Janvier–Mars 2003

Pourquoi sauver le Liban ?

Propos recueillis le 1er février 2003 à Paris par Annie Laurent*

À l’heure où le monde vit dans l’incertitude d’une nouvelle guerre, le général Michel Aoun, ancien premier ministre libanais, a bien voulu nous faire part de ses réflexions sur la situation au Liban et les rapports entre l’Orient et l’Occident. Il nous reçoit dans le vaste salon d’un appartement situé près du parc Monceau à Paris où il réside avec son épouse. La garde qui veillait naguère devant l’immeuble a disparu. Vers la fin de notre entretien, ce samedi, quelques jeunes Libanais établis dans la capitale française viennent prendre des nouvelles de leur pays et soutenir celui qui, pour eux, représente la résistance.

Annie Laurent

Général, quel est votre statut actuel en France ?

Général Aoun

J’avais été banni pour cinq ans. Contrairement à l’accord passé entre les gouvernements français et libanais, ce délai a été prolongé de trois ans, c’est-à-dire jusqu’à mai 1999, ce qui a constitué un abus vis-à-vis de ma personne. Mais avec la levée de cette mesure, j’ai pu m’installer à Paris, ce qui m’était interdit jusque là. Maintenant, je suis un simple résident, avec une carte de séjour valable dix ans. Je n’ai pas demandé l’asile politique, encore moins la nationalité française – on ne me l’a d’ailleurs pas offerte – parce que je veux garder ma nationalité libanaise pour des raisons symboliques.

Annie Laurent

N’envisagez-vous pas de retourner au Liban ?

Général Aoun

Le gouvernement libanais a déclaré que je pouvais rentrer dans mon pays, mais en même temps des informations publiées dans la presse libanaise, attribuées à des « sources informées » ou « proches de la présidence de la République » font régulièrement état de l’existence d’un dossier judiciaire contre moi qui justifierait mon arrestation. Officiellement, je peux donc rentrer, mais en réalité il y a un risque pour ma vie. Je dérange les autorités libanaises car je tiens tête à la mainmise syrienne à laquelle elles se soumettent.

Annie Laurent

Durant votre exil, avez-vous réfléchi à un projet politique pour le moment où le Liban aura recouvré sa liberté ?

Général Aoun

Oui. Tout est prêt, dans les moindres détails, jusqu’à la protection de l’environnement. La forme de l’État sera unifiée ou fédérale. Ma préférence va à un pays laïc, mais si les musulmans refusent la laïcité, il faudra opter pour une fédération. Il n’est pas question de conserver des lois confessionnelles pour ce qui concerne le mariage, les successions, l’éducation nationale, etc. Nous respecterons les religions mais il faut supprimer les statuts personnels communautaires de façon à promouvoir les droits des citoyens et non les droits des communautés confessionnelles.

Annie Laurent

Mais au Liban, même les Églises sont opposées à la laïcisation de l’État et de la société.

Général Aoun

L’opinion du peuple chrétien ne correspond pas forcément à celle des hiérarchies ecclésiastiques. Le christianisme est une religion laïque. Jésus l’a enseigné à deux reprises, selon l’Évangile. N’a-t-il pas dit : « Rendez à César ce qui est à César » et « Mon Royaume n’est pas de ce monde » ? Le christianisme est porteur de valeurs religieuses, telles que la liberté et la justice, qui doivent inspirer tous les actes des chrétiens, mais ces derniers ne doivent pas se comporter comme on le fait dans les sectes où l’on veut imposer un système. Il leur suffit de porter le message du Christ.

Il ne faut pas confondre système confessionnel et culture religieuse. Le système confessionnel met des barrières qui entravent le rapprochement des cultures. C’est pourquoi je propose l’abolition du confessionnalisme. Une fois qu’ils en seront libérés, les chrétiens auront un plus grand rayonnement. Je ne dois pas me présenter comme un dirigeant chrétien, sinon il faut s’attendre à ce que les musulmans n’adhèrent pas à mon programme. Il y a donc toute une éducation à entreprendre dans ce domaine, et cela est d’ailleurs valable pour le monde entier aujourd’hui. Mais, pour l’heure, aucun débat entre Libanais n’a pu être entamé sur mon projet politique. Je ne souhaite d’ailleurs pas qu’il ait lieu avant la libération du Liban pour ne pas susciter de conflits fictifs. Le dialogue ne réussira que dans un cadre de vraie liberté.

Annie Laurent

Vous êtes-vous réconcilié avec les militants des Forces Libanaises ? Coopérez-vous avec eux pour préparer l’avenir ?

