Janvier–Mars 2003

« Le mal n’est pas » : la réfutation augustinienne du manichéisme

Frédéric Laupies*

Comme souvent dans l’histoire de la pensée, la réfutation d’une erreur permet une clarification sans précédent de la vérité. Ainsi en est-il pour la question du mal : la réfutation du manichéisme par saint Augustin est l’occasion d’une synthèse lumineuse.

Les manichéens partent d’une vraie question à laquelle ils donnent une mauvaise réponse : pour ne pas imputer à Dieu la responsabilité du mal, ils construisent un dualisme simpliste dont les conséquences sont un tissu de contradictions.

La triple erreur du manichéisme

En apparence, le manichéisme donne une interprétation satisfaisante du mal. Saint Augustin a lui-même longtemps été séduit par leur doctrine. À la question récurrente de savoir comment concilier l’existence de Dieu et l’existence du mal, ils répondent simplement : Dieu ne peut être l’auteur du mal, le mal est donc une substance autonome, indépendante. Le bien et le mal sont deux substances distinctes qui s’affrontent. Sous les assauts du mal, le bien s’est dispersé, de sorte que chaque être singulier contient en lui des parcelles du Bien, de l’esprit immatériel et des éléments du mal, la matière. Cette théologie et cette cosmologie sommaires induisent une pratique ascétique aux apparences sublimes : le salut consiste à libérer la part de Bien en soi par la mise à mort de la matière. Ainsi, les parfaits, les saints, s’abstiennent-ils de tout contact avec la matière, refusent le mariage, la consommation de viande etc.

Cette simplicité doctrinale masque, en réalité, la plus grande confusion :

Le manichéisme tombe dans une triple erreur théologique, métaphysique et morale.

Théologique, tout d’abord. Pour concilier l’existence de Dieu et l’existence du mal, il en vient à nier la toute-puissance créatrice de Dieu. L’existence éternelle de la Substance qu’est le Mal est incompatible avec l’idée de création : Dieu ne peut plus être pensé comme l’être qui est par soi et par qui est tout ce qui est si une autre substance est de toute éternité. Dans ces conditions, Dieu ne peut non plus être dit tout-puissant : le Bien est vulnérable aux attaques du mal, comme un royaume victime de son ennemi.

Métaphysique, ensuite. Si le mal est une substance, comment comprendre qu’il puisse nuire ?

La nuisance existe dans la seule mesure où elle est subie par l’être qui la subit : la blessure n’est un mal que si elle n’est pas une substance distincte du corps. En un mot, si le mal est une substance, il ne peut être inhérent aux autres substances, il ne peut donc les atteindre; il n’est donc pas le mal… parce qu’il ne fait pas mal !

Morale, enfin. Si, en effet, le mal est un être à part entière, il devient impossible de comprendre en quoi il peut être objet de désir. Le désir peut être défini comme « un mouvement non contraint de l’âme en vue de ne pas perdre ou d’acquérir quelque chose bon ou jugé tel » (Traité Des deux âmes, op. cit., p. 97). Le désir ne se porte pas vers le mal en tant que mal : le désirable apparaît toujours sous l’aspect du bien, sub specie boni; même le pervers qui viserait le mal comme tel, le vise en tant qu’il y trouve une forme de plaisir, donc de bien de son point de vue. Or si le mal est une substance, il ne peut jamais apparaître comme trouble : il ne peut se donner pour ce qu’il n’est pas et ne pas se donner pour ce qu’il est, puisqu’il est radicalement simple. La substantialité du Mal rend impossible la séduction.

Mais il y a plus. La responsabilité morale elle-même devient incompréhensible : si le mal est une substance, il est une force sans mélange dont l’existence ne dépend en rien de la volonté du sujet. Si le mal n’est pas un accident mais une substance, il faut dire que le pécheur a une âme essentiellement mauvaise… mais alors, il n’est pas véritablement pécheur parce qu’il n’était pas libre de ne pas pécher. « Tout ce que font ces âmes, si c’est par nature qu’elles le font et non par volonté (…) nous ne pouvons dire qu’elles ont péché ». (Des deux âmes, XII, 17)

Paradoxalement, le mal, surdéterminé par la substantialité, conduit à l’irresponsabilité morale :

