Janvier–Mars 2003

Notes de lecture

Commentaire des collectes du Temps ordinaire

Patrick Hala, osb, Habeamus gratiam

Éditions de Solesmes, 2002, 154 p

Le petit ouvrage de Dom Patrick Hala commentant les collectes des dimanches du Temps ordinaire était attendu par tous les amis de la liturgie. L’auteur y travaillait depuis plusieurs années et nous étions impatients qu’il le terminât enfin. Aujourd’hui nos attentes sont comblées car le résultat est remarquable.

Puisé aux sources antiques de la liturgie, de la tradition des Pères, de la théologie et des commentateurs les plus autorisés, Habeamus gratiam est une grâce en effet qui aidera tous les chrétiens, clercs et laïques, à entrer plus intensément dans le « culte public et intégral exercé par le Corps mystique de Jésus Christ » (SC 7) qu’est la sainte liturgie.

« Lex orandi, lex credendi » affirme un adage classique : l’Église croit comme elle prie. Nous avons trop tendance à l’oublier. C’est à travers la liturgie que l’Église nous forme, qu’elle nous communique sa foi, qu’elle distille en nous son esprit et structure notre agir chrétien.

Voulons-nous approfondir l’idée dominante d’une messe ? Le thème particulier que l’Église propose à notre prière et à notre réflexion ? Scrutons attentivement les textes de la liturgie où la collecte tient une place fondamentale. C’est ce dont veut nous convaincre l’étude de Dom Hala.

Ces oraisons sobres et concises – chefs-d’œuvre caractéristiques du génie liturgique romain – élaborées au cours des âges, ont une histoire que l’auteur retrace à grands traits dans son Avant-Propos, et encore tout au long du livre au fil du commentaire de chacune des trente quatre collectes. Mais surtout elles contiennent un fonds doctrinal très dense. La collecte est une prière d’action de grâce et de demande qui renferme des trésors de théologie dogmatique et spirituelle dont nous pouvons tirer le plus grand profit. Personne ne les méditera ni ne les étudiera sans y puiser la nourriture solide nécessaire à l’accroissement de sa vie théologale.

Chaque collecte est présentée selon un schéma invariable : d’abord la version latine normative du texte suivie de sa traduction liturgique officielle en français. Vient ensuite un commentaire historique, théologique, scripturaire et spirituel très substantiel où se concentre l’intérêt de l’ouvrage, puis dans un encadré final les sources de l’oraison avec les modifications éventuelles qu’elle aura subies au cours des temps.

Ainsi il apparaît clairement qu’aucune des collectes du Missel romain actuellement en vigueur n’a jailli ex nihilo à la manière d’une génération spontanée. Toutes sont resituées dans leur milieu liturgique originel.

Enfin au terme de l’étude de chaque collecte on sera heureux d’en lire une traduction littérale qui bien souvent compensera avantageusement les trop nombreuses imprécisions de la version officielle imposée.

Espérons que Dom Hala ne s’arrêtera pas en si bon chemin et qu’il étendra son travail non seulement aux collectes de tous les Temps liturgiques (Avent, Carême, Temps pascal) mais encore – car elles mériteraient qu’on s’y attarde aussi – aux oraisons après la communion du Missel romain.

Albert Jacquemin

La voix méconnue du réel

René Girard

315 pages — Grasset septembre 2002

Par mon fait (devrais-je dire par ma faute ?), René Girard a ses grandes entrées dans Kephas. Certains s’en réjouissent, d’autres s’en étonnent, quelques-uns s’en agacent : que vient-il faire ici ?