Général Aoun

Nous entretenons des relations cordiales avec eux. Mais ils ne se remettent pas en cause. Tout comme le patriarche Nasrallah-Boutros Sfeir, ils n’ont pas désavoué leur adhésion à l’accord de Taëf qui a assuré la mainmise syrienne sur le Liban. Cela les obligerait à reconnaître leurs fautes et leur responsabilité dans la situation actuelle. Par ailleurs, ils continuent de penser à une solution confessionnelle parce qu’ils croient ainsi protéger les chrétiens. Or, pour assurer cette protection aux chrétiens, il faut promouvoir une société bâtie sur les droits de l’homme et demander aux musulmans de les respecter. À ce moment-là, rien ne nous empêcherait d’accepter un président de la République musulman. Sinon, c’est impossible car la loi du nombre joue contre les chrétiens qui sont devenus minoritaires.

Annie Laurent

Comment occupez-vous encore votre exil ?

Général Aoun

J’organise la diaspora libanaise, en particulier aux États-Unis où il y a maintenant une bonne mobilisation. Les Américains d’origine libanaise ont mis sur pied une fédération d’associations, le Council of Lebanese-American Organizations (CLAO), présentes sur tout le territoire. Cette fédération s’efforce de sensibiliser les élus et l’opinion publique au drame du Liban.

Des progrès importants ont ainsi été accomplis dans ce sens en quelques années, comme le montre le traitement qui m’est réservé par les autorités. Ainsi, en 1997, alors que j’étais invité par la commission des affaires étrangères du Congrès, je n’avais pas pu obtenir un visa pour me rendre à Washington à cause de l’opposition du secrétariat d’État. Les temps ont changé et j’ai effectué deux voyages aux États-Unis, l’un en octobre 2001, l’autre en septembre 2002, et je dois y retourner au mois de mars prochain.

Annie Laurent

Vous y étiez donc juste après les attentats du 11 septembre.

Général Aoun

Oui. En fait, j’ai eu mon visa le 11 septembre mais j’ai retardé mon voyage à octobre à cause de cet événement. Je devais donner mon avis sur le terrorisme et l’intégrisme islamiste au cours d’une audition au Congrès mais tous les rendez-vous officiels ont été ajournés à cause de la panique suscitée par les craintes concernant les attentats à l’anthrax.

J’ai cependant profité de mon séjour là-bas pour expliquer la situation du Liban, qui était vue sous un angle déformé, et pour susciter la préparation d’un projet de loi sur le problème syrien. Ce texte, intitulé Liberation of Lebanon Act, condamne l’occupation syrienne du Liban et en exige la fin, conformément à la résolution 520 du Conseil de sécurité, votée en 1982, qui demandait le retrait de toutes les armées non-libanaises de mon pays.

En cas de non application de cette résolution, il est prévu des sanctions économiques et diplomatiques contre la Syrie.

Jusqu’à présent, le secrétariat d’État qui mène la politique étrangère des États-Unis s’est toujours refusé à prendre en considération les intérêts du Liban et à faire respecter les décisions internationales qui le concernent.

Mais si le Congrès vote ce projet, il aura force de loi et liera le gouvernement qui sera obligé d’en appliquer les clauses. Tout cela a donc été obtenu grâce au travail inlassable du CLAO.

Annie Laurent

Comment a-t-on réagi à Beyrouth à l’annonce de ce projet de loi ?

Général Aoun

On a voulu obliger tous ceux qui l’approuvaient, dans les milieux politiques et ecclésiastiques, à le dénoncer.

Les résolutions finales du Congrès mondial maronite qui s’est tenu à Los Angeles en juin 2002, avec la participation de huit évêques venus du Liban pour représenter le patriarche Sfeir, ont mentionné leur appui à ce texte. Aussitôt après, une campagne anti-chrétienne a été déclenchée au Liban, avec des menaces sérieuses.

Le cardinal Sfeir, ainsi que les députés maronites présents à Los Angeles, ont été contraints de prendre position contre cette initiative.

Annie Laurent

Quel était le but de votre deuxième voyage aux États-Unis, durant l’automne dernier ?

