 « Que Dieu ne nous conduise pas a une épreuve qui aurait des effets négatifs », commente Charles Perrot.14

Dans son volumineux commentaire du Sermon sur la Montagne (692 p.), H.-D. Betz souligne que le mal dont on demande d’être libéré « consiste dans les déficiences de ce qui est nommé dans les premières demandes : le manque de sanctification du nom de Dieu, l’absence du Royaume de Dieu sur la terre et la résistance de l’humanité à la volonté de Dieu ». Si Dieu répondait totalement à ces demandes, la source du mal serait supprimée. Mais en n’y répondant pas, Dieu permet au mal de persister, non sans danger pour l’homme. Mt 6, 13 est un appel à la justice de Dieu. La permanence du mal, permise par Dieu, conduit les hommes à la tentation. Or, c’est le devoir de Dieu de ne pas laisser faire cela. Mais comme le mal continue son oeuvre, « cela fait surgir le spectre d’un Dieu impliqué dans le mal. »15

L’appel que Jésus nous invite à adresser au Père veut exprimer notre propre faiblesse face à la tentation et le refus d’une trop grande confiance en soi pour en sortir. C’est « comme un cri de l’âme »16 d’une âme consciente que « seul le don de Dieu peut permettre à chacun d’être l’homme victorieux en Jésus-Christ. »17 Nous sommes « sur le plan (de l’)existence menacée », c’est « un cri du fond de la misère. »18

Cette prière trouve un précédent dans les écrits de Qumran : « Souviens-toi de moi et ne m’oublie pas et ne m’induis pas dans des (épreuves) trop dures pour moi » (II Q5, XXIV, 10).

Dans l’Évangile, on trouve un « exemple éclairant »19 dans l’invitation de Jésus agonisant à ses disciples : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41).

La prière du Notre Père est pleine de confiance, comme l’était celle des Psaumes : « Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal car tu es près de moi » (Ps 23, 4). « Par toi, je serai délivré des brigands » (Ps 17, 30, LXX). « Vers toi, Seigneur, mes yeux, (…) garde-moi d’être pris au piège qu’on me tend » (Ps 141, 8–9).

La question des traductions

Comment arriver à traduire au mieux ce rapport mystérieux entre Dieu et sa créature ? Pendant des siècles, nous avons dit en latin : Et ne nos inducas in tentationem qui exprime le mot à mot du grec et cela n’a choqué personne ! La traduction française : « ne nous laissez pas succomber à la tentation » en dit plus que le texte. La traduction actuelle est sans doute plus littérale mais aussi plus difficile à bien comprendre. Alors que dire ?

Le Père Tournay proposait : « ne nous laisse pas entrer en tentation »,20 Marc Philonenko : « et fais que nous n’entrions pas dans l’épreuve »21; mais est-il bon de supprimer le mot tentation ? Pierre Grelot suggère alors : « ne nous soumets pas à l’épreuve de la tentation. »22 La traduction de Pierre Bonnard : « ne nous conduis pas dans la Tentation »23 serait peut-être plus compréhensible.

Une traduction française liturgique de toute la Bible est actuellement en préparation. J’ignore quelle solution sera trouvée pour cette sixième demande du Pater. La conférence épiscopale italienne vient, au mois de mai dernier, d’approuver la nouvelle traduction liturgique de la Bible en Italien. La sixième demande du Pater est devenue : non abbandonarci alla tentazione, au lieu de non indurci in tentazione. La Bible Bayard a, quant à elle, traduit Mt 6, 13 et Lc 11, 4 par « ne nous met pas à l’épreuve », mais est-ce la bonne traduction ? La Bible des communautés chrétiennes dit : « ne nous laisse pas tomber dans la tentation »…

Le problème pastoral n’est peut-être pas tant de trouver une autre traduction – qui serait probablement aussi critiquable que bien d’autres – mais d’aider le peuple chrétien à comprendre ce qu’on lui demande de dire, en sachant bien qu’aucune formule ne sera pleinement satisfaisante si elle tend à être fidèle au texte original.

Conclusion

En disant « ne nous soumets pas à la tentation », nous ne sous-entendons pas que Dieu pourrait nous y soumettre. De même, lorsque nous demandons à Dieu « délivre-nous du mal », nous ne laissons pas entendre que Dieu pourrait ne pas nous délivrer.

Notre demande n’est pas d’abord une réflexion théologique sur Dieu et le mal, mais une supplication pour qu’il nous en délivre. Comme le remarquait Saint Thomas d’Aquin : « Ce n’est pas pour fléchir Dieu que nous lui adressons notre prière, mais pour exciter en nous-même une demande confiante. »24

« Celui qui craint le Seigneur, le mal ne le frappe pas, et même dans l’épreuve, il sera délivré. » (Si. 33, 1)

Que toutes ces explications, qui sont loin d’être exhaustives, aident le lecteur à adhérer à cette réflexion très juste de Ch. Perrot : « Nous ne sommes pas devant un problème de traduction, mais devant un mystère : comment Dieu est-il présent au cœur de nos vies ? »25

* Évêque de Saint-Dié. Exégète. Membre de la commission épiscopale pour la vie consacrée.