Son dernier livre sera l’occasion de faire le point. Le lecteur verra bientôt que je ne crains pas de prendre mes distances avec ce maître quand je juge qu’il y a lieu. Mais qu’on me laisse d’abord la place de l’éloge…

Je le dis tout net, celui que Michel Serres me fit connaître voici trente ans en le nommant « le penseur de l’an 2000 », n’a pas trahi l’immense espoir qu’on pouvait mettre en lui :

1) La théorie de René Girard est à l’anthropologie ce que celle de Pasteur fut à la médecine, et celle de Copernic à l’astronomie : un renversement ! Et quand on lui fait reproche d’expliquer trop de choses ( !) je m’ébahis : n’est-ce pas à cette capacité que se reconnaît la validité d’une hypothèse ? N’est-ce pas cette ratification par l’expérience qui en fait une vérité ?

2) Par cette théorie, nous voilà débarrassés des encombrants et subtils contresens qui depuis un siècle obscurcissent le pauvre monde : dans ce dernier ouvrage, on trouvera de nouvelles réfutations du formalisme linguistique façon Lévi-Strauss, aussi bien que des pensées de Freud, de Marx, de Nietzsche…, bref, de tous les maîtres dit « du soupçon » qui ont méconnu « la voix du réel », et qui, chacun avec son talent et à sa manière, parfois bien éloignée des modèles classiques de l’idéalisme, en ont réitéré la coupable et funeste erreur.

3) Si grands que soient les mérites de René Girard, cette théorie n’est pas vraiment la sienne : c’est à l’Évangile qu’il emprunte la connaissance des choses cachées depuis la fondation du monde, et naturellement, chacun de ses livres est l’occasion de le proclamer. Raison pourquoi on a mis tellement de temps à le « recevoir » dans l’Église : au cours des années 60 et 70, qui sont celles de ses quatre ou cinq premiers livres, la dernière des choses qu’un intellectuel eût droit de dire aux théologiens tout occupés à demander humblement aux sciences humaines la vérité sur l’homme, c’était bien : « Vous (les chrétiens !) êtes la lumière du monde. » Grâce à René Girard, on peut le croire sur nouveaux frais, et dire de nouveau dans le cercle des intellectuels que la lumière, c’est le Christ, que le Christ est seul à savoir ce qu’il y a dans l’homme. Comme il est écrit sur la couverture de Kephas (et ailleurs !) : La victoire sur le monde, c’est notre foi ! En un sens, c’est là une pensée de l’an 2000; en un autre sens, plus décisif, c’est une pensée immortelle. Elle éclaire tous les siècles, ne se laissant absorber par aucun.

4) Cela — cette force, cette nouvelle et immense force ! – ne peut se déployer sans défriser des représentations anciennes, pas seulement modernes-anciennes, mais anciennes-anciennes : vous m’entendez bien ? Inépuisablement, nous tirons de notre trésor de l’ancien et du nouveau. Et alors ? Ce n’est pas en répétant les vieilles réponses, dans la vieillerie de leur vocabulaire, qu’on répondra aux nouvelles questions, que le siècle – qui n’en conviendra ? – fait surgir chaque jour. Le christianisme est aussi un labeur de la pensée. Et comme la vérité croît in eodem sensu, on doit travailler dans l’invention et la fidélité : la foi ne manquera pas d’éprouver que la plus profonde fidélité est seule inventive. Encore une leçon de réalisme. Quant au résultat, l’Église est juge, et plus sage que chacun de ses fils.

Naturellement – j’en viens aux « distances annoncées ! » – il ne faut pas craindre de dire nos désaccords à nos plus proches amis si l’on juge que leur pensée n’est pas celle de l’Église. Sur deux points précisément, je crois que René Girard (qui écrit de science humaine et non de théologie, il le répète assez !) laisse la porte ouverte à des confusions qui peuvent devenir des erreurs (Hélas ! des théologiens de profession, et professant ! fort peu girardiens par ailleurs, tombent dans les mêmes… ce qui appelle sans doute une réitération solennelle de la foi de l’Église.)