« Je croyais que ce n’est pas nous qui péchons, mais je ne sais quelle nature étrangère qui pèche en nous; et mon orgueil se complaisait à l’idée de n’avoir part au péché, et, quand j’avais commis une action mauvaise, il lui était agréable que je n’eusse pas à m’en reconnaître l’auteur. » (Confessions, LV, 10)

L’examen rapide du manichéisme dévoile comme un naufrage conceptuel : pour sauver l’innocence de Dieu, on est amené à nier sa toute-puissance; pour rendre raison du mal, on est amené à rendre inintelligibles ses effets, à abolir la possibilité même de la faute.

De l’urgence d’une réfutation

Les choses seraient simples si ces conséquences absurdes n’étaient pas issues d’une question dont il est impossible de faire l’économie : si l’on ne veut pas affirmer que Dieu est l’auteur du mal, lui confère son être, il est logique d’affirmer que le mal est à lui-même son propre principe d’être.

L’absurdité des conséquences de cet énoncé conduit à repenser en profondeur la formulation même de la question. Il est acquis, au terme de la réflexion critique, que deux énoncés sont radicalement exclus : il n’est pas possible de dire que Dieu fait être le mal, ce qui est incompatible avec la bonté de Dieu et sa toute-puissance; il n’est pas possible non plus de dire que le mal se donne l’être à lui-même, ce qui est incompatible avec la nature même du mal. Une seule voie reste ouverte : oser dire que le mal n’a pas d’être. Si une telle affirmation est possible, la toute-puissance de Dieu, sa bonté et l’existence du mal s’accordent sans contradiction. Mais ce qui est gagné d’un côté semble être perdu de l’autre : c’est l’existence du mal qui devient problématique. Comment, en effet, comprendre que le mal ne soit pas rien, alors qu’on doit lui refuser la substantialité ?

Là est tout le génie de saint Augustin : les contradictions métaphysiques de la substantialité du mal donnent la réponse à la question.

En effet, le propre du mal est de nuire, de détruire : il ne peut exister que dans la mesure où il mine une réalité qui a, par soi, une certaine subsistance. Le mal est donc essentiellement de l’ordre de l’inhérence : il n’existe pas par soi mais par la réalité qu’il corrompt. Il est donc une négation et non pas une chose. Comme telle, il est de l’ordre de l’accident : il « arrive à » la chose et n’a pas d’autre être que celui que lui confère la chose qu’il détruit et dont il participe tout à la fois. La maladie, par exemple, n’a aucune existence en dehors du substrat vivant qui la porte. Le mal suppose donc toujours le bien du point de vue ontologique : le diable lui-même est bon en tant qu’il est un être, un ange créé par Dieu. Les êtres mauvais sont bons en tant qu’ils sont des êtres : si le mal n’avait pas pour substrat le bien il ne serait rien; en un mot, si la négation était isolée de ce qu’elle nie, elle n’existerait plus.

« Je blâme avec toi la fange des eaux marécageuses : loue avec moi à la fois la forme et la qualité des eaux et les membres bien adaptés des habitants qui y nagent, la vie qui contient et régit le corps et tout l’équilibre accordé à chaque sorte de santé, (…) car si tu veux leur ôter ces choses, il n’y aura plus de corps », et donc plus de mal. (Contre l’épître du fondement, XXX)

Le mal n’est donc pas une nature, il est une « contre nature ». (Ibid, XXXIV, p. 483)

On parvient ainsi à une définition claire du mal : « Qui pourrait douter que tout ce qui est mal soit autre chose que corruption ? » (Ibid) Le mal est essentiellement privation; comme tel, il suppose le bien dont il est la perte.

Il n’y a donc pas de réalité ontologique du mal mais seulement une phénoménalité du mal : il existe, il apparaît empiriquement, il n’est pas une abstraction; mais il n’est pas « quelque chose » par soi-même.

La primauté du bien : le mal est privation

Cette idée essentielle est ancrée dans une métaphysique de l’être et du bien.

La réflexion doit se rapporter à deux principes simples.