Général Aoun

J’y suis allé pour prendre part à l’audition au Congrès prévue l’année précédente et qui a pu se tenir cette fois. J’ai également été entendu devant la commission des affaires étrangères sur le projet de loi que nous avions préparé. Avec nos amis du CLAO, nous avons présenté un dossier de soixante-dix pages répertoriant les méfaits de la Syrie au Liban et au Proche-Orient. Le projet initial a été rectifié par les membres de la Chambre des représentants qui le patronnaient de façon à l’élargir. C’est ainsi qu’il est devenu le Syrian Accountability Act. Outre la question du Liban, il expose la responsabilité de la Syrie dans d’autres domaines qui mettent en danger la sécurité de la région du fait du développement sur son territoire d’armements de destruction massive, essentiellement des armes chimiques et biologiques, et du soutien qu’elle apporte au terrorisme en accueillant chez elle des organisations palestiniennes et chiites intégristes.

Certes, la Syrie figure depuis 1978 sur la liste des États terroristes dressée par Washington, mais c’est la première fois qu’un texte envisage des sanctions contre elle. Il faut dire que ce pays commence à être haï aux États-Unis. Les Américains se rendent compte que les attentats du 11 septembre sont le résultat de leur lâcheté à la suite du terrorisme imputable au régime syrien qu’ils avaient déjà subi au Liban dans les années 80. J’avais d’ailleurs prévenu l’Occident de ce qui l’attendait s’il ne défendait pas la souveraineté et l’identité multiconfessionnelle de mon pays.

Annie Laurent

Comment cela ?

Général Aoun

Dès le 29 octobre 1989, dans une lettre au président François Mitterrand, j’avais annoncé la confrontation avec l’Islam en ces termes : « Une défaite ici, maintenant, ne sera pas sans conséquence chez vous, demain […]. Une des grandes affaires de notre siècle finissant sera, à n’en pas douter, la confrontation entre l’Islam et la chrétienté. Il y aura dialogue ou pas.

Accepter la disparition du Liban, c’est se priver d’une terre où ce dialogue a été depuis longtemps plus qu’une réalité quotidienne, une culture constitutive ». Cette lettre, à laquelle le chef de l’État français n’a jamais répondu, a été reproduite par Daniel Rondeau dans son livre, Chronique du Liban rebelle.

De même, après l’assassinat d’Itzhak Rabin, dans une lettre ouverte aux gouvernants du monde publiée en exclusivité dans le quotidien libanais arabophone El-Nahar du 21 novembre 1995, et reprise en partie en français dans L’Orient-Le Jour, j’ai prévu le danger islamiste pour les États-Unis comme conséquence du sacrifice du Liban.

Voici ce que j’écrivais : « Le fondamentalisme, né de l’iniquité dans l’application du droit international et des frustrations que nourrit un développement déséquilibré, risque de noyer dans l’obscurantisme toute une civilisation. Personne n’est à l’abri de la violence que peut susciter le déchaînement des passions ethniques et intégristes, qu’aucune frontière ne saurait contenir. Ces virus cultivés dans les laboratoires du réalisme politique ne risquent-ils pas de contaminer ceux-là même qui, indifférents ou complices, les ont laissé germer ? »

Aujourd’hui, on découvre des écoles coraniques intégristes au Liban.

Le 31 décembre dernier, un soldat musulman, Hussein Khalaf, a tué plusieurs de ses collègues chrétiens dans la caserne du Bon Pasteur à Dékouané, près de Beyrouth, en criant « Allah Akbar ! ». Durant l’enquête, on a constaté que le jeune appelé suivait des cours de science coranique dans le camp palestinien de Aïn-Héloué, à Saïda. Là, on lui apprenait à tuer les juifs et les chrétiens. Le chef spirituel de son village natal, dans le Nord, lui a confirmé cet enseignement : oui, les juifs et les chrétiens peuvent être tués car ils sont mécréants.

De même, à Aïn-Héloué, un responsable palestinien, Abou Mohjen, a assassiné quatre juges alors qu’ils siégeaient au tribunal. Il n’a pas été arrêté.

Il faut signaler cet autre meurtre confessionnel survenu durant l’été 2002 : un chiite, Ahmed Ali Mansour, concierge dans l’immeuble de la Caisse des enseignants à Beyrouth, a tué sur place sept chrétiens qu’il connaissait. Toutes ces écoles et ces attitudes sont protégées par la Syrie.

Annie Laurent

Pourquoi la Syrie soutient-elle le terrorisme ?

Général Aoun

La Syrie n’a pas de puissance militaire, économique et démographique. Le terrorisme est pour elle le seul moyen de jouer en rôle. Actuellement, il y a convergence entre l’Arabie Séoudite, qui est à l’origine de la doctrine islamiste, et la Syrie, qui la met en pratique.

Annie Laurent

L’arrivée au pouvoir de Bachar El-Assad à Damas n’a-t-elle pas atténué cette propension à recourir au terrorisme ?