Premier point : le caractère « personnel » de Satan. J’en faisais déjà la remarque à René Girard dans l’entretien qu’il m’avait donné pour le premier numéro de Kephas. On voudra bien s’y reporter (p. 107). Redisons d’un mot : c’est si le Malin était un mécanisme, ou un principe, qu’on ne pourrait excuser Dieu de tromperie. Mais il est un être, métaphysiquement meilleur que l’homme, et qui fait librement choix du mal. Le mystère de cette liberté (laquelle est aussi en nous, d’autre manière) n’est pas la contradiction d’une ontologie concédant au mal je ne sais quelle substantialité. Il n’y a d’être que bon, dit justement la philosophie thomiste. Le mal métaphysique est une absence d’être. N’allons pas en conclure (comme certaines déclarations de René Girard pouvaient le laisser penser) que le diable, qui, refusant Dieu, choisit le néant (le niant, « l’esprit qui toujours nie » !) n’existe pas ! Car alors, matière ou mécanisme, le mal serait une chose, et donc, une créature. Or Dieu ne crée point le mal.

Deuxième point : la passion et la mort de Notre Seigneur sont seules à pouvoir nous faire mesurer la vérité et l’étendue de notre péché. En cela, René Girard a raison (et, le disant, il est bien peu « moderne » !) Mais la passion et la mort de Notre Seigneur ne nous éclairent que parce qu’elles nous sauvent, car le Christ n’est pas un philosophe qui nous défait (comme Socrate et tous les autres… et Girard lui-même !), mais le Fils de Dieu qui nous refait, nous rendant, si nous le voulons, à l’amitié du Père. Depuis vingt-cinq ans, je n’ai pris la plume que pour dire comment on peut penser ce salut, à la lumière anthropologique formidable, et irrécusable, que René Girard jette sur le concept de « sacrifice ». Ce n’est pas le lieu d’entrer de nouveau à fond dans le sujet; je me bornerai à dire que dès longtemps René Girard ne refuse plus d’utiliser ce mot pour qualifier l’acte du Christ… et moi, pas davantage ! Mais, de même que la rédemption chrétienne est tout autre que le rachat des esclaves (d’où vient pourtant le mot), de même le sacrifice du Christ (à la fois prêtre et victime) est tout autre que l’offrande d’une victime (par un prêtre qui lui serait extérieur) à je ne sais quelle divinité qui pourrait s’en servir pour « apaiser sa colère ». Fuyant ce vieux langage, les théologiens ne trouvent dans la mort du Christ qu’un « bon exemple »… qui ne fait pas l’affaire ! Mort pour nos péchés : c’est cela qui est à penser; je crois la chose possible, par une invention fidèle.

Pardon : ces considérations ne laissent plus guère de place au livre susnommé, que je veux pourtant recommander bien fort. Ses vertus sont purgatives, roboratives, et jubilatoires ! Quelques citations diront mieux que je ne saurais :

Personne comme René Girard pour faire voir dans le « mépris sans nuance de « toutes les théories » qui triomphe de nos jours et qui n’est que notre mode à nous, la rancune de l’ivrogne contre les bouteilles vides ! » (p. 8)

Personne comme lui pour combattre 1’idéalisme contemporain : « La machine différenciatrice à tout faire commence à ressembler à un jouet exténué, quelque chose comme un bruiteur primitif qu’il faut agiter de plus en plus fort pour éveiller un minimum d’intérêt dans le public, voire chez ses propres usagers. (…) Toute l’entreprise ne peut qu’aboutir à l’idéalisme solipsiste, si en faveur aujourd’hui, de la structure linguistique » (p. 101).

