Janvier–Mars 2003

La sainteté de l’intellectuel

Fr. Thierry-Dominique Humbrecht, o.p.*

Sermon prononcé le 28 janvier 2002, en la Fête de saint Thomas d’Aquin au couvent de l’Albertinum de Fribourg

Quelle est la sainteté de l’intellectuel ? D’autres types de sainteté montrent la générosité en œuvre : donner sa vie aux pauvres, se faire éducateur de jeunes, partir toute sa vie en mission, s’épuiser d’ascèse, et même s’enfermer derrière une clôture !

Mais de quelle générosité l’intellectuel fait-il montre ? On ne passe pas pour généreux, encore moins pour un saint, quand on cultive des vertus élitistes : or, la vie intellectuelle est réservée à une caste, pour d’autres raisons que celles de la charité en acte !

Mieux vaudrait alors parler de saint Thomas, et faire l’éloge de sa sainteté, malgré le fait qu’il fût un intellectuel ! Saint Thomas a-t-il donc été un saint à ses heures perdues, un mystique entre les heures de cours, en quelque sorte ?

1) En effet, la vie intellectuelle semble davantage présenter de dangers, qu’édifier des vertus.

Sans parler de la paresse, ni même de l’esprit de curiosité (entendue ici au sens d’éparpillement et de boulimie), sans même insister sur la tradition très française d’anti-intellectualisme en matière de modèles de sainteté, sans donc s’attarder sur tout ce qui relève des défauts de la vie intellectuelle, ni surtout du défaut de la vie intellectuelle, il faut pourtant s’interroger sur son excès.

Et l’on devine que saint Thomas a davantage affronté l’excès que le défaut. Oui, il y a un péril de l’excès. Certes, il se retrouve dans toute psychologie (masculine, sans doute), liée à la vie professionnelle. Au nom de l’urgent, et du supposé service rendu aux siens, l’homme néglige l’essentiel : les personnes, les relations aimantes, et la vie contemplative à plus forte raison. Concrètement, à l’heure de l’oraison, l’apôtre se rend-il en toute hâte au rendez-vous de son Seigneur, ou bien prend-il le temps d’achever une page immortelle, que personne ne lira ? Ou encore, plus subtilement, fait-il traîner un parloir, si nécessaire au bien d’une âme, qu’il tourne en babil ?

Mais il y a davantage. Est-ce alors simplement une tentation d’orgueil, une vanité liée à la qualité de l’instrument ou du produit, voire à son succès public ? Peut-être, mais ce n’est pas encore cela qui est intéressant.

2) Il y a davantage, que l’on pourrait nommer l’identification de soi à son œuvre. À cette identification ont concouru : le prestige rendu à l’intellectuel, l’enfantement même d’une œuvre, l’influence exercée sur les idées, et finalement l’image de soi-même, acteur indispensable de l’œuvre, soi-même possédant le meilleur de soi-même !

Saint Albert le Grand avait déjà pointé cette difficulté, en distinguant, dans la vie contemplative, celle des philosophes païens, qui risquent de s’attacher à leur propre recherche, plus qu’à la vérité elle-même; et celle des docteurs chrétiens, qui savent s’attacher à la vérité trouvée plus qu’à la vérité cherchée. Mais Albert est encore trop naïf. Car, si la vie contemplative, spéculative par conséquent, est l’activité humaine la plus élevée, le gouffre qui guette celui qui s’y adonne est aussi le plus profond. Et la vie contemplative chrétienne est la plus élevée de toutes les vies consacrées à l’étude. À l’identification de soi à son œuvre, il faut donc une purification spécifique.

Cette purification est à la fois sortie de soi, et dépossession. La sortie de soi est cette extase que procure l’atteinte d’un bien suprême extérieur à soi, que seule la charité permet. La charité établit une amitié humainement impensable.

Mais la dépossession ajoute à cette activité d’un altruisme supérieur une sorte de pauvreté, afin que l’ascension vers le bien véritable ne devienne pas elle-même source de contentement de soi. La dépossession, qui est subie, devient l’occasion de sainteté, dès lors qu’elle devient consentie. Littéralement, il faut que l’homme diminue, pour que Dieu grandisse.

C’est ce qui est arrivé à saint Thomas, lors de sa mystérieuse brisure finale. Même une œuvre aussi objective, sereine, finalisée par Dieu et goûteuse de Lui, que la Somme de Théologie, aurait pu ne pas épargner à son auteur de se croire au centre de tout. Thomas est donc dépossédé du couronnement de son chef-d’œuvre, de son achèvement, de sa maîtrise, de son activité même d’intellectuel.

Cet ultime adieu de Thomas à ce qui fut sa façon de servir Dieu est très certainement le signe de l’accession à un service plus grand encore. La sainteté est à l’œuvre, car Dieu intervient pour appauvrir, et appauvrir des vertus mêmes, pour enrichir de Lui seul, au nom de la seule vertu qui désormais importe à l’accession au ciel : la charité rédemptrice s’accomplissant.