Général Aoun

Bachar est très faible. Héritier de son père, il n’a aucune légitimité populaire et il est entouré par la vieille garde. C’est elle qui gouverne en réalité. Ceux qui ont compté sur une libéralisation du régime sont des naïfs ou des hypocrites. Bachar est le symbole d’une famille sanguinaire honnie.

Il ne peut pas libéraliser sans être lynché. Un régime dictatorial a besoin d’ennemis extérieurs pour justifier l’oppression de sa population. Sans ennemi, il encourt la contestation. La Syrie maintient donc la tension avec Israël. Cela lui permet de lui attribuer la responsabilité de tous les crimes. Certes, le régime minoritaire alaouite en place à Damas a longtemps été soutenu en sous-main par Israël qui le préfère à un régime sunnite intégriste. Mais la Syrie est usée et ne rend plus les services qu’on attend d’elle, comme la liquidation du Hezbollah et des organisations terroristes palestiniennes.

Annie Laurent

Croyez-vous pouvoir faire voter le Syrian Accountability Act ?

Général Aoun

Ce projet de loi, en l’état actuel, a reçu le patronage de nombreux élus : 174 membres de la Chambre des représentants sur 435 et 45 sénateurs sur 100. Mais il ne sera présenté à la commission des affaires étrangères du Congrès qu’en septembre prochain. Ainsi en ont décidé les élus américains pour tenir compte de la demande du président George W. Bush qui souhaite que l’on traite les problèmes au cas par cas. Or, actuellement, il y a une priorité, c’est la crise irakienne. Quoi qu’il en soit, il faudra auparavant modifier à nouveau le Syrian Accountability Act car il y est aussi question de l’exportation de pétrole irakien par la Syrie, en contravention avec les résolutions internationales sur l’embargo. D’ici là, cette clause sera devenue caduque puisque la guerre contre l’Irak aura modifié les données régionales.

Annie Laurent

On a dit que vous êtes allé aux États-Unis, à l’automne dernier, pour faire campagne en faveur d’une guerre contre l’Irak. Est-ce exact ?

Général Aoun

Je n’ai pas pris position pour la guerre contre l’Irak. Mais, interrogé par la presse sur ce point, j’ai déclaré que j’aimerais voir Saddam Hussein respecter les résolutions des Nations Unies qui le concernent. Il y aurait ainsi une fin heureuse pour tout le monde. Sinon, je ne vois pas comment la guerre pourra être évitée.

En disant cela, je n’avalise pas une agression et je m’aligne bien davantage sur la position des Européens, qui prônent le respect du droit, que sur celle des États-Unis. De toute façon, je n’ai pas les moyens de peser sur les décisions. Je ne fais qu’émettre des idées et des souhaits.

Je pense donc que la guerre contre l’Irak va provoquer un séisme régional. Les organisations terroristes sont des sous-produits des dictatures, telles que la Syrie, l’Arabie Séoudite et l’Iran, ou des pseudo-démocraties comme l’Égypte.

La seule solution, c’est la démocratisation réelle.

Je dis qu’après l’instauration d’un pouvoir démocratique à Bagdad, la démocratisation gagnera tout le Proche-Orient. Le tour de la Syrie viendra aussi. Ce sera notre lot de consolation. Et il y aura alors plus de stabilité à long terme, ce qui permettra également le développement culturel et économique des sociétés arabes. C’est l’intérêt des Occidentaux.

Annie Laurent

Mais ne risque-t-on pas plutôt une déstabilisation générale de toute la région ?

Général Aoun

Les dirigeants arabes qui mettent actuellement en garde contre une déstabilisation le font parce qu’ils ont peur pour leur propre pouvoir.

C’est pour les mêmes raisons qu’ils annoncent des réformes, bien timides au demeurant. Seul un choc frontal peut faire évoluer les choses.

Annie Laurent

Et si les États-Unis perdent la guerre ?

Général Aoun

L’Europe en serait la première victime. Elle sera envahie. Le danger islamiste en Europe sera accru parce que les États-Unis auront perdu leur capacité de dissuasion. L’Europe vit déjà ce que nous avons vécu à la fin des années 60 : le mal du terrorisme.

La délinquance dans les banlieues de France peut faire surgir des milices armées et provoquer une guerre civile.

Il y a ici des entités qui ne respectent pas la loi. Quand je vois ces gens qui appellent à la violence, qui tiennent un discours déstabilisateur dans l’impunité, je considère qu’on laisse se développer un ganglion cancéreux. Aussi, plus on tarde, plus la situation deviendra complexe.