Personne comme lui pour oser mettre le nez dans leur caca à tous les épigones inconséquents de Nietzsche, lequel eut du moins le mérite de ne pas se cacher le désastre : « Ce qu’ils (les nietzschéens français) voudraient, bien entendu, c’est préserver la puissance corrosive de la « démystification » nietzschéenne sans courir le risque de la voir se retourner contre eux comme ce fut le cas pour Nietzsche, bref, en faire une arme tactique, de celles qui n’explosent pas entre vos mains. » (p. 125) Comme Gustave Thibon eût aimé cela ! Et la conclusion : Une certaine aridité intellectuelle, une stérilité croissante dans toutes nos activités culturelles, tel est le prix à payer lorsqu’on refuse d’affronter les vraies questions. (p. 167)

Et qui actualise Dostoïevski mieux que René Girard, démontant la mécanique mentale des révolutionnaires peints dans « Les Possédés » ? « (Ils) ne trouvent aucun apaisement personnel dans la « permissivité » sociale et politique des périodes pré-révolutionnaires. Leur désir de révolution redouble alors pour se « radicaliser ». Perçu à travers nos propres imbroglios mimétiques, l’ordre social nous paraît d’autant plus rigide et tyrannique que nous sommes davantage enchaînés, même si, en, fait, il s’effondre. Plus la société s’affaiblit, plus elle semble oppressive et répressive aux révolutionnaires dostoïevskiens. » (p. 217)

Le moi-roi est bien nu : « le riche filon de l’autarcie spirituelle en faillite a fini par se tarir, et l’avenir de l’art et de la littérature paraît problématique. » C’est au moins aussi vrai des autres arts, qui en sont à cracher sur leur nom (voir les complaisances du Monde pour le rien du tout des nouvelles esthétiques : « Les stimulantes dérives du continent artistique » 17/12/02)

Au plus loin de ces misérables criailleries, faites entendre le plus fort et le plus loin possible « La voix méconnue du réel » !

La pensée de René Girard ne marque pas seulement sa force et sa vitalité par l’abondance des œuvres du maître. Elle suscite de nombreux travaux, moins pour la commenter que pour analyser en bien des domaines, en prenant appui sur ses fondements, toute sorte de faits humains, des réalités historiques aux œuvres littéraires. En témoignent, entre beaucoup d’autres, les deux livres suivants :

La spirale mimétique

Dix-huit leçons sur René Girard (368 pages, DDB, 2001)

Maria Stella Barbieri, qui a réuni ces essais d’universitaires américains et européens (philosophes, économistes, théologiens…) présente ainsi l’ouvrage : « Inventaire des principaux champs ouverts par la théorie mimétique, ces dix-huit leçons traquent les mécanismes d’occultation de la violence, et le rôle de celle-ci dans la constitution des ordres symboliques. » (Elle-même propose un parallèle entre La vie est un songe de Calderon et La tour de Hofmannsthal.)

On ne saurait, dans le cadre de la revue, analyser une à une les dix-huit contributions. Non sans arbitraire, contentons-nous de relever les directions passionnantes où telle et telle nous conduisent.

Une réserve, pour commencer : fallait-il faire un premier chapitre avec l’exposé (reconstitué) du jésuite Pierre Ganne essayant de rendre compte « Des choses cachées » l’année même de sa parution (79) ? Au milieu de l’incompréhension assez générale de ses confrères, le père tâche d’y voir clair; cependant, il reste dans l’émotion, légitimement troublante, d’une grande découverte. Son appel à un travail théologique est pertinent; or, ce travail est largement commencé depuis, ce que M.S. Barbieri ne paraît pas apercevoir quand elle écrit que cette invitation « ne semble pas avoir perdu de son actualité vingt ans après ». Décédé lui-même en 79, le père n’eut pas loisir de reprendre l’affaire, mais aujourd’hui son texte, marqué par l’époque (cf. l’importance des références à Marx) a surtout un intérêt historique. Peut-être n’était-il pas sage de le reprendre ici…

On s’arrêtera plus volontiers à l’essai d’un autre jésuite, le père Schwager, doyen de la Faculté de théologie d’Innsbruck… et grand girardien devant l’Éternel. Ne pas manquer, p. 38, la belle histoire du roi de Naphte qui, ayant mis fin à l’obscurité des crimes rituels, donna le bonheur à son peuple, avant de susciter l’envie des peuples voisins qui voulurent le détruire. Calasso donne l’histoire comme une parabole du destin de l’Occident. Schwager, et Girard lui-même, en sont bien d’accord : le 11 septembre ne les a pas démentis… René Girard répète souvent cette parole du Christ, qu’il prend très au sérieux, ce qu’on ne faisait guère avant lui : « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive ». Rien comme la vérité pour se faire haïr. C’est le mensonge qui rassemble. Dans ce même essai, Schwager propose une réflexion stimulante – mais trop rapide – sur la création, le péché originel et les privilèges de la Vierge Marie. À suivre !