Tout d’abord, le bien n’est pas un attribut de l’être, il est la détermination essentielle de l’être lui-même. En effet, alors que la couleur, la taille, par exemple, peuvent être des qualités accidentelles de la chose, le bien est inhérent à la chose même en tant qu’elle est : « Dieu vit que cela était bon ». L’être est don et non pas négation : l’homme ne peut ajouter un jour à sa propre vie, il a beau faire, il ne peut tirer quoi que ce soit du néant. Dans cette mesure, l’être surgit au-devant de lui : l’être est parce qu’il n’est pas miné de l’intérieur par une force destructrice qui l’annulerait. L’être et le bien se réciproquent donc sous le rapport de l’existence. Ainsi le bien n’a pas besoin du mal pour être, alors que le mal suppose le bien. Il est sans doute possible d’affirmer que la connaissance du bien suppose la connaissance du mal, mais cela n’implique pas que le bien suppose le mal quant à son être.

En un mot, le mal n’est pas : il tire son existence de ce qu’il parasite. Il faut donc conclure, en retour, qu’aucun être n’est mal. En quoi consiste alors le mal ?

Si le mal n’est pas un être, si les êtres ne sont pas le mal, il faut conclure que le mal est la perversion de la relation entre les êtres.

En effet, et c’est là le second principe, le bien n’est pas univoque et sans degrés; il se dit en plusieurs sens. Tous les êtres sont bons, en tant qu’ils sont. Mais ils ne sont pas indifférenciés et interchangeables. La création obéit à une hiérarchie : l’homme, sommet de la création matérielle, participe plus de Celui qui est par soi que les minéraux ou les végétaux. L’acte, qui occasionne un plaisir, participe plus de l’être que le plaisir, essentiellement accidentel. Ou encore, la fin vers laquelle tend le développement du vivant, participe plus de l’être que les moments et les moyens qui y conduisent parce que c’est par elle et pour elle qu’ils sont. Il y a mal lorsque l’ordre des êtres est perverti : un bien inférieur – le moyen, par exemple- l’emporte sur un bien supérieur – la fin. Ainsi, le sexe est bon en tant qu’il est; mais le mal consiste à l’absolutiser, à la couper de sa fin, qui est en même temps sa signification, l’union et la procréation. Dans cette mesure, il n’y a pas de « faux biens » : le faux bien n’est qu’un bien inférieur érigé en bien supérieur. La formule du Christ, « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni », peut ainsi avoir une portée quasi-universelle : le mal est toujours cassure de la relation ontologique établie par Dieu créateur et connaissable par l’intelligence de l’ordre des choses.

La double origine du mal

Ainsi la nature même du mal interdit-elle d’affirmer que Dieu est l’auteur du mal : comment pourrait-Il avoir donné l’être à ce qui n’en a pas ?

La difficulté peut, toutefois, resurgir sous une autre forme : si Dieu n’est pas l’auteur du mal, la question reste ouverte de son origine. Comment comprendre qu’il y ait du mal ? Sans en être l’auteur, Dieu pourrait être tenu responsable de la possibilité même de son surgissement. Il en serait le complice.

Deux réponses s’imposent.

D’une part, le mal physique tient à la corruptibilité propre au créé. Il faut, en effet, distinguer engendrement et création.

« Les natures qui peuvent se corrompre n’ont pas été engendrées de Dieu, mais ont été créées de rien par Lui. » (Contre l’épître du fondement, XXXVI, p. 493)

L’incorruptible ne peut être que Dieu Lui-même; le Fils unique engendré non pas créé avant tous les siècles est Lui-même incorruptible parce qu’Il est Dieu de même substance que le Père. « Nous voyons par là qu’il est injuste de demander que ce que Dieu a fait de rien soit souverainement bon au même titre qu’est souverainement bon celui que le Père a engendré de Lui-même, car s’il ne l’avait pas engendré unique, il n’eût pas engendré ce qu’il est Lui-même, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu. » (Ibid., p. 495) Cela ne signifie pas que la création est mauvaise : elle est un bien inférieur à Dieu Lui-même puisqu’elle est tirée du néant, mais un bien tout de même. « Je t’en prie, nature rationnelle, souffre d’être un peu au-dessous de Dieu. (…) Par là apparaît quelle dignité te revient du fait que Dieu, qui seul a une nature supérieure à la tienne, a créé d’autres biens qu’à ton tour tu surpasses. »

Seule la distinction entre création et engendrement permet de penser des degrés d’être et donc des degrés de biens. On évite ainsi de conclure que ce qui n’est pas Dieu est mal par le fait même. La créature participe à la fois de l’Être par soi qui l’a créée et du néant d’où elle est tirée. La possibilité de l’altération n’est pas la marque d’une perversité intrinsèque mais l’attribut essentiel de ce qui n’est pas à soi-même son propre fondement.