Annie Laurent

Que pensez-vous de l’opposition du Saint-Siège à une guerre préventive contre l’Irak ?

Général Aoun

C’est une attitude de principe venant d’une autorité morale. En tant que chrétien, croyant et pratiquant, je suis opposé à la guerre comme je le suis à la peine de mort. Je respecte la vie et si je tue c’est par légitime défense. Ma foi chrétienne ne m’empêche pas de tuer si je suis en danger.

Alors, est-ce qu’une guerre préventive est une guerre juste ou injuste ? Je ne peux pas me prononcer sur ce point. Je ne peux pas juger car je ne dispose pas des éléments nécessaires pour cela.

Annie Laurent

Ne pensez-vous pas que le ressentiment musulman contre les Occidentaux résulte de l’absence d’auto-critique aux États-Unis et de la permanence de leur politique dans le conflit israélo-palestinien après les attentats du 11 septembre ?

Général Aoun

Bien sûr que les États-Unis auraient dû faire un examen de conscience et réviser leur politique au Proche-Orient pour qu’elle soit plus juste. À Washington, on m’a demandé pourquoi le monde musulman hait l’Amérique. Les États-Unis ne comprennent pas le monde arabo-islamique. Ils croient que les musulmans qui étudient chez eux vont automatiquement les aimer et imiter leur modèle. Or, pour ces musulmans, ce qui est acquis par des études aux États-Unis n’est pas forcément bon pour leurs sociétés. Ils entendent garder leur identité. Les Américains oublient que le nouvel ordre mondial ne se construit pas seulement par l’économie et qu’il leur faut aussi tenir compte d’autres éléments, en particulier des valeurs culturelles et spirituelles des autres peuples. L’Occident rationnel ne peut pas comprendre l’Orient mystique. Seul le Liban peut réaliser la synthèse des cultures car les Libanais y sont préparés par atavisme. Nous sommes à l’aise avec toutes les formes de cultures. Il n’y a qu’au Liban que la mini-jupe et le tchador cohabitent en paix.

En réalité, le ressentiment de l’Islam contre l’Occident existe depuis longtemps et il a une dimension religieuse qu’on a tort de vouloir nier. Rappelez-vous la guerre d’Algérie et certains lieux, comme la station de métro Saint-Michel, choisis à Paris, en 1995 pour y commettre des attentats.

Aucun régime arabe n’appelle à une révision de cette utilisation de la religion et ne prend des dispositions concrètes et efficaces pour en finir avec ces pratiques violentes. Ils se taisent car ils tremblent devant l’idéologie religieuse. Ces États doivent reconnaître la charte des droits de l’homme qui interdit toute atteinte à la liberté religieuse et toute ségrégation sexiste et qui demande le respect des différences et des minorités. En Occident, on croit pouvoir éviter les problèmes en niant une confrontation fatale que l’on vit déjà.

Pour parvenir à une coexistence pacifique, le monde arabo-islamique doit renoncer à son idéologie religieuse et le monde occidental doit comprendre les attentes des peuples de l’Orient. En attendant, l’avenir des relations islamo-chrétiennes me paraît bien sombre.

Annie Laurent

Seriez-vous favorable à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne ?

Général Aoun

Le concept de base de l’Union Européenne est la laïcité et même l’athéisme, alors qu’en Turquie c’est la religion, avec toutes les discriminations qui s’ensuivent pour certains groupes. N’y-a-t-il pas dès lors incompatibilité ? Je pense qu’il faudrait d’abord unifier le droit des deux parties et attendre les évolutions nécessaires sans rien brusquer.

Annie Laurent

Comment voyez-vous l’issue du conflit israélo-palestinien ?

Général Aoun

Tant que dure la guerre des dieux, le problème est insoluble. Les musulmans se considèrent comme la meilleure des communautés suscitée parmi les hommes, selon ce que Dieu leur dit dans le Coran; les juifs quant à eux se voient comme le peuple élu. Ces deux positions sont inconciliables. Quand Dieu est mêlé à la guerre des hommes, son image est défigurée, comme celle des hommes qui perd la ressemblance avec son exemplaire.

C’est le chemin le plus court vers l’enfer. En disant ceci, je suis simplement réaliste.

* Docteur d’État en science politique pour une thèse sur Le Liban et son voisinage (Université Paris 2), écrivain et journaliste, auteur, entre autres, de Guerres secrètes au Liban (Gallimard) et Vivre avec l’Islam ? (Saint-Paul)