Voici « don Quichotte », roman chrétien sous la plume de Cesareo Bandera : il y voit une preuve que la coupure épistémologique de la modernité chère à Foucault s’origine, non dans les lumières comme rupture avec l’Église, mais dans le christianisme lui-même. Passionnant, et très éclairant.

Magnifique étude sur « le nom de Jean Valjean », de Christiane Frémont, disciple de Michel Serres (et dont l’écriture même porte trace du maître !) La place de Mgr Myriel, au tout début de cette immense histoire, désigne le christianisme comme clef de sa totale interprétation : brillant et très convaincant.

De Serres lui-même, on lira ici des variations sur Tintin et les Arumbayas, brillantissimes, c’est son ordinaire… Fort graves, aussi. Chemin faisant, ce mépris pour les « explications » psychanalytiques : « comment ne pas rire de ces analyses-là ? » Les siennes sont chrétiennes, dès toujours. Mais, puisqu’on ne peut comprendre que par la foi chrétienne, comment peut-on vivre sans la confesser ?

On n’en finit pas de repérer les chapitres passionnants de ce grand livre. Il me reste un peu de place pour nommer au moins l’essai de Lucien Scubla sur « Violence et Éducation », celui de Palaver sur « les sources mythiques de l’œuvre de Carl Schmitt » (qui ne parle de Schmitt aujourd’hui ?) Je garde « l’eros de compassion » selon Bartlett pour la bonne bouche, me promettant de revenir dans quelque Kephas point trop futur sur l’épistémologie que suggère son rapprochement entre res (la chose) et reus (le coupable)… Et encore, encore : les réflexions de Rodriguez sur le « marché » comme supra-sujet social, causa sui, etc… De Domenica Mazzu, une magnifique « Phénoménologie de l’inimitié » (de la différence comme soustraction); de Pierre d’Elbée, une admirable étude du rapport de Jean-Baptiste à Jésus, qui s’élève si harmonieusement au-dessus de tous rapports « humains ».

Ceux que quelques propos ci-dessus intimideraient feront bien d’acheter tout de même l’ouvrage, et, peut-être, d’en commencer la lecture par le texte à tous égards lumineux de Marie-Louise Martinez sur « Anthropologie biblique : déconstruire la violence, construire la paix ». Ses premières phrases nous serviront de conclusion :

« Le vingtième siècle aura remporté la triste palme des âges dévastateurs. Il aura vu aussi s’accroître la demande légitime d’en finir avec une violence pour laquelle le seuil de tolérance a considérablement diminué.

La pensée biblique et particulièrement le christianisme, nous permettent de comprendre et de critiquer la violence, ils nous montrent quelles sont les voies pour en sortir. Exigeantes, difficiles, mais pas hors portée pour l’homme, elles lui demandent un effort de compréhension et conversion personnelle et collective auquel chacun sent bien qu’il devrait consentir.

Curieusement, devant la faillite des idéologies, on pardonne difficilement au christianisme d’avoir tellement raison. »

Essais sur le mimétisme

Olivier Maurel

 (227 pages, L’Harmattan, mai 2002)

Professeur de lettres, et auteur de plusieurs ouvrages sur violence et non-violence, Olivier Maurel s’emploie dans ces essais à analyser sept œuvres littéraires majeures et un film, à la lumière de la grille de lecture que propose l’anthropologie de René Girard.