  1. Lucien Daloz, Le Règne des cieux s’est approché, Paris, 1994, p. 78.
  2. Jean Carmignac, Recherches sur le « Notre Père », Paris, 1969, p. 236–304; du même, À l’écoute du Notre Père, Paris, 1971 et Le contresens du Notre Père, texte écrit en 1969 et paru dans la Lettre des Amis de l’Abbé Jean Carmignac, no 49 / juin 2002. R. J. Tournay, Que signifie la sixième demande du Notre Père ?, dans Revue théologique de Louvain, 26, 1995, p. 299–306 (avec les réactions contraires de plusieurs exégètes dans La Croix du 22 février 1996). La question est toujours actuelle : A. Bandelier, Est-ce que Dieu nous soumet ?, dans Famille chrétienne no 1284 du 24 au 30 août 2002, p. 27.
  3. C. Spicq, Notes de lexicographie néo-testamentaire, supplément, Fribourg, 1982, p. 555; voir de même, Théologie morale du Nouveau Testament, Paris, 1965, t. I, p. 222–226.
  4. Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, V, 17, Sources chrétiennes no 126, p. 164–167.
  5. Origène, De la prière, 29, 9.
  6. P. Grelot, Revue biblique 91, 1984, p. 550–551. « Dieu ne nous tente pas, mais il nous met positivement à l’épreuve en permettant à Satan de nous tenter » (id. dans Esprit et Vie 1989/19, p. 182).
  7. J.-L. Vesco, Jérusalem et son prophète, Paris, 1988, p. 73 (reprenant une note de la T.O.B).
  8. Note à Mt 6,13 de la Traduction oecuménique de la Bible, Nouveau Testament.
  9. O. Cullmann, La prière dans le Nouveau Testament, Paris, 1995, p. 110–123.
  10. Ch. Perrot, dans La Croix du 22-02-96. « La signification religieuse et morale de la « tentation » (…) est une épreuve de la vertu par le moyen de l’affliction ou de l’adversité, voire par le truchement de Satan. Or selon la foi d’Israël, Dieu en est toujours l’auteur, elle est un élément fondamental de sa pédagogie », Notes … suppl. p. 550–551. On lira avec intérêt les pages consacrées à la tentation/épreuve dans le livre de Paul-Marie de la Croix, Méditation du Pater, Paris, 1962, p. 229–256.
  11. J. Jeremias, Paroles de Jésus, Foi vivante, no 7, 1965, p. 97.
  12. J. Carmignac, Lettre aux Amis… no 49, p. 5. Mais il faudrait s’entendre sur le sens de soumettre. Carmignac l’emploie sans doute d’une soumission imposée du dehors, comme une persécution.
  13. Origène, De la prière, 29, 9.
  14. Ch. Perrot, La Croix du 22-02-96.
  15. Hand-Dieter Betz, The Sermon on the Mount, Hermeneia, Minneapolis, 1995, p. 314 et 411.
  16. G.-A. Buttrick, The Interpreter’s Bible, t. 7, 1989, p. 314.
  17. André Polaert, dans La Maison-Dieu, 85, 1966, p. 134.
  18. J. Jeremias, Paroles de Jésus, p. 99. « Cette demande du Notre Père est une expression de confiance en la puissance libératrice du Père; elle n’est pas une prise de position philosophique sur la causalité du mal », Marcel Dumais, Le Sermon sur la Montagne, Paris, 1995, p. 254. Si l’on peut évoquer la grande tentation de la fin des temps (cf. Ap. 3, 10), il est bien certain que le Notre Père est une prière pour aujourd’hui, ce qui ne signifie pas une indifférence pour la dimension eschatologique de l’existence.
  19. B. Gerhardson, dans The New testament Age. Essays in honor of Bo Reicke, I, Macon, 1984, p. 216.
  20. Op. Cit., p. 303.
  21. Marc Philonenko, Le Notre Père. De la prière de Jésus à la prière des disciples, Gallimard, 2001, p. 155.
  22. Esprit et Vie 1989/19, p. 282
  23. Pierre Bonnard, L’Évangile selon Saint Matthieu, Delachaux et Niestlé, 1963, p. 81.
  24. St Thomas d’Aquin, Somme Théologique,IIa-IIae, Q. 83, art. 9.
  25. Ch. Perrot, La Croix du 22-02-96. On lira avec intérêt les nos 2846–2849 du Catéchisme de l’Église catholique.