3) Que l’on ne se méprenne pas, toutefois. Il n’est pas question de suggérer ici qu’un intellectuel n’est un saint, dans sa vie intellectuelle même, que lorsqu’il l’abandonne, pour ce qui n’est pas elle.

D’abord parce que tout apostolat, fût-il le plus généreux, le plus éperdu, doit subir les mêmes purifications. Le don de soi lui-même peut être possessif. Se faire tout à tous est en effet l’occasion d’être partout, « d’être de tout » (comme disait Saint-Simon à propos des courtisans de Versailles, s’affairant pour se faire voir du Roi !). Mais la vie spirituelle passe toujours par un cambriolage en règle de ses dons, lorsqu’ils commencent à devenir encombrants !

Ensuite, parce que l’étude au sens où nous l’entendons, l’étude de la vérité divine, est une école de sainteté. L’étude est une ascèse, de tout temps peu prisée. Elle isole, elle prive de contacts humains enrichissants. Sa rudesse même développe de façon insensée l’imagination, et l’invention des moyens de lui échapper ! Mais en réalité, l’étude de la vérité éduque et sanctifie l’intelligence et le cœur, à raison même de sa recherche de Dieu. Son industrie est sanctifiante, car elle ordonne à Dieu.

En bref, qui use ses yeux, ses jours et sa jeunesse à faire de la théologie, ne s’occupe que de Dieu. Se produit alors, perceptiblement, une sensibilisation aux choses de Dieu, un affinement, un sens des finalités supérieures, une simplification de soi, aussi. Celui qui consacre sa vie à faire de son étude une contemplation des mystères de Dieu apprend la joie chrétienne d’aimer mieux celui qu’il se fatigue à connaître.

En cela, il est stimulé sans cesse par le désir de transmettre cette vérité contemplée à son prochain. Il n’étudie pas seulement pour lui-même, mais pour sauver les âmes et leur donner la joie de découvrir, à leur tour, la vérité. Donner la vérité en une parole construite n’est pas un pur exercice intellectuel, mais un apostolat. Cet acte apostolique, en retour, contribue à sanctifier celui qui le pose. Quand il donne le Verbe, le théologien se fait verbe lui-même à l’imitation du Christ, et dans sa grâce. Il fait aussi l’expérience de sa propre petitesse, ce qui ne saurait l’empêcher de continuer. La vérité à dire est une passion. Il faut en faire l’expérience, chacun à sa mesure. La vérité libère. Il est même des moments où cette seule perspective de tirer les intelligences de leur brouillard donne la force de continuer à trouver la vérité passionnante ! C’est peut-être tout cela, la vertu de sagesse. Il faut bien que les mots aient un sens.

Mais cette contemplation, humaine encore, doit préparer une autre rencontre, et s’effacer. Si le sommet de l’édifice de la théologie est la béatitude céleste, alors l’essence même de la théologie est de déterminer le chemin qui conduit à elle, de prouver le mouvement en marchant, puis d’annoncer le passage d’un ordre de commencement à un ordre d’accomplissement, homogène et pourtant si différent. La pierre de touche de la vie théologique est là, sa pierre d’achoppement aussi. Las, il est des théologies qui parlent si peu de Dieu, et tellement de celui qui les commet ! Pourtant, s’il est une vertu de l’étude sacrée, c’est bien celle de confondre l’égotisme. Elle met le théologien à genoux, de concert avec la vetula dont parle saint Thomas. La vetula, c’est la petite vieille à la foi chevillée (foi conservée de feu le charbonnier son mari), qui trottine dans toutes les églises, en menaçant de ses cierges des régiments de saints.

Une fin plus haute, quoique plus prochaine au terme d’une vie, réclame des moyens plus autres, à tel point que la charité qui informait les vertus semble soudain les perturber ! Il est vrai que la grâce surélève la nature, mais lui déboîte aussi la hanche, parfois.

La mission terrestre de saint Thomas fut d’exposer, avec l’esprit, l’ordre des raisons de la grâce divine. Sa vocation ultime est de manifester la vérité de ce travail dans sa propre vie, dans sa chair, pour tout dire. Sa dernière faiblesse, et le sentiment de vanité de tout effort humain, scelle définitivement la valeur de son œuvre théologique. On ne parle de Dieu en vérité, qu’en lui laissant le dernier mot !

Dans cette ultime dépossession, Thomas passe du service de la vérité à l’accueil de la sainteté. Et c’est alors que son « Non nisi Te, Domine », « Toi seul, Seigneur ! », proféré un jour devant la Croix, s’incarne. Thomas n’a, en effet, plus rien d’autre à désirer.

* Dominicain, membre du Comité de rédaction de la Revue Thomiste, directeur du cycle des études de philosophie des frères de la Province de Toulouse, à Bordeaux. Enseigna à l’Institut Saint-Thomas d’Aquin de Toulouse et prépare une thèse sur la question des Noms divins chez saint Thomas.