D’autre part, le mal moral tient à la liberté de la créature rationnelle ordonnée à un amour filial et donc volontaire de Dieu, sa fin dernière. La possibilité de préférer d’autres biens à Dieu est comme la condition du choix libre de Dieu.

Au fondement de la séduction : un lointain reflet du bien

Une dernière question se pose. Comment comprendre que l’homme puisse prendre plaisir à faire le mal, à inverser l’ordre des choses ?

Le mal ne peut être accompli qu’en vertu d’un oubli ou d’une transgression de l’ordre des choses : oubli lorsque le plaisir immédiat commande et que l’on perd de vue les biens supérieurs; transgression lorsque l’on prend plaisir à s’instaurer soi-même en créateur d’un ordre. Dans le premier cas, il y a tiédeur, négligence due à un excès plus ou moins confus d’amour de soi; dans le second, orgueil, amour de soi jusqu’au mépris de Dieu. Les deux cas ne se distinguent qu’abstraitement, ils sont de fait toujours liés : on se laisse séduire par des biens inférieurs parce que l’on renonce à tout ordonner à Dieu comme fin dernière, ce qui est le propre de l’orgueil.

Mais les biens inférieurs sont séduisants parce qu’ils sont des biens, parce qu’ils participent du Bien par excellence qu’est Dieu. Ainsi, paradoxalement, au moment où l’âme se détourne de Dieu en lui préférant d’autres biens, elle lui est encore attachée par une imitation involontaire.

« L’orgueil imite l’élévation de l’âme; mais vous seul, mon Dieu, êtes élevé au-dessus de toutes les créatures. Et que cherche l’ambition, si ce n’est les honneurs et la gloire ? Et cependant vous seul, entre tous, devez être honoré et glorifié éternellement. La sévérité du pouvoir veut se faire craindre, mais qui doit-on craindre sinon vous seul, ô Dieu ? […] Les voluptueux veulent se faire aimer par des caresses. Mais rien n’est plus caressant que votre amour, et on ne peut rien chérir de plus salutaire que votre vérité, belle et plus lumineuse que toute chose. La curiosité simule la passion de la science, mais vous, vous avez la science suprême et totale. L’ignorance même et la sottise se couvrent des noms de simplicité et d’innocence, mais il ne se peut rien trouver de plus simple que vous. » (Confessions, II, 6)

Le mal est simulacre du bien, parodie mensongère qui occulte le vrai bien par une imitation pervertie. Ainsi peut-on dire que, même dans son triomphe apparent, le mal est tributaire du bien : de même que le mal physique suppose toujours le bien qu’il nie, de même le mal moral suppose la représentation du bien : il est séduit par une image lointaine du vrai bien… alors même qu’il le rejette.

Confusément, ce que l’homme recherche dans le bien inférieur, c’est le bien supérieur : il y a comme une nostalgie de Dieu inscrite dans le désir. Mais l’homme se coupe de ce qui peut le satisfaire par le refus d’accueillir une relation dont il n’est pas l’auteur; il devient l’auteur de son malheur pour ne pas recevoir le don de son bonheur. Telle est la gravité du péché ! Mais cette gravité porte en elle la possibilité de la conversion : le mal ne peut jamais pleinement satisfaire le désir : « Parce que vous nous avez créés pour vous, notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous. » (Ibid. I, 1)

* Professeur agrégé de philosophie en classes préparatoires au Lycée Notre-Dame du Grandchamp à Versailles. Auteur de plusieurs ouvrages aux P.U.F., dont Dictionnaire de Culture générale; Leçon philosophique sur le mal; Leçon philosophique sur le bonheur.