On louera à la fois la clarté d’exposition du disciple et la fécondité de la théorie mimétique. Sont considérés tour à tour Romeo et Juliette de Shakespeare, Phèdre de Racine, Candide de Voltaire, Les liaisons dangereuses de Laclos, Lorenzaccio de Musset, L’Éducation sentimentale de Flaubert, Le Moulin de Pologne de Giono, enfin le Zelig de Woody Allen.

Pour s’en tenir ici à quelques exemples (mais aucune étude de l’ouvrage n’est sans intérêt), il est bien montré comment, dans Romeo et Juliette, l’amour des deux héros ne diffère pas essentiellement (romantiquement !) de toutes les autres amours. Dans ce drame du mimétisme, le renoncement de frère Laurent est la seule sagesse. Lorenzaccio, témoin douloureux de la force du mal, est finalement impuissant à le vaincre, puisque c’est par la violence qu’il tente d’expulser la violence, cédant lui-même à son vertige… On regrette que pour Le Moulin de Pologne, le critique ne relève pas l’aveu que le narrateur nous fait « comme en passant », et qui est beaucoup plus qu’un détail : « Ai-je dit que je suis bossu ? » Mais il a raison de rapprocher ce récit de l’œuvre ouvertement pascalienne Un roi sans divertissement !

Quant aux Liaisons dangereuses, relevons au moins l’heureuse formule à propos du rapport de Valmont à la présidente : « un masque qui prend vie au contact d’un vrai visage. » On ne saurait mieux dire… Malgré l’auteur, on peut cependant, croyons-nous, continuer de voir dans la marquise une incarnation du Tentateur, Valmont suffisant à figurer l’humanité de l’âme pécheresse, « travaillée » par l’appel du bien au sein même de ses complaisances pour le mal. Mais cela reste un point de vue, non exclusif d’un autre, tous devant demeurer d’accord avec Olivier Maurel sur ce qui est donné à voir…

On recommandera donc ce livre, spécialement à ceux – maîtres, étudiants, grands élèves un peu curieux – qui voudraient suivre un très visible fil d’Ariane pour s’orienter en littérature. L’allure (trop clairement ?) pédagogique de ces essais les fera parvenir sans peine au bon endroit.

C’est-à-dire au bon sens ! Car, disons-le tout net : sans méconnaître l’apport magnifique de René Girard guide de lecture, le maître nous fait surtout retrouver, par delà le fatras des mensonges romantiques (et sq. !) le point fixe de la vérité sur l’homme, où précisément nos « classiques », (plus tard nos grands romanciers), frottés d’Antiquités et nourris de christianisme, s’étaient installés comme chez eux. De ce belvédère, on voit tout; naturellement, ce n’est pas gai.*

L’amertume n’est pourtant pas la seule leçon de la grande littérature. La beauté fait seule entendre la vérité humaine tout entière, à savoir notre salut (offert) dans le lieu de notre perte. Peu importe, bien entendu, que l’artiste en ait conscience. Son génie est de se mouvoir dans la sensible présence de cette Visitation de l’abîme. De là le quid proprium de l’expérience esthétique, et ce qui, pour le dire très vite, fait qu’on y aime pleurer. C’est le secret du style. Parler des œuvres comme si le génie était tout entier dans leur puissance d’analyse, c’est méconnaître cette dimension : une telle faiblesse est assez commune dans l’enseignement des arts et des lettres… Elle n’est pas absente de ces essais. (Absence spécialement criante quand on parle de Phèdre, où le fond est dans la forme, comme en tout chef-d’œuvre véritable.)

Curieusement, l’auteur ajoute à ses études un chapitre (mis sous le signe d’Alice Miller) sur les châtiments corporels infligés aux enfants, et qui seraient la vraie source de toute violence ultérieure. Dommage que des remarques de bon sens fassent ici caution pour une théorie aussi peu tenable.

Pierre Gardeil

* Ce n’est pas pour rien que Girard avait intitulé son premier livre, Mensonge romantique et vérité romanesque.